‹ Monseigneur PlessisChapitre 4 sur 5 · MESSIRE LES1EUR-DÉSAULNIERS · texte numérisé non relu

MESSIRE LES1EUR-DÉSAULNIERS

ciple de ce prêtre malheureux, partait dans le but de le ramener dans le sein de cette

Eglise catholique à laquelle il avait fait tant de bien, ou du moinsj d’ouvrir les yeux à ceux qui le suivaient. Mais, hélas ! l’Apôtre de la Tempérance, le prêtre canadien dont la parole éloquente avait si profondément remué les cœurs, n’était plus qu’un apostat, une ruine hantée par un spectre. M. Désaulniers consacra alors toute sa science, ^on énergie et son éloquence à le combattre et à détacher de sa cause ceux qu’il avait trompés. Il réussit dans cette tâche difficile, et ses succès remplirent de joie tous ceux qui s’intéressaient au sort de la colonie canadienne de Bourbonnais.

Il rentra alors dans son collège pour ne plus en sortir. Il enseigna pendant quelques années la théologie, la chimie, et reprit, en mil huit cent soixante, sa chaire de philosophie qu’il garda jusqu’à sa mort. Ainsi, l’état de service de M. Désaulniers

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au collège cle St. Hyacinthe comprend trente-six ou trente-sept années de professorat, trente-sept années de dévouement et de sacrifices pour le succès et la gloire de cette maison d’éducation. Mathématiques, chimie, physique, histoire naturelle, astronomie, théologie, il a tout enseigné avec un talent et un succès qui dénotaient que dans sa vaste tête il y avait place pour toutes les sciences, que rien n’était à l’épreuve de son courage et de sa pénétration d’esprit.

Mais c’est comme professeur de philosophie, surtout, qu’il a jeté tant d’éclat sur son enseignement et sur le collège de St. Hyacinthe. Nous avons dit qu’il avait manifesté, vers la fin de ses études collégiales, un goût et un talent tout particuliers pour cette science.

C’était l’époque où Lamennais remuait le monde par les accents magiques d’une voix qui rappelait les grands docteurs du christianisme. La jeunesse, surtout, prêtait

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l’oreüle à cette voix mélodieuse, à ces éloquentes pMlippiques en faveur du catholicisme.

M. Désaulniers ne put échapper à l’entraînement universel et se sentit épris des théories brillantes dont les conséquences erronées n’apparaissaient pas encore clairement.

Un jour, ayant à subir un examen sur les fondements de la certitude, il commença à réciter suivant les doctrines exposées dans les cahiers de la classe, puis il ajouta : “ sed secundum Dominum de Lamennais hoc est falsum : ” mais suivant Monsieur de Lamennais cela est faux. Et bravement, il entame la discussion avec ses examinateurs, parmi lesquels se trouvait M. Rainbault. Celui-ci, plus charmé que mécontent de trouver une si grande énergie de pensée chez un enfant de quinze ans, se contenta de lui dire, en terminant la discussion, qu’il ne tarderait pas à voir le néant de ce système.

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En effet trois ans après, durant son séjour à Georgetown, M. Désaulniers renonçait à des idées qui pendant quelque temps séduisirent beaucoup de grands esprits.

Emporté par son imagination au-delà des limites que la foi trace aux esprits les plus superbes, Lamennais avait fait d’un élément de vérité une erreur ; il avait osé prendre la place de l’Eglise, en fixant lui-même les sources de la certitude.

La chute de Lamennais fit voir davantage à M. Désaulniers combien l’erreur est facile en philosophie, et combien les théories les plus brillantes et les plus logiques, en apparence, sont près des abîmes. Il n’en devint que plus prudent et plus ardent à poursuivre la vérité à travers tous ces systèmes anciens et modernes établis par les plus grands génies. Le doute répugnait à cet esprit droit et profond, à cette âme franche et naïve ; il lui fallait la vérité, la vérité dans toute sa splendeur,

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afin qu’il pût la faire jaillir aux yeux de ses élèves.

Mais après quinze ans d’études et de méditation, il déclarait qu’ancun système ne lui offrait la plénitude de ce qu’il cherchait. Un jour, pourtant, il se déclara satisfait et content ; il avait trouvé dans St. Thomas d’Aquin la solution de tous les problèmes qui le préoccupaient et le triomphe sur les doutes qui l’affligeaient. Il avait compris plus que jamais, en étudiant la théologie et la philosophie de ce grand docteur de l’Eglise, la nécessité de l’union étroite de ces deux sciences incomparables et l’impuissance de la raison émancipée du joug de la foi.

Il s’abreuva avec délices aux eaux limpides de cette source profonde au fond de laquelle les vérités les plus controversées lui apparaissaient comme des diamants, et il sortit de ce bain, radieux et transformé, avec un désir immense de dire ce qu’il avait vu,

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Porté, en quelque sorte, sur les ailes de celui qu’on appelle “l’ange de l’école,” il s’éleva dans les régions les plus pures et les plus éclairées du monde intellectuel.

On raconte la joie des hommes de génie trouvant , après quarante ou cinquante années de misère et de travail, le secret qu’ils cherchaient. M. Désaulniers éprouva autant de bonheur, lorsqu’il put enfin explorer sans crainte et sans danger cette mer semée d’écueils qu’on appelle la philosophie, lorsqu’il put remonter ce fleuve immense qui arrose le monde, jusqu’aux sources où il se forme par l’union de la raison avec la révélation.

Avec quel plaisir il se remit à l’enseignement de la philosophie qu’il avait abandonné quelque temps 1 Avec quel enthousiasme il communiqua à ses élèves le résultat de ses travaux et de ses recherches, et déversa dans leur esprit les flots de lumière qui inondaient son âme ! C’est ici

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suitout qu il faut admirer et contempler l’éminent professeur de philosophie.

Voyez cette belle et large tête faite pour de grandes choses ; cette grande et noble figuie aux traits hardis et fiers • ce regard vif et profond qui semble aider la parole à porter la lumière et la conviction dans les âmes ; cette physionomie toute rayonnante d intelligence, de candeur et de franchise ; cette forte et imposante stature ; écoutez cette voix mâle et sonore, cet accent convaincu et entraînant, ces réponses et réparties brusques et promptes comme des boulets, ironiques et mordantes quelquefois, mais toujours aimables • voyez encore ce laisser-aller, cette façon originale d’agir et de parler un peu démocratique et familière, cavalière même, si l’on veut ; mettez enfin un cœur de mère dans cette poitrine d homme, et l’on aura le portrait de M. Désaulniers au milieu de ses élèves, en même temps que la raison du culte

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d’amoui' et d’admiration qu’ils lui portaient.

Les élèves n’arrivaient pas en classe avec ce dégoût ou cette crainte qu’on remarque trop souvent, et qui malheureusement déforment les caractères et les intelligences ; ils y allaient joyeux et contents, heureux de rencontrer leur professeur bien-aimé, de l’entendre parler, de boire à ce vase d’où la science débordait à pleins bords. Aussi, quels efforts il faisait pour leur rendre l’étude aimable et agréable, pour leur faire apprécier les charmes de la philosophie par la chaleur de sa parole, la clarté de ses explications, pour leur communiquer l’enthousiasme qu’il éprouvait lui-même pour la science ! Lorsque, par une interpellation habile faite quelquefois par un élève qui ne savait pas sa leçon, on faisait tomber la discussion sur une des belles questions qui préoccupaient constamment sa pensée, quel silence 1 quelle attention respectueuse I Lorsque la cloche

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sonnait pour la récréation, on était presque mécontent. Et ce n’était pas seulement de philosophie qu’il parlait dans ce tempslà ; mais comme tout s’enchaînait et se soutenait dans sa vaste intelligence, il parlait de droit, de médecine, de commerce et de politique, car il avait étudié tout cela.

Quel trésor pour une maison d’éducation!

Faire des hommes ! c’était son mot et son objet. Aussi, il conduisait ses élèves comme des hommes, par la raison, par la persuasion, l’amour-propre bien entendu et le respect de soi-même ; et en effet, avouons-le, lorsqu’ils sortaient du collège, la plupart étaient plus avancés, plus hommes que d’autres le sont à vingt-cinq ou trente ans.

A ceux qui lui reprochaient de ne pas écrire, de ne pas faire des livres, il répondait par ces belles paroles : “ C’est vrai, je n’écris pas, mais j’espère avoir laissé dans l’esprit et le cœur de mes élèves ce que je

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pensais, ce que je sentais. Mes élèves seront mes livres. ” Cette réponse rappelle le mot fameux de cette fière Romaine qui disait en montrant ses trois fils : “ Voici

mes bijoux. ”

Il avait quelquefois une manière pittoresque et emphatique de dire certaines choses, de proclamer certaines vérités. Il disait, un jour, en parlant du progrès : “ Le progrès ! c’est une belle et grande chose ; mais on en a tant abusé, qu’en religion on en a fait une hérésie, et en politique une bêtise. ”

Un jour qu’il discutait savamment sur la matière, un élève voulant lui faire une objection, frappa le mur avec son poing, et s’écria que, malgré toute sa science, M. Désaulniers ne lui ferait pas croire qu’il ne voyait pas et ne touchait pas en ce moment de la matière. “Ah ! tu vois la matière, toi, tu touches la matière ! Eh ! bien, tu es plus fin que moi ! Il y a quarante ans que je veux en voir et en toucher, et je n’ai pas

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encore réussi. ” Inutile de répéter ses explications, mon but n’étant que de peindre M. Désaulniers dans ses rapports avec ses élèves.

Ses élèves ! on aurait dit que chacun d’eux était une partie de lui-même ; leur progrès et leur bonheur, c'était route son ambition. Il aurait voulu les pénétrer de sa foi et de sa science, leur apprendre tout ce qu il savait lui-même, les mettre en état de briller dans le monde ou dans le sacerdoce par leurs connaissances comme par leurs vertus, par leurs manières et leur esprit ; enfin, il allait jusqu’à leur dire comment faire un bouquet.

Fidèle à son système d’en faire des hommes, il leur demandait moins les signes extérieurs qui passent que les principes qui restent.

Pour les habituer à penser et à se conduire par eux-mêmes, il avait fait de la classe de philosophie au collège de St. Hyacinthe une espèce d’institution, un Etat

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dans l’Etat : c’est par elle qu’il prétendait conduire la communauté, et il s’appliquait à lui faire comprendre son rôle et son influence. Punir un philosophe ! jamais ! Quel magnifique système ! Si les élèves de ce prêtre distingué, de ce professeur incomparable, ne sont pas ce qu’il a voulu

les faire . des hommes ! ce n’est pas

sa faute.

Disons, pour finir ce tableau, qu’après avoir enseigné les choses les plus sérieuses, après avoir discuté les questions philosophiques de la plus haute portée, il passait ses récréations avec les écoliers, jouant avec les petits comme les grands, aux cartes, aux dames et aux échecs , aussi enjoué, aussi bruyant qu’eux.

J’ ai dit qu’il n’écrivait pas; cependant, ce qu’il n’a pas voulu faire pour le public, il l’a fait pour le collège de St. Hyacinthe. Il a laissé une belle traduction d’une grande partie de la Somme philosophique de St. Thomas, des cahiers de notes et d’analyse

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sur toute espèce de choses, et un Traité des obligations qui dénote une connaissance approfondie de notre droit coutumier et de nos statuts. Car il faut dire que non content d’enseigner la physique, les mathématiques, l’astronomie, la chimie et la philosophie, il avait établi une chaire de droit à l’usage des élèves de philosophie, et plusieurs disent que son cours en valait bien d’autres. Il enseignait cela comme tout le reste ; ce qui lui entrait dans la tête en sortait lumineux, brillant comme des rayons de soleil ; on aurait dit que chaque science y avait sa case ou son compartiment.

En mil huit cent soixante et sept, il publia dans le Courrier de St. Hyacinthe des articles remarquables sur “le progrès.”

Aussi savant en loi ecclésiastique qu’en loi civile, il était, sur l’une comme sur 1 autre, 1 avocat et l’oracle des curés du diocèse ; on le consultait de tous côtés.

St. Alphonse de Liguori était son homme

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pour la théologie morale, comme St. Thomas l’était pour la théologie dogmatique et la philosophie. On l’a entendu dire plus d’une fois que St. Alphonse de Liguori serait, un jour, déclaré Docteur de l’Eglise.

J’ai parlé de sa foi. Il croyait avec la naïveté de l’enfant et l’énergie du philosophe qui a trouvé la vérité. “Je crois, disaitil souvent, mais je serais bien malheureux si je ne pouvais m’expliquer ma foi.”

Cet homme à la figure si énergique, à la tête si forte, aux allures presque militaires, était, commeon sait, doué de la plus grande sensibilité. Une belle page sur l’Eglise, sur le pape, fesait pleurer ces yeux si fiers, si indépendants en apparence. Cette sensibilité qu’il cherchait à dissimuler lui jouait des mauvais tours. Quelquefois, pendant la récréation, ses élèves s’approchaient de lui et lui présentant un journal, lui disaient : “ Lisez-nous’ donc cela, M. Désaulniers, il paraît que cest bien beau. ” Le bon professeur se mettait à lire avec sa voix la

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plus mâle, son accent le plus convaincu ; mais bientôt son ton baissait, sa voie s’enrhumait, ses yeux s’embrouillaient, il était arrivé à un passage où il était question du Pape. Il se hâtait de s’en aller en donnant pour pretexte que sa digestion le fatiguait.

L’infaillibilité était pour lui un dogme avant même que le Concile en eût fait un article de foi ; il avait exprimé l’opinion qu’un célèbre et d’ailleurs bon traité de théologie fût banni de nos écoles, parce que cette vérité n’y était pas suffisamment affirmée.

Ses dernières paroles en public furent pour cet Eglise et ce Pape qu’il aimait tant.

La population de St. Hyacinthe, réunie dans la cathédrale, disait adieu à quelquesuns de ses enfants qui partaient pour s enrôler sous l’étendard du souverain pontife. M. Désaulniers avait été chargé de faire le discours de circonstance.

M. Oscar Dunn, alors rédacteur du Courrier de Si. Hyacinthe, eut la bonne

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pensée de recueillir les paroles éloquentes qui tombèrent de sa bouche, ce jour -là; nous les reproduisons plus loin.

Lorsque M. Dunn eût écrit le discours de M. Désaulniers, il alla le lui lire afin de s'assurer si c’était bien cela. Il n’en avait pas lu la moitié que le savant professeur de philosophie avait les joues baignées de larmes.

Un autre trait achèvera de faire comprendre ce qu’il y avait de foi et de dévouement dans l’âme de ce prêtre. Il avait une passion, la plus canadienne et certainement la plus innocente des passions, il aimait la pipe. Pendant un certain temps, il vécut en quelque sorte au milieu d’un tourbillon de fumée.

Un jour, un élève étant tombé malade, il promit dans son inquiétude de renoncer à cette agréable distraction, si le jeune malade recouvi’ait la santé. L’élève ayant guéri, M. . Désaulniers tint sa promesse

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Une singulière particularité !

M. Désaulniers dont les yeux paraissaient si bons, ne voyait pas le rouge. Est-ce pour cela qu’il l’aimait si peu en politique ?

Il avait un grand respect pour l’autorité civile comme pour l’autorité religieuse, et ses relations amicales avec les premiers hommes du pays furent d’une grande utilité au collège de St. Hyacinthe.

Son patriotisme était à la hauteur de ses autres sentiments. Du patriotisme ! Un homme si bien fait pouvait-il ne pas en avoir ? La vie de celui qui consacre une si grande intelligence et un si noble cœur à l’éducation de la jeunesse, n’est-elle pas un acte continuel de patriotisme ? Si les hommes n’apprécient pas suffisamment ces dévouements obscurs mais sublimes, quelle couronne Dieu doit leur réserver 1

La réputation de M. Désaulniers n’avait pas tardé à franchir les murs du collège où il avait concentré son existence.

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Vers les années mil huit cent quaranteneuf et mil huit cent cinquante, il faisait devant 1! Institut-Canadien de Montréal, des lectures qui eurent du retentissement.

Il n’y a pas bien longtemps encore, il nous était donné de goûter à son enseignement philosophique. C’était au Cabinet de Lecture Paroissial : il avait pris pour sujet de son discours : l'Être. C’était un thème aride et peu attrayant ; et cependant l’auditoire était ravi. Quelle .science ! Quelle lucidité d'intelligence ! Quelle clarté dans l’expression !

Quelqu’un qui avait assisté aux leçons des plus grands savants de l’Europe disait qu’il avait rencontré des hommes aussi instruits que M. Désaulniers, mais que jamais il n’avait entendu un enseignement plus clair et plus éloquent que le sien.

Dans une lecture qu’il fit, à peu près dans le même temps, devant l’école de médecine, il étonna tout le monde par la science et la largeur de vues avec les-i

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