‹ Monsieur de Cupidon (volume 2)Chapitre 24 sur 48 · L^ÉGRATIGNURE · texte numérisé non relu

L^ÉGRATIGNURE

Un malin d'été, sous les saules, en Saintonge, Justin Ronan faisait ses adieux à Blonde d'isernay, son amoureuse.

C'était un enfant de vingt ans qui partait pour Paris, seul, pauvre, à pied, afin d'aller écrire des livres d'amour pour les libraires et pour les journaui.

— Adieu, Blonde, disait-il à la jeune fille ; le ciel aime ceux qui ont la force et la foi, et il les protège* Laisse fleurir deux fois les lilas, et je reviendrai.

— En es-tu bien sûr, Justin?

XONSIBUR DE CUPIDOIf 229

— Oui , ma belle attristée , lui répondit-il en lui posant des fleurs dans les cheveux... et alors j'aurai un nom , une fortune ; tu seras ma compagne à jamais, je l'épouserai.-

Blonde sourit mélancoliquement.

— Au moins, dit-eUe, ne deviens ni trop riche, ni trop illustre : tu ne voudrais plus de moi.

— Moqueuse ! n*es-lu pas mon premier et mon seul amour ; ne nous sommes-nous pas donné notre jeunesse et notre vie tout entière; ne sommes-nous pas fiancés jusqu'à la mort, comme les deux amants de Vérone?... Ce ne sont pas des phrases de roman; seul au monde avec ma muse, tu as ma pensée; c'est pour toi que je veux la gloire, et non pour moi; je l'aurai, sois tranquille.

Mais Blanche répliqua :

— On dit que cela est bien difficile; Justin, n'astu pas peur ?

— Regarde mon front, touche mon cœur. Partout l'audac^, la sérénité, la confiance. Difficile? alors c'est possible I

Il se leva ; et tous les deux se mirent à marcher dans une allée, sous le soleil levant.

— Vois-tu, Blonde, lui disait-il, jamais le temps ne fut plus favorable aux poètes ; la mode est aux aventures, aux fantaisies, aux contes fringants ou sentimentals. C'est le règne de l'intelligence. Le théâtre et la presse ouvrent leurs portes à tout battant devant les jeunes ambitions; celui qui a quelque

^hose là peut se présenter hardiment. Les seuls incompris d'aujourd'hui, ce sont les impuissants et les paresseux.... La rime mène à tout; c'est la clef d'or .qui ouvre toutes les portes : de» poètes? à présent, on en fait des consuls et des ambassadeurs. — Je te dis, mon ange, que j'ai raison de partir. Les obstacles! j'ai vingt ans, et je crois en moi; que faut-il de plus pour les surmonter? Le monde n'est-il pas toujours un peu pour les téméraires et pour les fous î'Tu prieras pour moi, d'ailleurs, de loin; tes vœux m'arriveront pour me rendre le courage aux heures de lassitude. Dieu et ma volonté feront le reste ; je t'aime!

Ce jeune homme parlait ainsi, un matin d'été, sous les saules, en Saintonge.

La jeune fille, elle, lui répondit delà sorte :

— Je t'attendrai, Justin. Ne me fais pas attendre toute ma vie. Je t'attendrai à ma fenêtre, comme ces

.^pauvres châtelaines des ballades. Là-bas pense à moi, le soir et le matin surtout, et puis aussi dans la journée, et puis toujours.... Oui, tu fais bien de J'en aller; mais je suis triste malgré moi devant ton espérance aux ailes ouvertes. Je crois à ton bonheur dans l'avenir; mais je ne crois pas au mien; je n'ose y croire. Aie donc de la confiance pour deux, et reviens bientô .

Justin Ronan fit pencher la tète de la jeune fille Jusqu'à ses lèvres, et mit un baiser sur son front;

— Adieu, Blonde. -

— Déjà ? fit-elle tout effarée.

— Chaque mois, lorsque tu m'écriras, mets dans ta lettre une feuille dé ces roses en bouquet qui sont à. ta ceinture.

— Et quand il n'en restera plus?

— Je reviendrai.

• Blonde eut un soupir. Us allèrent comme cela jusqu'au bout de la saulée, à un endroit fermé par une palissade, à quinze pas de la route. Là, ils s'arrêtèrent pour la dernière fois. Le soleil était le plus beau du monde, et , quoiqu'il ne fût pas midi, on voyait des étincelles d'or briller dans l'air. Le chemin se déroulait à perte de vue, blanc et poudreux; mais personne n'y passait en ce moment.

A travers des bouquets de bois, on apercevait Saintes et ses jardins. La petite ville souriait d'aise en regardant couler la rivière.

Justin Ronan avait. sa main dans celle de Blonde d'isernay. La jeune fille ne pouvait se décider à le quitter ; ses yeux étaient fixés sur lui avec une inquiétude vague.

— Paris, c'est bien loin, murmura-t-elle.

— Qu'importe 1 dit le jeune homme, qui se méprit sur le sens de ces mots; je suis fort, et je ne connais point la fatigue. Dans huit jours, je serai arrivé. Gallot et Goldsmith voyageaient de cette façon, et c'est la bonne. On a pour compagnon de route ce merveilleux personnage qui s'appelle le hasard; on se couche sous les étoiles ; on se réveille sous le soleil.

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La curiosité vous talonne , en bavardant à vos yeux, et l'amour vous fait le cœur vaillant.

— Justin, Justin, aime-moi bien!...

Le jeune homme sauta par-dessus la palissade. Un seul fossé le séparait maintenant de la roule. Il envoya un dernier sourire à M"® d'Isernay, qui pleurait, adossée contre un arbre, et il se trouva sur le chemin en quelques enjambées.

— Adieu, Blonde, dit- il; et, posant un baiser sur une rose mourante qu'il tenait , il la lui jeta avec son adieu.

La fleur tomba sur le visage de Blonde , et ses épines lui firent une égratignure à la joue.

— 0 mon Dieu! pensa la jeune fille, est-ce un pressentiment que vous m'envoyez ?

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