‹ Monseigneur Provencher et les missions de la Riviére-Rouge [microforme]Chapitre 5 sur 79 · CHAPITRE PRÉLIMINAIRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE PRÉLIMINAIRE

Découverte de la Rivière-Rouge.—Origine des Métis.

Le pays de la Rivière-Rouge est le champ où s’exerça l’apostolat de Mgr Provencher, dont nous désirons faire connaître les œuvres. Ce pays fut découvert en 1734, par le sieur Gauthier Varennes de La Vérandrye. Ce hardi voyageur était parti du lac Népigon (situé au nord du lac Supérieur) en l’année 1731, pour son expédition vers le Nord-Ouest ; maïs ce ne fut que trois ans plus tard qu’il arriva à l'embouchure de la rivière Winnipeg, où il bâtit le fort Maurepas. Sur sa route, il avait bâti, les années précédentes, le fort Saint- Pierre, sur le lac de la Pluie, et le fort Saint-Charles, sur le lac des Bois. Après 1734, il poursuivit ses explorations vers l’Ouest, laissant des hommes dans les différents forts qu'il élevait de distance en distance, pour en prendre soin, et pour faire le commerce des pelleteries avec les Indiens.

La Compagnie de la baie d'Hudson, qui avait ses comptoirs établis sur les bords de la mer depuis 1670, n'avait jamais, quoique le contraire

ait été dit, pénétré dans l’intérieur du pays. Cette compagnie avait pour but de faire, non des découvertes, mais simplement du commerce. Elle était composée de marchands, qui ne cherchaïent qu’à réaliser de gros profits. Trouvant sur les bords de la baie d'Hudson, sans fatigues ni dangers, ce qu’ils venaient chercher dans le pays, c’est-à-dire des pelleteries, ils ne désiraient rien de plus. Les sauvages venaient apporter à ces commerçants toutes les plus belles fourrures de l’Ouest et du Nord : cela suffisait à leur ambition.

Mais après que La Vérandrye eut ouvert 1e commerce avec les sauvages de l’Ouest, la Compagnie de la baie d'Hudson en souffrit de grands dommages ; car les Indiens trouvant, sans aller si loin, tous les objets dont ils avaient besoin, cessèrent de porter leurs pelleteries aux marchands anglais. Nous voyons néanmoins, dans les rapports publiés en Angleterre, que jamais ces marchands n’osèrent s'éloigner des bords de la baie d'Hudson pour faire concurrence aux traiteurs français. Ils avouent bien naïvement que ce fut toujours la crainte des sauvages, aussi bien que des Français, amis des Indiens,fqui les en empêcha.

Après la cession du Canada à l'Angleterre, en 1763, les forts bâtis par le chevalier de La Vérandrye furent abandonnés, et pendant quelques années, les traiteurs cessèrent de visiter le pays. Alors les sauvages reprirent le chemin de la baie d'Hudson, pour y vendre leurs pelleteries, et acheter les objets dont ils avaient appris à se servir depuis l’arrivée des blancs.

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‘“ Lorsque les Anglais eurent conquis le Canada, ‘ dit Alexandre McKenzie (Voyage duns l’Amé- ‘€ mique Septentrionale, vol. I, page 14), on vit ces- ‘ser pendant quelque temps le commerce des ‘* pelleteries. Cette interruption fut extrêmement ‘ avantageuse à la Compagnie de la baie d'Hud- ‘“ son, car tous les sauvages qui vivaient à l’ouest “ du lac Supérieur furent obligés d’aller dans ses ‘ établissements, se pourvoir des diverses mar- ‘ chandises que leurs communications avec les “Français leur avaient rendues nécessaires.

‘ Quelques colons du Canada, qui avaient séiour “ né iongtemps parmi ces sauvages, et qui s’é- ‘“taient attachés à leur genre de vie, les accom- ‘ pagnaïent dans leurs courses annuelles à la baie ‘“ d'Hudson ; mais, après plusieurs voyages, ils. ‘ cessèrent d’y aller, parce que les marchands ca- ‘“ nadiens recommencèrent à faire le commerce ‘€ avec les sauvages. ”

Le retour des traiteurs canadiens dans le Nord-- Ouest, après le départ des Français, eut lieu vers 1766 ; cependant, jusqu’à l’année 1784, le commerce de la traite avec les Indiens ne fut entrepris que par des particuliers qui s’équipaient à leurs: propres frais, et non par des compagnies organisées.

Le séjour de ces traiteurs chez les sauvages n’était pas de longue durée ; ils ne s’y établissaient pas, mais revenaient à Montréal chaque printemps pour vendre leurs pelleteries. Si, par exception, quelques-uns de ces coureurs des bois s’allièrent.

avec les sauvages et adoptèrent leur genre de vie, ils se fondirent si bien avec eux qu’on ne retrouve aucune trace de leurs familles, et s’ils laissèrent des enfants, ceux-ci se perdirent dans les tribus indiennes, et ne formèrent souche d’aucune famille métisse connue dans le Nord-Ouest. Il en fut de même des Français qui avaient accompagné le chevalier de La Vérandrye.

Durant l’hiver de 1783-84, de riches commerçants de Montréal mirent des capitaux en commun, et formèrent la fameuse compagnie connue sous le nom de Compagnie du Nord-Ouest. En peu d’années, grâce à sa forte organisation et à l'esprit hardi et entreprenant de ses chefs, cette compagnie devint extrêmement puissante. Elle s’empara de tout le territoire du Nord-Ouest, depuis les frontières américaines jusqu’au grand lac Athabaska, et depuis l’Ottawa jusqu’à l’océan Pacifique. Son commerce devint si florissant que déjà, vers le commencement du siècle, en 1809, on la regardait comme la reine de cet immense territoire.

La Compagnie de la baie d'Hudson, qui avait jusqu'alors accaparé toutes les fourrures du Nord, sentit le besoin de quitter les bords de la baie, si elle voulait continuer son commerce; elle s’avança donc dans l’intérieur du pays, et commença à faire concurrence à sa rivale. Elle bâtit des forts partout où la Compagnie du Nord-Ouest en avait bâti; mais, soit mauvaise administration, soit régligence de la part des employés, son commerce

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languit, et bientôt ses affaires tombèrent en si mauvais état, que les actions, qui autrefois avaient été estimées à 200 piastres, n’en valaient plus que 50 en 1808. La Compagnie de la baie d'Hudson avait à son service des Ecossais et des Anglais ; la Compagnie du Nord-Ouest engageait de préférence des Canadiens-Français.—En l’année 1806, elle avait, dans ses différents forts et pour les voyages dans l’intérieur du pays, plus de 1200 employés, pour la plupart Canadiens-Français. Un certain nombre de ces employés prirent des femmes dans le pays, s’y établirent, et y élevèrent des familles ; ce fut là l’origine des familles de Métis qui habitaient le Nord-Ouest à l’arrivée des missionnaires.

Jusqu'au commencement du XIXe siècle, les mariages entre blancs et sauvages furent relativement rares. A cette époque, il y avait encore si peu de femmes métisses, que les officiers qui se mariaient au Nord-Ousst, étaient obligés d’épouser deg Indiennes pur sang, ce qu’ils ont évité dans la

| suite, lorsqu'il y a eu des filles métisses.

Quand les premiers missionnaires pénétrèrent

| dans le territoire de la Rivière-Rouge, ils ne trou-

vèrent donc pas, comme on pourrait le croire, le pays couvert de Métis. La population était composée de sauvages des différentes tribus. Les Sauteux et les Cris habitaient les bords de la rivière Rouge et les environs. Eu allant vers l’ouest, les tribus crises, assiniboïnes, pieds-noirs, s’échelonnaient jusqu’au versant des montagnes Rocheuses, entre les rivières Assiniboine et Saskatchewan.

Au nord de la Saskatchewan, on rencontrait encore des Cris, puis des tribus montagnaises. Les deux compagnies avaient à leur service un nombre prodigieux d'employés; les Métis, qui se sont bien multipliés depuis, étaient alors le petit nombre.

Un des prinçipaux motifs qui empêchaient beaucoup de Canadiens de se marier et de s'établir au Nord-Ouest, c'était la crainte de voir leur famille s'élever dans l’infidélité. Il n’en fut plus ainsi a. rès l’arrivée des missionnaires: la certitude d’avoir désormais des prêtres avec eux, en fit décider plusieurs à adopter la Rivière-Rouge pour leur patrie, et ils n’eurent plus d’hésitation à y contracter mariage.

Des historiens se sont plu à répéter qu’à l’arrivée des missionnaires, les Métis n'étaient qu’un peuple de brigands; c’est une pure calomnie:

jamais au contraire peuple ne fut plus doux, plus docile, plus ami de la paix, et plus facile à oiviliser. Les actes de cruauté qu’on leur a reprochés étaient plutôt le fait des commerçants ambitieux qui vivaient avec eux, et qui se servaient d'eux comme d'instruments pour satisfaire leur ambition et exercer leur vengeance.

Les voyageurs canadiens au service des compagaies avaient exercé une influence favorable sur toutes les tribus sauvages avec lesquelles ilsavaient eu des rapports. Là surtout où ils avaient pris des femmes, ils avaient acquis sur les sauvages un ascendant extraordinaire, et, sans s’en douter, ils avaient, on peut le dire, préparé les voies aux missionnaires.

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Elevés par des parents chrétiens, ils n’oubliaient pas, dans leur vie aventnreuse de trappeurs, les enseignements qu’ils avaient reçus dans leur jeunesse. Ils avaient parlé aux sauvages et à leurs enfants des prêtres qu’ils espéraient voir venir un jour dans le pays ; aussi, dès que les missionnaires parurent, ils furent reçus partout comme les envoyés du ciel. Les Métis, comme les Canadiens leurs pères, se pressèrent autour de ces hommes de la prière, pour les entendre et pour recevoir l'instruction religieuse. Les conversions furent faciles,et ce fut une des grandes consolations de Mgr Provencher que de voir ces pauvres enfants du désert accourir avec empressement pour entendre les vérités de la religion.

Envisagées à ce point de vue, les courses de nos voyageurs canadiens dans le Nord-Ouest eurent un bon résultat, et l’on pourrait ajouter qu’elles entrèrent dans les vues de la Providence, puisqu’elles servirent à aplanir le chemin à la connaissance de l’Evangile, en gagnant d’avance la confiance des sauvages.

C’est un fait digne de remarque, et qui n’a pas échappé à l'attention des historiens, que cette sympathie des sauvages de l'Amérique pour les Français et les Canadiens, dès qu’ils eurent des rapports ensemble. Ja Compagnie du Nord-Ouest l'avait si bien remarqué, que, poussée par des vues d’intérêt, afin de mieux réussir dans son commerce, elle voulut s’entourer de Canadiens, sachant bien que, par ce moyen, elle acquerrait plus d'influence

auprès des sauvages. Les Indiens avouaient que leur confiance dans les Français venait de ce qu'ils leur reconnaissaient une grande sincérité, et qu’ils trouvaient toujours en eux des amis fidèles et généreux.

Un jour un sauvage disait à un Canadien:

Vous autres, vous êtes nos amis, parce que vous ne nous trompez pas, et que vous vivez avec nous comme des frères. Les autres nations viennent à nous comme des maringouins : un maringouin arrive, suce le sang, puis s’en va; voilà ce que font les étrangers qui viennent dans notre pays : ils nous arrachent ce que nous avons, et ensuite ils s’en vont.”

Le rôle qu'ont joué les Français dans le Nord- Ouest depuis sa découverte, est beaucoup plus important qu’on ne le pense; car, au fond, c’est avec eux que s’est introduite la civilisation chez les tribus sauvages ; c’est à leur occasion que les infidèles ont bénéficié des lumières de l'Evangile, dont peut-être ils auraïent été privés encore pendant de longues années. Les historiens qui ont écrit sur le Nord-Ouest les ont ignorés et méprisés, réservant leurs éloges et leur admiration pour des hommes qui sans doute avaient des mérites, mais dont le rôle était loin d’être aussi important qu’on le dit.

Parmi les figures qui apparaissent dans l’histoire de la Rivière-Rouge, il en est une qui est vraiment digne d'occuper la première place, et qui cependant a été à peine signalée jusqu'ici. On

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a cité une ou deux fois le nom de Mgr Provencher, mais on a fait semblart d'ignorer son œuvre, tandis qu’en réalité c’est lui qui a été le véritable civilisateur du pays, et le soutien de la colonie naissante de lord Selkirk. Deux fois déjà cette colonie avait été complètement détruite, et elle ne paraissait pas devoir se relever, quand arrivèrent les missionnaires catholiques, MM. Provencher et Pumoulin. Avnc eux on vit renaître la confiance : la paix se rétablit, et les colons se remirent à l’œuvre avec courage.

Tout ce que nous avons recueilli sur l’origine des missions de la Rivière-Rouge servira à donner à Mgr Provencher, ce modeste ouvrier du Seigneur, la place qu’il doit occuper dans l’histoire de ce pays. En faisant ce travail, nous n’avons d'autre ambition que de fournir des matériaux à d’autres plumes plus excrées que la nôtre, et qui voudraient faire une histoire complète du premier apôtre de la Rivière-Rouge.

D'ailleurs, la vie des serviteurs de Dieu ne s'écrit pas tout d’un jet: on fait des ébauches, et ce n’est souvent que bien des années après leur mort qu’on réussit à les montrer au monde tels qu’ils ont été pendant leur vie. Le Seigneur a ses moments fixés pour tirer ses serviteurs de l’oubli | de la tombe.

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