LA FOI QUI SAUVE
A dater de ce jour-là, je cessai pour un temps fort long de comprendre M. de Gourpière, et luimême, cessant de me montrer son âme à nu, parut mettre de la coquetterie à dérouter mon jugement. Je le demande, aurait-on cru qu'après s'être tant fait prier pour accepter le divorce, et n'y avoir enfin consenti que moyennant la forte somme, il s'en coifferait brusquement à l'annonce des fiançailles paternelles, et n'y voudrait plus renoncer, même si l'occasion s'offrait ?
La diffusion des nouvelles à travers le monde s'opère selon une bizarre loi : celles qu'on n'espère point de cacher sont d'ordinaire les plus lentes à se répandre, et celles dont la divulgation semble matériellement impossible sont toujours et très rapidement connues. On ne soupçonna
point le divorce de M. le vicomte de Gourpière jusqu'au premier appel en conciliation, mais on sut en revanche qu'il touchait un million.
Gela passe mon entendement. Gar enfin, nous n'étions que trois, Maurice, Gamille et moi-même, à la séance où cet arrangement amiable fut conclu. Il ne me paraît point probable que Maurice ou Gamille aient manqué de discrétion, et j'en viens à me demander si par hasard ce n'est pas moi.
Mais il n'importe. Gequiimporteences matières, ô'est l'opinion du monde. Elle fut à rebours de ce que les profanes imagineraient. Le coup du million ne fit aucun tort à M. le vicomte de Gourpière, et sauva même sa réputation, que le divorce compromettait.
Qn murmura, et avec raison, que le divorce, toujours attristant, est particulièrement regrettable quand il se produit dans la bonne société, scandaleux lorsque l'exemple en est donné par un des leaders de cette bonne société. On ne demande pas l'impossible, on ne demande pas aux gens de mettre leur conduite en harmonie avec leur doctrine : quand même, un personnage aussi bien pensant, aussi en vue que M. le vicomte de Gourpière, ne devrait point tolérer que sa femme réclanie contre lui le divorce, dût-il lui en coûter un million.
Sans doute, on ne poussait pas l'injustice jus-
ques à ne pas reconnaître que l'initiative de l'acte impie fût prise par la demoiselle Lambercier (comme on la rappelait déjà), par son frère, cet être falot, par sa mère, cette vieille folle (qui ne faisait que son devoir en rachetant ses inconséquences au prix de quelques libéralités, d'ailleurs non disproportionnées à sa^fortune).
Gela n'étonnait point, de gens dont la naissance est ignoble. Mais justement, la bassesse de leur origine semblait une façon d'excuse. Leur responsabilité était atténuée, et tout le poids de la faute retombait sur M. de Gourpière, à qui on ne voyait pas d'excuse, sauf le million.
Que n'usait-il des moyens dilatoires, des artifices de la procédure ? — Quant à Valvin, à Glaudie, aux griefs positifs qui pouvaient exister entre les époux, nul n'en faisait état : si bien que les Amazones, ayant délibéré comment éloigner ce calice, pensèrent naïvement confier à Valvin elle-même la mission d'agir sur la vicomtesse et sur le vicomte. Elle désirait plus que personne mettre des bâtons dans les roues, mais elle ne put que se récuser.
A son défaut, M""' la baronne d'Ws-Marines, qui ne doute plus de rien depuis qu'elle a rendu son tablier, alla carrément trouver M. de Gourpière, et lui remontrer ce qu'il devait à lui-même et au monde.
M. de Courpière a beaucoup de considération pour le monde, mais il n'aime point qu'on se mêle de ses affaires, et il a une façon de le témoigner qui vous détourne de la récidive. Il traita Tétoile des salons comme si elle eût été encore femme de chambre; et je dirais, en imitant le style dont il usa pour lui répondre, qu'il l'envoya paître ou coucher, si, avec une baronne d*Ws-Marines, ces expressions ne prêtaient point à l'amphibologie.
Il restait M'"* la marquise de Huchedol, qui, à titre de future marâtre, semblait qualifiée pour [. tenter auprès du vicomte une démarche suprême ; mais le fiancé de cette dame, M. de Courpière le père, la pria de se tenir tranquille, et prétendit se charger en personne de la chose.
Il avait d'abord (ainsi que moi) trouvé infiniment drôle que son fils divorçât juste comme luimême se remariait; mais il commençait d'être blasé sur le pittoresque de ce contraste, et il tremblait que M""" la marquise de Huchedol ne se fît scrupule d'épouser le père d'un homme qui divorçait. Or, si Maurice gagnait, à divorcer, un million, il en eût perdu, lui, plusieurs à ne se point marier.
Il connaît ses devoirs de père, et encore mieux ses droits. Il n'avait besoin de la permission de personne pour agir. Il poussa d'abord une pointe
du côté Lambercier. Camille le rembarra : c'est un ours timide. Il fit appel alix sentiments religieux de la vieille dame ; mais elle s'était fourré si bien dans la tête que le divorce de sa fille n'était pas un acte répréhensible au regard de Dieu, qu'elle avait fini par le considérer comme méritoire, et qu'il n'y fallait non plus toucher qu'à tel ou tel autre de ses articles de foi.
Le comte, alors, s'adresaa tout uniment à sa bru, qui se mit à pleurer, comme elle avait l'habitude depuis les élections et notre culbute. Il lui fit dire qu'elle ne tenait point du tout au divorce, aussi aisément que son frère lui avait fait dire qu'elle ne demandait qu'à divorcer. Il vint, tout chaud, rapporter cette excellente nouvelle au vicomte, qui témoigna d'en être fort aise et prit bonne note.
Mon ami, toutefois, ajouta qu'il n'aime point les gens qui ne savent point ce qu'ils veulent; que sa femme, à l'instigation de sa belle famille, avait demandé le divorce contre lui, et que, si on se permettait de revenir là-dessus, il calotterait qui de droit, n'importe qui, pour que l'action suivît son cours.
Le comte me regarda (j'étais là comme par hasard). Nous nous dîmes, des yeux, que c'était à n'y rien comprendre ; mais le comte, qui avait mieux à faire, me laissa scruter le mystère tout
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seul et ne s'occupa plus que de hâter son propre mariage.
M""" la marquise de Huchedol ne se souciait pas plus que lui, vu leurs âges, de trop gaspiller le temps. Les publications furent donc aussitôt faites, et la noce eut enfin lieu trois semaines plus tard, dans la stricte intimité, « pour cause de deuil récent », dit-on. Je me tuai à chercher quel pouvait être ce deuil. Je pense qu'il était tout moral 5 et qu'il avait quelque rapport avec le divorce de Maurice.
La bénédiction fut donnée aux époux dans une chapelle de la Vierge. Il y eut peu de monde, mais choisi, comme à ces réunions de courses en semaine où l'on a un beau pesage et point de pelouse. La mariée était en noir, avec ses perles, — de ces perles comme on n'en voit, malheureusement, qu'au cou des très vieilles dames.
lue prêtre qui fît le speech donna lecture d une bénédiction papale, télégraphiée en style sensiblement plus nègre que les condoléances de Monseigneur lors du décès de la précédente comtesse. Quant à Monseigneur lui-même, étant sur son yacht, en pleine mer, il s'abstint.
Le défilé à la sacristie ne dura pas plus de cinq minutes, mais l'accolade de Maurice à son père et à sa nouvelle belle-mère fut un spectacle qui valait le voyage.
Nous devions partir, Maurice et moi, le surlendemain, pour la Hongrie, où il a des cousins : les gens de sa condition en ont partout. Il y voulait chasser quelques semaines, avant d'aller errer en Italie jusqu'à la fin du procès. La vicomtesse devait, cependant, résider avec les enfants aux Joncherets, où elle était déjà depuis trois jours. Maurice, n'ayant point à s'occuper lui-même de ses préparatifs et se trouvant fort désœuvré, m'accompagna chez moi, qui avais infiniment à faire et me serais passé de sa compagnie.
Je trouvai, en arrivant, une dépêche. Elle était de la vicomtesse, et adressée à moi pour la forme, destinée en effet à Maurice, à- qui elle annonçait que le deuxième enfant, le garçon, légèrement souffrant depuis le départ, était subitement devenu plus malade. La vicomtesse avouait une sérieuse inquiétude, et le petit réclamait son père.
Gomme ce n'est point de ma personne qu'il s'agit dans cet ouvrage, ni de mes sentiments, j'ai omis de dire, ou de laisser voir, que j'avais une vive tendresse pour les enfants de mon ami. Le garçon était mon préféré, ou me parut alors, naturellement, l'être, en raison du danger qu'il courait. Je ne supportai point l'idée qu'il put mourir, ni que je fusse loin de son chevet. Le sang-froid du père me révolta.
— J'y vais, dis-je d'un ton de reproche.
— Mais, moi aussi, dit Maurice avec une simplicité qui remit les choses au point.
Il téléphona aussitôt à son père, s'excusa — spirituellement — de l'importuner un jour de mariage, et lui demanda son automobile, espérant que le jeune couple n'avait point compté s'en servir précisément ce jour-là.
On sait que notre automobile, je veux dire celui de Maurice, était en plusieurs morceaux. Le comte, qui n'en possédait pas le mois dernier, s'était offert ce luxe dès la première publication de son mariage avec M*"' de Huchedol : il avait racheté la voiture de course de Mahulot. Nous la connaissions bien. Nous la vîmes, un quart d'heure plus tard, s'arrêter devant ma porte, mais je n'oserais point affirmer que nous la vîmes avec plaisir.
Pour moi, depuis notre accident, j'avais perdu le goût de ce sport, à croire qu'il ne me reviendrait jamais. Je n'en fus pas moins indigné contre Maurice qui, au lieu de pousser notre chauffeur, le modéra, et, pour l'exhorter à prudence, lui rappela froidement le sort du pauvre Charles.
Je crois, à la vérité, qu'il n'y pensa plus après J'avoir dit, au lieu que moi, je ne cessai plus d'y penser. Je n'y pensais pas expressément : c'était une angoisse continuelle, mais latente, ou atténuée, qui ne m'empêchait pas de songer à autre chose , mais qui contractait mon intelligence
comme le froid contracte les corps, et qui réduisait les images de ma fantaisie à leurs lignes les plus élémentaires.
Je me représentais, par exemple, notre arrivée aux Jdncherets comme sur une feuille d'Epinal. La vicomtesse, folle d'inquiétude, et les cheveux épars, accourait au-devant de nous. Elle entraînait le vicomte ému dans la chambre du petit malade. Le fils recouvrait la santé à la seule vue de son père. L'épouse tombait dans les bras de l'époux. Et moi, que Ton oubliait dans un coin, je versais de douces larmes.
Le souvenir de drames récents m'aidait à me figurer ces épisodes, dont les personnages s'offraient à mes yeux, tantôt sous les traits de M. de Gourpière et de la vicomtesse, tantôt avec des têtes de la Comédie-Française.
Ce qui se passa aux Joncherets en ma présence fut conforme au schéma ci-dessus, ou bien rappela les pièces auxquelles je viens de faire allusion, suffisamment pour que j'y renvoie mes lecteurs. Mais on devine que je ne pus assister au plus intéressant. Je dois me contenter sur ce point du récit que me fit Maurice quand nous repartîmes dans la matinée, tout tranquillement par le train, et pleinement rassurés sur le sort du jeune garçon.
Ce récit, d'ailleurs, fut circonstancié, complai-
sant. Je sentis que M. de Courpière s'était luimême satisfait, — en se comportant une fois de plus à rebours de ce que j'aurais tenu, moi, pour son intérêt évident.
Près du petit lit où, rapprochés l'un de l'autre par le désespoir, puis par la joie, ils avaient cru voir mourir, et ils avaient vu renaître leur enfant, non loin d'un autre lit où M. de Courpière pouvait, à son gré, redevenir si dangereux, comment comprendre que sa femme, brisée par tant d'alternatives, vaincue par un tutoiement opportun, presque pâmée, se soit abandonnée entre ses bras, et qu'il l'ait déposée tout doucement sur un fauteuil, en disant : « Je ne resterai pas ici deux heures de plus, je ne serais plus maître de moi » ?
Gomment comprendre qu'il ait ïenoncé au bénéfice d'une surprise, d'une réconciliation qui, selon la jurisprudence, interrompait net l'action en divorce ?
Lorsque j'assistai, le matin, à leurs adieux, je ne doutai point d'abord que cette réconciliation ne fût acquise, tant madame la vicomtesse me semblait éperdue de reconnaissance. Après le récit de Maurice, je compris qu'elle lui était reconnaissante justement de sa réserve, dont il avait su lui faire apprécier la délicatesse; et je ne pus me défendre de regretter, pour le bon ordre, que tout fût irrémédiablement fini entre
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deiix ôires dont l'un possédait sur l'autre un pouvoir si admirable.
Les adieux à Claudie furent, en revanche, fort bouscules et d'une allure conjugale. £lle eut ^ mauvais goût de se plaindre que Maurice Te quittée tout un jour, à la veille d'une séparât., de plusieurs mois. Il répondit, sur le ton qui oo venait) qu'on ne reproche pas à un père d'av. été soigner son fils malade*
J'avoue que nous aurions bien pu différer net départ de vingt-quatre heures^ et même cela m'c été plus oommode ; mais M. de Courpière est po tuel jusqu'à la stupidité, quand il se met dans tète de Tètre sans motif et par bon plaisir.
Je glisse sur notre voyage : je ne vais y raconter des chasses chei*les grands seignei hongroiS) où Ton n'eut même pas toujours la pi^..tesse de mHnviter*
Durant ce voyage, le vicomte entretint assi^. ment une double conrespondance, avec la vico tesse et avec Claudie» Je suis encore plus au rant de ses lettres que de ses actions ; car i obligé de me consulter pour les unes, et il néj trop souvent de le l^tire pour les autres.
J'observai que ces litres à Claudie étaient jours charmantes de gaminerie et de ten< mais avec moins de spontanéité qu'autrefdis semblait que M. de Courpière, comme les
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qui se survivent, s'imitAt lui-même, usât de pro-« cédés et de poncifs. Les billets étaient remplacés fréquemment par des cartes postales; et, sous prétexte d'envoyer à sa chère petite Glaudie de belles images, il finissait par ne lui écrire plus à peu près rien.
Ses épitres à la vicomtesse étaient, au contraire, abondantes. Toujours inquiet de son fîîs, de qui la santé était d'ailleurs parfaite, il télégraphiait à tout propos, pour se faire rassurer.
Il remerciait ensuite la mère avec une discrète effusion. Il ne lui laissait ignorer aucun de ses moindres déplacements, aucun de ses faits et gestes. Il lui écrivait avec abandon, avec respect, avec humilité, avec mélancolie. La pauvre vicomtesse répondait tout bonnement comme une amoureuse, avec la plus touchante et la plus gauche timidité.
Ce qui m'étonnait plus que son amour était sa persistante gratitude. Car de quoi, bon Dieu 1 lui pouvait-elle être reconnaissante ? Peut-être des innombrables cadeaux qu'il envoyait de partout aux enfants, et qui, ne leur pouvant convenir, étaient évidemment pour elle ? — A Glaudie, il n'envoyait strictement que ses mois.
Tout cela ne m'eût point paru si absurde, si la conduite du vicomte m'eût pu faire supposer
d'autre part qu'il cherchait à esquiver le divorce ; mais j'avais tous les indices du contraire.
Chaque fois que je lui remontrais combien sa situation allait se trouver amoindrie, alors qu'il n'eût tenu qu'à lui, semblait-il, de la conserver intacte, il me répondait :
— C'est comme ça, qu'est-ce que tu veux? c'est comme ça.
Je dois dire que son sourire énigmatique n'était point d'accord avec ces paroles d'acceptation. Ce sourire énigmatique me réconfortait, et je le provoquais par des questions analogues chaque fois que j'éprouvais le besoin d'être réconforté.
En attendant, le procès allait bon train, et c'est la vicomtesse elle-même qui en donnait des nouvelles. — Nous reçûmes enfin d'elle une dépêche annonçant que le jugement venait d'être rendu, et le divorce prononcé aux torts de l'époux.
Nous étions de la veille à Venise, où la. disparition du campanile m'avait déjà mis de la pire humeur. Je ne trouvai rien à dire, sauf :
— Nous allons donc, enfin, pouvoir rentrer à Paris !
— Tu n'}^ penses pas, dit Maurice avec sérénité. Jamais ma présence à Paris n'a été plus contreindiquée que maintenant. Une rencontre, une réconciliation, même apparente, avant que les délais d'appel expirent, et tout serait à recommen-
cer peut-être. Je ne puis reparaître tant que le jugement ne sera pas définitif.
— Et de combien, dis-je, sont les délais d'appel ? (Car les célibataires peuvent Tignorer.)
— Gomme j'ai fait défaut, répondit-il, les délais d'appel sont de trois mois.
Je me récriai. Je lui déclarai que je me promenais depuis assez longtemps, que je n'avais pas les rentes qu'il venait de perdre, ni même celles qu'il venait de gagner, et que je devais rentrer à Paris au plus tôt. Il m'assura fort gracieusement que je le pouvais sans remords ; qu'il ne risquait plus de s'ennuyer seul, ayant à visiter tout ce qu'il possédait de famille à Florence et à Rome ; et que même je lui rendrais service en allant voir un peu ce qui se passait « là-bas ».
Le vague de cette expression m'enhardit à lui demander s'il m'autorisait à l'aller voir aussi chez la vicomtesse.
— Mais naturellement, dit-il, c'est bien ainsi que Tentendais.
Je demeurai encore huit jours, par politesse ; puis je profitai du congé que le vicomte m'octroyait, et je partis.
Dès mon retour, je me partageai entre la vicomtesse de Courpière — qui^ sur la prière de son ci-devant époux, avait provisoirement gardé le nom et le titre, — et Glaudie, redevenue
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Glaudie Valvin dans l'attente de ce môme nom et de ce môme titre.
L'absence de M. de Gourpière se faisait surtout sentir chez son ancienne femme. Glaudie ne supporte point la solitude. Elle se fût fait scrupule d'introduire chez elle un nouveau, que Maurice n'y aurait pas connu ; mais elle avait Tancien petit amant, qui naguère s'était réduit de bonne volonté, avec tant de grâce et de gentillesse, au rùle de petit ami, et qui me parut avoir repris la rubrique de petit amant par intérim.
Je trouvai formidablement bouffon que M. de Gourpière fût Sganarelle, et je faillis, sans réfléchir, le lui écrire à lui-môme, pour lui faire partager mon hilarité. Après réflexion, je m'abstins.
Ghez la vicomtesse, au contraire, ai-je besoin de dire que la place vide demeurait vide ? Il y régnait une tristesse et un ennui du meilleur ton. L'intimité était restreinte à la famille, la mère, le frère, et — qui le croirait ? — M"'" Valvin.
Brouillée avec sa fille, par jalousie apparemment, Valvin était restée bien avec la vicomtesse ! On se perd dans cette psychologie, — qui fait sourire. M"" d'Ws-Marines fréquentait aussi à l'hAtel Gourpière, par intermittences. Je me permis de trouver peu décent que M. de Gourpière le père et la nouvelle comtesse y fussent assidus.
Quant à moi, l'on m'y accueillit à bras ouverts,
en consid(^ ration de Maurice, et j'y repris tout doucement mes habitudes. Il ne me souvient d'aucun événement marquant durant plusieurs semaines.
Un soir que j'y dînais, la vicomtesse me parut plus aiïectée que d'ordinaire. Gomme j'étais fort libre avec elle, je lui demandai le motif de cette recrudescence : elle me répondit que les délais d'appel avaient expiré ce jour-là, et que le jugement de divorce était définitif.
Je trouvai, en rentrant chez moi, une dépêche de Maurice qui m'annonçait son retour pour le lendemain. Je passai dans la matinée chez Claudio : la dépêche qu'elle avait reçue était à peu j)rès dans les mômes termes, sauf le protocole et la date du retour, annoncé pour vingt-quatre heures plus tard. Je n'y pris d'abord point garde, et crus à une erreur du télégraphe.
J'allai vers six heures chez la vicomtesse, à qui je transmis la nouvelle. Elle en fut bouleversée ; et je ne pus me défendre do comparer son cas à celui des pauvres filles qui ont un homme dans le sang, qui se croient guéries chaque fois qu'on met leur amant à l'ombre, — et qui vont le guetter, toutes frissonnantes de terreur et do joie, à la sortie de la prison. — Cette comparaison ne choquera que les sots : la servilité des femmes qui aiment est également misérable et sublime à tous les rangs de la société.
Tandis que j'étais là, on apporta une troisième dépêche de Maurice, envoyée en cours de route, et annonçant son arrivée pour tout à l'heure.
Nous n'eûmes guère le loisir de commenter cet étrange texte, car le vicomte en personne suivit sa dépêche d'à peine une demi-heure. Il venait tout droit de la gare, comme un homme qui rentre chez soi. 11 avait un air de naturel, et ne cherchait assurément point à faire, comme on dit, un effet ; mais j'imagine que Tébahissement delà vicomtesse et le mien suffirent à donner l'impression de coup de théâtre.
Il n'avait point calculé que je me trouverais présent ; mais il ne fut point fâché qu'un pur hasard me rendit témoin de cette dernière scène, comme je l'avais été de toutes les grandes rencontres de sa vie. Il me le marqua d'un sourire, qui ne fut perceptible que pour moi : car il ne parut, comme juste, prendre garde qu'à la vicomtesse.
— Je ne pense point, lui dit-il, que mon retour vous surprenne ? Vous avez cru devoir — et j'y ai souscrit — demander le divorce contre moi, vous l'avez obtenu, et vous aviez en effet le bon droit pour vous : je me plais à le reconnaître en toute franchise devant mon meilleur ami. Mais vous savez comme moi où s'arrête la compétence des tribunaux. Elle est purement civile. Vous n'êtes
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plus ma femme devant la loi, mais vous l'êtes encore devant Dieu. Vous êtes mon épouse chrétienne, chère amie. Je reviens donc, comme c'est mon devoir, et comme c'est, depuis longtemps, mon plus cher désir, reprendre ma place à notre foyer. Je vous avertis que je n'en bougerai pas, à moins que vous me chassiez.
M. le vicomte de Courpière n'a point' le ton d'un homme que l'on contredit, ni la mine d'un homme que l'on chasse. La vicomtesse n'y songeait pas. Elle sentait bien qu'il disait vrai, et qu'elle était toujours sa femme, mais pour des raisons plus amoureuses que théologiques.
Elle aurait préféré qu'il la prît dans ses bras tout bonnement. Il n'eut garde, et je l'approuvai : aujourd'hui la solennité était de mise. J'admirai, à cette occasion, Textrême souplesse de son jeu.
Quelle variété, quels savants contrastes entre les trois scènes culminantes de ces derniers mois! La scène des trois cent mille francs semble pastichée de quelque roman naturaliste d'il y a vingt ans. Celle de la séduction au chevet de l'enfant malade est tout à fait dans la note du théâtre mondain et tragique d'à présent. Celle-ci, enfin, me rappelle la scène d'honorables excuses par où, dans la. Nouvelle Iléloïse, le duel est évité : je trouve qu'elle est dans le grand style de sensibilité raisonneuse du dix-huitième siècle.
Moins sûre d'elle-même que le vicomte, la vicomtesse ne savait quelle figure faire, ni que dire. Quand elle recouvra la parole, ce fut pour s'excuser, assez mal à propos, d'avoir « justement », ce soir, quelques personnes à dîner. Maurice en rit de bon cœur et bruyamment, et dit qu'il serait charmé de les voir ; puis il demanda qui, et il parut encore plus charmé d'apprendre que c'était M"* Lambercier, Camille, la baronne d'Ws-Marines et le jeune ménage, — j'entends le comte de Gourpière et la nouvelle comtesse. Il exprima le désir que Ton mît ses enfants à table, baisa la main de sa femme et dit : « A tout à l'heure. »
— Tu dînes ? ajouta-t-il, se tournant vers moi.
— Volontiers, fîs-je.
— Alors, va t'habiller, tu n'as que le temps. Nous sortîmes du salon ensemble. Je lui demandai, entre deux portes :
— Et Glaudie ?
— Elle ne m'attend, répondit-il, que demain. Tu conviendras qu'il était naturel que je fisse passer ma femme la première.
En effet, cela était naturel. J'allai me mettre en habit.
Quand je revins, je trouvai Maurice déjà prêt. Il fut le premier au salon, pour éviter encore le coup de théâtre d'une entrée. Il n'évita point la surprise de ses hôtes ; mais c'est où l'on juge de
l'éducation des gens : seuls, les deux Lambercier ne surent point dissimuler cette surprise. M""' d'Ws- Marines et la comtesse de Gourpière, ex-marquise de Huchedol, échangèrent quelques mots à voix basse — que Ton entendit, d'où il résultait que « cela était vraiment bien » . Le dîner fut agréabler.
Cependant, Camille Lambercier attendit avec impatience l'heure du fumoir, pour demander, entre quatre yeux, à ce beau-frère obstiné quelques explications. Maurice les lui donna en langue verte, et l'engagea, s'il n'était pas content, à décamper — en trois mots.
Camille ne se le fît point dire deux fois : il n'osa point quitter la maison si proche du dîner, mais il quitta le fumoir, où il sentit que sa présence altérerait la cordialité de notre conversation.
Nous y demeurâmes donc seuls, le comte, le vicomte et moi ; et Maurice ne différa plus de faire valoir à son père les beautés de sa dernière combinaison. Il le fit en termes mesurés.
Il se félicita d'abord — modestement — d*avoir accompli comme pas un son devoir social, et donné un grand exemple : ne venait-il point de prouver la vanité du divorce, comme on prouve la réalité du mouvement, en marchant? Il avait laissé rompre son mariage ; après quoi, il n'avait tenu aucun compte de cette formalité. Il ajouta, d'un petit air négligent, que cette situation, à première vue para-
doxale, présentait un autre avantage, secondaire à la vérité, mais enfin, qui compte : le divorce ayant aboli ce sacré régime dotal, véritable cause de tous les dissentiments antérieurs, M. de Gourpière ne doutait plus de ses aptitudes à redevenir un excellent mari.
Le comte, à ce coup, se sentit dépassé. Il en convint de bonne grâce, et il sourit : avant tout, il est père.
Je ne pouvais plus garder le silence.
— Ah ! m'écriai-je, en saisissantles mains de mon ami, Maurice, je te retrouve enfin ! Je ne t'ai pas dissimulé naguère que ton mariage, si avantageux à certains égards, me semblait avoir l'inconvénient de te déclasser, si j*ose m'exprimer ainsi. L'ingénieuse modification que tu viens d'apporter à ton statut conjugal supprime l'inconvénient sans toucher aux avantages. Tu ne connaîtras plus les entraves que le code civil avait mises à ta fortune et à l'exercice de tes facultés. Tu n'as plus légalement rien, et tu peux disposer de tout. Tu ne dépends plus que de ton industrie et du bon plaisir de ta femme. Tu vivras désormais de la séduire chaque jour. Ta carrière n'est pas close : elle recommence^ et elle ne pourra plus maintenant se terminer qu'avec ta vie.
Je lui déclarai néanmoins que j'arrêterais ici ses
mémoires : d'abord, parce que je craignais, pour Tavenir, des répétitions et de la monotonie ; ensuite, parce que je désirais tout particulièrement qu'ils finissent ce qu'on appelle bien, dont je ne serais jamais sûr comme je l'étais aujourd'hui ; et puis enfin, après un pareil coup, on n'a vraiment plus qu'à tirer l'échelle.