CHAPITRE X
Très-intéressant, quoique moral. — M. de Cupidou entre dans un magasin. — La marchande de tout. — Traité de l' Amour ^ en vingt-six leçons; prix : dix francs ; à Paris, chez tes marchands de nouveautés. — Portraits et maximes. — • Plus de bourgeoises ! — Le mari entre, notre héros s'en va.
J'avais pris rendez-vous pour le lendemain matin avec M. de Gupidon. Gomme on le pense bien, je n'eus garde de faire attendre un dieu. J'assistai à sa
toilette, et nous sortîmes pour nous rendre en lieu de promenade, c'est-à-dire aux Champs-Elysées et au bois de Boulogne. Notre conversation roula, comme la veille, sur le seul sujet possible entre nous.
— Donc, murmura M. de Cupidon en soupirant, l'amour n'est plus une comédie de cape et d'épée ; c'est à peine un vaudeville.
— A moins que ce ne soit tout à fait un drame, ajoutai-je.
— Un drame ?
— Tenez, je vais vous en fournir un exemple. Iintrons dans ce magasin coquet, derrière les vitres duquel resplendit un visage plus coquet encore. Vous y trouverez de la science à vendre autant qu'il vous en faut; — et quand nous serons sortis, je vous diraf rhistoire de la marchande.
— Volontiers.
Là-dessus, je tournai le bouton de la porte, et nous entrâmes. Une jeune femme gracieuse vint à notre rencontre. Elle était en cheveux, les bras nus, et la robe agrafée tout juste aux épaules, comme si le bal l'attendait et qu'elle fil attendre le bal. M. de Gupidon, émerveillé, se demanda si c'était ré^ement la bourgeoise de jadis, ce charmant petit cœur qu'il avait laissé tout confit en dévotion, comme une fraise roulée dans du sucre blanc.
La marchande nous salua d^un élégant sourire.
— Voulez-vous des bijoux, des chaînes, des cachets, des pierres précieuses, des carnets de bal ou des bronzes nouveaux, des sépîas ou des portecrayoos en argent ? ou bien encore une cravate, un peinard ou un vase à fleurs?
— Quoi! vous vendez tout cela? dtt M. de Cupidon.
— Et bien autre chose avec , répondit-elle, — ces chinoiseries, par exemple, — et ce petit livre aussi, dont vous pourriez peut-être vous accommoder.
Elle lui présenta un volume mince et relié, — qui
élait orné d'estampes jusque sur la couverture. M. de Cupîdon jeta les yeux sur le titre et lut : Traité der Amour, en vingt-six leçons. Sa physionomie s'éclaira d'une expression satisfaite.
— On écrit donc toujours sur ce sujet ? demanda- . t-il avec use insouciance affectée.
— Eh mais f monsieur, on n'écrit que là-dessus. C'est le thème éternel. Avec quoi voulez -vous qu'on fasse des romans et de l'histoire, si ce n'est avec l'amour? Supprimez ce sentiment industriel, et voilà la France ruinée; les théâtres, les libraires, les magasins de modes n'auront plus qu'à inscrire sur leurs volets Fermé pour cause de décès de r Amour.
— En vérité? Vous me vovez ravi de cette trouvaine, et voilà un ouvrage, j'en suis certain, dont le besoin se faisait généralement sentir. Un traité de l'amour,— c'est fort piquant, — n'est-ce pas vrai , cher ami?
Je répondis :
— Je pense comme vous ; et je m'attends à voir s'ouvrir bientôt une chaire en Sorbonne pour l'enseignement de la galanterie et des pratiques chevaleresques. — Que paye-t-on cette belle marchandiselà, madame ?
— Cinq francs, et pas davantage, noonsieur.
— Cinq francs l c'est pour rien, dit M. de Cupidon. Néanmoins, permeltez-moi auparavant de voir s'il me sera facile de comprendre le Jai^oh de cet auteur. Je me défie des livres, et j'ai pour habitude
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(le les essayer, absolument comme je ferais pour un habit neuf.
— A votre aise.
M. de Cupidon ouvrit le volume au hasard.
— Ah ! ah ! Fauteur a suivi Tordre alphabétique, car je viens de tomber sur TF, — à l'article Femme, Allons, commençons par les généralités. « Voulezvous savoir ce que c'est qu'une femme ? dît Arlequin ; figurez-vous un joli petit monstre qui charme les yeux et qui choque la raison, qui plaît et qui rebute, qui est ange au dehors, harpie au dedans : mettez ensemble la tête d'une linotte, les yeux d'un basilic, la langue d'un serpent, les inclinations nocturnes d'un hibou et les inégalités de la lune; enveloppez tout cela d'une peau bien blanche; donnez-lui des bras, des jambes, et cœtera, et vous aurez une femme complète. »
Je me mis à rire.
— Cet écrivain ne pèche point en tout cas par la flatterie, dit M. de Cupidon. Mais poussons jusqu'au cliapitre des grisettes.
— Tournez un feuillet.
— M'y voilà. — Lettre G. — « L'amour d'une grisette est semblable à du coco. Cela mousse, mais cela ne grise pas. » Le portrait n'est pas long, et je le trouve un peu dédaigneusement tracé.
— Je rie trouve pas, dit la marchande.
— Vraiment, je ne sais si je me trompe, mais il
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me semble pourtant que la petite, que j'ai vue liier, devait avoir une autre façon d*aimer.
— Monsieur défend les grisettes ?
— D'abord, il faudrait savoir si elles ont besoin d'être défendues.
La marchande eut une moue.
— Malepestel je suis curieux à présent, continua-t-il avec malice, de connaître le paragraphe qui traite de la bourgeoise.
Et ses doigts refeuilletaient le petit volume.
— Oh! pour cela, je suis tranquille; vous ne le trouverez pas, dit la marchande.
— Pourquoi donc ?
— C'est qu'il n'y a plus de bourgeoise aujourd'imi. Il n'y a que des dames. Cent ans ont tout fondu- et tout confondu.
— Pourtant l'amour de la bourgeoise... insista M. de Cupidon.
— L'amour de la bourgeoise, — c'est son mari.
A cet instant un homme venait d'apparaître au fond du magasin, — un homme d'environ cinquante ans, gris, placide, respectable, et dont la tigure très-rouge était encadrée dans un faux- col trèsblanc.
— C'est le mari ! soufflai-je à l'oreille de M. de Cupidon.
Celui-ci se décida alors à emporter le livre qu'il venait A' essayer \ — et, après avoir mis en poche le
Traité de V Amour ^ en vingt-six leçons^ — il déposa une pièce de cinq francs dans la main de la jolie marchande.
— C'est cinq de plus, lui dit-elle avec un adorable sourire, fin comme une pointe d'épigramme, traître comme une queue ajoutée à un zéro.
— Ah! blonde M™» Michelin! pensa-t-il en •s'exécutant de bonne grâce, que sont devenus les temps où, rougissante et amoureuse, vous vendiez des glaces à M. de Richelieu sans songer à les lui ■surfaire!
Une fois que nous fûmes sur le trottoir, après ^voir cheminé quelque temps en silence, M. de Cupidon prit la parole :
• — Vous m'avez promis l'histoire de cette femme, •demanda-t-il d'un ton mélancolique.
— En effet, répondis-je; mais c'est plutôt l'histoire de son mari qu'il faudrait dire. Avez-vous suffisamment regardé ce visage honnête, où la bêtise rayonne dans toute sa splendeur? Eh bien! ne vousy fiez pas, mon cher. Cet homme a tué, l'année dernière, à bout portant, l'amant de sa femme.
— Qu'est-ce que vous me dites là ?
— Voyez-vous, il faut se garder des joaillières qui vont le dimanche au Gymnase, et qui pleurent h chaudes larmes aux comédies mêlées de chant. L'amour de la bourgeoise cache la cour d'assises; il y a un gendarme derrière chaque rendez-vous. Aussi ai-je promis de ne plus braconner sur les domaines
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delà bourgeoisie; car là aussi les maris s'en vont, comme les rois et comme les dieux, — je ne dis pas cela pour vous, monsieur de Cupidon.
— Hélas! soupira celui-ci.
Et se tournant vers moi tout à coup :
— ^ Il y a près de deux cents ans, cette marchande
était encore plus belle qu'aujourd'hui; le croiriez-
vous?
— Vous l'avez reconnue ?
— Oui, répondit-il ; elle était célèbre alors sous nom de la belle Èpicière ; et, comme aujourd'hui, ses amours se débattaient devant les tribunaux ou à l'ombre de la Conciergerie.
L'heure du bois de Boulogne n'était pas encore sonnée; je dis à M. de Cupidon :
— Racontez-moi les aventures de la belle Épiciere^ ainsi que vous m'avez raconté celles de Ballet.
il ne se fit point prier.
Voici cette histoire, que j'ai essayé de compléter depuis par d'historiques renseignements, — Peutêtre aurais-je mieux fait de laisser la parole à M. de Cupidon.