PARIS JULES ROUFF ET C^% ÉDITEURS
14, CLOITRE SAINT-HONORÉ, 14 Tous droits réservés.
CHERAMI
ITN BUREAU d'omnibus.
Celui-là est situé à la porte Saint-Martin, à l'angle du boulevard et de la rue de Bondy, dans la maison du restaurant Deffieux, un des traiteurs de Paris oti l'on fait le plus de repas de noces, si bien qu'en passant par là le soir, et souvent au milieu de la nuit, vous voyez des fenêtres brillamment éclairées au premier étage, au second étage, sur la place, ou sur le boulevard, quelquefois partout; car il n'est pas rare de rencontrer chez Deffieux quatre ou cinq noces dans la même soirée. Cela ne l'embarrasse pas, il a des salons pour caser tout ce monde-là: à ria rigueur, je crois qu'il ferait mettre des tables sur le boulevard.
El l'on danse partout, de tous côtés : ici, le bal est fort é.égant; là, il est bourgeois; au-dessus, il frise un peu le prolétaire; mais ce n'est peut-être pas à ce dernier que l'on s'amuse le moins; ce qu'il y a de certain, c'est que c'est celui où l'on fait le plus de bruit.
Quelle maison de plaisir! Il me semble que les habitants doivent toujours y être joyeux et s'y tenir une jambe en l'air, prête à se mettre en danse... Cependant, ce serait peut-être fatigan
MONSIEUR CHERAMl
mais comment ne point avoir envie de se livrer à la joie quand on voit sans cesse des gens heureux, qui dansent, ou boivent, ou mangent, ou chantent, et se font les yeux doux, ou se serrent la main avec toute l'effusion de la plus sincère amitié. On est si expansif à l'issue d'un bon repas! Tout le monde se lie, tout le monde se plaît, tout le monde s'aime...
Vous me direz peut-être que ces sentimenls-Ià ne durent guère que le temps de la digestion; que même ces noces si joyeuses, où les époux se regardeni et se parlent avec tant d'amour dans les yeux et d'expression dans la voix, n'attendent quelquefois pas la fin de l'année pour se transformer en tableaux sombres et affligeants. Il y a bien des personnes qui ont osé dire que dans le mariage il n'y a que deux beaux jours : celui où l'on se prend et celui où l'on se quitte ; comme pour les voyages : celui où l'on pari et celui où l'on revient.
Mais on dit tant de choses qui ne sont pasi... J'ai connu bien des voyageurs heureux de courir ie monde; ceux-là n'étaient jamais pressés de revenir dans leurs foyers.
J'aime à croire qu'il en est de même pour les époux, et qu'une fois en ménage il y en a qui s'y trouvent bien et n'ont pas le désir d'en sortir.
Mais de quoi diable vais-je m'occuper, quand nous devrions déjà être entré dans le bureau de correspondance des omnibus, où l'on prend la voiture pour Belleville, La Villette, Saint-Sulpice, Grenelle et une foule d'autres quartiers tous plus éloignés les uns des autres?
On peut aussi dans ce bureau acheter des petites bouteilles d'essence, des flacons de vinaigre parfumé, du cirage, de la pommade. Le commerce se glisse partout 1 II n'y a pas de mal à cela. Le commerce est la vie des nations et des particulers. Tout le monde fait le commerce» même ceux qui ne s'en doutent pas.
Il faisait beti temps, on était en plein mois de juin, ei c'était un samedi; trois circonstances qui devaient nécessairement faire affluer le monde dans le bureau des voitures et chez le restaurant Deffieux. Ce restaurant m'attire ; malgré moi j'y reviens toujours... C'est-à-dire que je n'y reviens pas malgrémoi, mais j'y entre de fort bonne volonté, au contraire, car on y est trèsbien. Or, vous savez, ou vous ne savez pas... mais cela m'é-
nerait beaucoup si vous ne le saviez pas... je continue donc : Vous savez que le samedi est le jour où il se fait le plus de repas de noces... Pourquoi? Je crois vous l'avoir déjà dit quelque part» n'importe ! faisons comme si je ne vous l'avais pas dit : Le samedi est la veille du dimanche, et ce mot dit tout ; le dimanche, les employés ne vont pas à leur bureau, et les employés se marient beaucoup ; le dimanche, les ouvriers ne travaillent pas, et les ouvriers aiment aussi à se donner une ménagère; enfin, le dimanche est le jour du repos, et Ton prétend que le lendemain de ses noces on a besoin de se reposer... — Pourquoi? — Allons donc! ne me faites pas ces questions-là î... Ce qu'il y a de certain, c'est que la nuit du samedi au dimanche est une des plus belles nuits de la semaine, même quand la lune ne se montre pas.
Mais, sapristi! me voilà encore chez le traiteur!... Vous allez penser que je me plais beaucoup dans ces maisons-là? Eh bien! franchement, vous n'auriez pas tort. Je les fréquente volontiers. J'entends souvent des personnes dire : a Ne me parlez pas de la cuisine des restaurants, c'est détestable! » Et ces gens-là ne connaissent de bon que le pot-au-feu, le gigot et le rosbeef.
Ce sont des classiques en fait de plats : 0 Robert ! 6 Brillai- Savarin ! ô Berchoux ! Ce n'est pas pour eux que vous avez écrit et composé des choses délicieuses 1 Mais, rassurez-vous, hommes de bouche à qui nous devons tant I il y a encore des palais qui goûtent votre mérite, qui apprécient votre science ot qui ne font pas fi de vos succulentes inventions.
Le samedi, en été, est encore le jour que beaucoup de gens choisissent pour aller à la campagne et y rester jusqu'au lundi. Ce jour-là, les omnibus sont donc bien plus courus ; car chacun est pressé d'arriver, soit à un embarcadère de chemin de fer, soit dans le quartier où stationnent les voitures qui mènent au pays qu'on désire visiter.
11 y a donc foule dans le bureau de la porte Saint-Martin , l'employé chargé de donner des numéros ne sait auquel entendre ; il faut qu'il fasse bien attention pour ne point commettre d'erreur, d'autant plus que les voyageurs ne se bornent pas toujours à demander une correspondance ou un numéro : ils ajoutent à leurs demandes des réflexions, des aueslions et souvent des récriminations fort incongrues.
— Une correspoudaiicc pour La Villeite.
— Voilà, monsieur.
— Quand cela part-il ?
— Quand la voilure passera, monsieur.
— Sera-t-elle longtemps à venir?
— Je ne crois pas, monsieur.
— Un billet pour BelleviUe, s'il vous i)laît?
— Voilà, madame.
— Ah! mon Dieu! j'ai le numéro soixante-quinze!... Est-ce qu'il passera soixante quatorze personnes avant moi?
— Non, madame, nous so:îimes au cinquante.
— Alors, c'est encore vingt-cinq personnes avant moi?
— 11 y en a qui n'ont pas attendu... qui ne répondent pas à. l'appel, cela avance les autres.
— Un numéro pour Saint-Sulpice?
— Voilà.
— Où est la voiture ?
^~ Elle va venir.
— Ah 1 il faut attendre; ce n'est pas amusant, cela.
— Dame ! monsieur, il ne peut pas y avoir toujours des voilures prêles à partir.
— Eh! pourquoi donc cela?... Ce serait bien plus agréiable pour les voyageurs; maison ne fait jamais ce qui pourrait satisfaire les voyageurs, il faudra que je me plaigne à l'administration..
— Plaignez-vous si vous voulez, monsieur, cela ne nous re-^ garde pas.
— Mais si, cela vous regarde, cela doit vous regarder, puisque c'est à vous qu'on a aifairc. Que signifie cette manière de répondre ? C'est donc comme cela qu'on traite les voyageurs ici?... 11 me semble que l'on devrait avoir glus d'égards pour eux
Le monsieur qui va à La Villeite revient vers l'employé :
— Diles-moi, ai-je le temps d'aller acheter une brioche che? pâtissier?
— Mais, monsieur, personne ne vous en empêche... Voilà Grenelle... les personnes pour Grenelle... montez!
— Je vous demande si j'ai le temps d'aller chercher une brioche avant que la voiture n'arrive ?
— La place des Victoires !... Qui est-ce qui va place de» Victoires ?...
— Répondez-moi donc au sujet de ma brioche!
— Oui, monsieur, oui, oui, allez chez le pâtissier!
Et l'employé se tourne vers son camarade en murmurant .
— Est-il assommant avec sa brioche, celui-là!... Où en serionsjious si tout /C monde nous questionnait ainsi!
Une dame, d'une quarantaine d'années, qui doit tenir difficilement dans une stalle quelconque, entre en traînant avec elle deux petits garçons, l'un de huit ans, l'autre de quatre, habillés comme ces petits chiens savants qui font des tours sur les boulevards et que probablement, dans la précipitation de quitter la maison, on a depuis longtemps oublié de moucher.
Une bonue, chargée d'un énorme panier, d'où s'échappent des queues de merlans et des têtes de poireaux, et d'un carton rond, mal ficelé, qui est bossue et fendu à plusieurs endroits, suit d'un air maussade sa maîtresse, attrapant tout le monde avec son panier et son carton sans demander excuse, mais ayant encore l'air de faire la grimace à ceux qu'elle a cognés.
— Monsieur, il me faut deux places pour Romainville...moiet ma femme de chambre... mes petits ne payent pas, vu que nous les tenons sur nos genoux.
— Madame, voilà un garçon qui a certainement plus de cinq ans ; il devrait payer.
— Monsieur, puisque je vous dis que je le tiens sur mes genoux, ce n'est donc qu'une place que j'occupe avec lui.
— GeU doit bien gêner vos voisins.
— Il me semble qu'on ne va pas en omnibus pour être à son aise!... Aristoloche, où allez-vous ? Restez près de votre bonne, monsieur... Adélaïde, faites donc attention au petit, vous savez combien il est pétulant !
Mademoiselle Adélaïde, qui a bien plutôt l'air d'une cuisinière que d'une femme de chambre, est allée avec ses paquets se camper sur une banquette entre un- vieux monsieur et une vieille dame qu'elle a fait rebondir comme s'ils étaient élastiques. La commotion a été si violente que la vieille a poussé un cri, se figurant qu'on venait de l'électriser. Le monsieur, fort mécontent de la manière" dont la bonne est venue se placer près de lui, et s'apcrccvaiil que les queues de merlans qui sortent du panier caressent les manches de son paletot, repousse du coude le panier ei"»- s' écriant : — Qu'est-ce que c'est que cette façon
de s'asseoir, en se jetant sur les gens? On fait attention, mademoiselle, et faites-moi le plaisir de reculer votre panier ; je n'a^ pas besoin que vos poissons se frottent sur mes manches pour les empester.
— Gomment! de quoi? Qu'est-ce qu'il a donc, ce vieux-làt
— Je vous dis de retirer votre panier ; je ne veux pas l'avoir sous le nez.
— Et où donc voulez-vous que je le mette, mon panier? Par terre peut-être, pour qu'on me le filoute ! Eh ben ! merci, nous serions gentils en arrivant à la campagne, où l'on ne trouvejamais de provisions. Quel mal vous fait-il, ce panier?
— 11 empoisonne!
— Laissez donc, c'est vous qui empoisonnez!
— Je plains les voyageurs qui seront avec vous, ils auront de l'agrément !
— Taisez-vous donc, vieux concombre ! vous voudriez bien être aussi frais que mon poisson.
L'épi thète de vieux concombre a vivement piqué ce monsieur, qui se lève, en murmurant : — Si vous n'étiez pas une femme, je vous ferais rentrer vos paroles dans le ventre !
— Ah ben ! vous auriez de la besogne alors, car je suis disposée à vous en dire encor»^ long!
— Mais, Adélaïde, je vous en prie, veillez donc sur Aristoloche ; il va sortir du bureau.
— Ah ! ben, tant pis, madame, je ne peux pas m'occuper de tout ; j'ai déjà bien assez à faire de votre carton et du panier... et de répondre à cet invalide.
— Invalide ! je crois que vous avez osé m'appeler invalide !
— La Villelle... voilà la voiture! Monsieur, vous êtes pour La Villelle, dépêchez- vous...
Ces paroles s'adressent au vieux monsieur qui se disputait avec mademoiselle Adélaïde, et qui ne sort du bureau qu'après avoir lancé des regards foudroyants à la bonne qui lui rit au nez, el va donner une claque au jeune Aristoloche ; le petit garçon de quatre ans, qui, malgré la défense de sa maman, s'obsline à ▼ouloir sortir du bureau.
MONSIEUR CHERAMl