UNE BLONDE ET UNE BRUNS
— Enfin, monsieur, reprend la grosse dame, en renfonçant sur les yeux de son fils aîné un petit chapeau de feutre gris, forme Henri IV, et qu'on avait entouré de plumes qui retombaient de tous côtés en feuilles de palmier; nous aurons des places pour Romainville, j'espère ?
— Madame, nous ne donnons pas de billets pour Romainville, mais pour Belleville ; là, vous trouverez au bureau la voilure qui monte à Romainville.
— Ah ! vous ne donnez pas ici les places pour Romainville, c'est très-désagréable. Est-ce qu'il me faudra repayer en prenant l'autre voiture ?
— Oui, madame ; mais, en demandant des correspondances, vous n'aurez que quatre sous, vingt centimes à redonner,
— Par personne ?
— Sans doute.
C'est encore très-cher. Narcisse, renfoncez donc votre chapeau, vous allez le perdre ; vous savez bien qu'il est déjà tombé tout à l'heure sur le boulevard, et on a manqué de marcher dessus ; c'est joli, votre beau chapeau Henri IV.
— 11 m'embête, les plumes me font loucher.
— Taisez-vous, polisson ; votre tante vous a acheté ce chapeau-là; vous n'en aurez pas d'autre avant deux ansi
— Qu'on m'ôle les plumes, alors !
— Silence, vous ne méritez pas d'être élégant!
— Ah! oui, élégant; tous les petits garçons se moquent de moi, ils me disent que j'ai l'air d'un chienht.
Ce sont des drôles! Ils disent cela par envie, car ils voudraient bien avoir un chapeau comme lé vôtre... Enfin monsieur, m'assurez-vous que je trouverai de la place dans cette autre voiture ?
— Ah 1 je ne puis pas vous l'affirmer; mais, quand il n'y en a pas dans l'une, il y en a dans l'autre.
— Et elles part(^nl souvent?
— Toutes les vingt minutes!
— Attendre vingt minutes! mais c'est affreux!... Ah! que je suis fâchée d'avoir promis à ma tante que j'irais dîner chez cile aujourd'hui!
— D'autant plus, murmure la bonne, que quand on va dincr chez la tante, il faut porter son dîner... Mfrci! jolie invitaiion! En voilà des gens qui ne se ruinent pas à donner à dîner!
— Voyons, donnez-moi deux cachets pour Belleville.
— Voilà, madame.
— Aristoloche, ici, tout de suite. Ah! que ces enfauts-!à me causent de tourments! Ce sont de véritables serpcntaux!
— Belleville ! en voiture !
— Belleville, mais c'est nous! Adélaïde, prenez le petit par la main.
— Comme c'est commode, quand on a déjà un panier et uq carton!
Mais à peine la grosse dame est-elle sortie du bureau avec ta bonne et les deux enfants, que la voiture de Belleville repart; il n'y avait dedans qu'une place de vide et vingt personnes l'atlendaient.
Il faut voir alors le désappointement qui se peint sur tous les visages. Quelques personnes, iassées d'attendre, se décident à partir à pied. D'autres restent sur la place, le plus grand nombre rentrent dans le bureau oii toutes les banquettes sont déjà occupées.
Ah! c'est une bien bonne invention que colle des voilures en commun ; mais, avouons que cela ne vaut pas le plus modcàte char-à-banc qui est à vous, lors même que vous ne l'auricï qu'en location !
No trouvant plus de place dans l'intérieur du bureau, la maman aux petits garçons s'est assise avec ses rejetons sur un banc qui e>i (loliors. Quant à sa bonne, clh* a trouvé moyen de se placer en ilod.ins; le poisson (ju'elle a dans son panirr contribue à lui faire faire place. C'est à qui ne r- stcra pas prés d'elle.
Le monsieur à la brioche est revenu, li court à l'employé :
— Eli bien! partons-nous, à présent?
— Où ailoz-vous, monsieur?
— Vous le savez bir^n, à La Vi'ielte.
— La voiture vient de partir il y a trois minutes.
— Comment! sans m'attendre ? Je vous ai demandé si j'avais le temps d'aller acheter une brioche. Vous m'avez dit que oui ; il fallait me dire que non.
— 11 ne fallait pas être si longtemps, monsieur.
— J'ai cru qu'il y avait des pâtissiers carré Sainl-Mariin, je n'ai trouvé que des charcutiers.
— Vous prendrez l'autre voiture.
— Sera-t-elle longtemps?
— Sept minutes.
— Alors, j'ai le temps d'aller boire un verre de bière pour faire couler ma brioche. Les cafés, ce n'est pas comme les pâtissiers, il y en a partout.
— Prenez garde, monsieur; tout au plus sept minutes.
— Vous ferez attendre un peu si je n'étais pas là.
— On n'attend pas, monsieur.
Deux jeunes filles assez gentilles entrent dans le bureau; costume modeste, des chapeaux tellement petits, tellement placés sur le derrière de la tête, que c'est tout au plus si cela a l'air d'un bonnet. Au toial, tournure de grisettes. Quelques écrivains qui étudient les mœurs dans leur cabinet, ou à la table d'un café, prétendent qu'il n'y a plus de grisettes ; je vous certifie, moi, qu'il y en a toujours ; si vous n'en trouvez pas, c'est que vous n'avez pas bien cherché. Il y aura toujours des grisettes à Paris, où la jeune ouvrière un peu rigoleite du quartier Latin ne saute pas tout de suite de sa chambre dans le boudoir d'une femme entretenue.
L'une des jeunes filles qui viennent d'entrer dans le bureau de l'omnibus est brune, nez retroussé, œii mutin, bouche rieuse, des dents un peu trop séparées, mais cela vaut mieux que de fausses dents; l'autre est blonde, de ces blondes qui ont reçu un léger coup de feu; mais cette couleur-là n'a jamais empêché une femme d'être jolie. Si vous doutez de ce que j'avance, allez un peu en Angleterre, en Ecosse, ces cheveux-là s'y trouvent en majorité, et la plupart des femmes y sont très- séduisantes... La grisette blonde était gentille; seulement elle avait un petit air niais qui pouvait à la rigueur passer pour delà modestie, mais qui, en causant avec elle, vous prouvait bientôt que c'était réei-
10 MONSIEUR CHERAMl
lement de la bêlise; cela formait un contraste frappant avec sa compagne, qui avait l'air éveillé et spirituel.
— Monsieur, dit la griselte brune en s'adressant au préposé, ivez-vous des places pour Belle ville?
— Mademoiselle, vous en aurez à votre tour.
— Mais sera-t-il long à venir, notre tour?
— Pas trop, il y a beaucoup de monde de parti.
En effet, l'odeur qu'exhalaient les merlans entassés dans le panier de mademoiselle Adélaïde, et la crainte d'aller en voilure avec elle, avaient fait quitter la place à beaucoup de personnes qui se rendaient à cette destination.
— Tenez, mesdemoiselles, prenez toujours ces deux cachets, votre tour arrivera.
— Dis donc, Laurette, si nous allions à pied? fit la gentille blonde.
— Merci, pour s'éreinter, arriver en nage... joli plaisir!,,. Moi, je n'aime pas à suer, ça défrise mes cheveux. Mon Dieu! que de monde ici, c'est une fureur maintenant; personne ne veut aller à pied... il n'y a plus assez d'omnibus !
— Belleville! le faubourg du Temple.
— Ah! voilà! voilà!...
Nouvelles évolutions exécutées par la grosse dame, les deux petits garçons et la bonne, mais sans plus de succès; quatre places étaient libres, mais il y a des numéros présents avant lei leurs. Les deux jeunes filles se sont aussi avancées.
— Il n'y a plus de place qu'en haut, dit le conducteur.
— Eh bien! ça nous est égal, nous monterons dessus.
— Pardon ! mais on ne laisse pas monter les daines.
Et le conducteur ajoute d'un air malin : — Ce n'est pas ma faute! Certainement, je ne demanderais pas mieux, moi!
— Je crois bien! dit un particulier en blouse; si on laissait les femmes grimper sur l'omnibus, il y a des amateurs qui payeraienj pour être conducteur !
— Pourquoi donc disent-ils cela? demande la blonde à sa compagne, et quel avantage cela ferait-il aux conducteurs si les femm.s ino-itaient lux places à trois sous?
— Ah! qae tu es bôtc, Lucie! Comment, tu oe comprends pas?
— Mais non.
monsieur' cherami h
— Ah! ahl tu me fais de la peine.
— Enfin, dis-moi pourquoi?
— Ma chère amie, c'est une affaire de point ae vue et pas autre chose.