CHAPITRE XVI
Dans on boadoir. — Comment le somnambulisme est toujoui's à la mode. — Le cordon de sonnette. — La baronne de Bois-Lanrier, et Yel cœiera de son portrait en pied. ~ GonversJtlon. — Deux vers de Tartuffe, — Façon inf^énieose de mettre la puce k l'oreille d'an mari. — M. de Gapidou est myope. — Un roman entr'oavert. — On revoit le cordon de sonnette. ~ Qui vent la fin vent les moyens.
M. de CupidoD fut reçu par un grand escogriffe galonné, qui le guida jusqu'à rantictiambre, où il fut remplacé avec avantage par une soubrette de vingt ans qui lui sourit de son sourire le plus rose, en l'invitant à monter l'escalier. Pour une cause ou pour une autre, M. de Gupidon la fit monter devant lui.
Au bout de l'escalier, une main subtile le débarrassa de son chapeau et de sa canne, sans qu'il eût à peine le temps de s'en apercevoir ; et comme il avisait d'un œil curieux une portière doucement
entre-bâillée , on le poussa ; — il entra tout à fait.
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Une clef gnnça dans les rosaces de la serrure. H était prisonnier.
M. deCupidon pirouetta, sourit avec grâce, jeta son regard autour de lui, — et finissant par s'apercevoir qu'il était seul, en homme prévoyant, il se mit h examiner les lieux et leur disposition. C'était un délicieux boudoir, avec des dessus de porte peints et quelques meubles d'une richesse incomparable, tels qu'un sofa, une glace vénitienne et une table de mosaïque. Point de pendule, mais un déluge de roses, qui achevaient de mourir sur la cheminée dans de beaux vases ventrus et bleus.
Son inspection vite terminée, il se tourna résolument vers le sofa, dont l'attitude nonchalante provoquait au repos. Il leva le pied droit, s'inclina en avant, fléchit le genou, et, se renversant en arrière, il se trouva plongé dans de moelleux coussins. Une fois assis, ses yeux s'arrêtèrent avec plus d'attention sur les cadres du boudoir: j'ai le regret d'avouer qu'ils n'étaient ni de Boucher ni de Watteau. Pas possible.
M. de Cupidon en fut étonné; — néanmoins, il fit bonne contenance, et fermant à demi les yeux, il croisa les jambes et fit aller son pied de droite à gauche. Cette apparence mystérieuse, cette lumière en quelque sorte palpable, cet air chaudement parfumé, et, par-dessus tout, la disposition de son esprit, ce soir-là, le plongèrent dans une espèce de somnambulisme. Il vint à penser qu'il n'était pas
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impossible qu'il fût en ce moment chez lui, coudié sous la table, ronflant comme un mousquetaire rouge et faisant là-bas le joli rêve dont il avait ici la réalité. — Celte idée lui fit plaisir ; il cligna les yeux, clia»^ gea la position de ses jambes et fit allet son autre pied de gauche à droite.
Ayant soulevé ses paupières sur les panneaux d'en face, mille petites figures moqueuses , qu'il lui sem* bla voir à travers les cires odorantes d*un flambeau à trois branches, liji parurent s'agiter et prendre vie; une toute mignonne bergère le regarda avec malice, glissa des bras de son amant, se détacha d'un groupe^ s'avança vers lui , se pencha en souriant, — et fit bâiller son corsage.
M. de Cupidon ne se dérangea pas; il en avait vu bien d'autres.
Puis, c'étaient Églé et Tircis qui lui débitaient des madrigaux pomponnés, un galant Sylvain qui lui offrait des fleurs, tendres fruits des pleurs de rjiirore ; une Philis-Camai^o qui l'éblouissait de passepieds et d'entrechats; et les arbres bruissaient, et les chiens jappaient, et les moutons bêlaient.
Tout h coup, la troupe champêtre s'arrêta devant lui, s'inclina révérencieusement — et lui fit signe de venir se mêler à leurs jeux.
M. de Cupidon se souleva précipitamment, ouvhl largement les yeux, avança vivement le bras ; —mais les arbres, les chiens, les bergers, les agneaux, tout, avait disparu , lui seul ne s'était point endormi tout
à fait; Cela le fit réflédiir; il comprit le désavantage que lui pouvait causer sa nonehalance dans un cas semblable, et il entreprit une seconde tournée dans le boudoir, entremêlant cette fois ses observations de — hum! hum! — qui voulaient dire: Eh bien!... rien encore?...
Pendant qu'il se livrait à des investigations puériles en apparence, il s'arrêta tout à coup devant un cordon de sonnette.
. C'était un cordon de soie tressé , — un cordon de sonnette idéal — terminé par un gland large et touffu, tout de dentelles et de broderies.
M. de Cupidon était resté le nez en Tair, le regard fixé sur ce cordon de sonnette.
Le souffle d*une porte, qui s'ouvrit en ce moment, le tira de sa contemplation.
Néanmoins, il resta quelques minutes à décider s'il se retournerait.
il se demanda qui ce pouvait être?
Il conclut que ce devait être une femme.
Il se demanda si elle était jolie ?
11 conclut qu'elle devait être jolie.
Instinctivement, il tournait déjà les yeux vers la oorte^ lorsque ses yeux rencontrèrent une glace en chemin. 11 s'y arrêta, et vit que ses espérances n'a* vaient pas été déçues. Alors, et sans changer de position, il salua le plus galamment du monde, comme on savait saluer autrefois ; — la glace lui rendit son salut en y ajoutant un aimable et charmant sourire,
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si aimable et si channant, qu'il voulut en avoir sur rheure deux eieroplaires : il était en face de la glace, il se mit en côté, et contempla ainsi, presque à la fois, rimage et la copie, la vision et la réalité, sans qu*il lui vînt à ridée d'opter entre elles deux,
— Nanine ! s'écria une adorable petite voix, venez décrocher mon miroir; monsieur a juré de m'en rendre jalouse.
Notre héros regarda d'où partaient ces paroles ; et après s'être bien assuré que la glace ne rendait pas d*écho, — il se retourna tout à fait— et s'inclina devant la jolie femme qui l'examinait en rougissant, et qu'il reconnut pour être la dame du balcon, à laquelle il avait décoché une flèche entre six et sept heures du soir. La prenant par la main, il la conduisit vers le sofa, où il prit respectueusement place à côté d'eUe.
C'était une petite femme, qui tenait à la fois delà Chinoise et de la marquise ; elle avait de ces grands yeux qui n'en finissent pas, de ces beaux yeux noirs qui s'assoient avec tant ^^de volupté sur l'œil d'un amant; — sa bouche , divinement vermiUonnée , offrait d'imperceptibles ondulations de flot et de* vipère ; — son nez était un des nez de Paris les plus spirituellement ciselés qu'on ait vus. Ses cheveux étaient de la soie, son cou était de la neige; encore ne parlé-je ni de son pied, ni de sa taille, ni de sa main, ni de toutes les autres perfections de son individu.
^ — Madame, lui dit aussitôt M. de Gupidon sans lui laisser le temps d'ouvrir la bouche (il savait d*ex. périence qu'on ne doit laisser parler les femmes que le moins possible), je faisais à l'instant, à cette même place, le plus beau rêve qui se puisse rêver. Figurezvous,..
Et il se prit à lui raconter d'une seule haleine ses visions de tout à l'heure. Arrivé au chapitre de la nymphe au corsage enlre-bâillé, la jeune femme l'arrêta et lui dit à travers les fleurs de son éventail :
— Monsieur, je suis vertueuse.
— Madame, je l'espère bien.
Il reprit :
— Du reste, ceci n'est qu'une question de corsage ; celui de ma nymphe avait six nœuds de rubans, le vôtre n'en a que trois ; ils étaient verts , les vôtres sont roses.
— Mais, monsieur, répliqua la dame, que cet exa. men commençait à embarrasser, je ne vois pas quel rapport... .
— Pardonnez-moi, il y a d'abord celui de la grâce et de la beauté, qui est incontestable; quant au second...
— Quant au second ?
— Mon Diea! que de ce point l'ouvrage est merveilleux ! On travaille aujourd'hui d'un art miraculeux.
— Jamais en tonte chose on ne vit si bien faire...
JIONSIBUR DE GUPIDON . 195
— Vous plairait-il de m'avancer ee fauteuil, monsieur, et de m'accorder un instant d'entretien sérieux?
M.- de Gupidon obéit et revint s'asseoir sur une chaise, à distance bienséante.
•A — Évidemment, monsieur, vous vous êtes mépris sur le motif qui m'a fait vous appeler ici à cette heure. Les apparences étranges, mystérieuses, j'en conviens, auront pu vous faire supposer...
— Ah! nullement, belle dame, il n'y a point à se méprendre.
— J'attends de vous un grand service, un service dont je vous serai reconnaissante toute ma vie.
— Oh! parbleu, cela est autre chose, et il n'y aura \h dedans d'obligé que moi.
— 11 est probable que vous ne me connaissez pas.
— Faites absolument comme si je vous connaissais.
— J'arrive de province, et j'ai vingt-sept ans.
— Vous mentez déjà ; ma nymphe n'en avait que vingt.
— Enfin, je me nomme la baronne de Bois-Laurier.
— Ah bah I ce cher Bois-Laurier I
— Vous le connaissez? demanda la baronne.
— Je le connaîtrai, répondit M. de Gupidon. .
— Mon mari est jeune, beau, fait bien, spirituel...
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. — Diantre! je ae vois pas alors ce que vous pouvez exiger de moi.
— Par malheur, il est atteint d*UQ de ces crimes bien communs aujourd'hui, et contre lesquels les lois demeurent sans effet: il n*aime pas sa femme.
M. de Gupidon bondit sur son siège, et fit à cet endroit une série d'exclamations, comme tout homme bien élevé doit faire en semblable circonstance.
— Le barbare ! le Welchë I l'ignorant ! l'académicien I
— Hélas ! soupira M™« de Bois-Laurier.
— Hélas ! flûta M. de Gupidon.
— A l'heure qu'il est, reprit-elle, il hante sans doute vos déesses de l'Opéra, Cymbeline La danseuse, ou Penserosa l'aventurière; il passe la nuit dans les tripots; bref, depuis quinze jours, le croiraz-vousî il n'a pas adressé un seul mot d'amour à sa femme.
— Depuis quinze jours ! répéta notre héros avec un énorme soupir de componction.
— 11 faut que cela cesse, je le veux, je l'ai résolu. Monsieur le baron se fie toujours à ma gaucherie, à ma provincialité ; mais il se trompe, — et je le lui ferai bien voir.
— Nous le lui ferons bien voir, ajouta M. de Gupidon de l'air d'un homme qui pose un point sur un i.
— Vous serez mon guide, mon soutien; je vous ai vu depuis quelque temps aux spectacles, aux promenades.. •
(Elle menlait audacieusement, mais M. de Gupidon n'y prit point garde.) *
Elle continua :
— Du jour où je vous ai rencontré, je me suis sentie portée vers vous instinctivement, sans frayeur et sans trouble ; car vous êtes un galant homme, j'en suis sûre, et vous me seconderez dans ma croisade conjugale?
— De toutes mes forces, baronne! s'écria M. de Cupidon émerveillé.
— Nous inspirerons de la jalousie à monsieur le baron; nous lui mettrons la peur dans l'âme; nous lui ouvrirons les yeux... Oh I pardonnez-moi! vous devez me trouver bien folle, bien excentrique, bien Parisienne ; mais l'intention excuse tout.
— Gorbacque ! le remède est excellent, — et je vous reconnais bien là, baronne de Bois-Laurier; vous, la grande dame éternelle qui représentez l'esprit, l'élégance, la beauté et la passion de la France; ces choses de toujours, ces modes de tous les temps! Vous n'avez plus, il est vrai, ni falbalas, ni thérèsés, ni mouches, ni paniers; mais qu'importe! et qu'avezvous besoin de cet attirail? Ne vous reste-t-il pas la coquetterie, et, avec la coquetterie, la malice, cette toilette du cœur?
— Ainsi, vous avez parfaitement compris ? —Je serais un bien grand ignare s'il en était autrement.
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cher. L'autre jour, un tailleur a rossé le marquis de Bonnefîn pour une centaine de pistoles ou à peu près. On a très-approuvé le tailleur. C'est mon mari qui m*a raconté cette anecdote, et qui vous en raconterail certainement bien d'autres, s'il n'était occupé dans le jour à recueillir les suffrages d'un collège municipal^ qui balance entre lui et un forgeron.
Celle fois, — ce fut au tour de M. de Cupidon à ne pas comprendre ; aussi, menant ses beaux yeux sur ceux de la baronne de Bois-Laurier, il revint brusquement à son rôle de roué et d'amoureux :
— Baste! que me fait, après tout, s'écria-t-il, que la cour et le monde s'en soient allés, s'il reste encore la femme du monde et de la cour ! Laissez, la cour n'est pas morte, le monde n'est qu'endormi : — tant pis pour monsieur le baron s'il chausse des sabots, et s'il se commet avec des rustres. Nous, tirons les rideaux ; mettons un doigt de verrou ; et causons, s'il vous plaît, baronne, de votre déshabillé galant et du bizarre bracelet d'acier qui torture votre bras de satin.
Mais madame la baronne recula son fauteuil avant de répondre.
— Fi ! monsieur, nous ne sommes plus les effrontées coquettes en paniers, de votre connaissance ; — notre chambre à coucher n'est pas un cercle où l'on vienne jouer le pharaon et les proverbes libertins de vos rimailleurs. — Quand nous n'organisons pas de
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loteries de bienfaisance ou de concerts au profit des pauvres, et qu'un besoin d'aimer nous mord au cœur y nous ne voulons pas de vos amours mignards qu'un coup de vent emportait du soir au matin, — mais une grande etfière passion, à la bonne heure, un sentiment psychologique et fatal, appuyé sur la philosophie moderne et débarrassé des sophismes de la conscience. Grébillon tils n'a point fait école, voyez-vous, et vous vous tromperiez étrangement si vous reveniez à prendre avec nous les façons de mousquetaire dont usent les héros de ses histoires dorées sur tranche.
— \jdi peste! dit à part lui M. de Gupidon, l'amour est- il devenu, en effet, une chose aussi difficile et aussi entortillée que cela?
— J'ai cru hre sur votre front, reprit d'un ton rêveur la baronne do Bois-Laurier, les traces d'un isolement amer. Il y avait hier, dans votre manière de regarder mon balcon, une mélancoUe pénétrante qui venait de l'âme et montait aux cieux. 11 me sembla alors que vous souffriez, aussi vous, de cette indéfinissable maladie du siècle, qui a été la serre chaude où se sont étiolées les belles fleurs de mes années d'insouciance. — Me serais-je trompée, dites ?
M. de Cùpidon ne comprit pas.
Aussi sa réponse fut-elle beaucoup trop Louis XV, et força la baronne à reculer tout à fait son fauteuil d'un air sérieusement sévère. Ce que voyant, il se
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prit à songer, eo mordaDt ses lèvTes, qu'il en aurait pour un mois de cabinet de lecture avant d'être au courant de cettei nouvelle variété d'amour. Cependant, la baronne de Bois-Laurier était bien une des plus séduisantes personnes qu'il eût jamais vues, en ce moment surtout que, pencfiée et attentive, son col dessinait une courbe veloutée, miroitant à la lueur des bougies.
Après trois minutes de silence, elle quitta son ouvrage, et levant sur lui les yeux :
— Ce que c'est pourtant que de se confier à un galant homme ! dit-elle en souriant longuement.
M. de Gupidon fit un geste : il tressaillit et lança un regard olympien sur la jeune femme inclinée devant lui.
— Galant homme! galant homme! murmura-t-il mielleusement entre ses dents et en composant son
visage; certainement cette qualification a son prix, mais elle a aussi ses désavantages: ainsi, chère baronne, permettez-moi une supposition; mettons en fait pour un instant que vous ayez affaire, non pas précisément à un malhonnête homme, mais à un infortuné sur qui vos charmes ont produit une si vive impression qu'il ne peut résister plus longtemps au désir de vous en faire l'aveu...
Et M. de Gupidon, dont la voix s'éteignit à propos, se laissa glisser le plus doucement possible aux pieds (le la baronne, sans plus de bruit qu'un peloton qui . tombe.
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Elle ne le regarda pas, mais répondant directement à sa question :
— Oh ! j'avais pris mes mesures, dit-elle ; en admettant votre supposition comme probabilité, j*eusse fait placer auprès de moi et à la hauteur de mon bras... un cordon de sonnette... tenez, absolument comme celui que vous voyez au-dessus de ma tète, et que vous examiniez si fort quand je suis entrée...
— Ah ! ah I fit M. de Gupidon en se relevant à d«imi.
— Lequel cordon, continua-t-elle, aurait communiqué à l'antichambre, où quatre de mes laquais...
— Peste ! fit M. de Gupidon en se relevant tout à fait.
Il y eut un moment de silence. M. de Gupidon était désarçonné, il alla s'asseoir sur le sofa.
— Gomment trouvez-vous ce dessin ? articula négligemment la jeune fenune.
— Hum! hum! grommela-t-il sans se déranger.
— Mais il est impossible que vous puissiez y voir d'aussi loin, reprit-elle avec dépit.
C'était une invitation formelle. .
M. de Gupidon sembla se lever avec effort, il alla lentement s'accouder sur le dossier du fauteuil, se pencha, — plus encore, — encore plus, — si bien
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qu*il effleura de ses lèYres le cou satiné de M™« de Bois-Laurier.
— Monsieur! s'écria celle-ci.
— Je suis myope, baronne.
— Prenez -y garde, dit-elle, en montrant la sonnette vengeresse, je ne suis pas la baronne de Bois- Laurier pour rien.
— Soit! mais je suis M. de Cupidon pour quelque chose, répliqua-t-il, en rompant visière et attaquant de front l'ennemi. —De grâce, baronne, Iiumanisonsnous un peu; je ne demande pas mieux que de gagner mes égratignures en tout bien, tout honneur ; vous voyez que j'y mets de la bonne volonté; mais songez que la vertu n'est plus de mode , que nul n'y croit et ne veut y croire; c'est un habit que personne n'ose vêtir, tant il est râpé et rapiécé en cent endroits.
— Mon Dieu! vous êtes un homme effrayant ; noais je vous en préviens, si vous avez la monomanie de l'esprit, j'ai celle de la vertu.
— 11 ne s'agit que de s'entendre, chère baronne. Nous avons encore notre espèce de vertu, si vous tenez absolument à vous draper de ce mot. Notre vertu, c'est un amant de moins que la comtesse, c'est un amant de plus que la présidente; mais quoi que vous fassiez, ce ne sera jamais la grâce, la jeunesse, l'enjouement...
M. de Cupidon était très-éloquent, c'est-à-dire qu'il
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avait des dents blanches et des regards pleins de feu. l^ baronne se sentit troublée malgré elle, et ce fut en vain qu'elle essaya de donner le change à son émotion.
— La » la, qu'avons-nous donc fait de si coupable [lour nous attirer si verte mercuriale?
— Madame, reprit sérieusement notre héros, — qui jouait depuis quelques instants avec une paire de ciseaux, « vous vous êtes amusée sans remords » de Famour d'un malheureux, d'un homme qui, hier » encore, ne vous connaissait pas, ne demandait pas » à vous connaître, et qui, aujourd'hui, emporte dans » son àme et pour toujours une passion profonde et M invincible qui le conduira au tombeau. »
Disons, pour l'instruction du lecteur, que M. de Cupidon venait très-heureusement de jeter les yeux sur un roman moderne , — qu'il avait aperçu , enti'ouvert, sur le coin de la cheminée.
— Allons I êtes-vous fou? dit la baronne en posant vivement la main sur le bras de Cupidon, — qui brandissait déjà les ciseaux dans un mouvement drama-^ tique.
— Et comment pourrait- il en être autrement, répondit-il d'un air mélancolique ( les yeux toujours tournés vers le roman] , a lorsque vous avez si cruel- » lement refoulé dans mon cœur tout ce qu'il pouvait » y avoir de bon et d'aimant... » [Parlé.) Quoi ! baronne, vous voulez inspirer de la jalousie à votre
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époui, cl c est mot que vous choisissez pour un semblable manège, et [lisant) a cela sans me faire enten- )) dre un seul mol d*espoir ou de consolation , sans » me laisser deviner seulement le prix de mon sacri- » fice. » — Ah! baronne, baronne, — qui veut la fin veut les moyens...
Ici , M. de Gùpidon coupa le cordon de sonnette de M™« la baronne de Bois-Laurier.