CHAPITRE Vil
Retour de Mgr Provencher à Saint-Boniface.—Réception.— Etat de la colonie.—Projets des agents de la compagnie sur Pembina.—Abandon de ce poste. — Travaux de Mgr Provencher pour développer la colonie.—Soins qu’il donne à l'instruction de la jeunesse.
Le premier juin 1822, Mgr Provencher fit, pour la seconde fois, ses adieux au Canada.
Quatre ans auprravant, quand il avait quitté son pays pour aller, simple prêtre missionnaire dans une terrelointaine, travailler à la conversion des pauvres infidèles, son sacrifice avait été grand sans doute ; mais il pouvait encore conserver au fond de son cœur l'espoir de revenir un jour dans sa patrie, se reposer de ses fatigues, et mourir au milieu des siens, comme l’ont fait tous ceux qui ont été ses coopérateurs dans l’œuvre des missions. Cette fois, il n’en est plus ainsi; Mgr Provencher part revêtu de la dignité épiscopale, et cette dignité l’attache pour toujours à l’église qu’il vient d'adopter pour son épouse. Pour lui, désormais, la patrie sera le champ que vient de lui assigner le Pontife Suprême; pour famille, il aura les tribus
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sauvages et les quelques blancs disséminés sur le vaste territoire du Nord-Ouest. Cependant, quoique le sacrifice soit plus grand, Mgr Provencher part aujourd’hui le cœur content, pour obéir à la voix de Dieu qui l'appelle ; il sort de son pays, comme autrefois le patriarche Abraham, pour aller dans une terre étrangère, y devenir, dans l’ordre bien supérieur de la grâce, le père d’un grand peuple, qui sera le peuple de Dieu.
Le 24 juin, Mgr Provencher se trouvait à l'île Drummond, dans le lac Huron; il écrivit de là à Mgr Plessis, pour lui donner des nouvelles de cette première partie de sa route.
Il y avait dans cette île environ cinq cents catholiques, pauvres chrétiens abandonnés. La plupart d’entre eux étaient des Canadiens unis à des femmes indiennes. Mgr Provencher s'arrêta quelques jours en cet endroit pour entendre des confessions et baptiser des enfants. Dans sa lettre à l’évêque de Québec, il insista pour que celui-ci envoyât un prêtre visiter cette place le plus tôt possible. Il aurait bien voulu lui-même y séjourner plus longtemps, afin d'enseigner un peu de prières et de catéchisme à ces pauvres gens. “ Il ‘ m'est difficile, écrit-il, de faire un long séjour dans ce poste à cette saison ; j’y ai dit la sainte ‘* messe, j'ai fait un mariage, et j’ai baptisé 24 en- ‘© fants. J’ai eu du beau temps jusqu’à présent ; les ‘eaux sont très hautes, et nous allons lentement. M. Harper, mon compagnon, est en bonne santé ; ‘il me paraît un bon sujet.”
Le 6 juillet, Mgr Provencher arrivait au fort
William.— ‘ J'ai baptisé, dit-il dans une lettre à
k ‘l’évêque de Québec, soixante-dix-sept enfants ‘* depuis mon départ de Lachine, dans les diffé- ‘‘ rents postes où je me suis arrêté. Il serait bien ‘ nécessaire qu’il vint un prêtre résider quelque ‘temps au Sault-Sainte-Marie et à Michillimaki- ‘“ nak, pour donner de l'instruction, ce que ne ‘* fera jamais un missionnaire, qui ne fait que ‘ passer.”
Le 24 juillet, il écrit du lac Lapluie : ‘“ Me voilà ‘enfin rendu au lac Lapluie; j’en repartirai de- ‘main. On crie misère partout cette année, et la ‘“ rareté des vivres s’est fait sentir, paraît-il, jus- ‘que dans le Nord.
‘‘ Les sauvages nous ont volé un sac de blé- ‘ d'Inde et une soixantaine de livres de farine ‘ dans le lac Lacroix ; cette diminution inatten- ‘ due nous met de court; il n’y a plus rien du ‘ tout ici. Les canots que nous avons rencontrés ‘° se disent tous jeûnants ; on me dit que les saute- ‘{ relles sont encore à la Rivière-Rouge. Toutes ‘ces mauvaises nouvelles ne sont pas propres à ‘ me faire oublier les fatigues et les incommodités ‘ du voyage. Dieu soit loué ! il faut s’abandonner ‘à la divine Providence. Heureusement personne ‘€ n’est encore mort de faim ; si c’est le cas pour ‘l'hiver prochain, nous tâcherons au moins de ‘“ les préparer à bien mourir. Peut-être exagère- “ t-on les choses. Des lettres écrites sur les lieux
‘‘ feront foi de tout.
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« Je suis si chargé que je ne puis aller qu’à pe- ‘tites journées. J’arriverai dans les premiers “jours d’août. Je rendrai grâce à Dieu de bon ‘ cœur, si le reste du voyage se passe sans acci- “ dent.”
Monseigneur Provencher arriva à Saint-Boniface le 7 août 1822.
A la mission, on avait appris un peu d’avance l’arrivée de Monseigneur ; la joie était grande dans la colonie. Le 7 août au matin, M. Destroigmaisons, qui gardait la mission de Saint-Boniface depuis le départ de Mgr Provencher pour Québec, rassembla autant de monde que possible, pour
aniser une récception au nouvel évêque. Tous le&colons accoururent l’arme au bras, pour faire
ire aux échos, par des salves répétées, l’expression de leur joie.
Quand le canot qui portait Monseigneur parut à quelques milles de la mission, les gens poussèrent cris d’allégresse, et saluèrent de la côte ce véé père, qu’on avait craint un moment de ne s revoir. Arrivé en face de sa maison, Monsei-
, après une si longue absence, de serrer la de ces pauvres enfants, devenus désormais sa*faraille. *
* On raconte un petit trait fort caractéristique qui ge passa en cette occasion :
Un vieux voyageur du Nord, venu dans le pays depuis les premiers temps de la Compagnie du Nord-Ouest, se
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La mission, nous l'avons dit plus haut, avait été desservie depuis 1820 par M. Thomas Destroismaisons. Ce digne prêtre, au témoignage de Mgr Provencher lui-même, avait su se faire aimer des gens par l’aménité de son caractère, et il rendit d'importants services à la mission. Il était né à Saint-Pierre de la rivière du Sud, en 1796; il avait fait ses études au séminaire de Québec, et avait été ordonné prêtre le 17 octobre 1819. Mgr Plessis l’envoya à la Rivière-Rouge en 1820, et il y exerça le ministère jusqu’en l’année 1827. Ce fut lui qui commença la desserte de la paroisse de Saint-François-Xavier, en l’année 1824.
Pendant les deux années d’absence de Mgr Provencher, la colonie avait été éprouvée par le terrible fléau des sauterelles, tout comme en 1818 et 1819. La pauvreté régnait partout, et, pour vivre, on ne pouvait compter que sur la chasse. Les habitants de Pembina et une partie de ceux de
trouvait par hasard dans les environs du fort Douglas, quand il entendit retentir les premières décharges des fusils pour saluer l’arrivée de Mgr Provencher. Il est fort probable qu’il n’avait jamais vu d’évêque, et qu’il n’en connaissait que le nom. Inquiet de savoir quel pouvait être l’objet d’une telle réjouissance, il vint se joindre au groupe de gens sur le bord de la côte, et demanda pourquoi et pour qui on faisait cette démonstration: C’est un évêque qui arrive, lui dit-on. Le bonhomme resta tout abasourdi de la réponse; et dans son étonnement, il laissa échapper une exclamation excusable seulement dans sa bouche. Quoi ! un évêque par ici ! Ben ! c’est ben l’diable !
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Saint-Boniface étaient à la prairie depuis le printemps. Heureusement la récolte de 1822 avait une belle apparence, et aucun fléau ne la menaçait.
La chapelle de 80 pieds sur 40, commencée en 1820, et qui devait servir de cathédrale, n'avait que la charpente de terminée. Pour le moment, le pauvre évêque missionnaire dut se contenter d’avoir pour cathédrale l’humble chapelle préparée par lui-même en 1818, dans une partie de sa vieille maison. Faute de ressources, sa grande chapelle ne put être mise à l’abri de la neïge et de la pluie que trois ans plus tard, en 1825.
M. Dumoulin avait continué de donner ses soins à la mission de Pembina, où les gens se portaient toujours de préférence à tout autre endroit. A l’automne et pendant l'hiver, la population y était deux fois plus nombreuse qu’à Saint-Boniface ; mais, d’après un traité conclu entre l’Angleterre et les Etats-Unis, cette mission
allait se trouver sur le territoire américain aus-' sitôt que les nouvelles frontières seraient déter-
minées.
Les premiers agents de la compagnie prirent donc la résolution de faire abandonner ce poste, et d’en transporter les habitants à Saint-Boniface ou dans les environs.
M. Halkett, beau-frère de lord Selkirk et son exécuteur testamentaire, était venu visiter la colonie au printemps de 1822; le but de son yoyage était de faire un rapport au comité de la