‹ Monsieur ChéramiChapitre 41 sur 42 · TERTIA SOLVET · texte numérisé non relu

TERTIA SOLVET

Depuis quatre .leurs, le maiiagede Gu-^tave avec Adolphine est une chose arrêtée ; et, comme les deux jeunes gens ont hâie

MONSIEUR CHERAMI 34t

d'être heureux et de connaître enfin un bonheur que l'un a toujours vu s'enfuir, el que l'autre n'espérait jamais atteindre, on hâte les préparatifs indispensables à raccomplissement de cette union.

Cette fois, M. Grandcourt n*a pas fait la grimace lorsque son neveu lui a fait part du nouveau choix qu'il avait fait ; il le complimente, au contraire, en lui disant : — A la bonne heure, celle-là !... C'est une charmante fille qui a toutes les qualités qui manquent à sa sœur... Aussi en a-t-elle beaucoup!

Plus d'une fois, pendant que sa jeune maîtresse essaye déjà les robes, les parures qu'on lui ^porte, Madeleine s'écrie : — Ah! mam 'selle, que vous serez donc gentille en mariée !... Mais c'est votre sœur!... Quand elle saura qui vous épousez, fera-t-elleua nez!...

— Ah! tais-toi, Madeleine, ne me parle pas de ma sœur!... Il me semble qu'elle va toujours venir troubler mon bonheur.

— Par exemple !... 11 n'y a pas de danger, mam'selle ; oh 1 je réponds de M. Gustave, moi !...

Celte conversation venait encore de se renouveler un malin entre Adolphine et sa bonne, lorsque l'on sonne avec violence.

— Mon Dieu! si c'était elle ! dit Adolphine.

— Vol' sœur ? Eh ben I après tout, elle ne nous mangera pas 1 C'était, en effet, Fanny, qui entre chez sa sœur d'un air insolent

en s'écrianl: — Qu'est-ce que cela signifie?... Conçoit-on quelque chose à cela?... Comment! M. Gustave est de retour à Paris depuis huit jours, je crois, et on ne me le fait pas dire! ... Et ce grand chenapan de Cherami, qui m'avait assuré qu'il parlait pour la Russie !... Ah!je l'arrangerai, celui-là, quand je le rencontrerai. Est-ce que vous n'avez pas vu Gustave ? Esi-ce qu'il n'est pas venu ici ?

— Mais si fait!.., répond Adolphine, cherchant à cacher son émotion, il est venu ici... Il y vient tous les jours...

— El tu ne pouvais pas me prévenir?...

— Je suis, allée plusieurs fois chez toi... Tu étais toujours sortie.

— Si tu m'avais écrit un mot...

— Mais je ne pouvais pas deviner que tu tenais tant à voir Gustave... après la conduite avec lui...

— Ah ! ma chère amie, tu ne vas pas m'ennuycr avec tout cela.

je t'en prie! Ce qui est passé est un songe... mais ce qui n'est pas fait peut toujours se faire.

— Je ne le comprends pas

— Je me comprends, moi, et cela suffit. Et comment est-il Gustave, maintenant?... toujours triste, mélancolique?...

— Oh! pas. du tout. Il est gai, aimable; ce n'est plus le même... Tu ne le reconnaîtrais pas!

— Ah ! il est gai...

— Et puis, il a une belle cicatrice au front... cela lui donuA un air martial.,, ça lui va très-bien.

— Ah! c'est peut-être ça qui le rend si gai. Il s'est donc battu?

— Oui,, avec un officier irlandais.

— Tout le monde s'en mêle ! Il aura voulu suivre l'exemple de son M. Cherami... Et ses affaires?. .

— Son oncle vient de le nommer son associé... Gustave aura, pour sa part, au moins quarante mille francs par an.

— Il serait possible ! il a de la chance!... Et il est depuis huit jours à Paris, et je l'ignorais!.. Tiens, comme tout est en remueménage, ici I... Tu as acheté toutes ces étoffes-là?

— Oui.

— Est-ce que tu vas aller au bal ?

— Mieux que cela I je vais à la noce.

— A la noce ! et on ne m'a pas invitée, moi !... Qui donc se marie ?

Adolphine hésite pour répondre, lorsque la porte s'ouvre et Gustave paraît. En apercevant celui que deux fois elle a dû épouser, Fanny se laisse aller dans un fauteuil, se renverse en arrière, et fait semblant de s'évanouir. Adolphine devient d'une pâleur extrême ; mais u? regard de Gustave la rassure ; puis, s'approchant d'elle, il lui prend la main et la presse tendrement dans les siennes.

Fanny, voyant que l'on ne s'occupe pas de la secourir, se décide à ne plus se trouver mal, et se re(^''<ïsse en disant d'une voix dans laquelle elle introLluit un trémolo *- Ah ! mon Dieu !... monsieur Gustave, votre présence m'a causé une émotion !.. J'ai manqué de m'évanouir !.. .

Gustave salue gravement Fanny en lui disant d'un ton dégagé : — Et madame s'est toujours bien portée ?

— Mais non, au contraire, j'ai été malade, souffrante... Vous devez me trouver changée... n'est-ce pas?

— Je crois que nous aurons une fort belle journée aujourd'hui! dit Gustave en se tournant vers Adolphine, qui lui dit bien bas:

— Elle ne sait rien.

— Très-bien ! nous lui ferons une surprise.

— Qu'est-ce que cela signifie?... Il ne m'écoute plus, se dit Fanny.

Puis, se levant vivement, elle s'approche du jeune homme en lui disant : — Monsieur, j'aurai beaucoup à causer avec vous... J'ai des exphcalions importantes à vous communiquer. J'espère que vous voudrez bien me donner voire bras pour m'accompagner chez moi... où nous pourrons parler sans déranger peisonne.

Adolphine se cramponne au bras de Gustave qui répond avec beaucoup de calme: — Madame, je suis désolé de vous refuser; mais je me suis promis de ne point retourner chez vous, et je n'ai besoin d'aucune explication.

La petite veuve se mord les lèvres avec colère, tandis qu'Adolphine respire plus facilement.

— Gomment, monsieur!... Vous craignez donc bien de venir ■chez moi? reprend Fanny en s'efforçant de sourire.

— Je sais très-bien, madame, que, maintenant, je n'ai plus rien à craindre avec vous. Mais je n'ai aucune raison pour aller vous voir... Permettez-moi de vous dire même que votre invitation a tout lieu de me surprendre.

Fanny se promène dans la chambre en donnant les marques de la plus vive impatience ; enfin, elle revient vers Gustave, et d'un ton résolu : — Monsieur, je vous répète que j'ai besoin de vous parler à vous seul... que j'ai à vous révéler des choses que je ne peux dire qu'à vous... Puisque vous refusez absolument de venir chez moi... je vous parlerai ici. Ma sœur voudra bien, j'espère, nous laisser un moment... Oh! je n'abuserai pas des instants de monsieur.

Adolphine est vivement contrariée; elle ne semble pas du tout disposée à laisser sa sœur seule avec Gustave ; mais celui-ci lui prend la main et la porte à ses lèvres en lui disant ; — Puisque madame y lient absolument, allez, ma chère Adolphine; mais ne vous éloignez pas, car notre entretien ne sera pas long.

— Quelle galanterie avec ma sœur! se dit Fanny pendant que Gustave reconduit Adolphine à la porte. Oh ! nous allons voir I

— Nous sommes seuls, madame, et je vous écoule; dit Gustave. Aussitôt Fanny se précipite aux pieds du jeune homme, en

s'écriant d'une voix qu'elle tâche de rendre déchirante : — Gustave!... pardonnpz-moi! Ah! par pitié, pardonnez-moi, ou vous allez me voir expirer à vos pieds!...

— De grâce, madame, relevez- vous ; je ne comprends rien à cette scène.

— Ah 1 vous ne voulez pas me comprendre... mais je ne craindrai pas de m'accuser, moi !... Oui, je fus coupable, bien coupable. L'ambition, le désir de porter un titre, m'avaient tourné la lête... Je ne savais plus ce que je faisais... j'étais folle... Vous pensez bien que ce n'était pas l'amour qui m'entraînait vers le comte? Pauvre homme!... Non, je n'ai jamais aimé qu'une seule personne, et cetie personne... c'est vous !... oui, vous... malgré la solto conduite que j'ai tenue. Et puis... je ne sais... mais la dernière fois que... vous m'avez cherché querelle, je vous ai trouvé un peu jaloux... J'ai trop de susceptibilité... je me suis fâcliée brusquement... Enfin, je vous le répète encore, je ne savais plus ce que je faisais!... Gustave... mon ami !...Ah ! je ne me relèverai pas que vous ne m'ayez accordé mon pardon 1...

— Avez-vous tout dit, madame ? répond Gustave avec un calme qui déconcerte la petite veuve et la décide à se lever

— Oui, sans doute... Je crois, du moins, vous avoir bien exprimé mes regrets, mes remords...

— Eh bien, madame, soyez satisfaite; je vous pardonne... et d'autant plus volontiers, qu'en ne m'épousant pas, c'est véritablement un grand service que vous m'avez rendu.

— Qu'est-ce à dire, mon.'-iour ?... Il me semble que c'est fort peu galant, ce que vous me répondez là.

— Oh ! madame, vous m'avez donné le droit de ne point être galant avec vous. Notez bien que ce ne sont pas des reproches que je vous adresse, Dieu m'en garde! Mais, frantliement, vous auriez pu vous dispenser de jouer avec moi cette dernière corn'''ie. le conrois que vous ayez une assez pauvre opinion de u\~)tt e>|)rit... je vous en avais donné le droit... Mais, enfin, il y a des bornes à tout ; et je no pensais pas que vous >r.>' )n<^icz absolument i:r.brL\'.r... Ai n.ej.;iraU que J'j m'étais trop rîsilé^.-.

— Monsieur, que parlez- vous de comédie?... Que signifie ce ton... cet air railleur?...

— Ah 1 ne nous fâchons pas, madame, et, pour clore tous ces débats, permettez-moi de vous présenter ma femme.

En disant cela, Gustave court ouvrir la porte. Adolphine étnlL là; elle était rayonnante, car elle avait tout entendu. Elle présente sa main à Gustave et tous deux saluent la petite veuve, qui devient lour à tour bltnche, rouge et verte, et s'écrie enfin : — Ah ! c'est ma sœur que vous épousez !... J'aurais dû m'en douter I... A votre aise, monsieur... Au fait, vous serez bien ensemble. Je vous fais mes compliments I

— Est-ce que tu ne viendras pas à ma noce, Fanny ? dit Adolphine en tendant la main à sa sœur.

Mais celle-ci repousse brusquement celte main qu'on lui préseule, en s'écriant : — Va te promener!

Puis, elle s'éloi^ae en disant : — J'aime mieux qu'elle l'épouse que me, car je trouve ce monsieur affreux avec sa balafre !

En sortant de chez M. Gerbault, Gustave trouve chez lui Cherami qui l'attendait.

— Eh bien 1 les affaires? demande le bel Arthur en apercevant Gustave. Rien qu'en vous regardant, mon bon, il me semble qu'elles doivent être satisfaisantes.

Pour toute réponse, le jeune homme saute au cou de Cherami, en s'écriant : — Ah ! vous aviez bien deviné. Adolphine m'aimait. Adolphine m'aime... Dans trois jours elle sera ma femme, et c'est à vous que je devrai mon bonheur... car sans vous je n'aurais jamais découvert son secret.

— Il est charmant!,.. Il va me persuader que c'est lui qui «le doit de la reconnaissance !... Cher Gustave, vous allez donc enfin être heureux comme vous le méritez. Par la sambleu ! Je suis content 1 Je puis dire que j'ai mon lièvre. Et l'oncle ?

— Mon oncle ne me raille plus sur mon amour; bien au contraire, il approuve mon choix, maintenant.

— 11 n'est pas dégoûté !

— Il m'a nommé son associé.

— Bravo !...

— Maintenant, vous pensez bien que je vais m'occupcr de vous ; il faut aue vous avez une o'.ace lucrative et acréable

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— Mariez- vous d"abord; vous songerez à moi plus tard.

— NoD pas. J'ai une idée que je veux communiquer à mon oncle...

— Votre oncle ne me croit bon à rien...

— Il reviendra de sa prévention. Je veux aujourd'hui même lui parler de vous. Revenez demain sur les midi; je vous donnerai, j'en suis certain, une réponse favorable.

— Soii; demain, à midi ! A votre bureau, ou ici?

— A mon bureau. Ah ! j'en ai changé... Maintenant, on passe devant le cabinet de mon oncle ; on suit un long corridor qui mène à la caisse... on tourne à gauche ; la porte de mon bureau est en face.

— Très-bien!... Un long corridor, puisa gauche... Oh! je trouverai. A demain, mon brave Gustave!. A propos, serai-je de la noce?

— Si vous en serez?... Vous qui avez fait mon mariage avec Adolphine!... Vous qui m'avez fait remarquer cet ange que ma sotte passion me cachait !... Oh ! sans vous, il manquerait quelque chose à mon bonheur.

— Ah ! c'est gentil, cela 1... Soyez tranquille, on vous fera honneur, et on sera aimable avec tout le monde.

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