CHAPITRE XIX
Un Wav l»rln «le fille.
Aimez-Yous les romans de cour d'assises, écrits par les forçats avec un instrument contondant ou signés avec une dose d*arsenic par une femme contrariée dans son amour? Voici un de ces éorits auquel il n'a manqué que fort peu de formalités pour figurer sous la rubrique Tribunauûc.Je le tiens d'un vieux paysan de la Marche, qui me Ta donné pour rien, aux vacances dernières.
On ne savait pas, me disait-il, dans toute la province un plus adroit et plus courageux braconnier que le père Talon. Le son de sa carabine était connu
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à pius de dix lieues à la ronde, et de mémoire de garde-rchasse il n'avait pas quatre fois manqué son coup dans sa vie.
Le père Talon s'était bâti dans les broussailles du hameau de Veldez une espèce de tanière, au-dessus de laquelle il avait accroché un brandon, sans doute dans le but de faire croire à la présence d'une auberge. Mais je vous eusse bien défié d'y rencontrer l'ombre d'une marmite ou le soupçon d'une casserole. C'était une manière de concession faite par lui aux exigences delà justice, qui, du reste, se souciait médiocrement d'avoir des démêlés avec un si habile tireur.
Le vieux braconnier ne se mettait jamais en campagne sans être escorté de son chien et de sa fille. Son chien était un animal fort laid, fort sale et fort intelligent, auquel il avait donné le nom ironique de Gendarme. Quant à sa fille, elle s'appelait Jeanne. Vous avez vu de ces belles et fortes natures chez les^ Artésiennes et chez les Basquaises. Elle portait fièrement ses dix-sept ans écrits en flamme dans ses yeux curieux et grands, et dans ses cheveux tordus en câble. Un beau brin de /!//e, disaient les paysans en parlant d'elle, et cet éloge robuste , Jeanne ne l'ûvait pas volé. Seulement, trop de dédain peut-être éclatait sur sa lèvre d'un rouge sombre, cerise écrasée; ce front, traversé à son sommet par un pli grave, accusait peut-être une énei^e trop virile; mais en revanche, dans le duvet rose de ses joues, et surtout
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dans la fossette de son menton, il y avait suffisamment de quoi faire oublier le sérieux de certaines lignes, râpreté de certains contours. Sa gorge aurait brisé trois corsets de marquise. Jeanne était grande et la mieux faite de toutes les paysannes qui dansaient le dimanche la sabotière sous les ormes.
Les liens du sang étaient à peu près les seuls qui existassent entre Jeanne et le braconnier ; protection d'une part et respect de l'autre, là se bornait réchange. En fait de tendresse, ils n'en savaient ni n'en pouvaient davantage. Les devoirs de Jeanne se réduisaient à peu de chose* Pieds nus, la robe retroussée et attachée derrière la jupe, elle portait la carnassière de son père, en se suspendant de temps en temps aux branches d'arbre rencontrées.
A force de battre les buissons et les étangs, Jeanne finit par demander à son tour un fusil et de la poudre. Le jour où elle tira sa première poule d'eau fut pour elle un jour de fête. A partir de ce moment, hardie, mais docile écolière, l'œil brillant, le geste certain, elle ne tarda pas à devenir l'orgueil du vieux Talon, dont elle balança plus tard la terrible renommée.
Ces deux êtres de nature primitive et presque sauvage, le père et la fille, allaient à la chasse comme ils auraient été à la guerre. Ils y apportaient tous deux le même calme, la même conviction ; tous deux faisaient quelquefois des lieues entières, côte à côte, sans s'adresser un seul mot, sans échanger un seul regard. Leur pensée ne se rencontrait alors que dans
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un même appel à Gendarme^ ce trait d'union vivant entre eux d'eux*
Mais en même temps que Jeanne faisait la chasse aux bêtes de l'air et des champs, l'amour faisait la chasse au cœur de la braconnière et la couchait en joue au tournant de chaque sentier. Crihier des hmt^ gibier d'amour^ comme dit une vieille chanson. Plus d*une fois elle laissa partir l'oiseau — pour s'arrêter, rêveuse, devant les a'des d'un moulin où demeurait un beau garçon de vingt ans qui avait les plus charmants cheveux blonds qui se puissent trouver sous un bonnet de coton blanc. Plus d'une fois, elle rentra au logis, à la nuit tombante, les mains vides et le regard singulièrement ému.
On se doute bien que le père Talon s'aperçut de ce changement. Un jour qu'elle avait laissé échapper devant lui une caille, il fit entendre un juron d'impatience, et se mit à siffler entre ses dents, ainsi qu'il avait habitude de le faire lorsqu'il se trouvait sous l'empire d'une contrariété. Jeanne marchait en baissant la tête.
Tout à coup, après quelques minutes de silence, il se trourna vers elle et lui dit brusquement :
— A propos, Jeanne, j'ai songé à te marier.
— Moi, mon père?
— Pierre Lachaux m'a demandé ta main ; c'est un brave homme et un de mes amis ; je la lui ai accordée.
La jeune fille, qui avait d'abord beaucoup rougi,
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releva la tète d*UQ aiF étOBoé ; puis» souriant avecr indifférence :
— Je n'aime pas Pierre, répondit-elle»
— C'est possible, mais je l'aime, moi.
Jeanne regarda son père,, comme pour s'assurer s'il parlait sérieiisem<^t.
-^ Je ne veux pas me marier, dit-^lle avec tranquilii4é,
: Mais son père ne l'écoutait plus. Il venait de lancer son chien sur une pièce magnifique à laquelle il préparait un coup triomphal. Ce ne fut qu'après avoir relevé le canon de sou fusil qu'il reprit l'entretion en ces termes :
— Pierre tachaux viendra demain. Voilà trois ansqu'il a ma parole. Il sera ton mari dans huit jours.
C'était précis et concluant. 11 n'y avait rien à répondre à cela. Jeanne garda ses réflexions pour elle»
Après tout, c'était un assez bon parti que Pierre Lachaux, surtout pour la fille d'un quasi * brigand .comme le vieux braconnier. Il avait- fait les guerresd'Afirique et s'était vaillamment battu dans les buissons contre les chouans noirs de Térniv. On citait dé lui beaucoup de traits de courage et de force. C'était surtout un homme d'entêtement et qui aurait mérité
<le naître en Bretagne , là où on trempe les hommes dans la mer et où on les met à sécher sous les chênes. Il était froid et parlait rarement; mais ce qu'il disait •était toujours bien dit. Après avoir- fait son service •de sept Ans, il était rentré au pays avec le grade de «ergentHoaajor, et il vivait en repos du produit d'une métairie que lui avait laissée sa mère. Ses traits, énei^iques mais calmes, attestaient la double et salutaire fierté du soldat et du paysan.
Pierre Lachaux arriva le lendemain à Fauberge de Veldez, ainsi que l'avait annoncé le père Talon. Il écouta sans sourciller les observations de la jeune fille et l'aveu de son amour pour un autre ; quand elle eut fini, il lui prit cordialement les deux mains, et lui répondit en les serrant entre les siennes :
— Vous êtes une honnête fille. Merci.
Puis il lui tourna le dos.
— A quand la noce? dit le vieux braconnier, qui vint à passer dans la diambre.
— ^ Toujours pour la huitaine, répondit Lachaùx.
— Qu'est-ce que vous dites donc? fit Jeanne.
— Je dis que nous nous marions dans huit jours.
— Mais vous savez bien que je ne vous aime pas ! — ^ Je le sais.
— Mais vous savez bien que j'aime Basile!
— Boni cela se passera. Ce n'est pour moi qu'une affaire de patience.
A ces mots, qui annonçaient une sérieuse résolution, Jeanne vit bien que sa dernière chance d'es-
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poir était perdue. Elle n'aimait déjà pas le sergent , elle comprit qu'elle allait le détester. Un profond et premier sentiment de haine se glissa au fond de ce jeune caractère, obligé de ployer pour la première fois devant la volonté de deux hommes.
Basile, le beau garde-moulin, reçut le soir même ses confidences et n'eut pas le courage de chercher à la consoler. Tous les deux, assis sur la mousse delà clairière, renouvelèrent à la face du ciel leurs serments d'amour étemel. 11 y a des dandys au village comme à la ville , à Yeldez comme à Paris , dans les moulins comme dans les salons ; Basile était de ceuxlà. Une blouse a ses coquetteries de même qu'un habit noir ; et des sabots de bois blanc donnaient à Basile une grâce nonchalante, qu'il n'eût pas sans doute obtenue d'une paire de souliers vernis.
Gomment Jeanne s'était laissée prendre d'abord à cette statue enfarinée, nous n'avons pas la prétention de l'expliquer; c'est par cette même raison inconnue qui fait que les femmes les plus fortes s'éprennent des hommes les plus niais. Toutefois est-il qu'elle ne lui avait donné rien que son cœur ; mais ce rien était encore trop. Basile commençait à s'effrayer sérieu sèment de l'amour qu'il avait allumé par imprudence, éclair chez lui, incendie chez elle ; et , dans sa lâche pensée, il cherchait déjà les moyens de s'y soustraire. / Jeanne , au contraire , nourrissait d'audacieux projets ; — et quand elle releva son pâle visage au-dessus de l'épaule de son amant, celui-ci vit briller à tra-
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vers ses larmes Uéclair d'un regard étrange, qui le remplit d'effroi malgré lui.
Depuis cette entrevue, Jeanne sembla résignée à son sort. Le vieux Talon poursuivait avec activité les infomnations nécessaires à la célébration du mariage. La veille de la cérémonie nuptiale, il était parti de grand matin pour la ville, laissant sa fille seule à la maison.
11 faisait beau temps, le soleil était à son midi. Jeanne, le front songeur, le pied posé sur un escabeau, fourbissait avec soin une vieille carabine, lorsqu'un coup de marteau retentit à la porte de Tauberge. C'était Pierre Lacha^^x.
Il ôta respectueusement son feutre gris, s'informa du père Talon, et, en attendant son retour, alla s'asseoir auprès de la fenêtre, — en bourrant sa pipe. Jeanne n'avait pas quitté sa carabine.
C'était un tableau d'une simplicité à donner froid à l'âme.
Au dehors il y avait un ciel pur, de grands frémissements d'arbres, de l'herbe haute et mouillée.
Pierre regardait tout cela, et regardait aussi sa fiancée, à travers le nuage de tabac dont il s'environnait.
Jeanne eut un mouvement d'impatience à la vue de cette tranquillité si parfaite.
Elle suspendit son travail, et après l'avoir fixé longtemps d'un air singulier :
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— Est-ce que vous avez toujours envie de m'épou-
ser? lui demanda-t-elle.
— Demandez-moi si j*ai toujours l'envie de vivre, répondit Pierre. Je n'ai jamais aimé que trois personnes au monde : ma mère, la France et vous.
— Mais moi, je vous ai dit que je ne vous aime pas, fit-elle avec amertume.
— Gela viendra.
Jeanne tressaillit et se mit à marcher dans la cliambre. Au deuxième tour elle s'arrêta, et vint de nouveau se poser devant Pierre Lachaux, qui fumait toujours.
— Écoutez-moi , lui dit-elle d'une voix brève, et réfléchissez bien à ce que jetais vous dire. Sur mon honneur, je vous l'affipme, si vous m'épousez, — je vous tue î
— C'est bien, fit-il avec calme ; je vous épouserai. En ce moment le braconnier Talon rentra. Jeanne retourna lentement à sa place, appuya son
pied sur l'escabeau, et se reprit à fourbir la carabine.
Une semaine environ s'était écoulée denuis les noces de Jeanne Talon et de Pierre Lachaux.
La jeune femme dévorait ses larmes en silence; souvent elle restait des heures entières, penchée sur
Tappui de sa croisée , Toeil fixe, les lèvres pâles, sa pensée montant et descendant tour à tour dans Ta-
btme de sa douleur.
Dans ces instants, Pierre avait la discrétion de s'éloigner sans souffler un mot, une plainte.
Un vendredi, il la prévint qu'il avait besoin de se rendre au village de Chauny, en n'annonçant son retour que pour le soir. Jeanne lui répondit par un signe de tête ; et le sergent sortit en étouffant un soupir.
Ce jour-là,.le père Talon et sa fille braconnèrent de compagnie ; c'était la première fois depuis trois semaines que cela leur arrivait, et le bonhomme ne se sentait pas d'aise. Gomme à l'époque de son enfance^ Jeanpe avait retroussé sa robe autour de sa jupe, et les sentiers' les plus rudes n'étaient que gazon à son pied nerveiix ; une animation extraordinaire enflammait sa figure, jamais son coup d'œil n'avait été plus heureux; jamais ses balles n'avaient porté si juste* Gendarme courait devant eux, et manifestait son allégresse par ses bonds.
Le temps passe vite en chassant, et il ne fallut rien moins que le coucher du soleil pour venir mettre un terme à cette ardeur guerroyante.
Au carrefour d'un bois, le père et la tille se séparèrent pour suivre chacun un chemin opposé. Jeanne rentrait au domicile conjugal.
Elle marcliait dans un sentier élevé en saillie au bord de la route et masqué par un rideau de chênes. Les ombres de la douleur descendaient dans son cœur
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avec les ombres de la nuit. Son sang battait plusYiie dans ses artères, échauffé par les violents exercices de la journée. De temps en temps elle se retournait pour regarder aux alentours, et elle respirait péniblement.
Tout à coup elle s'arrêta.
Un homme passait sur la route en chantant un refrain de garnison.
Jeanne serra convulsivement sa carabine, — cette carabine que vous savez, — et elle s'agenouilla eotre deux arbres.
C'est un assassinat! lui murmura sa conscience; c'est un serment ! lui répliqua son orgueil.
Un nuage sanglant descendit sur ses yeux , et un coup de feu se fit entendre.
Pierre Lachaux tomba sans pousser un cri.
— Touché! dit-il ; je sais ce que c'est.
Jeanne demeura quelque temps étourdie sous le poids du crime qu'elle venait de commettre; mais, s'arradiant à son épouvante, elle jeta aussitôt son arme dans les broussailles et s'enfuit comme une folle dans la direction du moulin de Veldez.
— Basile! Basile! cria-t-elle, en battant éperdument le seuil de ses deux mains...
Mais Basile ne répondit point, et par une bonne raison, c'est que depuis trois jours Basile avait quille le pays.
Le soir retrouva Jeanne en pleurs au pied du lit de son époux.
Des paysans ravalent ramassé dans la poussière et transporté de chez lui sur un brancard; sa blessure, quoique dangereuse, n'était pas mortelle.
Jeanne épiait son moindre souffle et se penchait à chacun de ses mouvements; lorsque, — en voulant donner de l'air à la poitrine du blessé, — sa main rencontra un papier cacheté adressé au procureur impérial. Elle l'ouvrit avec vivacité, et lut, à la lueur d'une chandelle, les mots suivants : « Qu'on n'accuse personne de ma mort, c'est volontairement que je me lue. »
Une larme roula le long de sa joue, — et ses lèvres s'appuyèrent pieusement sur le front de son mari.
La convalescence de Pierre dura quinze jours, pendant lesquels Jeanne ne cessa de montrer un dévouement sans exemple. Elle ne voulut céder à aucun autre le soin de le veiller, et ses nuits tout entières s'écoulèrent auprès de son chevet.
Aujourd'hui Pierre a une jambe cassée, mais il est adoré de sa femme.