‹ Monsieur de Cupidon (volume 2)Chapitre 25 sur 48 · KILOMETRES · texte numérisé non relu

KILOMETRES

Justin Ronan s'en allait donc à Paris. — Le mal n'est pas là. 11 se croyait du talent, et il voulait en vivre ; c'est tout naturel. — Il avait dit adieu le soir h sa mère , et le matin à sa maîtresse ; et maintenant il suivait en chantant la route que nous avons toussuivie, la grande route de l'espérance et de l'avenir. Boa courage, jeu1:ie homme! la chance peut vous sourire^ comme elle a souri à tant d'autres, qui n'avaient peut-

être ni votre esprit ni votre cœur. Marchez devant vous et toujours tout droit; au bout sont vos visions réalisées, assises en rond et couronnées d'épis!

Il écoulait la voix qui lui disait cela, tout en marchant. Son pied était leste et son regard rayonnait» C'était un brave garçon , ni grand , ni petit , élégamment proportionné, aux cheveux bien longs, bien tombants, — trop longs peut-être ; mais je m'en vais vous dire : Justin Ronan donnait dans tous ces charmants caprices du bel air et des vêtements. Un rimeur lui semblait devoir être toujours un peu l'homme de ses rimes, comme Rubens et Van Dyek étaient les hommes de leurs tableaux.

Passe donc pour ses longs cheveux. — Itfais un autre tort , c'est qu'il paraissait moins amoureux do Y art lui-même que de la vie extérieure de l'artiste; — un grand tort, celui-là, et qui a égaré bien des intelligences de notre temps. Il ne voyait que le côté chatoyant de toute chose, le cadre au lieu delà toile, l'étoffe au lieu de la chair. La biographie d'un grand homme l'arrêtait plus longtemps que son œuvre. — Que vous dirai-je enfin? Il aimait Ryron autant pour son humour que pour son génie ; Hoffmann au cabaret , et Reaumarchais I accordant sa guitare , le faisaient rêver pendant de longues heures.

Et parce qu'il se sentait le cœur bourdonnant de rêveries, comme Sterne; parce qu'il aspirait après l'orgie, le Champagne et les comédiennes , comme Chamfort; parce qu'il voulait enfin la vie de ces

gens-là , il avait commencé par leur emprunter leur allure flottante, et il s'était mis dévotement à refléter leurs travers en attendant de refléter leur talent. C'était donc moins un poète qu'un comédien de poésie. Beaucoup s'en vont de la sorte, le nez au vent , les manchettes chiffonnées: «Parbleu! disent-;ils, s'il ne faut qu'une bonnennine, la strophe sur les lèvres, le désir des belles choses, l'amour du fanatisme et de l'imprévu, nous pouvons bien, nous aussi, prendre notre part de gala.» Ainsi avait raisonné Justin Ronan, qui mesurait la force de ses dents à l'étendue de son appétit.

Mais ce Justin Ronan était jeune ; cela pouvait le sauver. 11 arrivait avec son esprit tout neuf^ son unique bagage. De la science, peu ou point, A quoi bon s'embarrasser de ce lourd convoi? Le travail de la province ne lui avait appris qu'à connaître de près le soleil, les champs , les collines, les eaux, et généralement toutes les petites bergeries que Dieu a créées et mises au monde pour l'agrément des bouviers et de^ phthisiques.

La province lui avait appris aussi l'amour. C'était quelque chose. 11 avait rencontré la fille d'un gentillâtre, du comte d'isernay, — et , depuis ce jour, il n'avait qu'un désir, qu'une pensée : se faire un nom qui lui valût un titre, une réputation qui lui tînt lieu de blason, une fortune qui lui tînt lieu de tout, pour venir mettre titre, blason et fortune aux pieds de la jeune fille qui lui avait donné son âme.

C'est pourquoi Justin Ronan partait pour Paris, la ville aux pommes d'or.

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