‹ Monsieur de Courpière marieChapitre 2 sur 14 · UN LOUIS POUR RIEN · texte numérisé non relu

UN LOUIS POUR RIEN

Peu de temps après la soirée mémorable où M'"" la duchesse de Verneuil témoigna d'une curiosité si vive pour la plastique de M. de Gourpière, le duc s'autorisa de l'intimité qu'une telle manifestation suppose, ou que du moins elle crée, pour emprunter à mondit M. de Gourpière une somme assez forte. Maurice trouva bien que la démarche fût faite par le mari; car il n'aime pas que les femmes se mêlent des affaires d'argent, surtout pour en recevoir.

Il ne perdait rien pour attendre. Madame la duchesse était sur le point de partir pour Deauville, et elle se fût fait scrupule de commander une seule toilette sans verser d'abord à son couturier un acompte^ pour le bon ordre. Elle répugnait si évidemment à solliciter son prêteur

habituel, qu'il y eut pour Maurice obligation d'amitié à lui épargner cet ennui.. Il se laissa donc soutirer Tacompte, — qui se trouva, entre parenthèse, être le plus sérieux que le couturier eût touché depuis plusieurs saisons ; et je crois même que madame la duchesse garda un petit quelque chose pour ses menus plaisirs de l'été.

Un seul point demeurait, sur quoi le vicomte ne transigeait pas. Il voulait bien donner de l'argent, puisqu'il ne s'y pouvait soustraire ; mais il n'entendait pas le donner à titre d'amant.

Le plaisant est que M*"' de Verneuil, qui, avec son juif, n'eut trompé le duc littéralement à aucun prix, ne s'y fut point refusée avec M. de Gourpière, pour peu qu'il l'exigeât. Mais il ne s'en souciait pas plus que le juif, et même moins : il ne désirait pas du tout que la duchesse lui sacrifiât les apparences ; il la priait même instamment de les sauver.

Peut-être alla-t-il un peu loin dans cette voie : sa réserve parut affectée, et les gens qui cherchent midi à quatorze heures finirent par se demander ce qu'elle dissimulait. Il y gagna d'être considéré officiellement comme occupé, et il eut, pour un temps, la paix avec toutes les autres créatures de son monde sans que cela lui revint trop cher : car il ne se laissait gruger, tant par le

mari que par la femme, qu*avec le plus possible de mauvaise grâce et de parcimonie.

Cependant, comme il a un certain sens de l'équité, il se choqua de n'avoir à subir que dans son clan cette exploitation féminine, à laquelle il sentait bien que jamais plus, jusqu'à sa ruine ou sa mort, il ne pourrait échapper. Sans doute, quand il s'était marié, avec des idées de l'ancien temps sur la fidélité réciproque des époux, il n'avait point pensé qu'il dût retourner dans le demi-monde une fois le sacrement. Mais il eut été maintenant bien sot de s'en abstenir, puisque, de façon ou d'autre, il se voyait condamné à la galanterie ; et je me demande pour quel motif il se fût interdit de choisir celle qu'il préférait, c'està-dire la galanterie franche et patentée.

Cette préférence n'est point rare et, d'ordinaire, ceux qui l'avouent invoquent, pour la justifier, la supériorité reconnue des talents de professionnels sur les talents d'amateurs. M. de Courpière ne nie point cette supériorité, mais il nie que les femmes^du monde soient moins professionnelles que les autres ; et il n'admet pas qu'on leur attribue cette qualification honorable d'amateurs pour l'unique motif qu'elles exercent avec un peu plus d'hypocrisie.

Ce n'est pas qu'il leur reproche cette hypocrisie. Il sait qu'un haut rang social oblige les fem-

mes, sinon à la vertu, du moins à la clandestinité. Mais il aime mieux celles qui n'ont pas tant de ménagements à garder, et qui, étant filles, peuvent être bonnes filles.

Il n'oubliait point qu'avec les personnes de cette sorte il s'était toujours senti d'intelligence, et elles avec lui ; que cette camaraderie lui avait toujours été plus agréable que leurs complaisances mêmes, plus précieuse que leur désintéressement. Il avait la nostalgie de ce milieu où il ne fut jamais incompris. Il se flattait aussi, sans doute, d'y pouvoir encore être aimé pour lui-même, grâce à l'incognito.

L'on m'objectera qu'il n'avait guère chance de n'être pas reconnu des personnes appartenant à la haute galanterie. Mais ce n'est pas non plus celleslà qu'il visait. Son goût était pour les plus discrètes, qui ne révèlent que leur pseudonyme, et n'imposent point, d'autre part, à leurs amis de rencontre la formalité d'une présentation. Elles vivent trop sédentaires (du moins six jours par semaine), elles appartiennent trop peu au Tout- Paris, et même au monde extérieur, pour connaître une figure, fût-elle aussi notoire que celle du vicomte, et pour mettre dessus un nom propre.

Ce raisonnement était rigoureux, et pourtant se trouva faux.

Gourpière s'était réinstallé au Plessis, en fa-

mille, et il profitait du voisinage de Paris pour y venir à tout bout de champ passer la soirée avec moi. Notre programme était peu varié, comme en cette saison : diner au Bois, un tour en plein air et, pour finir, une bordée. Il prétendait jouer les Haroun-al-Raschid, moi, je tenais le rôle de Giafar. Mais il dut constater, dès notre première expédition, qu'il était beaucoup plus connu du peuple que le Khalife ; en vérité, si je cherche un terme de comparaison, je ne vois guère qu^ les jockeys pour Têtre davantage.

Dès qu'il entrait dans un salon, son nom voltigeait sur les lèvres des femtiies, et quelquefois aussi le mien : il parait que j'avais perdu comme lui, par contagion probablement, le bénéfice de l'incognito. C'était à croire que sa photographie — souvent flanquée de la mienne — fût exposée aux étalages de la rue de Rivoli parmi celles de personnes plus ou moins bas vêtues, avec une légende explicative où ne devait pas être omis le chiffre de sa fortune.

Maurice, décontenancé par cette notoriété inopportune, crut en être quitte pour descendre deux ou trois échelons plus bas dans ce monde spécial où il avait résolu de fréquenter désormais. Gela ne lui coûtait guère, n'étant point de ceux qui veulent avoir de l'illusion : il voulait même n'en avoir pas. Mais il éprouva qu'il était aussi connu.

et encore par son nom, dans le quartier de l'Ecole militaire que dans celui de la Bibliothèque nationale.

Alors il s'accommoda de n'être qu*un objet de convoitise : il s'en accommoda même beaucoup mieux dans ce petit monde-ci que dans le grand monde, et cela est assez raisonnable.

Sans doute, lorsqu'il paraissait, le cercle de famille applaudissait à grands cris, si j'ose emprunter de Victor Hugo ces expressions; tous les bras se tendaient vers lui, exactement d'ailleurs comme le jour, l'unique jour où il avait commis l'imprudence de se risquer chez M"*' Riverol-Saligny. Mais cet assaut, qui m'avait scandalisé chez l'Appareilleuse, et à lui-même souverainement déplu, ne faisait pas ici du tout le même effet. Question de cadre, j'imagine, ou biçn de préjugé.

Ici, cela paraissait naturel et permis ; mais, de plus, cela était ingénu. 11 y avait moins d'apreté, une certaine indifférence, explicable par l'habitude qu'ont ces filles-là de voir quotidiennement beaucoup d'aubaines leur passer devant le nez, et d'avoir plus que leur content de celles qui leur échoient.

Je ne remarquais pas non plus de concurrence : toutes avaient le sentiment qu'un peu de la pluie d'or les arroserait, et nulle, en con-

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séquence, ne tenait à être l'élue. Les rapports même cessaient momentanément d'être tendus entre la maîtresse du logis et ses aimables comparses, que Ténormité probable de la recette assurait, pour une fois, contre toute chance d'exploitation. Enfin, Ton pensait bien à tirer de M. de Courpière le plus d'argent possible^ mais on jouait franc jeu ^t le spectacle de la partie n'était point pénible, cette pauvreté de malice était touchante.

Mon ami comparait mentalement le tarif, même fort majoré, de ces malheureuses, avec celui des femmes nées, et il souriait. Elles sentaient bien aussi qu'elles auraient beau le taper à force, elles ne le ruineraient pas ; cela leur faisait plaisir de pouvoir profiter sans remords, et elles étaient émues d'admiration superstitieuse devant cet homme si riche, qui pouvait, en une seule aprèsdînée, dépenser vingt-cinq ou trente louis et avoir encore, comme elles disaient, de quoi pour sa voiture.

Mais leur déférence n'empêchait point la sympathie — j'allais écrire : confraternelle — que leur inspirait M. de Courpière, et qu'il ne cessera pas de leur inspirer, tant qu'il aura ce visage, et surtout cette âme-là. C'est principalement pour des raisons d'ordre sentimental qu'elles s'épanouissaient à sa vue. Elles avaient le cœur content. Oserai-je ajouter que pour lui, chose tout

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à fait exceptionnelle, elles avaient du cœur à l'ouvrage ? qu'elles méritaient leur vieux nom de filles de joie? qu'elles ne se promettaient pas seulement une soirée fructueuse, mais encore une bonne soirée ? et qu'elles n'eussent point crié : « Voilà M. de Gourpière ! » sans proclamer de la même voix qu'enfin on allait donc bien s'amuser? Si on s'amusait 1 Mais je m'aperçois, et il est déjà presque trop tard, que je laisse prendre à mon style ces façons de naïveté que les femmes dont je parle mettent dans leur entretien. Il est impossible que je poursuive sur ce ton. Il me faut expliquer pourtant comment M. de Gourpière, si, à rebours de ses principes, il dépensait, en avait du moins pour son argent. Mais j'éviterai le détail et les images, qui sont périlleuses, et je m'en tiendrai à l'analyse.

Il n'est venu, je pense, à Tesprit de personne que le vicomte se pût soucier des satisfactions vulgaires et effectives que cherche le commun des mortels dans ces lieux où il fréquentait. On sait bien qu'il trouvait chez lui sa suffisance, et même plus : je ne reviens pas sur ce que j'ai noté de l'entraînement de la vicomtesse. Il n'avait d'ailleurs pas plus de fringales, ni de besoins de changement, ni d'inutiles fantaisies qu'au temps de sa prime jeunesse, lorsque sa règle était qu'il faut aimer pour vivre et non pas vivre pour aimer.

Il ne se commettait donc où j'ai dit que pour en respirer l'air et en voir le spectacle.

Les savants, qui se mêlent de tout, ont prétendu expliquer l'agrément que ce spectacle procure, par une singulière manie qu'auraient certains hommes de se délecter davantage aux macérations qu'aux plaisirs simples : il est clair que rien ne mortifie comme le supplice de Tantale, même enduré volontairement. Cette explication, d'ailleurs contestable en tout état de cause, ne vaut pas pour M. de Gourpière.

Ne cherchons pas si loin : le terme de confraternité, devant lequel j'hésitais tout à l'heure — mais j'avais tort, — explique tout. Je supplie que l'on veuille bien m'entendre à demi-mot. Tous les vieux officiers retirés à Versailles n'assistentils pas quotidiennement sur la place d'Armes aux exercices des recrues ? Le vicomte n'avait point l'âge de la retraite, mais l'honorariat prématuré connaît peut-être les mêmes regrets et les mêmes mélancolies : qui sait si M. de Gourpière ne soupirait pas quelquefois d'avoir eu Toreille si tôt fendue ?

Malheureusement, les spectacles amoureux sont peut-être moins variés encore que les militaires, et il ne faudrait pas inférer de ma comparaison ci-dessus que Maurice fût un de ces grognards à qui la lecture de l'annuaire suffit, avec un bock. Il

devait fatalement et vite se lasser de divertissements si monotones. Il fît à ses camarades des infidélités de plus en plus fréquentes. Mais nous étions dans les quartiers excentriques, nous y restâmes — désormais sans domicile fixe; et nous courûmes des aventures, qui se terminèrent par un entôlage.

Le vicomte s'affecta outre mesure d'un accident qui lui prouvait que, même dans cette pègre, il était une proie plutôt qu'un ami. Pour ma part, je n'en fus rien moins que fâché. J'espérais que Maurice, étrillé, allait revenir à des relations moins interlopes. Hélas ! j'étais bien loin de compte.

Un soir d'été, par une chaleur étouffante, nous nous étions attardés de ces côtés-là jusqu'à une heure indue. Nous piétinions, lui infatigable, moi traînant la jambe. Je hais le noctambulisme, et j'estime bourgeoisement que la nuit est pour dormir. J'avais trop de mauvaise humeur pour geùter le charme de celle-ci, qui enivrait M. de Gourpière : on le croit sec, il est sensible, du moins à une certaine poésie de faubourg, ensemble veule et âpre, qu'exprimeraient en se concertant Bruant et l'auteur des Blés d'or.

Cette nuit était pâle comme la nuit de la Saint- Jean d'été qui n*est qu'un crépuscule. Gomme la nuit de la Saint-Jean, elle invitait aux folies d'amour : moi, je trouvais qu'il y manquait la mu-

sique des Maîtres et le décorde Nuremberg; mais Maurice préfère celui du Paris populeux avec ses pauvres verdures, les humbles idylles sur les bancs, et les coups de couteau au coin des rues.

Est-ce par un instinct de contradiction? Nous avions passé sans débauche, chastement, cette voluptueuse soirée. Nous avions erré comme ceux qui n'ont pas de logis, et qui sont obligés de marcher toujours devant soi, jusqu'à l'heure matinale où il redevient permis de s'asseoir et de dormir dans la rue. Maurice m'entraînait, apparemment sans savoir où. Je le suivais et je ne l'interrogeais pas. Il était peu causeur ce soir, j'avais la tête lourde, ivre sans avoir bu, harassé.

Nous fûmes accostés soudain par une femme dont je ne pus voir le visage, encadré d'une fanchon. Le corps malingre n'était point sans grâce. J'avoue que j'eus peur : je devinais l'acolyte invisible et présent, le boulevard au loin était désert. Mais M. de Gourpière, qui décidément valait mieux que moi ce soir, ne fut ému que de compassion. 11 murmura : c( Pauvre fille », tira de son gousset vingt francs qu'il lui donna, et prétendit passer son chemin.

L'accueil que cette générosité reçut ne me causa point de surprise, et je n'eusse pas failli d'arrêter le beau geste si Maurice ne m'avait prévenu par la soudaineté de son action; car l'atti-

tude de ces créatures en pareille occurrence, leur point d'honneur, leur refus ^d'accepter rien sans Tavoir gagné, leur réponse : « Je ne demande pas l'aumône », tout cela est classique, on l'a conté cent fois, et je rougirais de cette redite si les suites n'avaient corrigé la banalité du début.

Ahuri d'abord par les rauques injures dont la fille offensée assaisonna le refus du louis, stupéfait de rencontrer une personne de ce sexe qui ne prit point de Targent, confus d'avoir peut-être manqué de savoir-vivre, le vicomte remit sans mot dire la pièce dans son gousset et fit quelques pas hésitants. Mais il s'arrêta comme malgré lui. Il était bouleversé, son visage se transfigurait. J'y lisais la bonté, la charité évangélique, le remords, ce remords qui est une allégresse, parce qu'il est moins le ressentiment du péché que le pressentiment de la purification. Jô suivais avec curiosité sur la physionomie de Maurice tout ce petit drame intime, et j'attendais le miracle.

Sans me rien communiquer de ce qui se tramait en lui, et peut-être oubliant ma présence, comme il arrive dans ces crises-là, où le champ de la conscience se rétrécit, M. de Courpière s'en retourna vers la femme qui l'insultait.

Accoutumée aux brutalités des mâles, elle se méprit sur les intentions du vicomte, et, sans rompre, para le coup de son bras replié. Maurice,

avec une douceur singulière, écarta ce bras du visage que j'aperçus enfin, qui était souffreteux et joli.

Rien qu'à la délicatesse de ce geste, elle dut sentir qu'il avait un regret sincère de l'avoir offensée, qu'il voulait réparer l'outrage. Il n'avait pas le choix des moyens. Il implora ce qu'il avait d'abord refusé. Et tous deux, du même pas traînant, s'en allèrent, le long du sinistre boulevard. Si je n'avais pas été si las, j'aurais trouvé que la scène ne manquait pas de grandeur.

Il paraît que la scène qui suivit n'en manqua point non plus, et M. de Gourpière me la raconta le lendemain avec une telle onction que j'en fus moi-même pénétré.

Les choses s'étaient passées à peu près comme entre Arnauld et Racine se jetant simultanément aux pieds l'un de Tautre, ce qui, dessiné, produirait en effet assez ridicule, mais qui, raconté, est bien touchant. Quittons Port-Royal, et ne risquons de comparaisons qu'entre les êtres de même sorte. La prostituée de M. de Gourpière avait su acquérir à ses yeux — sans le faire exprès — une valeur symbolique, ni plus ni moins que la prostituée de Dostoïevski, dans Crime et Chktiment, qui représente toute la souffrance humaine. M. de Gourpière s'était également, pour une fois, élevé au rang de symbole, et avait personnifié l'éter-

nel masculin aux yeux de cette fille fascinée.

Elle lui protesta que jamais elle n'eût rien accepté de personne, mais de lui encore moins que de personne, et qu'avertie comme par une voix intérieure, elle avait reconnu en lui dès la première vue l'homme qui est plutôt fait pour recevoir que pour donner.

Un tel aveu eût de tout temps flatté M. de Gourpière, que ces femmes-là traitent d'ordinaire en pareil, point en maître, et qui cette fois avait donc la sensation de monter, si j'ose dire, en grade. Mais à l'heure où il désespérait d'être jamais plus aimé pour lui-même, on conçoit qu'il fût particulièrement sensible à une telle bonne fortune. Jamais, somme toute, il ne s'était vu à pareille fête : peu importait que sa partenaire fût du ruisseau.

Je Texcusai même de s'amouracher d'elle pour plus d'un jour. Le décor était lamentable, mais il n'y semblait point prendre garde. Je n'avais pas les mêmes raisons d'aveuglement, et la prolongation de cet épisode, où je me trouvais, comme d'habitude, trop mêlé, manquait d'agrément pour moi. Je ne laissais pas aussi de m'inquiéter.

J'ai déjà eu l'occasion d'indiquer le sens tout à fait spécial et fort précis que les femmes du plus bas étage donnent au mot de fidélité. C'est justement cette précision qui rend la, définition plus

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malaisée pour un écrivain de notre pays ; car le lecteur français ne veut point du tout, comme prétend Boileau, qu'on le respecte : il veut qu'on lui manque de respect sans en avoir l'air, et cela est plus délicat. Je reviens à ces personnes et à la question de leur fidélité. (Que mon public me fasse encore un peu de crédit : je suis sur le point de lui resservir des duchesses au moment qu'il s'y attend le moins.)

Celles donc que leur état oblige au partage, même quand elles chérissent quelqu'un exclusivement, ont le privilège de pouvoir garder à celui qu'elles aiment la seule fidélité qui, en fin de compte, importe : j'entends qu'elles ne sont femmes que pour lui et cadavres pour les autres. Le nombre de ces autres est, par suite, fort indifférent.

Je ne sais si l'on se rappelle que Maurice avait eu jadis un autre béguin pour une femme à peu près de même catégorie, mais qui l'avait bien fait souffrir : car il était de ceux pour qui elle demeurait cadavre. Dans le cas présent, au contraire, il était momentanément le seul pour qui sa conquête de boulevard fût femme.

Mais on devine que dans ce monde-là le mot jalousie a également un sens spécial, qui correspond au sens spécial du mot fidélité. Il s'ensuit que la trahison y est impossible à dissimuler. La

bouche ment, mais les sens avouent. La maîtresse de M. de Gourpière avait un amant avant lui. Cet individu ne pouvait tarder de savoir à quoi s'en tenir. Il ne m'inspirait aucune confiance. Je le croyais capable d'un meurtre et j'admirais en vérité M. de Gourpière de s'exposer intrépidement à ses coups.

Par chance, le dénouement fut moins tragique. Le rival de Maurice, curieux d'apprendre un nom que leur commune maîtresse ignorait, chipa son portefeuille bourré de cartes de visite et, par surcroît, de billets bleus. Aussitôt fixé, il pria poliment le vicomte de lui quitter la place et de ne le point réduire à l'extrémité du chantage, vu que son caractère franc et vif y répugnait.

M. de Gourpière, qui est judicieux, se rendit à ces bonnes raisons, et préféra la retraite pure et simple à un arrangement amiable dont l'alternative lui était aussi offerte, où il eût été de sa poche. Gomme il est juste autant que judicieux, il ne garda point rancune à la femme, sachant qu'elle n'était pour rien dans toutes ces basses manœuvres.

Je trouve même qu'il exagéra la gratitude. Il ruminait incessamment l'histoire du louis refusé, qui prenait, dans sa mémoire complaisante, un aspect et une coloration de légende. Il faisait des rapprochements, que je ne saurais taxer d'arbi-

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traires, entre cette délicatesse et l'inconscience de M""" la duchesse de Verneuil, que les dons gratuits n'effarouchaient point.

Il en vint à se demander si le système qu'il pratiquait par raffinement, de la payer sans rien exiger d'elle en retour, n'était pas tout bonnement une duperie. Il m'interrogea là-dessus, et je lui répondis que c'en était une, que je l'estimais fou de n'accepter que les disgrâces de son destin, et qu'il devait exercer contre toutes les femmes son droit de créance aussi impitoyablement qu'elles exerçaient leur droit de cré^ce contre lui. Je vis que mes paroles lui faisaient impression.

Par une de ces coïncidences providentielles que j'ai remarqué qui sont fréquentes dans la vie de M. de Gourpière, M""' la duchesse de Verneuil lui demanda un service moins de huit jours plus tard. Je dis que la coïncidence était providentielle, mais non point miracukuse : car il fallait toujours s'attendre à de telles demandes de la part de madame la duchesse; principalement à cette époque de l'automne où l'on retraverse Paris pour quelques jours, et où l'on a tant de dépenses ordinaires et extraordinaires.

Les prétentions de la duchesse étaient particulièrement élevées, cette fois; mais cette circonstance même ne déplut point à M. de Gourpière. Il me fit voir la lettre. Il avait un sourire sarcas-

tique un peu forcé, et je craignis qu'il ne mît à sa revanche un peu trop de romantisme.

Ce jour-là, il ne m*en dit point davantage ; mais, le lendemain, il m'annonça qu'il venait de prendre un parti qui, dans sa situation, s'impose : il avait loué un pied-à-terre meublé; car, enfin, on ne peut pas tout faire chez soi.

J'en convins, mais lui objectai que cette location pouvait présenter des inconvénients, avec une femme aussi amoureuse et aussi jalouse que la vicomtesse. Il me repartit que cela était sans danger, parce qu'il avait loué en mon nom. J'eus sur le bout de la langue qu'il aurait bien pu me demander la permission ; mais je ne le dis pas, et il m'en sut gré.

Pour récompense, il me montra la lettre qu'il avait l'intention d'envoyer ce même soir à madame la duchesse. Il est vrai qu'il me montrait volontiers ses lettres, pour l'orthographe. Je n'eus que deux fautes à corriger dans celle-ci, et encore des fautes d'usage ; mais je regrettai de n'en pouvoir modifier le ton. Il y régnait une grossièreté qui n'était plus la coutumière impertinence de Maurice, et qui me fit craindre qu'il n'eût perdu, à trop fréquenter dans le vilain monde, ce qu'on acquiert d'éducation dans le beau, et qui est déjà si peu de chose.

Il disait, en résumé, à madame la duchesse qu'il

lui rendrait service avec plaisir, mais qu'il avait fait un changement dans ses habitudes et loué un bureau pour ses paiements. Il lui indiquait l'adresse et les heures, qui étaient de cinq à sept tous les soirs, et en particulier le lendemain.

Je ne pensai point que la duchesse, qui est chatouilleuse, se rendit aune pareille invitation ; mais je m'avisai que, si elle s'abstenait, c'était tout profit, et je ne déconseillai pas à Maurice d'envoyer sa lettre. Je lui dis cependant mon petit doute, et il me pria de l'accompagner au(( bureau » pour le cas où il aurait à faire le pied de grue. Je vis bien qu'il me voulait présent à la rencontre, aussi longtemps du moins que cela serait convenable.

J'y allai, mais je n'eus guère lieu de tenir compagnie à Maurice, car au premier coup de cinq heures, madame la duchesse arriva : il est regrettable que les femmes ne soient pas d'habitude aussi exactes pour les rendez-vous qui ne rapportent rien.

Elle me salua assez légèrement, mais sans me marquer, par cette petite nuance de dédain, qu'elle trouvait ma présence en ce lieu fort étrange. Pour Maurice, elle lui ténioigna cette hauteur des gens qui, une fois disposés à s'acquitter, ne croient déjà plus rien devoir, et jugent inutiles les remerciements ou autres cérémonies. D'après leur abord, il me parut que cela ne traînerait point ; Maurice eut le même sentiment d 'urgence et me

fit signe de me retirer, sans prendre la peine de motiver ma sortie.

Une fois seul, je m'amusai à imaginer la scène, ce qui me valut, le soir même, quand Maurice me la raconta, une grande satisfaction de vanité : car la réalité ne différait point de mes hypothèses, sauf le dialogue, qui fut bref.

Madame la duchesse, éclaircie des intentions de Maurice par sa lettre, considéra qu'elle y devait répondre par un procédé du même goût, et s'abstenir de toute hypocrisie comme de tout protocole. « Où paie-t-on? » dit-elle ironiquement au vicomte, dès qu'ils furent seuls. Il lui désigna de l'index la pièce voisine, qui était une chambre.

Elle y entra sans baisser le front, et elle ne se départit pas une minute de l'attitude si digne qu'elle avait cru devoir adopter. J'ai dit que la scène de M. de Courpière avec la fille au louis pour rien n'avait pas manqué de grandeur : celleci, dans un tout autre genre, n'en fut point davantage dépourvue. Les deux se font pendant, sans se ressembler. Maintenant, on est libre de préférer l'une ou Tautre.

Lorsque madame la duchesse fut sur le point de se retirer, M. le vicomte de Courpière eut un petit accès de galanterie française et lui dit plus aimablement : « A bientôt. »

— Oui, répondit-elle, à la prochaine fois.

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