‹ Monseigneur Provencher et les missions de la Riviére-Rouge [microforme]Chapitre 20 sur 79 · J. N. PROVENCHER, V.G · texte numérisé non relu

J. N. PROVENCHER, V.G

Les petits champs ensemencés par les colons

avaient belle apparence, et tout faisait espérer que

ette année-là on pourrait manger un peu de pain.

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Dévastée pendant les troubles des années précédentes, cette colonie présentait l'emblème de la pauvreté. Les missionnaires, traités avec beaucoup d'égards, mangeant à la table du gouverneur, ne furent point pour cela exempts des privations du pays. On ne voyait à cette table ni pain ni légumes, mais uniquement de la viande de bison séchée au soleil, ou du poisson sans autre apprêt que bouilli dans l’eau. Il n’y avait ni lait ni beurre, et souvent ni thé ni sucre.

Durant ces années-là, on cultivait avec des pioches la plus grande partie des champs ensemencés, car les instruments aratr 07 étaient rares.

‘ Les champs cultivés, dit Mr Frovencher, n’é- ‘‘taient guère plus étendus qu* les carrés d’un ‘jardin. On semait autant pour multivlier les ‘’ semences que pour jouir du ‘rit de son travail; ‘car il était très dispendieux d'importer des “ grains dans le pays.”

L’apparence d’une belle récolte commençait à réjouir les colons, quand une épreuve d’un autre genre vint fondre sur tout l’établissement.

Le 3 du mois d’août, des nuées de sauterelles s’abattirent tout à coup sur la colonie, et la dévastèrent en un moment: grains et légumes, tout fut rongé; il ne resta de blé que ce qui était nécessaire pour ensemencer les fermes l’année suivante. Puis, pour comble de malheur, ces insectes, avant de repartir, déposèrent en terre une quantité innombrable d'œufs, qui devaient produire, le prin-

temps suivant, une nouvelle génération de sauterelles.

C'était donc la ruine de deux années que ce fléau apportait aux cultivateurs. Monsieur Provencher ressentit vivement cette première épreuve. Une des plus grandes privations pour lui, pendant les commencements de sa vie de missionnaire, fut de n'avoir point de pain à manger. La nourriture, dans le pays à cette époque, comme aujourd’hui encore dans les missions de l’extrême Nord, était la viande séchée et pilée, sans aucun assaisonnement. La plupart des missionnaires ont beaucoup de peine à s’y accoutumer. Monsieur Provencher ne l’aïma jamais, et ce fut toujours pour lui une pénitence de s’en nourrir.

Les deux missionnaires durent mettre la main à l’œuvre, pour aider les travailleurs à construire leur logement. D'ailleurs, il y avait peu de monde capable de les aider dans ce travail. Tout manquait dans le pays: point d’outils, point de charpentiers, peu de matériaux convenables. Heureusement le bois de construction ne se trouvait pas loin. Vers la fin du mois d’août, M. Provencher pouvait écrire à l’évêque de Québec :

‘ Notre maison se taille: elle aura 90 pieds sur ‘30. Nous n’en rendrons qu’une partie logeable ‘f . cet automne ; le reste demeurera vaste pour ser-

‘ vir de chapelle : Far petite maison, bâtie auprès ‘* de la nôtre, servira à loger les hommes : : nous “ l'avons trouvée oute construite. On a de la dif- “€ ficulté à trouver de bon bois pour faire de la

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Le 12 du mois d'août, il était arrivé, dans la colonie, un certain nombre de familles canadiennes envoyées par lord Selkirk. Ces familles, trouvant les champs ravagés par les sauterelles, ne s’arrêtèrent pas au fort Douglas ; craignant la famine pour l'hiver, elles se rendirent à Pembina, à 60 milles plus haut, près des frontières américaines. Déjà, en cet endroit, il y avait un noyau considérable de Canadiens et de Métis. La proximité de la chasse et la facilité de se procurer de la nourriture, attiraient chaque automne beaucoup de chasseurs en cet endroit ; tous y passaient l’hiver avec leurs familles, et de là ils partaient au printemps pour passer l’été à la prairie.

Ce fut du poste de Pembina que M. Provencher tira ses provisions de viande pendant les premières années qu’il passa à la Rivière-Rouge.

Pour presser les travaux de sa maison et la rendre un peu logeable pour l’hiver, M. Provencher

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se fit bûcheron, équarrissenr, charpentier, maçon. “ Ici, disait-il dans une lettre à l’évêque de Qué- ‘bec, nous sommes obligés d'exercer tous les mé- ‘tiers.’ La charpente de sa maison fut levée au commencement de septembre. N'ayant ni les moyens ni le temps de la fermer avant l’hiver, il se contenta d’en rendre une partie habitable. Pour couvrir cette partie et la mettre à l’abri de la neige, M. Provencher alla couper des joncs dans un marais voisin, pour s’en servir en guise de bardeau. Sur la mauvaise planche de tremble qu'il s'était procurée pour former une première couverture, il étendit une couche de glaise, à laquelle il fixa le mieux qu’il put les roseaux qu’il avait coupés ; sa main faisait l’office de truelle. ‘J'ai réussi, écri- ‘ vait-il à Mgr Plessis, à mettre un coin de ma “ maison à l’abri de la neige, mais non pas à la ‘ garantir du froid.”

I1 n’y avait point de poêles dans le pays; pour se chauffer en hiver, on avait recours au feu de la cheminée. M. Provencher se construisit, avec du foin mêlé de terre glaise, un petit foyer destiné plutôt à l'empêcher de périr de froid qu’à réchauffer ses membres. Les vitres étaient alors aussi inconnues à la Rivière-Rouge que les poêles. Pour avoir un peu de lumière à l’intérieur d’une hutte quelconque, on fermait l’ouverture qui servait de -croisée avec une peau de parchemin bien grattée, bien étendue sur un cadre. Ce fut dans un réduit

de cette description que M. Provencher put s’ins-

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taller, pour chanter la grand’messe le jour de la Toussaint. Il écrivit à Mgr Plessis:

‘ J'ai mis logeables vingt pieds de ma maison, ‘ que nous avons faite à Saint-Boniface; en par- ‘‘ tageant cette partie en deux, j'ai eu une petite ‘ chambre et une chapelle. Je ferai les planchers ‘ dans les trente pieds qui restent, et j'aurai une ‘ chapelle plus que sions pour l'été; par là ‘je ne serai pas gêné pour prendre le temps ‘ nécessaire pour bâtir une chapelle.”

Le grand nombre de personnes qui passaient l'hiver à Pembina y nécessitait la présence d'un missionnaire ; car, pour le moment, ce poste se trouvait plus important que celui de Saint-Boniface. Les deux compagnies de traite y avaient chacune un fort; M. Provencher aurait préféré garder tout le monde dans la colonie, aux environs du fort Douglas ; tels étaient aussi les desseins et les vues de lord Selkirk ; mais il était prudent de ne pas le faire immédiatement, à cause de la grande pauvreté amenée par les sauterelles.

Les gens de Pembina firent à M. Provencher la demande d’un prêtre, dans le cours du mois de septembre; il restait peu de monde à Saint-Boniface. M. Provencher envoya M. Dumoulin au poste de Pembina pour y passer l’hiver ; M. Dumoulin partit de Saint-Boniface dans le cours du mois de septembre, et M. Provencher demeura seul.

Pour le missionnaire, la croix la plus lourde à porter au milieu de ses labeurs fatigants, c’est l’1-

solement. Ce n’est pas sans dessein que l'Evangile nous signale l'envoi des apôtres deux à deux: misit eos binos. Le divin Sauveur connaissait les défaillances de la nature humaine ; il savait que parfois, dans la vie, il y a des moments de tristesse, où les âmes les plus vertueuses et les courages les mieux trempés ont besoin des paroles d’un ami pour les fortifier. Durant son agonie, Jésus n’a pas refusé les consolations d’un ange.

Le missionnaire a beau avoir une grande âme et des vertus solides, il reste toujours homme, et, comme tous les hommes, il a besoin de la présence d’un ami à certaines heures plus pénibles.

Il y a des caractères qui supportent plus difficilement que d’autres les ennuis de la solitude. Sans aimer le bruit ni la foule, M. Provencher souffrait néanmoins beaucoup dans un isolement complet. Il aimait à avoir un ami de cœur, pour converser intimement avec lui; un peu timide quand on montrait pour iui peu d'ouverture de cœur, il ouvrait lui-même le sien comme un petit enfant, quand on lui témoignait de la confiance. Ce fut pour lui un nouveau et bien pénible sacrifice que d’être obligé de se séparer de son confrère, deux mois à peine après son arrivée, pour l'envoyer au poste de Pembina.

En partant du Canada, M. Provencher avait laissé une des plus belles et des plus riches cures du diocèse de Québec. Kamouraska, situé sur les bords du majestueux Saint-Laurent, entouré de magnifiques campagnes, offre de tous côtés des

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aspects enchanteurs. Connu et estimé de son évêque, aimé et recherché par de nombreux amis et confrères, M. Provencher aurait pu, tout en menant en Canada une vie laborieuse et fatigante, y jouir cependant d’un confort très permis, et des charmes d’une société aimable et distinguée.

En faisant ses adieux à sa patrie pour embrasser la vie de missionnaire, il avait renoncé à toutes ces douces joies que goûte l’homme bien élevé, dans une société choisie; et maintenant, pour mettre le comble à tous ces renoncements, il se sépara du seul compagnon qui l’ait suivi dans ce pays lointain. A six cents lieues de toute nation civilisée, au milieu d'immenses déserts peuplés seulement de sauvages et de quelques blancs vivant comme eux, il ne gardera même pas un confrère auprès de lui, pour lui ouvrir sa conscience, et puiser dans ses paroles un peu de courage nécessaire à la continuation de son sacrifice.

Représentez-vous ce jeune prêtre, qui vient de quitter son pays et sa famille, logé quelques mois après, sur les bords de la rivière Rouge, dans un misérable abri, presque aussi froid au dedans qu’au dehors. Que de fois, durant les longues soirées d’hiver, M. Provencher dut se reporter, par la pensée, dans sa belle cure de Kamouraska, auprès de ses confrères et de ses amis! Que de fois il dut verser des larmes au souvenir de toutes ces choses, si vivantes dans son cœur ! Sans doute, il a fallu du courage et de la vertu à tous ceux qui sont venus plus tard, sur les traces des premiers

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missionnaires, continuer leur œuvre; mais on peut dire sans exagération qu’il a fallu de l’héroïsme à <elui qui, le premier, est venu, non pour un an ou deux, mais avec l’idée d’ensevelir pour toujours son existence dans ce pays sauvage.

Après le départ de son compagnon, M. Provencher continua chaque jour à instruire les enfants et les adultes demeurés aux environs du fort Douglas ; leur empressement à venir recevoir les leçons du missionnaire, consolaït celui-ci, et le dédommageait de ses sacrifices.

Lord Selkirk, en apprenant au Canada l’accueil qu'on avait fait à MM. Provencher et Dumoulin, en témoigna sa joie comme s’il eût été un fervent catholique ; il écrivit l’admirable lettre suivante à Mgr Plessis, à Québec.

‘ Pendant le voyage que je viens de faire dans “(le Haut-Canada, j'ai eu le plaisir de recevoir des ‘ lettres de la Riviére-Rouge, qui m'ont annoncé ‘“ l’heureuse arrivée de MM. Provencher et Du-

‘* moulin. Ces lettres, ainsi que le rapport verbal

‘* que j'ai reçu de M. de Lorimier en arrivant ici, me marquent que les habitants, et surtout les ‘ Canadiens anciens voyageurs, avec leurs fa- ‘“ milles métisses, avaient témoigné la meilleure ‘‘ disposition à profiter des instructions des mis- ‘ mionnaires,et que les sauvages aussi leur avaient ‘ témoigné ce respect qui donne lieu de croire ‘qu’ils montreront la m$me docilité. J'espère que <‘ cet heureux présage sera confirmé par le rap-

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‘ port que ces messieurs n'auront pas manqué de faire à Votre Seigneurie.

“En réfléchissant sur les circonstances qui ‘ m'ont été communiquées, il me paraît que si “ elles étaient connues en Angleterre, on pourrait ‘ y obtenir des secours qui donneraient un appui

4? plus solide à l'établissement de cette mission. .

‘“ [l y a beaucoup de catholiques, des familles les “ plus distinguées d'Angleterre (et je ne doute pas “ qu’on trouverait aussi des protestants), qui se “ feraient gloire de contribuer au maintien d’une “ mission de cette nature, dès qu’ils seraient as- “ surés du bien qui peut en résulter. Si j'étais auto-

‘ risé à communiquer cette assurance de la part

‘“ de Votre Seigneurie, et d’après le rapport des ‘ missionnaires eux-mêmes, j'ai pleine confiance ‘“ qu’en Angleterre on trouverait le moyen d’en ‘‘ retirer un résultat favorable.

‘* J'ai oui dire dernièrement qu’il y a quelques ‘ probabilités que le Haut-Canada soit érigé en ‘diocèse séparé. Si ce démembrement a lieu, j’es- ‘* père que la Rivière-Rouge restera encore dans le ‘ diocèse de Québec. J'aurais beaucoup de peine si ‘* cet établissement naïissant ne restait pas sous la ‘juridiction de Votre Seigneurie, sos laquelle il ‘fa été si heureusement commencé.

‘ Je me souviens qu’à Québec, le printemps der-

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“ nier, Votre Seigneurie a suggéré qu’à la longue. .

‘ces pays éloignés devaient avoir un établisse- “ ment indépendant; mais, en attendant que la “ population ait pris cet accroissement qui serait ‘‘ nécessaire pour supporter sans secours un éta- ‘ blissement séparé, il me paraît que tous ces pays “sauvages devraient relever de Québec plutôt

“que d’aucun autre diocèse, vu que les catho-.

“Jiques qui y sont répandus ne parlent que la

‘Jangue française, et que, pour cette raison, le-

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