‹ Monsieur ChéramiChapitre 42 sur 42 · LE PORTEFEUILLE · texte numérisé non relu

LE PORTEFEUILLE

Di'is que Cherami l'a quitté, Gustave va trouver M. Grandcourt, et lui dit : — Maintenant que je vais être marié, mon cher oncle, vous devez bien penser que je n'ai plus envie de voyager... Cependant, i)Our nos affaires, noas avons toujours licsoin d'un représentant à l'étranger... Est-ce qu'il ne serait pas [)ossible?...

— Je le vois venir!... reprenJ le banquier en secouant la ?,èic; lu vas encore me parler de ton M. Cherami ?...

— Eh bien, oui 1 Ai-je tort, après lou'., et ne in'a-t-il pas donni' des preuves de son amitié, de son dévouement?... Il avait bien deviné, lui, qu*A.dolphine m'aimait...

— Pourquoi ne l'a-t-il pas dit plus loi, alors ?

— Est-ce que je l'aurais écouté, avant?... Voyons, mon oncle,vous êtes si bon pour moi!... Vous me comblez de bienfaits... Vous m'associez à votre commerce... Ne terez-vous rien pour un homme qui est mon ami?... Il a eu une jeunesse folle, dissipée; aujourd'hui, il est corrigé

— Qu'est-ce qui le prouve ? '

— Puisque son plus grand désir est de trouver un emploi ..» et je vous assure qu'il serait en état de le remplir.

— Je ne doute pas de cela... Ce monsieur a de l'esprit, des moyens, de bonnes manières quand il veut; mais...

— Mais?...

— Eh bien ! il ne mMnspire pas de confiance... et, pour notre représentant, il faut un homme d'honneur avani tout.

— Vous jugez mal Cherami. Il a pu emprunter, faire des dettes et ne pas les payer! faute de ressources! Enfin, il est devenu bien malheureux. Lui ferez-vous un crime d'avoir supporté gaiement sa misère et d'avoir eu confiance dans l'avenir ?... Pauvre garçon !... Moi, qui lui avais fait espérer une réponse favorable... et dit de venir la chercher demain ici !...

M. Grandcourt ne répond rien ; il semble méditer. Gustave est attristé du peu de succès de sa demande; tout à coup son oncle s'écrie : — Tu as dit à M. Cherami de venir demain te parler?...

— Oui, mon oncle...

— Où doit-il te trouver ? chez toi ou à ton bureau

— A mon bureau.

— Lui as-tu bien indiqué... en suivant le corridor... puis à Ijauche?...

— Oui, mon oncle.

— A quelle heure doit-il être ici?

— A midi... Oh ! il sera exact; il ne manque jamais un reiivi^zvous...

— Eh bien!... demain... sur les deux heures, je le donnerai ma réponse définitive au sujet de ton protégé.

— Et elle sera bonne, n'est-ce pas, mon oncle?

— Je ne puis pas encore te le dire. Par exemple, toi, deinaio à midi, tu me feras le plaisir de ne pas être à ion bureau.

— Moi, mon oncle?... Mais Cherami qui viendrai...

— Ne l'inquiète pas de cela, ça me regarde; va passer ta malinée de demivin près de ta future.

— Oh! je ne demande pas mieux.

— Et reviens me trouver sur les deux heures. Tu sauras alors ma décision touchant M. Cherami.

Le lendemain, midi venait de sonner, lorsque Cherami entre dans la maison du banquier. Le bel Arthur ne se berçait pas d'espérances; il ne comptait point sur une réponse favorable; mais, avec sa philosophie habituelle, il se disait : — Cola ne m'empêchera pas d'aller à la noce de Gustave et de m'y amuser.

Connaissant parfaitement le chemin des bureaux, Cherami entre au rez-de-chaussée; là, est une espèce de vestibule; à droite, une porte conduit où sont les bureaux et les commis, en face est celle d'un long corridor où communiquent plusieurs portes. C'est ce corridor qu'il doit suivre pour arriver au bureau de Gustave. Cherami entre dedans, et marche tout droit devant lui. Il vient à peine de dépasser la porte du cabinet de M. Grandcourt, lorsque ses pieds heurtent quelque chose d'assez volumineux ; il se baisse, regarde et ramasse un portefeuille.

Le premier mouvement est d'examiner ce qu'on a trouvé. Le portefeuille est fort simple, on maroquin vert, et ne portant aucun chiffre; mais dans la poche de gauche est une assez forte liasse de billets de banque. Cherami compte : il y a vingt-cinq mille francs. Il visite toutes les autres cavités du portefeuille; il n'y a point de lettres, point de papiers, rien qui puisse faire savoir à qui il appartenait.

— Par la sambleu! mais ceci est une trouvaille! se dit Cherami...Vingt cinqmille francs!... Une assez jolie somme!... Qui a pu perdre cela?... Je n'aperçois personne; mais cela ne doit pas me faire oublier que Gusiave m'attend.

Et, mettant dans la poche de son paletot le portefeuille qu il vient de trouver, notre homme continue de suivre le couloir; puis, tourne à gauche, enfile un petit corridor, voit une porte devant lui, tourne le bouton pour entrer; mais la porte ne cède pas.

— Comment!... c'est fermé?... Oui, bien fermé!... se dit Clirjrami; Gustave aura oublié le rendez-vous... Au moment de se marier, il est bien excusable... Allons-nous-enl...Maisec f.artefeuille?... Allons nous informer ^ la «aiase.

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La caisse était au fond du grand corridor. Gherami avait dcj i passé devant el n'avait pas remarqué qu'elle était fermée : c'était un dimanche, jour férié.

Celte fois, en se retournant vers la porl€ de la caisse qui refuse aussi de s'ouvrir, Cherami s'écrie : — Ah çà ! mais, tout est donc fermé aujourd'hui!... C'est fort singulier! On dirait que toutes les circonstances se réunissent pour que je puisse emporter impunément ce portefeuille!...

El il se remet en marche et arrive devant la porte du banquier; là, il se dit : — Voyons donc si elle est aussi fermée, ceile-làl...

Mais, cette fois, la porte cède; et Cherami trouve M. Grandcourt assis à sa table habituelle, et qui n'est pas maître d'un léger mouvement en le voyant entrer; mais, réprimant aussitôt ce mouvement, il salue Cherami avec sa froideur ordinaire et sans se déranger.

— C'est encore moi qui viens vous ennuyer, monsieur, dit Cherami; je n'en avais pas l'intention cependant... Mais Gustave m'avait donné rendez-vous à midi, et je n'ai trouvé personne.

— J'ignore oij il est, monsieur...

— Il devait me répondre au sujet de... de quelque chose... Je devine qu'il n* avait rien de bon à me dire; voilà pourquoi il n'y est pas...

Alors, monsieur, que me voulez-vous, à moi?...

— Oh! mon Dieu! rien; seulement vous remettre ce portefeuille que j'ai trouvé dans votre corridor... et comme celui qui l'a perdu viendra sans doute le réclamer .. vous voudrez bien le lui rendre. . Ah! si j'avais trouvé du monde à votre caisse, je ne vous aurais pas dérangé, allez!...

En disant cela, Cherami sort de sa poche le portefeuille et le met devant le banquier. La figure de celui-ci a complètement changé, la plus vive satisfaction se peint sur tous ses traits ; cependant, il lâche de cacher sa joie en disant : — Ah I vous avez trouve cela... près d'ici?

— Dans ie corridor... J'ai frappé à plusieurs portes, c'est fermé partout....

— El savcz-vous ce que contient ce portefeuille?

— Oui; vingt-cinq mille francs en billets de banque... Comp-

tez, vous les trouverez. Du reste, pas de lettres, pas d'adresse... rien qui indique à qui il appartient.

— Monsieur, savez-vous que c'est très- bien, ce que vous faites là? dit M. Grandoourt, en se tournant vers Cheraini el le regardant pour la première fois d'un air bienveillant.

— Comment, très-bien! parce que je rends un portefeuille que j'ai trouvé?... Ah çà, mais dites donc... est-ce que vous m'aviez pris pour un filou... pour un homme qui gar le ce qui qui ne lui appartient pas?... Ah ! mais, sapristi ! je n'entends pas qn'on ail de moi cette opinion-là... et il faudra...

— Allons, allons! calmez-vous, mauvaise tète... On n'a pas mauvaise opinion de vous... N'allez-vous pas encore me chercher querelle?...

— Vous semblez surpris qu'on fasse une chose toute simple... qu'on ait de la probité!...

— Oublions cela. Maintenant, voulez-vous accepter la place de notre voyageur?... Une s'agit que d'aller voir nos correspondants à l'étranger, et de nous tenir au courant de leurs demandes. Cet emploi, vous le voyez, n'a rien de désagréable. Nous vous offrons pour cela six mille francs de fixe, et tous vos frais de voyage payés à part. Cela vous con\ient-il?

— Si cela me convient?... mais cela me ravit I... Cher oncle de mon ami!... Permettez... non, c'est bêle de s'embrasser entre hommes... donnez-moi votre main, ça vaut mieux!

— La voilà, monsieur Cheraini , et mainienant vous pouvez me mettre au nombre de vos vrais amis.

— Le nombre n'est jamais bien grand : vous et Gustave, c'est le total.

— Permettez-moi aussi de vous compter deux mille francs d'avance sur votre traitement... vous pouvez avoir des emplettes à faire, quelques petites dettes criarJes à acquitter...

— .Ma foi! je le veux bien... Je payerai Capucine et Blanquette... deux anciens créanciers qui n'ont pas été très-criards. 01) ! je suis persuadé qu'ils n'étaient pas inquiets... mais ils onl assez aitcnJu! Dès ce soir, je leur envoie ce que je leur dois. Ils seront surpris; mais ils accepteront.

Quelques jours plus lard Gustave épousait Adolphine, qui obtenait enfin la rc compense de cet amour sincère et dévoué qu'elle avait si longtemps caché au fond de son cœur.

Fanny ne voit plus sa sœur depuis que celle-ci est la femme de Gustave. La petite veuve ne peut pas se pardonner d'avoir refusé un homme qui a maintenant plus de quarante mille francs de rente; d'autant plus qu'il ne s'en présente pas d'autre pour le remplacer.

M. Batonnin a été très-vexé du refus que l'on a faij^de sa main. En sachant que c'est Gustave qu'on lui préfère, l'envie lui est venue de faire le méchant, parce qu'il a cru, ainsi que bien d'autres, que Gustave n'avait point de courage, puisqu'il laissait Cherami se battre pour lui. Mais, lorsqu'il s'est trouvé devant celui qui est aimé d'Adolphine, lorsqu'il a vu la cicatrice du fameux coup de sabre, M. Batonnin est redevenu mielleux et souriant, et il a complimenté Gustave sur son nouveau choix.

Quelques mois après le mariage de Gustave, en se retrouvant un jour devant le bureau d'omnibus de la porte Saint-Martin, Cherami, qui est redevenu un lion pour l'élégance, y rencontre de nouveau madame Capucine et ses deux garçons. Il s'empresse d'aller saluer la grosse dame, en lui disant : — Est-ce que, par hasard, vous allez encore chez la tante ?... Mais ce n'est pas le chemin.

— Pardonnez-moi ; elle n'est plus à Saint-Mandé ; elle est retournée à Romainville; elle s'y porte mieux.

— Y mange-t-elle autant de lapins ?

— Non, on lui en volait trop ; elle s'en est dégoûtée.

— Alors, je retournerai voir cette bonne madame Duponceau.

— Ah I oui, comme les autres fois; quand vous filez, on ne vous revoit plus... Venez tout de suite avec nous.

— Cela m'est impossible aujourd'hui; j'aperçois là-bas deux personnes qui m'attendent.

Cherami venait d'apercevoir au coin du boulevard mesdemoiselles Laurette et Lucie, qui, de leur côté, s'étaient arrêtées pour le regarder et se disaient : — Est-ce bien lui ?... Comme il est bien mis, à présentl...

— Oui, certainement, c'esi lUi... Tu vois bien qu'il a toujours son nez' de travers ?

— Mais, à présent qu'il est élégant, cela ne lui va pas mal... il a l'air très-comme il faut, cet homme-là!

Cherami s'approche des deux amies, et leur fait un f^racicux

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sailli, en leur disant : — Décidément, celle place me favorise ; cir. je me souviens, mesdemoiselles, que c'esL également devant ce liureau d'omnibus que j'eus le plaisir de vous voir pour la première fois...

— C'est vrai, monsieur; mai?, depuis ce temps... nous sommes restées de simples ouvrières... tandis que vous, monsieur, il paraît que vous avez fait fortune...

— Non, mesdemoiselles, je n'ai pas fait fortune... Seulement, je me suis un peu rangé, corrigé... et j'ai trouvé un emploi que je liens à remplir dignement. Ainsi, deux fois, lorsque je vous rencontrai... j(^ vous offris à dîner... et j'aurais été bien embarrassé si vous aviez accepté... car je n'avais pas un sou dans ma poche. Aujourd'hui , mon gousset est bien garni... et je ne vous ferai cependant pas la même proposition, parce que je suis le représentant de la maison Grandcourt et neveu, et que, comme tel, je me suis promis de changer de conduite. Mais cela ne m'empochera pas de vous offrir à chacune un bouquet, car, à l'homme le p'us sage, il est toujours permis d'être galant.

En disant cela, Cberami va acheter, chez une bouquetière établie au coin du boulevard , deux superbes bouqu'Hs qu"i donne à mesdemoiselles Laurette et Lucie; puis, il les salue d( nouveau et s'éloigne en se disant : — Je me suis conduit comm( Catonf... Et je m'en félicite d'autant plus que, maintenant dans mon nouveau logement de la rue de Richelieu, j'ai sui mon carré une charmante voisine... bonne tournure... air distingué... veuve, avec une honnête aisance... qui a répondu à mes saints par les plus gracieux sourires... et, ma foil... j'af flion lièvre I.;,

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