‹ Monsieur de Courpière marieChapitre 12 sur 14 · LA CRISE · texte numérisé non relu

LA CRISE

Il est, dans la vie de tout homme, une heure vraiment nonpareille, où le développement suprême du caractère coïncide avec la faveur des circonstances. Mais cette harmonie providentielle ne s'aperçoit pas d'ordinaire à la première vue : souvent même nous croyons les gens ruinés dans le temps qu'ils touchent au faite, et l'inexplicable est que souvent eux-mêmes le croient. Il en va des individus comme des peuples, de qui les contemporains proclament la décadence quand ils crèvent de prospérité, ou inversement.

Pour en revenir à M. le vicomte de Gourpière, ne semble-t-il point que le sort l'accablât alors de ses coups? Il souhaite d'être élu député, on lui invente un bourg pourri comme il ne s'en trouverait pas deux en France, et il s'y fait honteuse-

ment battre. Une maîtresse ivre de jalousie le surprend en flagrant délit d'adultère et le dénonce. L'épouse légitime tolérera-t-elle cette existence en partie double? Probablement non. Le voilà menacé de divorce, peut-être à la veille de perdre une femme qu'il a beaucoup négligée, mais qu'il apprécie, des enfants charmants, qu'il adore dès qu'il a le loisir d'y songer, une fortune, dont il n'avait pas jusqu'à présent la libre disposition, mais qui pourtant lui aidait bien à vivre.

Eh bien, moi qui ai suivi jour par jour M. de Gourpière depuis ses premières années, où il s'affirmait déjà, je dis que je ne l'ai jamais vu plus lui-même que dans cette apparente crise, ni, au rebours des apparences, mieux traité de la fortune.

Sans doute, il venait d'essuyer un échec ; mais il le prenait déjà du bon côté. Il s'estimait heureux de n'avoir plus à boire dans les cabarets ni à pérorer dans les réunions publiques : sur le moment, ces corvées-là ne lui avaient point trop répugné, mais, rétrospectivement, elles lui semblaient fastidieuses. On ne l'ennuierait plus avec cette Taupier, dont il n'avait cure ; et enfin il allait pouvoir se reposer^ le temps des vacances était venu.

Il avait, si je puis m'exprimer aussi bizarrement, un vif appétit d'inaction; il était paresseux comme un lazzarone (et on devine que j'em-

ploie ce terme de lazzarone psir k peuprè^). Enfin, il s'éterpisait au lit le matin, il 3e couchait l'aprèsmidi sur les bancs, et il portait continuellement des vêtements lâches. Cette paresse s'accompagnait d'un sentiment de bien-être et de satisfaction : M. de Gourpière était en forme.

Je renvoie mes lecteurs aux comnieutaires que j'ai faits lors de sqn mariage. J'ai dit que l'acquisition d*une épouse si fabuleusement riche étaitbien le couronnement et le chef-d'œuvre d'une jeunesse consacrée à tirer des femmes ce qu'elles peuvent rendre, mais qu'elle en était aussi le terme; et j'ai montré ensuite que la richesse avait retourné le caractère de mon héros, dévié sa vie, jusqu'à cette inconséquence dernière d'aimer une petite fille dispendieusement et exclusivement. Il venait de se retrouver soudain.

Pour la première fois depuis ses noces, au lieu de puiser avec une indiscrétion après tout légitime dans la caisse du ménage, ou, tout au plus, d'en détourner les fonds, il venait d'extorquer à sa femme une somme importante, où il n'avait aucun droit, et par des procédés conformes à ce qu'on doit attendre de lui.

La savante préparation qu'il avait fait subir à la vicomtesse durant la lune de miel, il venait, pour la première fois, d'en tirer enfin parti. Il renouait avec son passé, il rentrait dans son élément. Et à

ce coup le mariage, qui avait naguèî'e interroippu son évolution, la rouvrait, s'il était du moins entendu qu'il adoptait une fois pour toutes — et il l'adopta — ce système de gérer la fortune qui consistait à se l'approprier, par violence ou par séduction.

J'ajoute qu'il cessait de se démenti^ en rétribuant une maîtresse, dès qu'elle lui servait d'instrument pour exploiter une autre femme. Non, je n'ai rien exagéré quand j'ai avancé que M. de Gourpière n'avait jamais été flaps une meilleure condition qu'à ce moment-là de son histpi^e, où tout semblait craquer sous lui.

Une se formulait point, sans doute, si nettement les avantages de sa position, parce qu'il n'aurait point su tourner de formules décentes (comme j'espère que sont celles qui précèdent), et qu'il a d'autre part trop de respect de lui-même pour se traduire en termes crus. Mais il savait fort bien à quoi s'en tenir, et, ^e trouvant bien, il ne se dépêchait pas de bouger. Il osa demeurer encore près de deux semaines aux Joncberets, après ce qui s'était passé ! Il me laissa presque toute ja pharge de correspondre avec Glaudie, qui, seule rue Murillo, se montait les nerfs et ne comprenait rien à ce retardement. Il se résigna au départ quand elle menaça de revenir.

L'attitude des Lambercier fut, jusqu'à ce départ,

bien singulière. Ils étaient froids, mais rien de pire, et la présence de Maurice ne paraissait point les offenser. Quant à la vicomtesse, j'ai lieu de croire qu'elle le retenait, et qu^après avoir fait tant de façons pour lâcher trois cent mille francs, elle ne reculait plus maintenant devant aucun sacrifice. Chaque fois qu'elle levait les yeux sur lui, elle semblait le prier humblement de ne se point gêner.

Dans ces conditions, je le demande, n'eùt-cepas été folie — je me place au point de vue de M. le vicomte de Gourpière — n*eût-ce pas été folie de ne point traîner un peu les choses en longueur, et de ne point tirer sur la corde aussi longtemps qu'elle ne se cassait pas?

G*est bien ce que faisait le vicomte, et ce qu'il continua de faire après le retour : car la vicomtesse le suivit à trois jours d'intervalle. Quand je les vis cohabiter, je ne désespérai point que tout s'arrangeât ; mais il eût fallu que Claudie admît cette solution, et elle n'était pas d'humeur à l'admettre.

Je me demande pourquoi : je ne la crois pas snob, elle avait pris le pli de l'adultère, et, au lieu de gagner à épouser le vicomte, elle y devait perdre pécuniairement. Mais enfin, elle s'était mis en tête de l'épouser.

Elle avait même, à cet effet, engagé son propre divorce, qui allait à la vapeur. Quand on a le bon

droit pour soi, et qu'on est si sot que d'alléguer contre son conjoint des griefs sérieux, les juges font une enquête sérieuse et le procès n'en finit plus ; mais si on a tort et qu'on n'allègue rien, c'est une affaire de cinq ou six semaines.

Dauvilier avait toutes les raisons imaginables pour demander le divorce, et c'était Glaudie qui le demandait. Ils s'étaient concertés, comme toujours, en dépit de la loi naïve qui interdit le consentement mutuel ; et j'ai à peine besoin de dire que le consentement du mari n'était pas désintéressé.

On lui imposait une attitude passive : il abandonnait tout bonnement sa femme, et il faisait défaut au procès. Quant à l'inconduite de Glaudie, elle n'entrait seulement pas en ligne de compte.

Aussi, quand M. de Gourpière, pour s'excuser de ne pas lui-même divorcer encore, nous venait raconter que sa femme seule en pouvait décemment prendre l'initiative, Glaudie lui répliquait par l'exemple de son propre divorce, qui me semblait irréfutable.

Mais elle est trop pratique pour se contenter d'avoir raison. Elle ne fit pas mine de s'apercevoir que cette inertie de son amant était au moins discourtoise; elle admit, en principe, qu'en effet l'on était obligé d'attendre le bon plaisir de la vicomtesse, et elle entreprit de provoquer ce bon plaisir.

302 MONSIEUR l)fc COitJRPlÈRÉ MaRÎÉ

Il n'était pas à première viié fort vraisemblable qu'elle y réussît : l'on sait qu'elle n'entretenait pas même de relations de visites ave(3 sa rivale. Il lui fallait donc se pourvoir d'un intermédiaire. Sa mère, M"" Valvin, lui {)arut tout indiquée pour cet office : c'est bien le moins, lorsque Ton a une mère si répandue, que Ton s*en serve.

Il ne saute pas d'abord aux yeux comment M""" Valviri pouvait servir d'intermédiaire en ceci. Glaudie n'ëspéràit sans doute point que sa mère la présentât à madame la vicomtesse et l'introduisît dans la place. Mais elle n'en demandait pas tant, et à vrai dire elle ne demanda rien. Elle se contenta d'afficher tout ce qu'elle avait jusqu'alors dissimulé.

La première occasion de cette manœuvre fut une proposition, bien naturelle, que lui fît Valvih, de revenir habiter sa chambre de jeune fille pendant l'instance en divorce : Valvin sait son devoir de mère, et elle n'était pas fâchée non plus de tenir sa fille sous clef.

Mais Glaudie n'aime sa chambre de jeune fille que pour y aller fumer des cigarettes avec les camarades, et elle déclina, comme on pensé, l'invitation. Elle la déclina même avec dérision^ et dit qu'elle n'avait pas attendu la permission du Président pour s^assUrer d'un domicile personnel.

Elle informa Vàlviii ébaubie (Ju'ellè habitait

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depuis plusieurs mois un appartement, dit-elle, modeste, mais gentil, rue Murillo, où elle serait charmée que sa mère lui vînt rendre visite. ^jmo Yalvin n'eut garde d'y manquer, dans lés quarante-huit heures, et vit, en fait d'apparteiîieht modeste, celui qu'on sait. Jamais elle n*avait rien vu de si luxueux, qii^ën passant, chez des gens où elle aimait.

— Combien, demanda-t-elle, pàies-tù de loyer ici ?

— Nous payons néufmille, répondit ingénument Glimdie.

Puis elle fit l'enfant, pour n'en point perdre l'habitude ; elle courut de JDièce en pièce, tirant par la maiii sa màmàn chénë ; elle lui montra ses meubles, ses bibelots, et trouva moyen, tbut en tenant des propos sans suite, de ne lui laisser ignorer le prix d'aucun objet.

Le succès de cette première opération engagea Glaudie à persévérer. Elle renonça du jour au lendemain à son habituelle modestie de mise. Èllfe donna dans le luxe avec une extravagance puérile, et elle eut Tair d'une fillette qui joue à la grande dame.

Valvin fut éblouie, tlattée (qui dira le mystère dès vanités maternelles ?) — jalouse, car elle était mère, mais femme ; et puis, elle souffrait affreusement, à l'idée que le dispensateur de toutes ces magnificences fût Maurice.

Qui sait? Dans le secret de son cœur, elle se félicitait peut-être aussi d'avoir eu jadis la meilleure part, elle qui l'avait tant aimé, avec désintéressement! — Glaudie, bien entendu, continuait d'annoncer, comme un catalogue, le prix de tout ce qu^elle étalait sur elle, ainsi que certains Américains mal dégrossis, ou certains marchands moscovites, qui vous offrent, après dîner, le cigare d'un dollar ou d'un rouble.

Toutefois, la chère maman ne paraissait pas encore à point. Elle souffrait, mais au dedans, ce qui ne faisait point du tout l'affaire de Glaudie. Alors la charmante fille joua de l'impudeur. Elle choisit Valvin pour confidente de ses joies plus intimes. Se gêne-t-on avec une maman si indulgente, si peu bégueule (et qui n'a pas le droit de l'être), avec une maman qui en a tant fait qu'on peut tout lui dire ?

Gomme elle prit soin de nous avertir, innocemment, qu'elle n'avait plus pour sa mère rien de caché, je me demandai si oui ou non elle savait à quoi s'en tenir sur les sentiments que cette mère éprouvait pour mon ami. Je posai quelques questions insidieuses, et je m'assurai que non.

Elle manœuvrait ainsi par instinct, ce qui est admirable ; et, ce qui l'est plus, la réussite de cette stratégie ne l'incitait pas à réfléchir ni ne lui suggérait de soupçons : c'est qu'elle a une intel-

ligence réaliste, limitée à un seul objet, tendue vers le but, enfin une intelligence de femme.

M""" Valvin se contenait devant sa fille, et n'en était que plus près d'éclater. Je pense que dix fois peut-être elle courut d'un élan à l'hôtel Gourpière en quittant la rue Murillo, mais elle n'osa point entrer.

La première fois qu'elle l'osa, cette démarche n'amena rien du tout. Valvin trouva madame la vicomtesse si indifférente, si affaissée, si veule, que Ténergumène le plus déterminé eut senti le ridicule de hausser la voix devant elle. Valvin se dispensa donc de rugir, fit une visite de cérémonie, assez brève, — et s'en alla droit à Thôtel Lambercier.

Les femmes de sa sorte s'insinuent partout : elle força aisément les consignes et pénétra jusqu'à la vieille Lambercier, à qui elle dit, à brûle-pourpoint, qu'elle venait remplir un devoir bien pénible pour une mère. Elle lui rappela en passant la communion de leurs sentiments politiques, — cela fait toujours bien. Puis elle entra dans le vif du sujet.

Elle dit qu'elle avait vu avec désespoir des relations illicites se nouer entre M"' Dauvilier, sa fille, et M. le vicomte de Gourpière ; que le pire était que M. de Gourpière faisait des folies pour cette malheureuse^ et que, si on n'y mettait bon ordre, la fortune allait y passer.

M""" Lambercier ne put se défendre de sourire à cette conclusion hasardée, mais elle sut gré à ]y[me Yalvin de l'intention, et elle la félicita longuement d'une honnêteté si rare, d'une si exquise délicatesse.

Elle fît ensuite appeler Camille, devant qui M"" Valvin répéta ses déclarations. Il en parut être plus ému que la vieille, mais il garda cependant assez de présence d'esprit pour féliciter encore M""* Valvin de sa délicatesse et de son honnêteté.

Après quoi on fît sentir à cette personne que l'on avait à causer entre soi et qu'elle était de trop.

Glaudie avait bien prévu les conséquences d'une telle démarche, si sa mère, poussée à bout, donnait enfin dans le panneau ; mais la pauvre Valvin, qui ne voit pas plus loin que son nez, n'y avait pas pensé une minute. Dès qu'elle fut sortie, la mère et le fils Lambercier tombèrent d'accord qu'un prompt divorce s'imposait, si la fortune était en jeu.

La vieille transigea vite avec le dogme et décida, de son autorité privée, qu'il n'y a point péché à user du divorce, du moment qu'on ne se remarie pas : elle admettait sans difficulté que sa fîlh vécût désormais dans la solitude.

L'on me manda ensuite. J'étais le truchementj désigné pour des négociations avec Maurice.

On essaya de me faire bavarder, mais je me retranchai derrière une manière de secret professionnel. Il fut résolu finalement que Camille allait se rendre à Thôtel Courpière avec moi, pour faire connaître, en ma présence, au vicomte, les volontés de la famille.

Quand nous arrivâmes, Camille fit soudain réflexion qu'il était nécessaire, au moins convenable, d'avoir préalablement un entretien avec sa sœur. J'avoue que moi non plus je n'avais point songé à cela; mais je l'approuvai.

Nous demandâmes si madame la vicomtesse était à l'hôtel, et le suisse nous ayant répondu affirmativement, je ne sais pourquoi je fus à l'instant même persuadé qu'elle mettrait au divorce une opposition absolue. Hélas ! elle me réservait une bien cruelle désillusion.

Dès les premiers mots de son frère, elle fondit en larmes. Ma présence ne la gênant plus depuis sans doute que j'avais assisté à la scène des trois cent mille francs, elle ne fit point difficulté d'avouer devant moi, et en des termes qui me blessèrent, le peu d'estime que lui inspirait mon ami, l'incroyable pouvoir qu'il avait sur elle. Elle ne doutait point que, réduite à ses propres ressources, elle ne fût incapable de secouer ce honteux joug ; mais elle assurj^i que, si on l'en délivrait malgré elle, on lui rendrait le plus signalé service.

Je vis par intuition que, pour obtenir d'elle ce qu'on voulait, il n'y avait qu'à rompre le charme en la séparant de Maurice et en la mettant hors de la portée de ce thaumaturge. Je tremblai même que Camille n'eût l'idée de ce rapt, et je lui en voulus par anticipation ; mais il est trop bête, et je lui en voulus également de l'être à ce point-là. « Je vais parler à ton mari », dit-il simplement, après s'être informé si Maurice était là ; et comme, par grand hasard, Maurice y était, nous passâmes dans le cabinet que j'ai appelé « du grand Conseil ».

— Est-ce pour un duel ? dit le vicomte, que nos physionomies et nos redingotes avertirent de quelque chose.

J'essayai de lui faire des yeux; puis je pensai que c'était moi, vu l'embarras de langue de Camille, qui serais obligé de prendre la parole ; et je Tallais prendre en elFet, sans plus de façons, quand, à ma grande surprise, Camille se lança. Il fallait qu'il fût bien monté.

Malheureusement, si l'indignation lui donnait de la hardiesse, elle ne lui donnait point de la méthode. Au lieu de se tenir ferme sur la question, il se mit à rôder tout autour, il fit, si je puis dire, des embardées à droite et à gauche. Il remonta au déluge. Il passa une revue complète des griefs qu'il pouvait personnellement avoir contre M. le vicomte de Gourpière depuis le commencement des temps. Il

lui reprocha le détournement d'une maîtresse, — que d'ailleurs M. de Courpière avait plus qu'un autre le droit de prendre, l'ayant précédemment donnée. Il lui reprocha d'avoir accepté des traites en signant, par mégarde, « Lambercier » au lieu de « Courpière ».

Maurice écouta toutes ces inutilités avec une patience qui me confondit. Non seulement il ne sourcillait pas, mais il semblait même prendre, à l'audition de ce relevé, une espèce de plaisir malin. C'est qu'il avait dessein dy répondre, quand son tour viendrait, par une semblable récapitulation.

Il la fît bien plus méthodique, posément, avec froideur et atrocité. Son unique désavantage était de n'avoir à son compte que des griefs imaginaires. Ainsi, dans l'affaire des faux, je le jugeais moimême plus coupable de les avoir faits, que Camille d'avoir failli le traîner en cour d'assises.

Je ne pouvais non plus m'empêcher de trouver extraordinaire qu'il se plaignît hautement du régime dotal, contre lequel il n'avait soulevé^ lors du contrat, aucune objection.

Néanmoins, que ses récriminations fussent ou non fondées, il se trouva, quand il eut fini, avoir maltraité son beau-frère de telle sorte, après avoir été maltraité de la même sorte par son beau-^ frère, que je sentis d'abord Pimpossibilité où ils

étaient de rester beaux-frères plus longtemps.

Ils la sentirent eux-mêmes, et le principe du divorce ne fut point discuté. Ils étudièrent d'emblée les voies et moyens.

M. de Gourpière déclara tout net que, si on lui imputait l'adultère, il se défendrait mordicus et ferait un scandale de tous les diables. Il ne se voulait prêter à injurier gravement sa femme que pâî* écrit : on intercepterait les lettres. Camille céda. Ce n'était rien. Mais il restait la question d'intérêt.

Avec une noblesse de sentiments et de langage qui me transporta, M. de Gourpière protesta d'abord qu'il ne voulait pas entendre parler d'une pension. Rien ne le dégoûtait comme les trafics et les marchandages auxquels donne ordinairement lieu le divorce, dans les meilleures familles. Ainsi, pour les enfants. Jamais il ne s'adressef*ait aux tribunaux pour obtenir la garde ou un meilleur partage de ses enfants. Il s'en remettait absolument à la bonne volonté de sa femme, de cette irréprochable épouse, et de sa belle-mère, de cette digne M**' Lambercier. 11 se résignait d'avance à voir les chers petits aussi souvent, ou aussi peu, que cëlia conviendrait à bes dames.

Et qtiâht à une pension, — il y revint, — certes il était sûr d'en obtenir une s'il Teût demandée.

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VU la différence des fortunes, mais il ne la demanderait pas. Imagine-t-on un Gourpière s'en allant toucher, aux fins de mois, chez un notaire, ses appointements ? Il se refusait à cette humiliation, et exigeait en conséquence que, pour régler le compte d'un seul coup, la famille Lambercier lui versât un million comptant.

Ce million arriva de façon si imprévue que je sautai en Tair; mais Camille Lambercier sauta bien plus haut que moi. Sa violence inconsidérée rendit la lutte inégale. Il poussa des cris, qui ne l'avancèrent à rien : M. de Gourpière maintint purement et simplement qu'à moins d'un million, il n'y avait rien de fait.

Il n'y eut plus apparence de raisonnement ni de délibération. Maurice n'entendait point motiver sa demande, ni l'affaiblir en la développant : il la formulait sèchement, Lambercier la repoussait rageusement ; après quoi ils se taisaient pour souffler, ils reprenaient, ils se taisaient encore, et ainsi de suite.

L'avantage de M. de Gourpière était trop visible. Gamille lâcha pied. Il partit, en répétant pour la forme qu'il ne céderait pas, mais qu'au surplus c'était à sa mère de décider. Un quart d'heure plus tard, il téléphona qu'elle acquiesçait.

J'étais demeuré auprès de M. de Gourpière. Gette

réponse, que je reçus en même temps que lui, me causa un grand froid. Sans doute, il venait d'être lui-même une fois de plus, et peut-être de remporter sa plus élégante victoire en tirant un dernier profit du mariage, par le divorce. Mais cette victoire était suprême et je devais bien, cette foisci, croire sa carrière achevée. Je ne pus lui dissimuler la mélancolie que j*en éprouvais.

11 dit comme moi pour ne point me contrarier, mais je vis bien qu'il prenait aisément son parti de faire la retraite. 11 était un peu las. Il m'annonça que, durant le procès, il voyagerait sans doute, pour changer d*air, pour éviter les fâcheux, et aussi pour faire plus effectivement défaut.

Gomme il jugeait peu convenable d*emmener une maîtresse, il me pria de partir avec lui ; j'acceptai cette invitation bien volontiers, et nous fixâmes notre départ à un jour très prochain. D'ici là, il pouvait continuer à loger dans ce caravansérail d'hôtel, qui semblait fait pour des époux divorcés plutôt que pour des époux unis.

Il fut, peu de jours après, appelé en conciliation et, naturellement, n'y alla point. Le lendemain, M. le comte de Gourpière, qui s'était attardé à Gourpière depuis les élections, revint à Paris, sans rien savoir.

J'assistai à la première entrevue du père et du fils. Le père me parut plus jeune que jamais.

— J'ai une grande nouvelle à vous annoncer, lui dit Maurice d'abord, pour en finir.

— Tiens I dit le comte, moi aussi.

— Quelle nouvelle ?

— Dites d'abord la vôtre, fît le comte.

— Eh bien, répondit Maurice, je vais divorcer. Le comte poussa un rire qui me choqua fort.

— Gela vous fait rire ? dit Maurice, fort piqué lui aussi.

— Ma foi, oui, repartit le comte, et vous allez comprendre pourquoi : ma nouvelle à moi est que je me marie.

Il épousait M""" la marquise de Huchedol ! La rivalité du père et du fils se poursuivait. Cette correspondance des fiançailles de l'un avec le divorce de l'autre me parut du dernier comique.

J'observai mon ami : son teint avait changé dans un instant et tirait sur le jaune, mais ce ne fut qu'un instant. Il se rasséréna, il sourit; et je vis, moi qui le connais, qu'il avait une idée de derrière la tête, mais qu'on ne la saurait point de sitôt.

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