MONSEIGNEUR PROVENCHER S
leurs, les généreuses souscriptions des gens de Pembina couvraient presque toutes les dépenses.
“ Ce poste, écrit-il à Mgr Plessis, est très impor- ‘ tant pour le moment ; c’est de là que jetire toutes ‘“ mes provisions, ainsi que la colonie; je vais ‘ donc continuer à y bâtir.”
Vers la fin de janvier, M. Provencher revint à Saint-Boniface, où il commença à faire préparer du bois, pour bâtir une grande chapelle l’été suivant. Au mois de mars, il alla visiter le poste de la rivière Qu’appelle, à 300 milles de Saint-Boniface, et un autre poste sur la rivière Souris. Il eut la consolation de donner le baptême à 40 enfants, de confesser tous les serviteurs catholiques de là compagnie, très nombreux dans ces forts.
Cet empressement à profiter des visites et du ministère du prêtre était une grande consolation pour le cœur de M. Provencher: il était venu dans ces missions pour y chercher des âmes ; et partout, sur son passage, il était reçu et écouté comme un envoyé du ciel; tousse pressaient autour de lui, comme des enfants auprès de leur père. Les vieux coureurs des prairies et des bois, qui avaient laissé aux ronces du désert bien des lambeaux de leur instruction religieuse, venaient ht 1blement écouter les leçons du missionnaire, e souvent verser des larmes de repentir.
Au printemps de 1819, il arriva de Québec, pour la mission, quatre bons ouvrie : munis de caisses d'outils ; ce fut un secours précieux pour les mix-
ef, MONSEIGNEUR PROVENCHER
sionnaires, qui, faute deces moyens, avaient travaillé lentement et péniblement à construire de pauvres logements.
Au mois de juillet, M. Provencher pouvait déjà écrire à Mgr Plessis :
‘* Ma chapelle de Saint-Boniface est à peu près
équarrie ; elle sera de 80 pieds sur 35 ; je la ferai
lever aussitôt que les ouvriers auront mis habita-
ble, le presbytère de M. Dumoulin.
‘ À Pembina, nous avons bâti une boutique de
24 pieds sur 18, un presbytère de 40 pieds sur ‘27, et nous avons rendu sur place, le bois d’une * chapelle de 60 pieds sur 80. Ce que Votre Gran- * deur m’apprend au sujet des lignes qui mettent * Pembina sur le territoire américain m'inquiète ‘un peu, et dérange mes calculs; néanmoins, je ‘ vais continuer à y bâtir, car il faut que M. Du-
‘moulin y passe l’hiver, l’année prochaine.”
À sou retour du poste de Qu'appelle, M. Provencher songea à fair: venir M. Dumoulin de Pembina, pour l’envoyer donner une mission au lac Lapluie.où se rendaient chaque printemps les voyageurs du Nord qui venaient d’Athabaska.
M. Dumoulin partit au mois de juin 1819, et ne revint qu’au mois d'août. Pendant ce voyage, il eut le bonheur de baptiser un bon nombre d’enfants, et de régulariser plusieurs mariages.
A son déparr de Saint-Boniface, la colonie était de nouveau en proie au fléau désolant des sauterelles. Tous les œufs déposés en terre l’année précédente étaient éclos, et le sol était littéralement
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couvert de ces insectes, qui rongèrent, non seulement les grains, mais tout ce qu'il y avait de végétation, et jusqu’à l'écorce des arbres.
Ce fut une nouvelle et dure épreuve pour M.
Provencher, que de voir encore le pays tout ruiné une seconde fois. Les gens qui, au printemps, avaient semé de confiance, perdaient en un moment non seulement les fruits de leurs travaux, mais encore l'espoir de pouvoir ensemencer leurs terres l’année suivante. Il ne restait plus de blé dans la colonie, et les gens étaient tellement découragés, que plusieurs songeaient à abandonner définitivement leurs fermes, pour reprendre la chasse à la prairie.
Il est bien probable que, sans la présence des missionnaires, ce noyau de colons aurait été dispersé pour longtemps.
‘ Le manque de récolte, “ecrit Mgr Provencher, ‘ retarde beaucoup le progrès de la colonie. Tout ‘le monde est occupé à chercher de la nourritu- ‘‘re, Les familles abandonnent Saint-Boniface ‘ pour se rendre à Pembina, afin d’être plus près ‘ dela chasse. Nous sommes obligés de faire beau- ‘ coup ‘le dépenses pour la nourriture: n'ayant ‘que de la viande à manger, il en faut beaucoup; ‘‘ outre cela, il nous faut perdre une grande par- ‘tie du temps pour charroyer cette viande de la ‘ prairie ; ainsi nos travaux vont languir, l’argent ‘* manquera, et tout ira encore bien moins.”
Malgré les embarras où le jetait cette extrême pauvreté, M. Provencher ne négligea rien pour le progrès spirituel de ses missions. Aidé seulement
par M. Dumoulin, son zèle lui fait trouver moyen de porter les secours de la religion dans tous les postes environnants, à plusieurrs centaines de milles. Pembina, Rivière-Souris, Qu’appelle, lac Winnipeg, lac Lapluie, reçoivent la visite du missionnaire, et au printemps de 1820, M. Dumoulin est envoyé jusqu’à la baie d'Hudson.
A $Saint-Boniface et à Pembina, M. Provenche: avait ouvert des écoles, où l’on enseignait aux enfants le catéchisme et la lecture, et leurs progrès étaient tels, qu’à l’été de 1819, M. Dumoulin écrivait à Mgr Plessis, que la plupart des enfants qui fréquentaient les écoles savaient déjà lire, et connaissaient par cœur toute la lettre du catéchisme. A Saint-Boniface, outre le temps donné à instruire les adultes, M. Provencher consacrait chaque jour quelques heures à enseigner les éléments latins à deux élèves.
Son zèle embrasse tout ce qui peut contribuer au salut des âmes et au progrès de la colonie. Au mois de juin 1819, il écrit à l’évêque de Québec pour lui demander un prêtre et un ecclésiastique.
‘© Voyez, dit-il, à ce que le missionnaire et l’ec- ‘“ clésiastique qui monteront ici le printemps pro- ‘ chain sachent l’anglais, afin de pouvoir, non seu- ‘ lement se rendre utiles aux catholiques qui ne ‘“ parlent que cette langue, mais encore pour atti- ‘ rer de la part des protestants plus d’honneur à ‘{ la religion et à ses ministres. Il faudrait de plus ‘“ que les missionnaires qui monteront fussent des ‘{ gens qu’on pût mettre partout, car il fautici cu- ‘ muler les fonctions de Marthe et de Marie; il
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“ faut conduire le spirituel et le temporel; si ce “ sont des gens qui n’entendent rien à bâtir ou à “ conduire les autres, cela n'ira guère. Le premier “ venu n’est pas propre à travailler ici; il nous “ faut des gens graves et sérieux, et au-dessus de ‘tout soupçon ; pour tout dire en un mot, il nous ‘€ faut des hommes de jugement et d’esprit, mais “en même temps remplis de zète et de piété. J'es- “time M. Dumoulin un bon missionnaire.”
M. Provencher avait lui-même toutes iles qualités qu’il désirait trouver dans un bon missionnaire : homme d’une grande piété et d’un zèle infatigable, il montrait partout, dans la direction des affaires temporelles, un sens pratique admirable. On pouvait dire de lui qu’il était propre à tout, et qu’il faisait marcher de front l’œuvre de Marthe et celle de Marie, sans négliger ni l’une ni l’autre.
Il faut une piété solide et une âme élevée, pour ne pas déchoir un peu dans le tumulte et l’embarras des choses matérielles. M. Provencher, au milieu des multiples occupations indispensables au commencement de ses missions, où tout était à créer, ne laissa jamais d’être un homme d'étude et de prière: tous ceux qui l’ont connu danssa vie intime lui ont rendu ce beau témoignage. Dans les lettres qu’il écrivit aux évêques de Québec et de Montréal, nous verrons sa piété se révéler partout. On raconte de lui beaucoup de traits sur son amour pour la prière.
Dès les commencements de la mission, M. Provencher allait tous les soirs faire la prière du soir
avec ses serviteurs devant le très saint Sacrement. Quand il était appelé auprès des malades, ou lorsqu’il allait visiter quelque endroit de la colonie, on le voyait, le long de la route, occupé à dire sor bréviaire ou à réciter son chapelet.
Plusieurs années après qu’il eut été nommé évêque, il allait encore souvent charroyer luimême, pendant la rude saison d’hiver, le bois dont il avait besoin pour chauffer sa maison. Ces charroÿages se faisaient sur des traîneaux attelés de bœufs. Le trajet de la forêt à la maison se faisait lentement. Mgr Provencher, debout dans le trafneau, ou marchant en arrière, tenait à la main son chapelet, et priait le long de la route.
Lorsqu'il demandait aux évêques du Canada des missionnaires pour venir l'aider, il avait toujours soin de bien recommander de choisir des hommes d’une vertu solide: ‘Ze veux bien, disait- ‘il, qu'ils aient de la science; mais je désire ‘avant tout qu’ils soient d’une grande piété.” Dans une circonstance il écrivait: ‘J'ai besoin ‘ d’un prêtre qui demeurera avec moi; envoyez- ‘ moi quelqu'un qui m’aidera à me sanctifier.”
La pauvreté de la colonie obligea M. Provencher à aller passer l’hiver de 1819-1820 à Pembina, avec M. Dumoulin. Presque tous les gens avaient abandonné Saint-Boniface pour l’hiver. Pendant son séjour à ce poste, il voulut essayer l’étude de la langue sauvage. Il avouait qu’il n'avait pas d'aptitude pour 2pprendre les langues, et il le déplorait. Il fit néanmoins quelques progrès ; mais
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il travailla surtout à l'instruction des gens qui étaient réunis là en grand nombre.
“ Nous travaillons, dit-il, à l'instruction des gens # avec lesquels nous vivons : ils en profitent assez. # Je compte peu sur les enfants du pays pour for- ‘ mer des ministres de l'Eglise: il faudra que le ‘ Canada nous en fournisse encore longtemps.”
Ses craintes ne sesont que trop réalisées : depuis 70 ans que les missionnaires travaillent à former des prôtres parmi les enfants des Métis, ils n’ont pas encore eu le bonheur d'y rencontrer une vocation !
Avant son départ du Canada, M. Provencher avait reçu de Mgr Plessis, l’ordre de descendre à Québec à l'été de 1820, pour y venir rendre compte des succès de la mission. Le prêtre qui devait venir le remplacer était attendu avec un ecclésiastique, pour l’école de Saint-Boniface.
M. Provencher revint à sa mission au mois de mai, pour reprendre les travaux de sa chapelle, interrompus l’automne précédent.
Au mois de juillet, il fit partir M. Dumoulin pour la mission de la baie d'Hudson, et il demeura seul, en attendant l’arrivée du nouveau missionnaire.
Monsieur Pierre Destroismaisons, que M. Provencher attendait, n’arriva à Saint-Boniface que le 7 du mois d’août 1820. IL était accompagné d’un ecclésiastique, M. Sauvé. Immédiatement après leur arrivée, M. Provencher se prépara à par-
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tir pour Québec, sur un canot qui se mit en route le 16 août.
Avant son départ, M. Provencher eut la douleur de voir la colonie dévastée pour la troisième fois par le fléau des sauterelles. Le grain, qu’on avait fait venir de la Prairie-du-Ch:en, au prix de grands sacrifices, avait été confié à la terre avec l'espoir que les sauterelles ne reparaîtra‘ent plus. La saison avait été favorable, et tout poussait à merveille ; on oubliait les malheurs passés, quand, le 26 juillet, une nuée de sauterelles couvrit toute la colonie.
Il n’est guère besoin d’ajouter ici que le découragement s’empara d’un grand nombre, et que plusieurs parlèrent d'abandonner la Rivière- Rouge pour toujours.