CONTRIBUTION A LA. PHYSIOLOGIE DU MARIAGE
Mes amis me le disaient bien, que je n'en avais pas fini avec M. le vicomte de Gourpière. Il est sans exemple qu'un auteur, qui a levé un tel héros, le lâche après le premier tome sur le prétexte de l'avoir marié, comme si cet accident terminait une existence et que l'homme constamment admirable jusque-là pût cesser désormais de l'être, quand bien môme il le voudrait.
On sait, de plus, que mon amitié pour Maurice est exigeante : la rédaction des « Souvenirs » me procurait une satisfaction supplémentaire, outre celles de l'intimité; et je me sens privé, depuis que je me tiens à l'aimer tout court sans écrire de lui. Maintes fois je fus déjà tenté d'y revenir,
(1) Voir les Souve?iirs du Vicomte de Courpière, par un témoin, 1 vol. in-18. Prix : 3 fr. 50.
comme on dit pour les plats; d'abord par gourmandise, bientôt par appétit. J'ai trop fait durer le jeûne : l'appétit est devenu féroce.
Il sied que je m'explique de cette férocité.
Je ne puis dire proprement que je sois Valter ego de M. de Gourpière: il est né, la diversité de nos morales vient de là, et je prouve la largeur de mes idées quand je n'ai pas horreur des siennes. Mais je vois clair en lui, où lui-même ne voit goutte ; je suis, en quelque sorte, sa conscience ; et c'est apparemment pourquoi j'éprouve, à Taccommoder, cet âpre plaisir que goûtent, à s'accommoder soimême, les auteurs de confessions. J'ignorerais ce plaisir-là, si je n'avais que ma personne sur qui travailler; et M. de Gourpière l'ignorerait également si, pour travailler sur la sienne, il était réduit à ses moyens : mais la Providence nous a complétés l'un par l'autre. Le fait est que je n'ai jamais aiguisé contre lui un de ces traits qui n'ont l'air de rien et qui pénètrent jusqu'à l'os, sans lui faire part aussitôt de ma perfidie, et je ne sais qui de nous deux s'y délectait plus. J'ajoute qu'il m'est obligé de donner à son impertinence un tour où elle ne saurait prétendre sans moi ; car, outre que je suis sa conscience, je suis encore son style.
Tenant donc pour bien assuré qu'il souhaitait ce deuxième volume, que je ne demandais, quant
à moi, qu'à me laisser persuader d'écrire, c'est à lui que je décidai de soumettre les objections que j'y pouvais avoir, à seule fin de l'ouïr les réfuter et de m'en laver ensuite les mains.
Je glissai prudemment sur mon premier scrupule : il était d'ordre littéraire, et je ne pouvais m'en fier de le vaincre à M. de Gourpière, qui a peu lu.
— On prétend, dis-je^ que les « suites » ont rarement du succès.
Mais je me hâtai de me répliquer à moi-même que je me demandais, au fait, pourquoi l'on prétend cela : car Swift, par exemple., n'a pas eu tant à regretter d'avoir conduit son Gulliver à Brobdingnac, et ensuite chez les Houyhnhms, après l'avoir ramené de Lilliput.
— En effet, repartit Maurice, qui connaissait le nom de Gulliver et qui fut heureux d'apprendre celui de Swift.
Il me lit alors la surprise de trouver lui-même un autre exemple, tiré des œuvres de M""" la comtesse de Ségur et de la Bibliothèque rose. Je me permis de lui faire observer que l'histoire de sa vie ne saurait figurer dans cette bibliothèque, et il me parut flatté d'en convenir.
Puis son visage prit une expression de dédain qui lui est ordinaire quand on parle de littérature, et il me rappela rudement qu'en écrivant les Sou-
venirs je n'avais point fait œuvre d'art, mais œuvre documentaire et sociale. L'on ne comprendrait point que j'interrompisse mon récit après n'avoir relaté que ses enfances, et à l'heure juste où, acquérant par le mariage la fortune, il devenait dans la société un facteur sérieux.
Je ne le niai point, mais je soulevai encore une objection de métier. Pouvais-je espérer que tous les lecteurs du second volume eussent lu le premier? Et comment s'intéresseraient-ils tout d'un coup au personnage mûr et arrivé, s'ils n'avaient suivi sa lente genèse ?
— Remarque, dis-je, qu^il ne m'a pas fallu moins de quinze chapitres pour démontrer ton caractère, et le faire passer. Gomment te jugerait-on si l'on ignorait, entre autres choses, que, dès ton enfance, tu entendis répéter à ton père — et à ta mère quelquefois — que, pour les menus plaisirs, un garçon tourné comme toi n'a nul besoin de subvention ? Mais une telle formule n'est rien sans le commentaire des physionomies : il faudrait donc redécrire cette jeunesse sèche et alerte de ton père, et l'équivoque de tes façons d'être avec ta mère, moins mère que femme ? Je ne saurais non plus omettre le baron Duval, qui jouait au foyer des tiens un rôle si utile; et me voilà, de fil en aiguille, amené à redire que, pour obtenir une pension de lui, tu lui débauchas la baronne. Il est vrai que tu
éliminas l'ami de la maison dès que tii pus servir toi-même une pension décente à tes chers parents. — Faudra-t-il rééditer la liste de tes maîtresses ? Son Altesse madame la margrave de Raguse et tes béguins de Belleville? Jeanne Thillier, que j'avais dénichée au théâtre des Batignolles, et que tu jugeas plus profitable de colloquer à Camille Lambercier, quand tu ne soupçonnais pas encore qu'il deviendrait un jour ton beau-frère ? Tout le personnel de M"' Riverol-Saligny, « l'Appareilleuse », — depuis cette pauvre petite M"" Valvin, qui prit fantaisie de t'aimer au pair et que tu voulus justement payer par esprit de contradiction, jusqu'à M""' la comtesse de Passelieu, que tu respectas dans la vue de Tépouser, et qui eut pourtant de toi ce qu'elle voulait sans te passer la bague au doigt ? Tu as trouvé mieux depuis : j'imagine que tu ne lui en veux plus. Boni II va pourtant falloir remémorer aussi les péripéties de ton mariage avec M^^® Blanche Lambercier : la mauvaise querelle que le frère te chercha, à propos de traites où tu avais imité sa signature parfaitement, ta façon noble d'esquiver la cour d'assises, en te faisant surprendre et tuer par un mari qui ne tolérait à sa femme que les amants riches ; enfin l'intervention de la timide jeune fille, qui simultanément te sauve de son frère et du spadassin, en t'assurant par son alliance la cote que
le Marnefle exige pour respecter la vie des gens.
Gourpière m'écoutait en souriant.
— Eh bien ! me dit-il, tu n'as qu'à transcrire, au début de ton nouveau bouquin, cette conversation que nous avons ensemble, et voilà tes lecteurs au fait.
— Oui, dis-je ; mais c'est un vieux moyen de roman.
— Qu'importe ? fit-il; car il n'a jamais pu comprendre que l'on se soucie d'originalité, du moins dans les choses de l'esprit.
On voit que j'ai suivi son conseil, n'ayant pas trouvé de meilleur biais.
11 restait une dernière objection, mais bien délicate : par bonheur, j'ai un petit talent d'exprimer, sans choquer les convenances, ce qu'elles ordonnent de taire. Cela m'est fort utile avec Maurice, qui est aussi chatouilleux que cynique, et l'un ou l'autre sams prévenir : on ne sait sur quel pied danser. Il me rappelle ce classique personnage de vaudeville, qui est sourd comme une pioche, mais qui entend par accès, et toujours ce que l'on préférerait qu'il n'entendît point.
Je lui représentai pourquoi j'avais cru devoir considérer son mariage comme un véritable dénouement. Cette façon devoir me paraissait justifiée par la nature même de son caractère, —
qu'il fallut bien que je définisse : mais j'y fus aidé par le mot que je venais de citer, de M. de Gourpière le père, sur la gratuité de l'amour pour les gens tournés comme le vicomte ; et je dis, de bonne humeur, que cette gratuité n'est qu'un petit commencement. J'amenai Maurice à convenir qu'il avait été le plus souvent aimé pour lui-même, que c'était là sa raison d'être, l'objet de ses belles facultés. — Et comme j'usais d'euphémisme, on sent ce que j'entendais par « être aimé pour soimême ». — Dans ces conditions, le mariage riche, qui est le couronnement d'une carrière, n'en est-il pas aussi la fin ? Des facultés qui ne s'exercent point s'atrophient, un caractère que les circonstances ne servent plus se transforme. Alors quel serait l'intérêt de ma « suite » ? On ne reconnaîtrait pas le personnage, il démentirait sa formule, il contredirait sa propre définition; ce serait un Gourpière qui ne serait plus un — Gourpière.
Maurice me fit une réplique fort juste et dont la subtilité m'étonna : c'est qu'un caractère intéressant ne l'est pas moins dans les circonstances qui le contrarient que dans les circonstances qui le servent, et qu'il est même particulièrement piquant de rechercher à quoi se tournent des facultés de l'ordre des siennes, lorsqu'une trop bonne fortune en supprime l'emploi normal.
Puis il prit un air d'inquiétude et d'enfantillage bien touchant pour me demander :
— Est-ce que tu me crois si changé que cela ? Mais il n'attendit point ma réponse et, soudain
rasséréné :
— Moi, dit-il, je me sens toujours le même. Il rougit légèrement.
Cette parole me fît réfléchir. Au lieu de poursuivre mes raisonnements en Tair, je daignai considérer les faits ; et je dus reconnaître que le mariage riche, loin d'inaugurer un nouveau Gourpière, avait fourni d'abord aux facultés de l'ancien l'occasion d'un exercice plus actif et plus magistral que jamais.
De vrai, j'avais bien commencé de me douter qu'il en serait ainsi le jour où j'avais écouté la lecture du contrat. J'y fus seul admis avec les fiancés, le comte et la comtesse de Courpière, M""' veuve Lambercier, et son fils Camille. Je ne saurais dire à quel point cette exception en ma faveur me toucha. Mais ce qui diminua mon plaisir fut de n'entendre stipuler rien à l'avantage de mon ami. Je ne comprends pas grand'chose au langage des hommes de loi, mais je ne laissai pas de m'apercevoir qu'on l'emprisonnait dans le plus sévère des régimes dotaux.
Je n'en revenais point qu'il eut souscrit à des conditions aussi dures, car je le sais attentif à ses
MONSIEUR DE COURPIERE MARIE y
affaires. Je m'étonnais aussi de sa patience : toutes ces précautions que l'on prenait contre lui devenaient à la fin si insultantes qu'à sa place, moi, j'aurais donné sur les oreilles du notaire. Mais aucun des assistants, hors moi, ne paraissait trouver cela extraordinaire. Maurice causait, à peine bas, avec sa fiancée ; Camille clignait des paupières comme un oiseau de nuit au jour ; la bellemère, roide et muette, songeait visiblement à autre chose; et j'entendis que les parents Gourpière badinaient en rappelant des souvenirs de leur propre contrat, où il y avait beaucoup moins de zéros à la droite des chiffres d'apports.
Sitôt qu'il me fut loisible d'entretenir le vicomte seul à seul, je lui fis part de mon émotion : il en sourit. « Tu ne voudrais pourtant pas, me dit-il, que je me mariasse dans les mêmes formes qu'un bourgeois ? » Et il m'affirma que pas un notaire du Faubourg ne saurait libeller correctement un contrat de communauté de biens.
— Pourtant, dis-je, ta dignité...
Mais il me fit sentir que, dans les unions inégales, il y a honneur pour l'homme à dépendre de la femme, et à ne rien exiger d'elle par traité, quitte à en obtenir tout — et plus — par industrie.
J'entrevis alors l'immensité de la tâche qu'assumait M. de Gourpière, au moment même où j'avais cru qu'il n'aspirât qu'au repos. Lorsqu'on
se marie dans ces conditions-là, il s'agit d'inspirer à sa femme un amour qui n'a rien de commun avec la conjugalité ; un amour capable de tous les sacrifices et, au besoin, de toutes les folies ; un amour, enfin, ardent, inquiet, tranchons le mot : pathologique. Cette sorte d'amour ne se fabrique pas à la minute, et la besogne pour l'entretenir est la même que pour le produire ; c'est la création et le miracle continus. M. de Gourpière me parut avoir du pain sur la planche.
Nul certesn'était aussi capable que lui de mettre, si j'ose dire, à point sa femme, et la pensée du beau travail qu'il allait faire m'enthousiasmait déjà. Mais je ne m'en dissimulais pas non plus les difficultés.
La première, le croirait-on? venait de M. de Gourpière lui-même : il n'était pas si maître de soi que j'eusse souhaité, il était positivement épris de la vicomtesse. Je ne saurais faire comprendre cet amour que par un Rapprochement historique. Lorsque Napoléon épousa Marie-Louise, le prestige du sang autrichien lui inspira un désir brusque et, par la suite, une durable tendresse. Le prestige d'une fabuleuse fortune agissait de même sur l'homme de haute lignée désaccoutumé de l'argent, et M. de Gourpière était aussi éperdu de tenir dans son lit la fille d'un milliardaire, que l'empereur plébéien de coucher avec une archiduchesse.
Heureusement, Maurice, qui est si homme, possède aussi toutes les qualités utiles des femmes : il est, comme elles, prudent jusque dans Textrême passion, metteur en scène et ménager de son amour. Somme toute, je ne craignais rien trop de lui. Je me méfiais davantage de la jeune femme.
Elle me semblait faite pour devenir ce qu'il fallait éviter précisément qu'elle devînt : j'entends l'épouse normale, amante d'habitude, susceptible d'être par la suite une de ces mères également normales, et qui à l'occasion défendent, même contre l'époux qu'elles adorent, le bien de leurs enfants qu'elles préfèrent. M. de Gourpière s'attacha dès le début des fiançailles (bien que je n'y aie vu alors que du feu), à combattre méthodiquement ces fâcheuses dispositions.
C'est en effet dès les fiançailles que Ton s'installe, et qu'il faut résoudre sans remise toutes les questions primordiales du ménage futur, notamment celle de la chambre et du lit. Il semblerait à première vue que, pour de si hauts personnages, cette question-là ne se dût pas même poser : car la communauté des corps n'est pas plus reçue dans un certain monde que celle des biens, et la fiancée, dont je gagerais que l'amour, encore qu'innocent, souhaitait l'intimité d'une chambre unique et le partage du lit, la fiancée elle-même n'osa point faire une si baroque proposition.
Assurément, c'est déjà un grand point de gagné que cette séparation des logements : elle nettoie les rapports conjugaux de leur aspect de légitimité, elle rompt la monotonie de l'habitude, elle donne de la marge au caprice, elle permet un jeu d'offre et de demande que le mariage platement bourgeois sera toujours réduit à ignorer. Mais ces avantages, qui comptent, ne pouvaient suffire, dans l'espèce, à M. de Gourpière : il lui était, en outre, indispensable de diriger à lui seul le marché ; il lui fallait se réserver soigneusement le privilège du caprice, de l'offre, et surtout du refus ; enfin, ici encore, assumer le rôle qui n'est pas d'ordinaire celui de notre sexe : je viens de dire qu'il y avait des capacités.
J'admirai comme il s'y prit pour créer une atmosphère. Il avait des idées de bâtir, mais ne le voulait faire que plus tard, à tête reposée : le provisoire de l'hôtel qu'il loua pouvant durer fort longtemps, il ne négligea aucun détail de l'installation des chambres.
M^*® Lambercier possédait quelques vieux meubles de famille, qu'elle n'eût point réformés sans regret. Maurice l'encouragea rondement à en meubler sa chambre personnelle, qui prit ainsi une physionomie qui pouvait être bien intéressante pour elle, mais d'une sévérité déconcertante pour autrui. Il y avait surtout un grand diable
de lit à colonnestorses, où elle pouvait rêver d'une grand'mère qui jadis y était morte, mais où il n était guère facile, ni même décent, de penser à autre chose.
Par contre, M. de Courpière, qui ne possédait aucune espèce de meubles, put décorer sa chambre de neuf et sans limites à sa fantaisie. Il ne s'interdit aucun luxe, même celui des glaces. Mais je néglige les détails, dont l'effet n'était que pour concourir à celui du lit. Ce lit était une manière de trône, où rien ne manquait d'un trône, ni l'estrade, ni le dais, ni les panaches de plumes, et la différence n'était que dans Tattitude qu'il fallait prendre pour y trôner.
Je suis entré mille fois sans façon dans la chambre de la vicomtesse, et sans même penser que cela ne se fait point : je ne suis entré pas une fois dans la chambre du vicomte sans éprouver une gêne, un malaise. Il est vraiment le seul homme que je connaisse qui puisse soutenir un pareil cadre, et ne donner lieu ni à la médisance, ni même à la plaisanterie. — Gonséquemment à un système aussi simple qu'ingénieux, les cabinets de toilette s'opposaient de même que les chambres : celui de la vicomtesse était désespérément un cabinet de toilette d'honnête femme, et ce n'est, à coup sur, point cela qu'était celui de Maurice.
La place de l'autel indiquant celle du sanctuaire,
on devine lequel des deux appartements était le conjugal, et de quel côté se trouvait le verrou. Ce dernier détail en dit à lui seul plus que tout le reste, et marque bien comment M. de Gourpière avait, pour son usage, retourné le protocole amoureux. Mais là-dessus il faudra que mes lec^ teurs se contentent, comme je fais, moi, des hypothèses qu'une telle installation suggère ; car je n'ai rien vu de mes yeux, et Maurice ne m'a jamais fait de confidences positives. — Il m'en a fait souvent de détournées, sous prétexte de théories : ainsi en discutant si un mari doit traiter sa femme comme une maîtresse. J'ai à peine besoin de dire que sa réponse à cette question était affirmative.
J'avais encore pour me renseigner la physionomie des deux époux. Le visage de Maurice ne me semblait point différent de l'ordinaire, sauf plus d'effronterie, et des regards de collégien qui a un secret; mais pour le reste de sa personne, qu'il n'avait pas eu jusque-là coutume d'adoniser trop, il devenait d'une recherche extrême. Je ne dis point que ses vêtements fussent d'un goût moins sobre, sauf quelques gilets provocants et certaines cravates pâles ; mais ses dessous — c'est sa faute si j*en puis parler : il ne tient compte d aucune présence pour mettre ou tirer sa chemise, et je ne sais jusqu'où il irait dans l'imitation
du grand siècle si nous avions encore l'usage des chaises percées, — ses dessous devenaient d'un luxe de jour en jour plus extravagant, et d'une fantaisie si détestable que j'y soupçonnai du parti pris. Je lui en fis amicalement la critique, un matin qu'il s'exhibait à moi en maillot gris tigré de rose ; et comme je me permis de lui dire que je trouvais cela un peu fille (mais j'employai un autre mot) : « Trouves-en donc une à Paris, me répondit-il, qui soit mieux entretenue que moi. » J'ignore si ces artifices de toilette faisaient impression sur la vicomtesse de Goupière, mais elle ne paraissait point soupçonner qu'elle pût faire à son tour impression sur le vicomte par l'emploi des mêmes moyens. Sa tenue était toujours fort modeste ; mais son visage ne l'était plus et, dès le retour d'un bref voyage de noces que Ton fit tout bonnement à Gourpière, ce visage m'apparut si transfiguré que j'en conçus plus d'estime encore, s'il est possible, pour les talents de mon ami. 11 n'est pas commun que les sens s'éveillent si tôt chez une jeune femme, et encore moins qu'ils se pervertissent du même coup. Sa fièvre continuelle et visible, ses hontes brusques ne pouvaient me laisser à cet égard aucun doute, et je ne savais, non plus qu'elle, où me fourrer lorsque son mari la dévisageait avec des sourires narquois et farauds qui révélaient leur alcôve.
J'admirais cependant la témérité de Maurice : car la friandise d'une femme est plus effrayante que son appétit. Mais, quand on a fait de bonnes études, on ne craint personne, et l'éducation de M. de Gourpière le mettait à même de diversifier son personnage amoureux, comme savent faire aussi certaines courtisanes habiles qui sont des résumés de harem. Il pouvait aimer sa femme tous les soirs, sans que deux soirs de suite elle se pût croire aimée du même homme. Il avait à lui enseigner toutes les espèces d'amour, les ayant luimême apprises un peu partout, dans les salons, dans les écoles spéciales et jusque sur les boulevards extérieurs. Je m'en tiendrai à ces indications sommaires, souffrant bien que le présent chapitre soit une contribution à la physiologie du mariage, mais non qu'il soit un supplément au De m'dtri^ monio de Sanchez.
Je cite ce livre, parce qu'il me souvient que M. de Gourpière en avait jadis acheté une traduction chez un bouquiniste, et y avait trouvé d'utiles leçons : je n'aurais jamais cru qu'il attendît justement son mariage pour les pratiquer.
Mais je n'ai pas montré encore toutes les difficultés de sa tâche. J'arrive à la plus délicate. En même temps qu'il traitait sa femme en maîtresse, il était bien obligé de la traiter aussi en épouse. Son intérêt élémentaire lui prescrivait — quand
même la religion ne le lui eut pas aussi recommandé — de considérer les enfants comme la principale, et même la seule fin du mariage. Que fût-il devenu, en effet, avec son maudit contrat, s'il fût arrivé malheur à la vicomtesse ? Il n'est point tolérable de penser que, dans le cas de veuvage,' les soucis d'argent vous pourraient divertir du chagrin qu'on aurait. La paternité est l'unique moyen d'assurance contre cet accident. Maurice ne manqua point de faire aussi le nécessaire, et sa chère femme lui donna bientôt des espérances.
Il en fut si joyeux qu'il n'attendit pas même une certitude pour m'en faire part. Je n'ai au reste jamais vu de pères qui le fussent autant que lui, surtout avant la lettre, et il démentit l'opinion que les pères ne se sentent point pères tant que leurs enfants ne sont point des personnes. Maurice attribuait au sien, devant qu'il fût né, une personnalité en proportion avec le capital qu'il représentait. Lorsque ce trésor d'enfant remua pour la première fois, je vis étinceler des larmes dans les yeux de ce père modèle. La vicomtesse profita de cette folie de paternité : les sentiments de M. de Courpière à son endroit redoublèrent dès la conception . Il ne modifia point sa manière de les lui témoigner, et je crois qu'il tira bien parti de l'exaltation maladive de la grossesse, — mais sans jamais passer la mesure et sans risquer de compromettre l'événement.
18 MONSIEUR m: courpière marié
Il ménageait d'ailleurs la vicomtesse, et lui épargnait toutes les fatigues sans utilité, par exemple celles du monde. Il se calfeutrait avec elle, il s'astreignait, et nous astreignait tous du même coup, à la vie la plus assommante. J'ai un souvenir qui me fait bâiller, de mornes soirées intimes entre lui, elle, le beau-frère, la belle-maman, la comtesse de Courpière et le comte. Les conversations y étaient de layettes et de gynécologie.
En dépit de cette préoccupation, qui se conçoit, Maurice, fort sagement, se gardait de trop dorloter la patiente. Il n'appelait pas le médecin hors de propos. Il ne négligeait pas cependant de s'instruire lui-même, il mettait le nez dans des livres, et surtout il interrogeait des personnes ayant déjà passé par là.
L'un de ses conseillers favoris était un ancien ambassadeur, porteur d'un nom illustre, mais mésallié, qui l'encourageait fort à ne rien faire de trop spécial et de trop riche pour la vicomtesse. Cet ambassadeur se vantait d'avoir, en pareille occurrence, donné à un accoucheur les mêmes instructions que Napoléon P"" lors des couches de Marie-Louise : « Oubliez qu'elle est l'Impératrice (il disait l'Ambassadrice), et traitez-la comme une boutiquière de la rue Saint-Denis. » Il négligeait de mentionner que précisément l'Ambassadrice était née dans cette rue.
Enfin le grand jour arriva. M. de Courpière, dont j'admirai la résistance, demeura jusqu'au bout dans la chambre de sa femme pour surveiller l'opération. Moi, j*étais dans sa chambre à lui, en compagnie des deux futures grand'mères, du grand-père et de l'oncle Camille. Nous ne parlions point et je ne sais pourquoi l'on se regardait en chiens de faïence.
Vers quatre heures du matin, les cris de la victime devenant plus aigus et plus précipités, le comte donna des signes d'irritation nerveuse, la comtesse n'en donna point, et M"" Lambercier se dirigea vers l'appartement de sa fille d'un air de devoir et d'autorité. Elle en ressortit moins d'une demi-heure plus tard, d'un air de triomphe. C'est que l'enfant qu'elle rapportait dans ses bras était une fille. Il va de soi que les Courpière souhaitaient un garçon, et il s'ensuit que M""® Lambercier désirait une fille pour Tavoir à elle davantage. On rie la lui disputa point, à peine si on daigna la regarder. Il y eut néanmoins, par convenance, une courte scène d'effusion, durant laquelle je pus voir sur les diverses physionomies tout ce que la venue d'un nouveau-né allume de haines dans une famille.
Enfin Maurice lui-même reparut : il avait pris le temps d'embrasser sa femme. On ne le félicita que du bout des lèvres, mais il me parut quand
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même satisfait, et j'imagine que, pour une fois, il ne pensa pas trop de mal du code civil, qui donne aux filles les mêmes droits qu'aux mâles dans la succession de leurs mères.
Toutefois, comme il est avant tout ce qui s'appelle né, et qu'il ne se croit pas quitte envers sa maison quand il n'a sauvegardé que ses intérêts personnels, il se mit en devoir de fabriquer un vrai Gourpière, j'entends un garçon, dès que les médecins lui affirmèrent que la vicomtesse pouvait sans péril supporter une seconde fois l'épreuve de la maternité.
Pour s'assurer à l'avance du sexe de son futur enfant, il prit les conseils d'un empirique, mis récemment à la mode par un auguste souverain du nord, qui se désespérait de n'engendrer que des héritières et voulait coûte que coûte obtenir un héritier. Ce n'est pas que l'exemple dudit souverain fût fort encourageant ; car il avait continué, en dépit des pratiques du charlatan, à ne produire que des filles, à raison d'une tous les onze mois.
J'avoue que je souhaitais le même guignon à mon ami : je ne puis souffrir aucune superstition, particuUèrement celle des sorciers et rebouteux, et lorsque le hasard se mêle de leur donner raison, j'enrage. J'eus lieu d'enrager. Lorsque l'année suivante, et presque jour pour jour, nous
nous retrouvâmes assemblés dans la même chambre, les mêmes personnes, et dans les mêmes attitudes que j'ai décrites, ce fut bien un garçon cette fois que nous rapporta M"" Lambercier, et qu'on eut vite fait de lui prendre sans aucune cérémonie.
J'eus un peu de mauvaise humeur, mais je n'y persévérai guère, et même je me réjouis sincèrement. J'étais surtout content que ce fût fini, car cette deuxième grossesse nous avait encore valu toute une année de vie familiale à périr d'ennui.
Quelque chose, outre l'ennui, me choquait et m'inquiétait fort. La vicomtesse, d'abord si mouton, si soumise, avait pris insensiblement, au cours de ces neuf mois, des allures de caprice et de tyrannie. Elle avait réussi, sans avoir l'air d'y toucher, à fausser le modus vivendi si sagement institué par Maurice. Croirait-on qu'il n'habitait presque plus sa belle chambre, et qu'il était comme installé dans le vieux chêne de la vicomtesse ? Enfin c'était une promiscuité à la Louis- Philippe, et le pot-au-feu.
Pour comble, la jeune personne se mêlait d'être jalouse, et, outre que cela ne se justifiait par rien, cela offensait le goût : car on ne doit pas faire sentir à un homme à qui on est de première nécessité qu'on le laissera en plan s'il vous trompe.
Ces menaces n'étaient guère alarmantes de la
part d'une femme si possédée ; mais connaissant M. de Gourpière, et le souci qu'il a de sa dignité, je tremblais que l'idée ne lui vint de se témoigner à soi-même son indépendance par une frasque. Je ne laissais pas d'ailleurs de l'y pousser par des taquineries, que je me reprochais bien.
Elles n'eussent point suffi, apparemment, à le piquer; mais j'observai que le comte et la comtesse de Gourpière ne s'abstenaient pas autant que peut-être ils l'auraient dû, de lancer à leur fils des épigrammes de même sorte.
Gela encore n'eût pas été de beaucoup de conséquence, si une personne mieux qualifiée que nous tous ne se fût mise enfin de la partie. Ce fut cette comtesse de Passelieu, que Maurice avait prétendu épouser, mais qui avait été la plus forte et, en fin de compte, l'avait eu sans l'intervention du maire ni du curé.
Elle était restée en excellents termes avec M""' la comtesse de Gourpière qui, entre nous, me paraît avoir joué dans cette première histoire un rôle d'une complaisance bien spirituelle, mais bien scabreuse pour une mère. Elle était encore appétissante, et plus entreprenante que jamais. Maurice ne lui avait cédé qu'une fois, par surprise : je la soupçonnais de vivement désirer une récidive et d'en guetter l'occasion. Une femme qui veut bien un homme est capable de l'attendre des années.
Je ne doutai plus, dès que je vis qu'elle se mettait avec nous pour entreprendre Maurice sur le ridicule de sa fidélité; et je n'espérai plus que Maurice lui résistât, quand je vis qu'au lieu de lui imposer silence il lui rendait avec usure la monnaie de ses sous-entendus. Mais ce qui est charmant, c'est la manière dont la chose se lit.
Somme toute, que se proposait au juste M. de Gourpière ? De démontrer son indépendance pratiquement à cinq personnes, savoir : lui-même, la Passelieu, ses parents et moi. Le reste de la terre devait ignorer son secret. 11 s'en remettait à la Passelieu d'instruire la comtesse et le comte. Restait moi, et voici, pour m'informer, comme il s'y prit.
Assez peu de temps après les secondes relevailles, nous étions, lui et moi, dans la chambre de sa femme, incommodée. Nous jouions, pour la distraire, à un jeu d'enfants, où l'on donne des gages. Je fis école sur école et dus vider toutes mes poches. Le vicomte se leva soudain, vers quatre heures, prétexta une course, et me pria de tenir, jusqu'à son retour, compagnie à la vicomtesse.
Vers six heures, il n'était point revenu, je dus partir et je m'aperçus, en me tâtant, que je n'avais plus mes clefs. Je les avais données comme gage, mais j'avais repris tous les autres et ne
concevais rien à cette disparition. J'en étais d'autant plus navré que mon domestique avait campos ce jour-là. Enfin je vais chez moi à tout hasard, espérant que peut-être cet homme serait rentré. Je monte, je sonne, j'entends des pas étouffés derrière ma porte. Je me crois cambriolé, je crie : « Qui est là? » Et je reconnais la voix de Maurice qui me répond fort tranquillement. Je crois rêver. Il m'ouvre. Il est en déshabillé galant, dont le principal est une chemise molle et une robe de chambre à moi.
— Tu m'excuseras, me dit-il, d'avoir emprunté sans te prévenir ton appartement...
— Et mon linge, dis-je.
— Oui... Nous étions sur le point de partir. Là-dessus il m'enferme poliment dans ma salle
à manger. J'entends, à côté, des bruits de rhabillage. Puis on s'esquive. Maurice reparaît, me délivre, me serre la main et me quitte. Je rentre dans ma chambre, où je vois le désordre le plus immodeste ; et comme je tâche, en hâte, à retaper mon lit défait, mon domestique survient, qui me rit au nez.
DE l'emploi des RICHESSES
M. de Gourpière, qui fait chaque chose en son temps, ne commença pour de bon à jouir de ses richesses qu'après s'en être assuré la possession durable par l'existence de deux enfants. Je crois môme que, si je ne l'eusse poussé l'épée dans les reins, il eût diiïéré sine die de s'adonner au faste, qui est le premier usage qu'on puisse faire de son argent lorsque l'on en a trop.
Ce peu d'empressement se conçoit : il y a quelque honte à étaler du luxe, dans une société où les budgets s'équilibrent si mal que les gens de rien se procurent le confortable et que les gens de deux cent mille livres de rente n'arrivent pas à joindre les deux bouts. En outre, M. de Gourpière manque d'imagination, qui est utile pour dépenser.
Je lui représentai néanmoins que c'était son
devoir, et qu'on n'a pas le droit d'immobiliser le capital. Je lui affirmai qu'une loi d'économie politique en exige la redistribution fréquente, et que la prodigalité est une vertu sociale. Cette remontrance parut lui faire impression. Il l'écouta la tête basse, d*un air sérieux et un peu cafard, comme une leçon de professeur, ou plutôt comme une semonce de confesseur. L'idée qu'il pût être l'instrument d'une loi si majestueuse lui suggérait, à regard de sa propre personne, un respect superstitieux. Il faisait le ferme propos de se montrer à la hauteur de sa mission, et je vis bien que j'avais éveillé en lui une espèce de sens moral.
Sa bonne volonté se démonta, quand il mesura ce qu'allait lui coûter d'efforts rien que la construction et la décoration de son hôtel. Pour causer avec son architecte en gardant les distances, il devait s'informer d'abord de ce qui caractérise les styles, et s'initier à l'histoire de l'art, dont il n'avait pas la plus légère teinture. L'obligation de devenir à bref délai collectionneur l'induisait à d'autres études, non moins fastidieuses ni compliquées : car s'il est d'assez grand air de se faire voler par les fournisseurs, il passe pour ridicule de se laisser refaire par les marchands de vieilleries. Enfin, les meubles et les bibelots ne sont pas tout : au-dessus d'un certain chiffre de fortune,
la galerie s*impose, et il est désespérant d'avoir à choisir des tableaux, quand on ne sait seulement pas distinguer un hollandais d'un vénitien.
Je fus en tout ceci d'un grand secours à Maurice: je lui soufflai d'afficher des préférences intransigeantes pour tel siècle, pour telle école, afin d'être dispensé par là de connaître le reste. Il n'hésita pas à se déterminer pour le Louis XIV en architecture, pour le Louis XVI en ameublement et, en peinture, pour le dix-huitième. Je lui suggérai de s'intéresser particulièrement à l'école anglaise, pour laquelle j'avais un faible. Il m'écouta, et je possédai par procuration la galerie que je rêvais. Elle était à moi, sauf que je ne l'avais pas payée, puisque j'en tirais tout l'agrément. Je dirai la même chose des meubles ; et cela m'inspirait des réflexions assez philosophiques sur TinutiUté d'être riche par soi-même, quand on a des gens sous la main qui s'en chargent, et qu'on en profite.
Une chose pourtant me chiflonnait. Je n'achetais que des objets de premier ordre et mes choix étaient irréprochables dans le détail ; mais je n'arrivais pas à éviter dans l'ensemble un certain air de boutique ou, si l'on veut, d'exposition. L'hôtel, qui se construisait dans le même temps, n'attrapait de môme pas l'aspect d'un domicile privé. J'allais souvent rôder autour pour surprendre
l'opinion des badauds : ils attribuaient à Fimmeuble les destinations les plus saugrenues, et nul ne s'avisait que ce pût être tout bonnement une demeure.
Cette déconvenue me piquait d'autant plus que je voyais M. de Gourpière le père faire, en vérité, bien mieux avec des ressources comparativement iort modestes. Il n'avait point voulu quitter son appartement de la rue de la Ville-l'Évêque : il se contentait de le rhabiller ; et tandis que le fils bâtissait un palais de roi, le père s'apprêtait un logis de maîtresse de roi. La pension qu'il recevait de Maurice lui permettait de collectionner aussi, mais petitement.. Il s'en tenait aux montres, aux boites, aux livres galants et, pour la peinture, à Corot, dont il avait cinq ou six toiles. Ces merveilles peu voyantes accompagnaient bien l'élégance de la comtesse, qui semblait habillée de rien quand elle l'était par Doucet. La magnificence critiquable de Maurice s'accusait encore par le contraste avec la sobriété de ses parents, qui s'en amusaient fort. Ils lui lançaient des pointes ; et le comte, un jour, le félicita ironiquement d'avoir édifié une maison à toute fin, que l'on pourrait, en cas de ruine, repasser à quelque entrepreneur de tripot.
Maurice, qui devint par la suite fort sensible à cette façon de rivalité entre ses parents et lui,
n'y semblait point, quant à présent, prendre garde, ses constructions et ses achats le tenant en belle humeur. Il jouissait à l'américaine de sa dépense, j'entends qu'il se moquait de posséder de belles choses, mais qu'il était infiniment flatté de battre des records ; que, par exemple, son hôtel lui plaisait comme le plus vaste et le plus coûteux de Paris, et son armoire à bijoux comme supérieure, à dire d'expert, au meuble similaire de Marie-Antoinette.
Il eut peu après une autre satisfaction d'amourpropre. Tandis que ses parents faisaient restaurer Gourpière, il acheta pour un morceau de pain, à M'"' la duchesse de Verneuil douairière, fort gênée, le Plessis, en Seine-et-Marne. Ce château est doublement historique : d'abord parce qu'il est classé comme tel, et puis parce qu'il fut le théâtre, voilà quelques années, d'un scandale de belle allure, l'une des belles-filles de madame la duchesse, mariée à son cadet le prince d'Entragues, s'y étant laissée surprendre en flagrant délit avec un amant, tout bonnement dans sa chambre.
L'acquisition du Plessis fut pour les Gourpière une occasion de renouer avec les Verneuil. On était un peu cousins, comme toujours dans ce monde-là, mais on s'était négligé. Toutefois, cette amitié renouvelée ne devint étroite que plus tard.
Le vicomte n'avait pas le loisir de s'occuper du château : il était sur le point d'inaugurer, par une fête sans précédent, son hôtel, — le Gourpière-Palace selon la dernière plaisanterie du comte, — mon Dieu ! elle n'est pas fort drôle.
Nous nous donnions, Maurice et moi, un mal de tous les diables pour que cette fête ne ressemblât à aucune autre. Mais le moyen d'être original ? Et quel régal inédit offrir à des invités, quand on leur a servi un excellent orchestre, la Comédie, rOpéra et un numéro des Folies-Bergère ? Ce que nous eûmes de mieux fut assurément la livrée, et elle parut carnaval ; mais ce que nous eûmes de pire fut la compagnie, nonobstant la présence du nonce et de deux grands-ducs : dès que l'on passe deux cents invitations, c'est le bal de l'Hôtel de Ville. Le malveillant comte de Gourpière ne manqua point de me fredonner aux oreilles toute la soirée la célèbre chanson du Ghat-Noir.
La presse du lendemain fut bonne, mais ne me fit pas illusion, — pour cause. Le public ne s'en laissa pas davantage imposer, mais il ne tint pas rigueur à Maurice de cet échec, et je vis bien que Ton n'attachait guère d'importance à ses essais de prodigalité : le sentiment général n'était point qu'il dût rendre gorge et satisfaire aux revendications sociales par ce procédé-là.
La charité ne semblait pas être non plus le mode
de restitution que Ton attendît de lui. Sans doute, on le sollicitait; mais il n'eut jamais lieu, comme d'autres gens riches, d'organiser un bureau de bienfaisance : je suffisais amplement à décacheter les demandes de secours et à les jeter au panier. Son beau-frère, Camille Lambercier, en recevait de bien plus nombreuses, et surtout plus arrogantes. On sentait que les quémandeurs avaient conscience d'exercer un droit en le dévalisant, au lieu qu'ils redevenaient mendiants quand ils s'adressaient à M. de Gourpière.
Après le luxe et la charité, le seul mobile de dépense est l'amour. Il est d'ailleurs le plus puissant, l'instinct des foules ne s'y trompe pas : elles tiennent quittes les gens trop riches s'ils font les cent coups, ou s'ils ont, au moins, des fils qui se ruinent pour les femmes. L'utilité de la débauche est le lieu commun des avocats pour prodigues menacés de conseil judiciaire. Il ne saurait échapper à personne qu'il y a incompatibilité entre la nature de M. de Gourpière et la fonction qu'attribuent aux jeunes dissipateurs les maîtres les plus autorisés du barreau.
Je ne pus toutefois me dissimuler que l'opinion publique le sommait en quelque sorte de tenir au pied levé ce rôle sans exciper de son emploi. Dès le retour du voyage de noce, les lettres de solliciteuses furent aussi abondantes que les let-
très de solliciteurs étaient rares. La diversité des écritures indiquait (à défaut des signatures, généralement omises) que l'on guettait M. de Courprière à tous les étages de la société.
Les orthographes étaient aussi diverses que les écritures, mais le fond, et même l'expression, ne variaient guère. Toutes les correspondantes offraient leurs faveurs contre argent, à peu près dans les mêmes termes. Elle ne se gênaient pas pour faire valoir ce qu'il faut bien que j'appelle leur marchandise : je ne comprenais pas toujours, et cependant j'ai fait mes classes. Je ne sais comment il se fait que les promesses les plus alléchantes se trouvaient dans les lettres les mieux tournées, les moins cuisinière. Il m'arrivait, à l'occasion, de percer l'anonyme, et je ne savais plus ensuite quelle contenance prendre devant des personnes fort bien situées, qui ne concevaient rien à mon embarras.
L'arrogance, qui manquait aux lettres d'hommes, était le caractère le plus accusé des lettres de femmes. Ces dames avaient l'entière conscience de leur droit et le sentiment du mystérieux fatum en vertu duquel elles travaillaient. Ce continuel « Tu marcheras » répété sur tous les tons, ne manquait pas de grandiose ; il avait aussi je ne sais quoi d'effrayant. Mais je fus d'abord le seul à y prendre garde, Maurice ne se laissant point dis-
traire de la fidélité conjugale ni de la confection de ses enfants.
Dès qu'il fut avéré qu'il n'y avait provisoirement rien à faire, les quêteuses s'abstinrent, comme font les mendiants à domicile, qui disparaissent tous pour un temps quand on a jeté un d'eux à la porte. Peut-être se donnaient-elles le mot. Il y eut bien, çà et là, des essais de reprise, ainsi lorsque l'on sut M""" la vicomtesse de Courpière enceinte ; mais Tinsuccès de chaque nouvelle tentative nous assurait une paix plus ou moins longue.
La première fois que M. de Courpière opéra une restitution par le canal d'une femme, chose plaisante, il le fit sans discernement.
Son aventure, que j'ai relatée, avec M""* la comtesse de Passelieu n'avait pas été sans lendemain. Je m'en étonnais : car à quoi bon mull^lier les preuves de son indépendance, qu'il avait suffisamment démontrée du premier coup ? Et je le savais d'autre part plus que jamais résolu de faire bon ménage avec sa femme. Mais il ne pouvait pas se mettre en tête que ses relations avec M"*' de Passelieu tirassent à conséquence, et le mot d'adultère lui eût assurément paru le plus impropre pour les qualifier. Sans doute il y prenait du plaisir, elle aussi ; mais ce plaisir-là, pour lui non plus que pour elle, n'était
le principal. Ils trouvaient surtout de l'agrément à bavarder, et la parité de leurs situations était la cause pourquoi ils s'entendaient si bien. N'avaient-ils point fait tous les deux fortune — quoique inégalement — par un même moyen ? Je rappelle que M""' de Passelieu devait à trois amants ses trois cent mille livres de rentes. Maintenant, elle était hors des affaires, comme disent les Yankees ; Maurice de même : ainsi que deux écoliers qui ont partagé les mêmes travaux, ils étaient charmés de se réunir au temps des vacances. Il se forme toujours des intimités singulières entre gens de la même partie, et, pour lier les êtres, une compétence mutuelle est aussi efficace qu'une complicité.
Maurice considérait si bien la Passelieu comme une camarade qu'il la considérait à peine comme une femme, tout en usant d'elle à ce titre, machinalement ; mais je ne crois pas que l'idée lui fut jamais venue d'en tirer quelque avantage matériel, en cas même de besoin, qui n'était pas à prévoir. Il n'était guère moins invraiisemblable qu'elle dût jamais avoir recours à lui. C'est pourtant cette invraisemblable chose qui arriva.
M""" de Passelieu, l'ordre et la prudence même, la moins joueuse femme du monde, risqua un coup sur les mines d'or, qui se solda par une différence en perte fort sensible. Certes, ce qu'elle avait perdu
ne comptait seulement pas, en regard des millions qui lui restaient ; mais elle avait la superstition du chiffre exact de sa fortune, et l'idée de ne posséder plus que deux cent quatre-vingt-dix-sept mille francs de rente au lieu de trois cent mille, raffolait comme un sinistre présage de déconfiture.
Il lui parut tout naturel de demander de l'argent à un homme à qui elle faisait crédit depuis plusieurs mois, et M. de Gourpière lui offrit l'appoint des trois mille francs de rente avec un empressement, une générosité cordiale, une joie et un orgueil de donner qui me confondirent. (Vous pensez qu'il n'allait pas garder pour lui un secret aussi honorable, et j'étais la seule personne à laquelle il le pût confier.)
Je ne saisis peut-être pas d'abord la psychologie que je viens d'analyser ci-dessus; ou bien j'obéis à quelque pensée de malice ; à moins que ce ne fût le contraire et que mon amitié ne s'alarmât sincèrement : bref, je fis à Maurice des félicitations ironiques sur sa « conversion ». Le mot, pris au sens propre, était juste. Je le regrettai néanmoins quand je vis l'effet désastreux d'une plaisanterie que je croyais innocente.
Lorsque Maurice ne sait pas précisément si l'on se moque de lui, son visage prend une expression d'inquiétude, de véritable souffrance. D'ordinaire, il se rattrape aussitôt par un air
d'impertinence qui rabat le caquet de ses adversaires et leur rappelle à temps que mépriser vaut ou passe comprendre. Cette fois, il fut incapable de réaction. Le sens, la portée de ce qu'il avait fait lui apparat soudain. Il vit l'abîme à ses pieds (cette expression n'est pas trop forte). Il ne jugea pas à propos de me répondre, mais je ne tardai pas à deviner, moi qui le connais, qu'il avait pris un parti.
J'ignorais lequel. Ah ! si j'avais su de quoi j'étais cause, je me serais senti bien coupable visà-vis de M""* la comtesse de Passelieu. Il est vrai que je me moque d'elle, et non de Maurice, ni de sa femme. M. de Courpière avait donc résolu d'en finir avec une liaison moins que passionnante, fort imprudente vu la jalousie de la vicomtesse, et coûteuse par-dessus le marché — parbleu 1 c'en était trop.
Mais au lieu de rompre sans mitaines et du jour au lendemain, de « plaquer » la Passelieu comme il n'eût point manqué de faire jadis, il y apporta tant de scrupules et de ménagements, il y employa un temps si démesuré, que je vis bien que, malgré ses prétentions, ce n'était plus mon Courpière d'avant le mariage, et qu'il y avait, comme dit l'autre, quelque chose de pourri dans le royaume de Danemark.
Enfin, quand même, malgré toutes les tergiver-
sations et tous les délais, cette rupture fut un fait accompli. J'éprouvai à cette occasion que les gens intéressés à savoir une chose la savent toujours dès qu'elle est. J'aurais gagé que cette liaison de Maurice avec M""' de Passelieu n'était point soupçonnée hors de notre cercle intime. Or, dès le lendemain du jour où les paroles de rupture définitive furent échangées, les lettres de femmes, qui s'étaient faires rares, affluèrent de plus belle, comme si toute la gent fût avisée par je ne sais quelle télégraphie sans fil que la place était libre et à prendre.
Ce nouveau courrier ne différait des précédents que par la quantité. Je ne venais plus à bout de le dépouiller. J'ai dit que les demandes d'argent masculines ne furent jamais si nombreuses que d'obliger Maurice à établir un bureau privé de bienfaisance : en revanche, les assignations amoureuses eussent fourni de la besogne à tout le personnel d'un bureau de mariage. Je proposai cette institution à M. de Gourpière, qui prit la plaisanterie fort mal. Il commençait de sentir une inquiétude vague, un malaise, enfin une façon d'horreur sacrée. On n'est pas gai quand on est en proie au destin : c'est plutôt une spécialité de personnage de tragédie.
Moi, qui n'avais rôle que de confident, j'avoue que je me divertissais. Ce bureau de mariage,
qu'il ne me permit pas d'ouvrir officiellement, je l'ouvris officieusement pour mon propre usage,, et j'y trouvai mon compte. Je faisais des enquêtes, je répondais poste restante, j'allais aux rendezvous. J'avais les surprises les plus amusantes, souvent les plus flatteuses. — Mais que. m'avisé-je de conter là ? Ce n'est pas mes mémoires que j'écris.
J'arrivais à dérider M. de Gourpière en lui rapportant les bonnes fortunes que je lui devais, parce qu'il imaginait le désappointement de toutes ces femmes, qui avaient cru chasser un riche gibier et qui n'en attrapaient que l'ombre. Neuf fois sur dix elles se contentaient fort bien de l'ombre, pendant qu'elles y étaient, ou par peur de mes indiscrétions. Mes récits tentaient quelquefois le vicomte, bien qu'il ne soit pas fort curieux d'amour, et il s'oubliait jusqu'à tâter de mes restes. Chaque fois qu'il commettait une de ces imprudences, les courriers de toute la quinzaine suivante étaient sensiblement plus chargés.
L'ennemi usait aussi d'autres moyens d'approche. Toutes les personnes d'ordre un peu inférieur ayant accès auprès de M. de Courpière, les femmes, et même les hommes, se trouvaient toujours chargées pour lui de quelque commission louche. A moi-même, on proposait des tant pour cent I
Jusque dans la rue, il était épié par certaines matrones dont tous les vieux Parisiens connaissent le visage, et il n'osait plus sortir à pied par impatience d'être suivi. Il avait la prostitution à ses trousses, comme d'autres la police, et sa détresse devenait comparable à celle précisément des femmes qui sentent rôder autour d'elle l'implacable désir du mâle, et qui savent qu'elles n'auront rien sans le payer comptant de leur personne. A vrai dire, son tempérament ne se fût point offensé d'un paiement de cette sorte ; mais, par un fâcheux privilège, c'est le paiement double qu'on réclamait de lui, en nature et en argent.
L'obsession démoralisait M. deGourpière,sonbel équilibre chavirait. Il était maintenant phobique autant que son beau-frère Camille Lambercier, qui, à chaque coup de sonnette, pensait voir surgir le tapeur, le maître chanteur ; mais son cauchemar, c'était la créancière inconnue. Et il fuyait de chez lui, il cherchait des lieux d*asile. Le plus sûr était l'appartement de cette bonne Jeanne Thillier, qu'il avait rapatriée avec Camille : il la savait trop scrupuleuse pour se rappeler désormais positivement qu'elle l'eût aimé, et il se laissait dorloter par elle sans craindre qu'elle en voulût à sa bourse ni à sa peau.
Il ne pouvait malheureusement point passer tout son temps chez la maîtresse de son beau-
frère : les plus élémentaires convenances le lui interdisaient. îl avait, en outre, des devoirs mondains à remplir. La grossesse instantanée et la récidive sans entr'acte de la vicomtesse lui avaient permis de décliner toutes les invitations durant plus de deux ans. Il fallut se montrer.
L'une des personnes qui sollicitaient plus le jeune ménage était M"' Riverol-Saligny, Fappareilleuse, chez qui Maurice, du temps de son célibat, avait fait ses grandes manœuvres. C'est justement pour ce motif qu'il n'était pas fort pressé d'y retourner ; mais il ne pouvait guère se dérober honnêtement, d'autant que la vicomtesse ellemême y fréquentait lorsqu'elle était jeune fille.
Au surplus, les appréhensions de mon ami me paraissaient excessives ; car on peut juger sévèrement les mœurs du salon Ri verol, mais on doit reconnaître que le désintéressement y est de règle. — Hélas ! il ne fallait que la venue de M. de Gourpière pour changer tout cela.
Etantmoi-même assassiné d'invitations parl'appareilleuse, je choisis, pour aller chez elle, à la campagne, le jour où les Gourpière y furent, et j'oublierais malaisément le spectacle auquel j'assistai.
Toute l'avant-garde du personnel, tout le petit bataillon des dames de joie se rua sur Maurice avec une telle fougue et une telle indiscipline que
MONSIEUR DE COURPlÈRE MARIÉ 41
je pensai voir une mêlée de gamins de village quand le baptême sort de Téglise et que le parrain leur jette à poignées les dragées et les gros sous. Je crains que ce ne fût la convoitise plutôt que la sensualité qui les allumât. Ensuite, il y eut d'interminables discussions à demi-voix entre ces dames, Tappareilleuse et sa gouvernante, au sujet de la distribution des chambres. La pauvre M'^'Riverol en transpirait I Elle était suffoquée ! Jamais elle n'avait vu chose pareille chez elle I Complaisante, mais sentimentale et idéaliste, cette curée la scandalisait.
Elle se tira de peine en mettant les époux dans la même chambre et dans le même lit : c'est, je pense, la première fois que deux personnes unies par les liens sacrés du mariage couchèrent ensemble dans cette maison. Le vicomte et la vicomtesse purent, grâce à cet arrangement, passer une nuit tranquille ; mais ils battirent en retraite dès le matin, sans esprit de retour, et M°"* Riverol- Saligny les vit partir avec un soupir de soulagement.
Mon pauvre Mt^urice n'était pas en veine. Je ne sais pourquoi il distingua, cinq ou six jours plus tard, parmi sa correspondance, une lettre qui n'avait rien de particulièrement alléchant. Elle émanait d'une duègne faisant métier d'appareiller, comme M'^'Riverol, mais non pour l'honneur. Elle
n'était conçue que dans les termes usuels, je veux dire que l'on priait monsieur le vicomte, le sachant amateur, de venir voir, entre cinq et sept, un admirable objet d'art, que Ton ne voulait proposer à personne avant lui. Il y alla et me revint furieux.
Ne s'était-il point trouvé, entre quatre murs et le verrou mis, à la riierci de la baronne Otto Rabbe? Je rappelle qu'il avait aimé jadis cette belle juive, lui croyant l'étoffe d'une baronne de Nûcingen, capable de tous les sacrifices pour un Rastignac. Elle l'avait, en ce temps-là, fort déçu, mais elle venait de faire pis. Gênée, — quel richard ne l'est à son heure ? — elle avait extorqué à M. de Gourpière une somme en vérité un peu moindre que les trois mille francs de rente de la Passelieu, mais qui me fit encore ouvrir des yeux fort grands.
D'ailleurs, l'histoire m'égaya. Je ris à gorge déployée. L'idée que les anciennes maîtresses de Maurice se remboursaient me parut impayable.
— Tu as droit, lui dis-je, à une devise nouvelle : On rend Vargent.
Notez que ce mot n'avait pas même le mérite de la justesse, et que M. le vicomte de Gourpière n'avait point d'argent à rendre à M""* la baronne Rabbe, n'en ayant jamais tiré rien. Il parut toutefois plus sensible que de raison à ma méchante
plaisanterie, et cette dernière mésaventure l'abreuva d'un tel dégoût qu'il décida de se réfugier au plus tôt dans la solitude des champs.
Le Plessis, que j'ai dit qu'il avait acheté à M™° la duchesse de Verneuil douairière, est assez proche de Paris pour qu'on en puisse jouir dès le printemps, sans renoncer à ce que la vie parisienne exige alors des gens bien : qui se réduit à quelques apparitions sur les champs de course, où Ton peut venir en poste. L'éloignement, d'autre part, en était assez considérable pour qu'il s'y dût croire àTabri de tout attentat. Les lettres seules l'y pouvaient toucher et, devenues inolTensives, n'étaient plus qu'amusantes.
Mais on ne dupe pas la fatalité : c'est elle au contraire qui a d'incroyables tours de bâton. Quelque diable suggéra au vicomte une idée qui me parut, à moi, du dernier mauvais goût: cela tient sans doute à ma naissance ignoble et à mon éducation bourgeoise, car M. de Gourpière s'en targua comme d'une délicatesse raffinée. Il s'agissait d'inviter les Verneuil à passer quelques semaines dans le château que l'état de leurs finances ne leur avait point permis de garder.
Ils acceptèrent l'invitation, et se inirent, dès le mois de mai, à en user avec un sans-gêne qui me confondit : encore une fois il se peut que je ne sache point vivre.
Cette famille de Verneuil se composait, outre la douairière, de sa bru et de ses deux fils : le cadet, prince d'Entragues, ayant épousé une Hongroise, une comtesse Nandor-Eperjes, à qui était arrivé l'accident du flagrant délit, depuis lors vivait seul ; l'aîné, duc de Verneuil, s*était mésallié à la fille d'un porcelainier, comte du pape, M^^^ Gallant (de Limoges).
Sans rien faire de trop fou, rien qu'à soutenir leur train, avec un minimum d'équipages et un domaine territorial beaucoup trop étendu, les Verneuil, d'année en année, s'étaient appauvris régulièrement. La douairière se résignait à la gêne avec une noble sérénité,' et tentait d'y remédier tant bien que mal : elle faisait la part du feu, comme on a vu par la vente du Plessis. Mais la jeune duchesse, née Gallant, ne se résignait point du tout à laisser fondre sa dot, et Ton n'avait pas été peu surpris de voir s'impatroniser chez elle depuis deux ou trois ans un israélite, de qui la faveur ne se pouvait malheureusement interpréter que d'une seule et unique façon.
Mais que l'on ne se hâte point de pousser l'interprétation à l'extrême. La jeune duchesse de Verneuil aimait fort son mari. Je suis même persuadé qu'elle ne l'eût trompé qu'avec horreur, surtout si elle l'avait dû faire en de telles conditions. Elle ne sacrifiait que les apparences. Elle
avait créé, pour l'israélite en question, un rôle inconnu des auteurs classiques, celui de patito payant, de monsieur (si j'ose dire), de monsieur platonique.
Si médiocre que fût le rôle, il était pénible à la duchesse d'y employer quelqu'un qui n'appartînt pas à sa race et à sa religion. Jusqu'alors elle n'avait pas eu le choix, mais pouvait-elle hésiter maintenant à jeter son dévolu sur M. de Gourpière, qui présentait le triple avantage, si exceptionnel, d'être , simultanément né, riche et catholique ?
Elle ne différa pas à l'entreprendre : tant pis pour lui s'il avait commis l'imprudence de l'inviter dans un château dont elle connaissait tous les recoins, et où, bien que propriétaire, il s'égarait encore dans les couloirs. Le pire danger était que, par habitude, par étourderie, peut-être sans arrière-pensée , elle s'en allât coucher un soir dans son ancien lit, oubliant qu'elle y trouverait un intrus en la place de son époux.
N'allons pas si vite : elle y aurait trouvé aussi la femme deTintrus, et tout n'était donc pas perdu encore. Mais la vicomtesse elle-même, qui voyait clair, ne vivait plus, et Maurice était si outré qu'il résolut brusquement de s'en retourner à Paris sans crier gare. Les Verneuil, n'étant point prévenus à temps, ne purent filer aussi vite, et
i() MONSIEUR DE COURPIERE MARIE
ils demeurèrent seuls quatre ou cinq jours au Plessis, en ayant expulsé leurs légitimes successeurs.
Gela était risible, mais n'était point le compte de la duchesse, qui fit diligence pour rentrer ; et il fallut ensuite la subir et son mari dans toutes les parties qui sont de rigueur à cette époque de l'année, où Paris devient ville d'eaux.
D'autres jeunes ménages de la même qualité se joignirent à nous; et je vis bien que toutes les femmes guignaient M. de Gourpière, mais j'admirai le respect qu'elles avaient des préséances : car pas une ne discuta le droit de M"** la duchesse de Verneuil à mettre la première le grappin sur lui. Elle avait le pas, même s'il s'agissait de marcher. Au reste, le Faubourg entier tenait à honneur qu'elle se débarrassât enfin de son juif; et non seulement on ne lui mettait pas de bâtons dans les roues, mais on l'aidait.
La façon même de l'aider me paraissait bien étonnante. Non point que Ton se mît en frais d'imagination : la manœuvre était toujours pareille. On (( allumait » au moyen de propos libres, qui devenaient vite orduriers. Les gestes n'étaient pas moins libres, surtout en cas d'excès de boisson. Il faut dire que, dans ce tout petit clan, on est amis d'enfance, puisque même on s'y tutoie, fût-ce entre époux. Les fêtesîy sont de col-
légiens : toute bégueulerie, même de la part des femmes, semblerait déplacée. Si elles passent la mesure, c'est par trop de bonne volonté et faute d'expérience.
Elles la passaient plusieurs fois par semaine, personne n'y prenait seulement garde ; et je ne sais pas en vérité pourquoi on s'avisa un beau soir de faire tant de bruit d'un de ces dîners, où il ne se produisit rien de fort extraordinaire, — sauf que M""' la duchesse de Verneuil, à propos d'athlétisme, prétendit faire déshabiller M. le vicomte de Courpière pour juger de ses muscles, et que la vicomtesse, prenant cette fantaisie au sérieux, eut la naïveté de fondre en larmes.
Tout le monde en rit aux éclats, même le duc de Verneuil, qui entend la plaisanterie. Mais Maurice faisait ses mauvais yeux.