CHAPITRE IX
I^a loge de Cymbeline. — Un opéra d'an noaveau genre. — Où en étiez-vons de vos discours? — Entrée de M. de Capidon. — Peste ! comme il boit! — M»e de Trois-Étoiles et Penrerosa. — Théories qui feront crier les danseuses et les cbaossettes d'aznr. — M. de Capidon en apprend de belles. — il se console avec le vin de Champagne, qui est toujours resté le même. — Départ général.
Il y avait nombreuse société dans la loge où Cymbeline se déshabillait. — Cette loge était, à vrai dire, un grand salon, orné avec faste. Les intimes de la déesse étaient assis pêle-mêle.sur des divans; on remarquait parmi eux M. Mérindol, le duc de B..., le musicien Gaspard Brévignon, Paul Lorrain, et M. Fai- ' feu, l'agent de change. — Par exemple, il n'y avait que deux femmes.
Au milieu de la loge, quelques flacons de Champagne étaient posés sur une table ronde. . La conversation allait son train ; on riait beaucoup
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d'une nouvelle qu'essayait de propager Cjmbeline.
— Vous saurez , disait-elle , que Nestor (Nestor était le nom du directeur de l'Opéra, à cette époque) vient de commander un libretto de nouveau genre, n s'agît tout curieusement d'un grand opéra en habit noir, dont l'action se passera de notre temps, en plein dix-neuvième siècle, comme le premier vaudeville venu du Gymnase ou des Délassements. Roger y paraîtra en banquier, et Baroilhet remplira le rôle d'un gros marchand de noir animal, de Rethel.
Tout le monde se prit à rire.
— Écoutez 1 poursuivit Cymbeline ; j'aî des détails. Le premier acte représentera la place de la Bourse, — avec le monument de Brongniart pour toile de fond, — et commencera par une cavatine de courtier, entre un report et une concession de chemin de fer : Bonheur suprême, amour extrême ! — Les actes suivants se dérouleront successivement à la Maison d'or, au jardin de l'allée des Veuves, et dans une mansarde du quartier latin, où l'on fera sauter des crêpes, sur des points d'orgue, en lutinant des griseltes, en chœur. Enfin le dénoûment se fera à rOpéra lui-même, où sera amené tout naturellement le ballet. Gustave épousera Léontine, et un journaliste, habilement enchâssé dans Faction, étendra solennellement ses mains sur leurs ;deux têtes, au coup de tam-tam obligé du finale.
— Au fait, dit Gaspard* Brévignon, je ne vois pas pourquoi une pareille idée ne serait pas fertile en
situations émouvantes. Bien développée» elle pourrait remplacer avec avantage les poèmes yénitiens, allemands et écossais, dans lesquels on s'est trop exclusivement retranché jusqu'à ce jour. Notre siècle prête, autant qu'un autre, au jeu musical des passions ; et ce n'est pas, je pense , ui;i habit d'elbeuf à la place d'un surcot moyen âge qui rendra plus improbable à nos oreilles un duo d'amour entre Gueymard et M™» Tedesco.
Un peintre haussa légèrement les épaules et dit avec des soupirs :
— Allez, bien, boni détruisez toute couleur, abattez toute poésie, donnez-nous des opéras de notaires. O sang de la coupe! s'écria-t-il en se versant à boire, nous courons à la grisaille et à la platitude!
— Mais pas du tout, réclama Cymbeline, — qui venait de changer de chemise avec autant de prestesse et de décence que M"« Mars ; — pas du tout! On a grand tort de contester à nos mœurs une physionomie originale; à quelques intervalles près, nous valons encore nos pères et nos mères d'il y a cent ans. Rappelez-vous cette folle d'Hélène, qui prit l'autre jour un bain d'aï.
— C'est vrai, dit une des deux femmes.
— Cymbeline a raison.
— Bah 1 bah 1 bah ! grogna le peintre d'étoffes et de soleil.
Brévignon avait saisi machinalement un journal ; il lut à voix haute :
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« Le sergent Bertrand, ce vampire moderne, déterrait les mortes au cimetière Montparnasse, et suspendait leurs entrailles aux branches des arbres. Par4ine sorte de magnétisme, il savait réduire au silence les chiens de garde, et... »
— Ah mon Dieu 1 s*écria-l-on , qu'est-ce que c'est que cela? ^
— N'ayez pas "peur, répondit le musicien en souriant; c'est simplement un passage du journal de ce matin; non pas un extrait du feuilleton, mais un vulgaire fait-Paris.
— C'est effrayant! dit le peintre.
— Laissez donc, c'est la chose la plus commune du monde en ce temps de platitude.
On vil le peintre froncer le sourcil; mais, par bonheur, son regard ayant rencontré un dessus de porte qu'il venait tout récemment d'achever, il s'arrêta dans la contemplation des ors qu'il avait prodigués là, des coups de soleil, des tons plafonnés, du fouillis oriental, de la crâoerie, de l'aven turine; — et après avoir admiré tout cela, il se trouva qu'il était dans le vrai.
Ce fut en ce moment que Cymbeline se retourna, et dit :
— A propos de journal, avez-vous lu l'article qui me concerne aujourd'hui dans la nouvelle gazette?
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— C'est très-beau ! dit le peintre, à qui Ton ne demandait pas son opinion.
— Je ne sais pas si c'est très-beau, dit Cymbeline, mais à coup sûr c'est très-*drôle.
L'article traînait sur un divan; quelqu'un s'en empara.
— Voyons, dit-on de tous côtés.
Voici quel était cet article :
« Les mortels benoîtement mélancolieux se dirigent tous avec un véloce empressement vers l'Acddémie royale de musique, pour y voir danser la victorieuse Gymbeline, femme belle. Ce suave être, dont les rayonnements splendides inondent le ciel de l'art, déploie une vaillance incontestée dans les mille tournoiements de son caprice lumineux. La . Gymbeline ^ait capter, fourberie exquise! depuis les bourgeois les plus abruptes, vertueuses canailles, jusqu'aux cavaliers les plus triomphants et duellistes, et même les philistins, humain bétail... »
— Ah çà ! il parle nègre, ce garçon I dit M. Mérindol.
— Du tout , c'est un coloriste , dit gravement le peintre.
— On écrit donc maintenant avec des pinceaux ? demanda l'agent de change.
— Allons 1 allons I fit Cymbeline, ne dites pas trop de mal de mon feuilletoniste ; il est très-gentil, et il m'amuse beaucoup avec ses articles.
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— Alors, c'est différent.
Ce fut sur ces entrefaites qu'on annonça M. de Gupidon.
Chacun se tut à son entrée. Cymbeline se détourna pour lui sourire.
Lui, s'était arrêté au seuil de la porte et promenai^ ses regards sur l'assemblée.
— A la bonne heure! s'écria-t-il joyeusement.
Et faisant quelques pas en avant, il salua d'un geste, comme il eût agi en pays de connaissance.
— Bonsoir, messieurs; mille grâces, mesdames; — cela ne vaut pas la peine de vous déranger, je vous assure ; — oîi en étiez -vous de vos discours ? — Vous me voyez ravi de vous retrouver comme je vous ai laissés : — le financier à la première place avec son ventre épais; — le colonel, de l'autre côté, en moustaches luisantes et en galons d'or; — Damis le bel* esprit, qui sait toutes les histoires d'aujourd'hui et celles de demain; — qui plus encore? Excepté ces dames que je ne remets pas sur-le-champ, je vous ai tous vus ailleurs et en d'autres circonstances. — Donc, que le petit négrillon apporte une chaise de plus, et continuons la conversation, s'il vous plaît.
Puis, comline il s'aperçut que chacun le toisait d'un air offusqué :
— Bon ! reprit-il avec une pointe d'arrogance, vous êtes tous un peu de ma famille , et l'on jne risque rien à se vanter de ma parenté. — J'ai pour le moins autant d'esprit et de ricliesse que le premier d'entre
VOUS, et il n'en est pas un dont le blason, à coup sûr, porte la date du mien. Un verre de Champagne pour fêter ma bienvenue : — je suis M. de GupidonI
Il accompagna ces paroles d'une énonne rasade , qu'il vida avec la facilité d'un cent-suisse, — et continua :
— Oui, Damis; oui, colonel; oui, financier; — M. de Gupidon, parbleu! lui-même et pas un autre, — M. de Gupidon qui vient vous demander compte de l'état de sa maison et de quelle façon vous entendez l'amour, si toutefois est-il que vous l'entendiez . encore, comme je me plais à l'imaginer.
Cymbeline ôtait en ce moment les fleurs de ses ^ clieveux. Elle haussa les épaules et lui répondit la première :
— Hélas ! Gupido mio, comment veux-tu que j'aie le temps de faire l'amour , moi qui ai à peine le temps de faire ma fortune ? Je suis une danseuse et non une courtisane. Bon an, mal an, il me faut réaliser cinquante mille francs d'économie , afin d'acheter un palais sur mes vieux jours. Tu vois bien que je ne peux jeter au vent ni ma jeunesse, ni ma santé, ni même ma réputation. Mon ambition est de mourir comtesse comme toutes les danseuses d'à-présent, et je mourrai comtesse , sois-en assuré. Les cigales ont écouté les fourmis, et elles se sont faites fourmis à leur tour. Si tu veux de l'amour et rien que de l'amour, adresse -toi à M™« de Trois-Étoiles que voici, et qui en a à revendre. Pour moi, le loisir me
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manque. 11 n'est pas toujours temps de thésauriser , il est toujours temps d'aimer. J'aimerai plus tard * •
M. de Cupidon se tourna vers celle qui s'appelait M™« de Trois-Étoiles , une belle femme à l'œil noyé de langueur , et qui lui dit en lui prenant la main :
— Si tu m'avais mieux regardée (out à l'heure, mon petit, sans doute tu m'aurais reconnue plus vite. — On m'appelait jadis Zulmé, Araminthe ou Thémire. — Aujourd'hui, j'ai pris le nom de M™« de Trois Étoiles, qui sonne davantage. Cymbeline a raison, il n'y a que moi qui comprenne l'amour, et surtout qui le comprenne sans préjugés. Je n'ai qu'une ambition, c'est de fonder uub pyramide comme fit la Rhodope au pied mignon. — Mon cœur est une république. — Tiens, voilà mon premier amour, dit-elle en montrant son collier ; — et mon deuxième amour, poursuivit-elle en touchant ses boucles d'oreilles; — et mon troisième, son châle de cachemire ; et mon quatrième, sa cassolette à chaîne d'or. Je suis la véritable reine de l'époque; on m'a bâti des temples qui s'appellent Mabille, le Château-Rouge, Notre-Dame de Lorette et tant d'autres, où l'on accourt de tous les points de Paris , de la province et de l'étranger pour me rendre hommage. — Mon nom est presque un nom historique ; il y a des poètes
1 Aimer pins tard ! comme si ramonr était nn créancier à qui Ton pût dire : « Repassez un antre jonr ! » (note vv, i/alteur,]
pour me chanter, des sculpteurs pour faire ma statuette. — Tu vois que j*ai marché vite, mon petit, et que ton dix-huitième siècle a été par moi joliment revu, corrigé et considérablement augmenté. — Bois dans mon verre à présent.
M. de Cupidon se recula; — et, dans ce mouvement , son regard tomba sur une troisième femme
— qui se tenait dans une attitude pensive, le coude au genou et le menton dans la main. D'abondants cheveux tombaient en désordre le long de ses joues, comme des grappes de raisin noir. Ses yeux paraissaient errer constamment dans le vague.
M. de Cupidon remarqua qu'elle avait des chausseltes d*azur.
— Et toi, lui demanda- l-il, qui es-tu et quelles :5ont tes amours ?
— Je suis la femme qui aime et qui chante, et cliez laquelle Tâme et Tesprit ne font qu'un. Je me suis tour à tour appelée Sapho, M™^ Gacon-Dufour et Penserosa. J'aime avec des strophes et des chapitres divisés par sommaires. Mes soupirs sont des sonnets ; mes désirs, des odes ; mes plaisixs, des dithyrambes; mes remords, des élégies. — Mes défaites sont le plus ordinairement à rimes croisées. — Ma première affection fut un poëme, mon mariage une comédie, je finirai mon deuil en quatre in-octavo.
— A toi, mon dernier amour, jeune homme, à la condition que tu me trouves quelqu'un pour l'éditer.
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Rassemblée éclata de rire.
— Bravo, Penserosa! s'écria-t-on.
M. de Cupidon partagea la joie générale. — On but et Ton dit mille folies. Le bel esprit parla finances, le financier parla esprit. On déchira les réputations nouvelles pour exalter les anciennes. Aucune des rivales de Cymbeline ne fut oubliée dans cette nomenclature. Bref, le Champagne fit parfaitement les choses et eut beaucoup de verve ce soir*là.
Ce ne fut que vers une heure assez avancée de la nuit que Ton se sépara. — La danseuse mit des socques et se retira à pied, avec une femme mal vêtue qu'elle appelait sa mère.
Pour M»»e8 de Trois-Étoiles et Penserosa, — M. de Cupidon les pria d'accepter une place dans son carrosse, et les jeta phez elles avant de rentrer.