‹ Monseigneur Provencher et les missions de la Riviére-Rouge [microforme]Chapitre 23 sur 79 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Voyage de M. Provencher à Québec (1820).—Son arrivée. — Il reçoit ses bulles pour être évêque de la Rivière-Rouge. —11 hésite à les accepter.—Il est placé temporairement à la cure de Yamachiche.—Son acceptation des bulles. —Son séjour de deux ans au Cauada.—Il est sacré évê- -

que le 12 mai 1822.—I1 retourne à ses missions.

Nous venons de voir ce que M. Provencher, avec de faibles ressources, a fait pour sa mission en moins de deux ans ; il part maintenant pour aller rendre compte à son évêque du bien que la présence des missionnaires a opéré dans ce pays sau- : vage, et pour faire connaître au Canada le vaste champ qui s'ouvre au zèle de nouveaux apôtres. Monseigneur Plessis avait fait, en 1820, un vo-. yage à Rome pour les intérêts de son diocèse. Avant son départ, il avait reçu de M. Provencher une lettre qui parlait de la nécessité d’avoir bientôt un évêque dans le Nord-Ouest, en résidence à la Rivière-Rouge, afin d’affermir sur des bases: solides l’œuvre des missions. Monseigneur Plessis y songeait sérieusement ; il l’avait dit à M. Provencher. Le but principal de son voyage à Romeétait d'obtenir la subdivision de son diocèse.

L'occasion était favorable pour demander au ‘Saint-Siège un évêque pour la mission de la Rivière-Rouge.

Au jugement de Mgr Plessis, nul n’était plus apte que M. Provencher pour cette haute dignité ; aussi il avait eu soin de demander pour lui à Rome, les bulles pontificales.

Monsieur Provencher n'arriva à Montréal que le 17 octobre: il fut obligé de séjourner dans cette ville avant de se rendre à Québec, parce qu'il se trouvait dans le plus profond dénuement.

‘Quand j'arrivai à Montréal, dit-il, je n'avais “plus rien: ni argent, ni habits convenables pour ‘paraître en public. Je fus obligé d'emprunter ‘‘ quelques piastres pour m'acheter une soutane, À ‘’ des souliers et un chapeau. En attendant ces “trois articles, il me fallut rester enfermé au logis, “tant se trouvaient en mauvais état ceux qu’ils “* devaient remplacer.”

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Ceux que Dieu choisit pour de grandes choses, il il se plaît à les humilier en leur faisant subir l’in- | différence des hommes ; il le fait, afin que ses élus “apprennent à ne pas s'appuyer sur des bras de Chair, et à ne mettre qu’en lui seul toute leur confiance.

M. Provencher, qui était choisi pour être le premier apôtre du Nord-Ouest et pour y fonder une -église, va passer par ce genre d'épreuves. Il faut le -dire, les œuvres de Dieu ont souvent plus à souffrir des obstacles suscités par la pusillanimité des

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bons que par la malice des méchants ; et ces obstacles sont ordinairement plus difficiles à surmonter que les autres. En effet, quand un dessein est blâmé par des hommes dont les bonnes intentions et les vertus sont connues de tout le monde, on est plus tenté de croire que ce dessein manque de sagesse que lorsqu'il est attaqué par les méchants. En face d’un ennemi, on se raidit et on combat, tandis qu'avec les autres on se sent porté à douter de soi-même et à tout abandonner. Que d'œuvres bien commencées ont péri de la sorte ! Il faut des vertus fortes et un courage héroïque pour lutter contre de telles épreuves; il n’y a que les hommes de Dieu qui en sortent vainqueurs.

La mission de la Rivière-Rouge était loin d’être bien vue de tout le monde en Canada, même parmi les membres du clergé; plusieurs n’avaient aucune confiance dans le succès de cette entreprise. Des hommes influents et haut placés traitaient de folie l’établissement d’une mission permanente à la Rivière-Rouge. On disait que cet établissement ne réussirait jamais, ou qu'il était prématuré ; que des missionnaires jetés à une pareille distance de tous les pays civilisés ne trouveraient aucun moyen de subsister; qu’il faudrait y engloutir des sommes énormes, pour obtenir de minces résultats ; enfin, quelques-uns disaient ‘‘ qu’une mission ‘“à la Rivière-Rouge n'était pas du tout néceë- ‘‘saire, puisque, pour administrer le baptême aux ‘enfants, le ministère d’un prêtre n’est pas requis, ‘toute personne étant capable de baptiser.”—On

allait jusqu’à jeter du ridicule sur M. Provencher, qu’on regardait comme impropre à faire marcher une œuvre aussi difficile.

De son côté M. Provencher, comme tous les hommes d’un mérite réel, était d’une telle modestie qu’il préférait passer pour dépourvu de talents, plutôt que de laisser paraître à l'extérieur les belles qualités dont son esprit était doué.

On rapporte qu’un jour, après un sermon admivable qu’il avait prêché à Montréal, quelqu'un tout surpris d'entendre de si belles choses sortir de la bouche d’un homme qu’on voulait faire passer pour ignorant, lui demanda, au dîner, s’ilavait composé lui-même son sermon: ‘Oui, répondit ‘en souriant M. Provencher ; je compose touiours ‘mes sermons moi-même.—Ma bibliothèque n’est ‘* pas considérable, disait-il à un de ses amis, mais, ‘ Dieu merci, je sais ce qu’il y a dedans.”

Mouseigneur Plessis avait de M. Provencher une tout autre opinion: il connaissait ses belles qualités, et tout ce que, pouvaient dire des esprits superficiels, ne changeait en rien les hauts desseins qu’il avait formés sur ce digne prêtre.

Aussitôt que M. Provencher eut réglé ses affaires à Montréal, et rendu quelques visites de convenance, il se mit en route pour Québec. Il s’arrêta à Nicolet, pour revoir la maison où il avait reçu son éducation, pour y saluer ses amis et ses confrères, et aussi pour visiter et consoler, dans la paroisse, la famille de son zélé compagnon M. Dumoulin. Il arriva à Québec dans les derniers

jours d'octobre.

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Si ce fut une grande joie pour M. Provencher de se prosterner aux pieds du saint évêque qu’il aimait comme un père, ct de recevoir sa bénédiction après deux ans d'absence, ce dut être une grande consolation pour Mgr Plessis, de presser dans ses bras ce digne missionnaire, sur qui il fondait déjà de si hautes espérances, et d'entendre de sa bouche les bonnes nouvelles de ses travaux apostoliques.

Ce que M. Provencher exposa à Mgr Plessis, sur l'avenir de la Rivière-Rouge et sur la somme immense de bien qu’il y avait à faire dans cette contrée, ne fit que confirmer l’évêque de Québec dans cette idée, que toutes les démarches entreprises pour cette mission étaient dictées par la prudence et la sagesse, et que cette œuvre était bien selon la volonté de Dieu.

Les bulles que Mgr Plessis avait obtenues de Rome pour M. Provencher étaient datées du 1° février 1820. Il les présenta dès l'arrivée du missionnaire. Cette nouvelle surprit, comme un coup de foudre, cet homme qui, se trouvant déjà trop honoré de son titre de grand vicaire, était loin de penser qu’on songeût à l’élever à l’épiscopat. Sans même ouvrir ses bulles pour les lire, il les remit à son évêque, en le suppliant de lui accorder du temps pour prier et pour réfléchir, avant d’accepter un tel fardeau sur ses épaules.

Il n’est pas nécessaire de creuser bien avant dans son propre cœur pour trouver des raisons de refuser ces hautes dignités de l'Eglise ; maïs, dans

cette circonstance, il y avait aussi à peser les raisons d’accepter un honneur qu'’allaient accompagner les privations et les sacrifices de tous genres.

M. Provencher avait dit à son évêque, lorsqu'il s'était agi d'accepter la mission de la Rivière- Rouge: ‘ Monseigneur, lorsque vous m'avez fait ‘“ prêtre, je vous ai fait vœu d’obéissance; parlez, ‘°et j'irai où vous voudrez.” Un tel prêtre n’était pas homme à s’opposer ensuite à la volonté de son supérieur, ni à lui susciter des embarras pour s’épargner des travaux, des ennuis et des fatigues. Il est bien probable qu’intérieurement il ne fut pas lent à faire son sacrifice, et à se soumettre à la volonté de Dieu, manifestée par les démarches de son évêque. Néanmoins, on va le voir, il se réserva la liberté de faire valoir toutes les raisons qui lui faisaient craindre le fardeau de l’épiscopat. S'il parut résister longtemps, et se débattre pour échapper à la grande responsabilité de cette haute dignité, ce ne fut ni par manque de vertu, ni faute de courage, mais pour user d’un droit dont de grands saints avaient usé avant lui.

Comme M. Provencher devait faire un assez long séjour en Canada, et qu’il avait besoin de se créer des ressources pour retourner à ses missions, Mgr Plessis le nomma curé de Yamachiche. C'est là, comme il l’a raconté à quelqu'un de ses amis intimes, que, surchargé d’ouvrage, il méditait pendant la nuit, qui était son seul temps libre, les motifs qu’il pouvait avoir de refuser ou

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d'accepter l'épiscopat. D'un côté, il voyait le danger de faire manquer une mesure qui avait coûté bien des soucis à l’évêque de Québec ; de l’autre, les misères qu’il venait d’endurer à la Rivière-Rouge, se présentant à lui au milieu de ses méditations, lui faisaient craindre qu’elles n’eussent plus de part que tout le reste à sa détermination. Il se disait à lui-même: ‘‘Serviteur ‘“ Jäche et paresseux ! tu veux refuser cette dignité “de l'Eglise de Jésus-Christ, parce qu’elle est “ pénible ; tu l’accepterais peut-être avec joie si ‘““elle était brillante; du moins il ne viendra ‘ dans la tête de personne de te trouver ambitieux “ en acceptant une place qui te relègue au bout ‘ du monde.”

Le 10 janvier 1821, deux mois après son arrivée en Canada, M. Provencher écrivit de Yamachiche à Mgr Plessis l’admirable lettre suivante, où chacune de ses paroles nous révèle sa profonde rumilité, unie à la crainte de mettre le moindre obstacle à l’accomplissement de la volonté de Dieu.

‘® VAMACHICHE, 16 janvier 1821.

‘ La même personne qui m’annonce votre arri- ‘ vée à Nicolet, m'a appris que le gouverneur avait ‘reçu de la part du ministère la notification des ‘ promotions épiscopales ; je souhaite que cette ‘partie du bulletin soit vraie, afin que la promo- “tion de Mgr Lartigue soit plus authentique. Je

‘voudrais beaucoup qu'il ne fût question que de ‘Jui; mais jy suis malheureusemeut compris; ‘jusque-là j’approuve de tout mon cœur votre ou- ‘‘vrage; mais cette dernière partie, qui peut être *‘ bien vue du côté de la religion, se présente bien ‘mal du côté du sujet élu: sans science, sans ‘vertu, sans expérience, sans intelligence pour les ‘affaires, que ferait-i1, ce pauvre évêque de Julio- ‘polis? Naturellement timide, aimant la vie re- “‘tirée et solitaire, il ferait peut-être un pauvre ‘religieux occupé à se sanctifier lui-même, mais ‘jamais un homme d'affaires, jamais surtout un ‘‘ évêque, qui n’a pour ainsi dire le temps de penen À lui qu'après avoir pensé aux autres. Vous ‘Jui avez montré une voie qui va le perdre et qui ‘perdra tout. Il s’agit de fonder une église ; y ‘avez-vous bien pensé? Pauvre église, que tu seras ‘mal fondée! En vérité je ne vois pas comment ‘je pourrais accepter un fardeau si visiblement ‘au-dessus de mes forces. Vous avez trop bonne ‘opinion de moi, Monseigneur; vous me croyez ‘capable de tout ; vous croyez me connaître, et je ‘croyais aussi que vous me connaissiez. Elevé par ‘vous, pour ainsi dire, aurais-je jamais pu soup- ‘‘conner que vous songiez à m'élever si haut? En ‘entrant dans le clergé, je me suis toujours pro- ‘{ posé de me laisser conduire par mes supérieurs, ‘sans hésiter ni murmurer ; je l’ai fait passable- ‘ment, je crois. Me défiant de ma jeunesse, me ‘confiant dans votre prudence, j'ai tout sacrifié ‘ pour exécuter, je ne dis pas vos ordres, car vous ‘‘ ne m'avez jamais rien commandé, mais votre vo- ‘“]onté suffisamment marquée. Je ne me plains pas ‘de vous; vous m'avez toujours donné plus que ‘ je ne méritais. J'ai eu des cures de choix ; même ‘dans la mission de la Rivière-Rouge, quoique ‘moins avantageuse sous tous les points de vue,

‘j'ai toujours connu votre bonne volonté sur moi.

on que de compris ; r votre oupeut être sente bien nce, sans ce pour les > de Juliot la vie reun pauvre ême, mais surtout un 8 de pentres. Vous rdre et qui » église; y ue tu seras y comment isiblement rop bonne me croyez aître, et je Elevé par pu souphaut? En jours proupérieurs, passablenesse, me ut sacrifié 3, CAT VOUS 8 votre voplains pas ; plus que Dix ; même , quoique s de vue, é sur moi.

“ Vous m'avez fait grand vicaire, c'était déjà Up : ‘“ j'ai accepté cette place, parce que vous vouliez “ donner un peu de lustre à cette mission qui comp mençait. On a murmuré contre ma promotion:

‘on n'avait pas tout à fait tort en cela. Que n’en “ êtes-vous resté là ? Pourquoi me mettre à la tête ‘ d’un clergé, quand j'ai peine à me soutenir dans ‘ mon état actuel ? Mon Dieu ! que ne suis-je en- “core dans le simple rang des vicaires! on ne ‘‘gongerait pas à moi. Hélas ! faut-il qu’en avan- ‘çant en âge plus qu’en vertu, je me voie forcé ‘ de regretter un état | gs j'ai eu de l'attrait ‘ dès mon enfance? Ne croyez pas que ce soit la ‘ peur des misères et des fatigues qui me fasse # parler ainsi. Je ne me suis pas fait prêtre pour ‘ amasser de l'argent ; j'irai, 8’1l le faut, consacrer ‘ma jeunesse à la Rivière-Rouge, mais comme ‘ simple prêtre; parlez, je vousobéirai. Mais pour ‘lépiscopat, c’est autre chose ; jamais je ne pour- ‘* rail me persuader que je suis né pour être élevé ‘à un si haut co à Rome a parlé: je suis plein ‘* de respect pour la Chaire de saint Pierre; mais ‘c’est sur votre parole ; le Saint-Père ne me con- ‘ naît pas, et je suis persuadé qu’il ne m’eût ja- ‘ mais admis s’il m’eût connu.

‘Je m'ouvre à vous aujourd’hui, après y avoir ‘müûrement réfléchi devant Dieu; il n’y a qu’à ‘vous que je puisse le faire, et vous êtes contre “moi! Le projet de me faire évêque m'avait tou- ‘jours paru si extraordinaire que je m’en suis peu ‘mis en peine d’abord, pensant qu’il ne se réali- ‘serait jamais; mais il est temps de rompre le si- ‘{lence ; je n’ai encore rien accepté ; j’ai tout vu ‘ sans dire définitivement ce que je pensais, quoi- ‘que je vous l’aie donné assez à entendre. Je m’ar- ‘‘ rête, car je suis fécond sur cette matière. On a

‘ des moments critiques dans la vie; mais de la ma- ‘‘ nière dont celui-ci finira dépend mon éternité.

‘Veuillez recevoir mes souhaits les plus sincères ‘ pour la conservation de votre santé.

‘{ J'ai l'honneur d’être, ‘Monseigneur, ‘de Votre Grandeur ‘le très humble et obéissant serviteur,

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