CHAPITRE XXYII
Histoire de atMleaiolselle Jean
Où appelait ou du moins on surnommait ainsi une petite grisetle du quartier des Ghartrons, à Bordeaux.
Fleuriste, tailleuse ou lingère, je ne sais pas au juste ce qu'elle était; mais ce que je peux certifier, c'est qu'elle n'avait pas sa pareille pour la façon délicieuse dont elle portrait le madras rejeté sur l'épaule, — qui est la coiffure habituelle de toutes les artisanes.
Aujourd'hui qu'il ne reste presque plus rien à Bordeaux de son ancienne splendeur commerciale ,
il lui reste encore pour se consoler deux de ses
produits les plus riches en goût et en couleur : le vin et les grisettes.
De ces deux choses, on chercherait vainement la seconde à Paris, à Theure qu'il est; ce quMl y a aujourd'hui de petites filles de magasin refusent de porter leurs cartons autrement qu'en chapeau.
Dans quelques années, il ne restera donc aucune trace de la griselle, si ce n'est par les livres et peutêtre par la province, pourvu, cependant, que Bordeaux ne se dépêche pas trop à bâtir son quartier Bréda.
Je ne vous dirai pas ce que les grisettes de Bordeaux ont de plus que les autres. Partout la femme ressemble à la femme; c'est le même patron qui a servi pour l'ancien et le nouveau monde. Qu'il vous suffise de savoir qu'elles sont jolies comme les plus jolies, spirituelles comme les plus spirituelles, — au point que ce sont elles qui deviennent plus tard les véritables Parisiennes.
Elles sont petites et bien prises. Elles sont brunes, comme presque toutes les femmes du Midi, avec des yeux et des cils longs de cela, et des cheveux à profusion.
En outre de leur coiffure, qui est d'un lâché ravissant, elles ont une manière irréprochable de se vêtir. De même que la Parisienne a la science du détail, ^es ont surtout le secret de l'harmonie. Jamais chez
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elles une robe ne couvrira une jupe souillée. Leurs brodequins auront toujours été faits pour leurs pieds.
La Parisienne n'est coquette qu'à une certaii» heure du jour, — heure souveraine, il est vrai. La Bordelaise est coquette depuis le moment où elle se lève jusqu'au moment où elle se couche- Elle ignore le négligé du peignoir et n'ouvre les contrevents de sa fenêtre qu'une fois son corset mis et ses bandeaux lissés. C'est une petite Vénus sortie tout habillée du sein des flots, dans une conque de palissandre.
Quoique vous n'ayez pas besoin de chercher à Bordeaux les grisettes pour les rencontrer, trouvezvous le matin, entre sept et huit heures, dans la rue Sainte-Catherine, celte principale artère de la ville. C'est là que ces mignonnes créatures foisonnent, pullulent, fourmillent, trottinent, les uûes se rendant 3 leurs ateliers, les autres à leurs magasins. Il en arrivé <le tous les faubourgs, les plus divers et les plus dîs^ tants : de Sainte-Croix, de Sâint-Seurin , des Chaftrons et de la Fondaudége. C'est peùdant une heure environ un va-et-vient perpétuel, un encombrement de minois en belle humeur; le pavé en semble obscurci, — comme un champ de blé par un essaim d'oiseaux.
Elles s'en vont ordinairement par bandes de quatre ou cinq, un panier au bras, renfermant les cerises et le choine (petit pain) du déjeuner. Leur démarche ^ cette affectation de vivacité qui provoque à les suivre, et il règne dans leur manière de porter les
coudes en dehors une sorte d'élégance, la plus amusante à voir.
Bien ne saurait rendre surtout l'effet de leurs mouvements de tête, brusques et gracieux. Les regards qu'elles lancent de droite et de gauche, fermes ^t arrêtés, pétillent d'une malignité fulminante.
Que si vous voulez alors les connaître de plus près, liasardez-vous à accoster Tune d'elle^f et faites entendre à son oreille la musique du madrigal. Si elle ne vous répond ,'pas dès le premier njot, ce qui est probable, soyez assuré qu'au troisième elle vous jettera quelque bonne réplique aux jambes, de cette •réplique de comédie, preste et audacieuse, qui suppose l'accroche-cœur et le nez à la Roxelane. Leur esprit est mordant et accentué comme leur langage : une pointe d'aiguille trempée dans l'eau de la Garonne,
Quant à leur moralité, elles en parlent beaucoup pour y faire croire un peu.
Les grisettes représentent à Bordeaux toute une population nombreuse et bien distincte, dont la fastueuse grande ville a raison de se parer. Ceux qui les connaissent savent qu'il n'y a rien de flatté dans -ces quelques notes préliminaires.
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Je ne serai pas invraisemblable en disant qu'à dixsept ans Jeunesse était encore vertueuse ; il faut bien, si l'on en croit la tradition, que toute femme commence par rêtre. D'ailleurs, Jeunesse avait beaucoup de principes et très-peu d'occasions^' r..
Elle avait une mère qui n'avait pas assez de tout son cœur pour la chérir; une brave femme de mère qui pleurait d'amour rien qu'à causer d'elle, et qui eût volontiers cédé sa petite part do paradis pour lui en faire une plus grande. Cette digne femme avait donné à sa fille tous les bons sentiments qu'elle avait trouvés dans son cœur et dans ses livres de piété. Puis elle avait prié le ciel de faire le reste et de la préserver de la tentation.
Jeunesse travaillait dans un magasin de la rue Notre-Dame, en compagnie d'une demi-douzaine de fillettes égrillardes. Suivant l'usage établi, la plupart de ces demoiselles avaient plus souvent l'œil aux vitres qu'à leur ouvrage : c'étaient des critiques à l'emporte-pièce sur chaque passant et des éclats de rire sans fin. Elles faisaient l'étude de mœurs plutôt que la lingerie ou la couture.
Jeunesse était trop fille d'Eve pour tarder long-
temps à marcher sur leurs traces. Elle les dépassa. Mieux que personne elle savait trouver de ces observations qui assassinent, — de ces mots qui poignardent. Je connais un pauvre diable d'employé qui , pour avoir eu l'imprudence de mettre une cravate blanche avant la saison, était assuré de ne jamais passer devant elle sans entendre invariablement ré- ^ sonner à ses oreilles le refrain de Boutofi de rose. Beaucoup avaient pris le parti de faire un long détour, pour éviter les sabords du redoutable magasin.
Il n'était qu'un article sur lequel Jeunesse n'avail pas voix au chapitre. C'était le calendrier des Léon, des Alfred, des Adolphe, longuement feuilleté par ses compagnes. Son rigorisme à ce sujet était sans * égal; on l'en avait plaisantée à diverses reprises, et Von avait fini par lui supposer quelque passion secrète et malheureuse, la vertu étant toujours la dernière supposition à laquelle on s'arrête.
Ce n'était pas que Jeunesse n'eût été mainte fois courtisée par la fine fleur des Adonis de comptoir. Plus d'un, en choisissant pour elle le ruban le plus nouveau, et en lui faisant la bonne mesure^ avait essajé une déclaration de mirliton et de chevalerie. Les dandys de la Chaussée de Toumy, eux-mêmes, n'avaient pas dédaigné de la suivre, et, mâchonnant un bout de cigare, lui avaient souvent adressé cette honnête proposition:
— Petite, veux-tu venir souper?
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Mais de la timidité de Tun et de Timpertinence de l'autre. Jeunesse n'avait fait que rire. Non que le commis Céladon n'eût le regard expressif et la voix tendre; non que le dandy ne fût admirablement monté sur cravate. Jeunesse leur rendait justice è tous les deux. £lle s'avouait même en secret qu'en , forçant un peu sa nature, ellç serait peut-être parvenue à aimer le premier, malgré ses qualités, — le second, malgré ses défauts. Mais elle était encore à cette époque heureuse où l'amour fait autant de peur que d'envie, et où le cœur n'ose pas oser.
11 y avait pourtant depuis six mois un jeune homme qui passait régulièrement deux fois par jour devant le magasin de la rue Notre-Dame. Celui-là n'avait jamais suivi Jeunesse, ne lui avait jamais parlé. Chaque fois, au contraire, que son regard avait renconlré celui de la jeune fille, son regard s'était abaissé subitement. C'était un musicien des environs qui donnait des leçons au cachet, jeune homme de vingt-deux ans à peine, un bon coeur et un droit esprit, d'ailleurs; une de ces natures abandonnées à elles-mêmes au milieu d'une demi-éducation.
Paul Lorrain s'était pris à aimer Jeunesse , sans que celle-ci s'en aperçut. Et comme il l'aimait véritablement, il n'avait jamais osé le lui dire. Un jour cependant qu'il s'était longtemps arrêté à rêver au bonheur et à l'avenir, il saisit son courage à deux mains et écrivit à Jeunesse les lignes suivantes :
MOlfSIEUR DE CUPIDON 3ft
a Mademoiselle 9
» Je suis le jeune homme de neuf heures et demie
et de trois heures. Ce sont les instants auxquels je
passe devant votre magasin, pour aller donner des
leçons de musique dans le quartier. 11 ne dépend
point de moi de passer par un autre chemin, et
même, en aurais-je le choix, je n'en voudrais pas
d'autre. — Peut-être m*avez-vous remarqué à cause
de ma botte à violon. ^
» Je vous aime, mademoiselle, et voilà bien longtemps que je retiens cette parole au bout de ma plume et de mes lèvres; car il y a une chose qui égale mon amour, c'est mon respect. Aussi je ne me consolerai jamais, si cet aveu vient à vous déplaire. Il fallait pourtant bien finir par vous en informer, n'est-ce pas ?
» Pourquoi ne m'aimeriez-vous pas un peu, — vous qui remplissez toute mon âme, et que j'aime d'autant mieux que je ne tiens plus à personne au monde? Ma vie entière vous appartient; prenez-la ou ne la prenez pas, mon amour sera toujours à vous, et je sens que je n'en guérirai jamais.
n Au revoir» mademoiselle.
» Paul Lorrain, d
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Cette fois, Theure de Jeunesse allait sonner; elle s'était sentie émue des paroles de Paul, et elle y avait mis sa croyance. Mais, soit par une fausse honte, soit par ce damnable esprit qui porte les femmes à donner à chaque plaisir l'attrait du fruit défendu, elle se cacha soigneusement et ne voulut mettre persoûne de moitié dans ses nouvelles sensations. — A quoi bon ? se dit-elle ; et ne sera-t-il pas toujours temps ? Ce fut son premier tort.
La grisette aima donc le musicien. Elle ne répondit pas à sa première lettre, ni à la deuxième, ni à la troisième ; — mais elle répondit à la quatrième, et cela pour le prier de ne plus lui écrire. Et le lendemain, elle recevait quatre pages plus brûlantes et pi s passionnées que jamais, — quatre pages qui équivalaient à quarante-huit ; car elle les relut chacune douze fois, et douze fois elle se sentit défaillir dans sa conscience et dans sa vertu.
Jeunesse aima Lorrain. — Elle avait pourtant refusé de le voir et de lui parler ; mais un matin que le hasard était d'intelligence, ils se rencontrèrent, et tout fut dit entre eux. Depuis, ils se virent tous les jours, et ils jurèrent d'appartenir l'un à l'autre. Leurs chastes et mystérieux rendez-vous prirent leur essor
et s'abattirent tour à tour au sein des obscurs carrefours, à l'angle des rues désertes, sous les arbres des promenades, partout, en un mot, oii ils pouvaient se serrer furtivement la main, échanger un joyeux regard, se dire : « Je t'aime! — tu m'aimes? » et s*en retourner en faisant de beaux rêves.
Jeunesse aima Lorrain. — Et comme si ce n'était pas assez de se voir matin 6t soir, ce fut elle à son iovtt qui se prit à lui écrire de ces lettres où la passion naïve ruisselle en fautes d'orthographe, de ces lettres où la même chose redite vingt fois a vingt sens différents pour celui qui l'écrit et pour celui qui la lit.
Jeunesse aima Lorrain; — mais d'un amour pur, qui suffisait 5 leur bonheur mutuel. L'un et l'autre n'eussent pas voulu dans le ciel d'autre félicité que celle qu'ils goûtaient sur la terre, et leura vœux se bornaient à en souhaiter la continuation éternelle. Rien que cela !
C'est ce qui fait qu'un soir,, passant devant une église, il leur vint à tous les deux la bonne pensée d'y entrer, afin de denaander à Dieu de bénir leurs deux âmes et leurs deux destinées. Réfugiés à l'ombre d'un pilier, ils chucho ^ ant à voix si basse que les saints de pierre auraient pu seuls surprendre le secret de leurs paroles. La nef était silencieuse ; quelques lampes brûlaient d'espace en espace, et l'on n'entendait par intervalles que le pas retentissant d'un prêtre se dirigeant vers son confessionnal. A quelque
distance d'eux , et leur tournant le dos, une vieille femme était agenouillée. — Pour qui priait*elle de la sorte? C'était ce dont ils ne s'inquiétaient guère, et ils ne prêtaient aucune attention aux lambeaui d!oremu8 qui venaient frapper leurs oreilles. Us étaient dans le ciel, alors I un ciel qu'ils bâtissaient eux-mêmes, blanc de flamme, et rempli d'harmonie. Leurs cœurs ployaient sous l'extase, un tressaillement courait par toutes leurs veines ; — et ff vint un moment où Jeunesse se sentit inondée de tant de joie, qu'elle ne put réprimer un soupir d'amour qui vibra sous les voûtes de l'église.
La femme qui priait se retourna comme pour lui reprocher de troubler son recueillement.
Jeunesse reconnut sa mère.
Celle-ci n'eut pas un mot, pas un geste. 11 y a de ces douleurs qui vous coupent bras et jambes. Elle emmena sa fille et elle sortit de l'église sans s'être signée.
C'était une femme du peuple, une de ces mères dont la tendresse, bavarde et étourdie partout ailleurs que devant leurs enfants, se fait devant eux humble et retenue, comme dans la crainte de leur être importune. Elle n'avait jamais songé à se montrer
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sévère et soupçonneuse pour sa fille, car il ne lui était jamais venu dans Fidée que celle-ci pût faillir un seul instant. C'était un ange qui lui avait été donné 9 et s'avise-t*on de soupçonner les anges?
Sa plus grande joie, son unique affaire, sa pensée de tous les jours et de tous les instants, était de lui préparer un avenir lieureux et digne d'elle. On eût dit qu'elle n'avait d'autre souci que de balayer le terrain devant ses pas. Dans ce but, elle avait arrangé secrètement un projet d'union avec un honnête arti- • san, dont l'aisance et le caractère lui offraient toutes les garanties de sécurité. Mais elle hésitait avant de 36 séparer entièrement de Jeunesse, et elle reculait de jour en jour le moment où il faudrait enfin lut dire. : — Adieu, mon enfant ; je viens d'assurer ton bonheur aux dépens du mien ; sois heureuse maintenant, avec une autre personne que ta mère.
Le coup qui la frappa fut donc terrible. Elle ne trouva cependant dans son cœur ni colère ni reproche pour sa fille. Elle l'assit au contraire tendrement sur ses genoux, et, lui prenant les mains, elle la conura de tout lui raconter. Jeunesse obéit en rougissant. Alors, à mesure qu'elle parlait, la pauvre femme enUreprenait de se persuader à elle-même que le mal n'était pas aussi grand qu'elle l'avait d'abord pensé; qu'une affaire d'amourette n'était pas une chose tellement sérieuse que l'on dût sitôt en prendre l'alarme ; que c'était l'âge, et puis la folie, — mille raisons enfin et mille excuses qu'elle s'efforça
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de trouver toutes naturelles. Si bien que, lorsque sa fille eut terminé sa confession en cachant sa jolie tète dans son sein, elle l'embrassa à plusieurs reprises sur les joues, ôt lui dit en souriant à travers ses pleurs :
— Allons, il faut oublier tout cela.
Mais ce fut en ce moment au tour de Jeunesse de frémir et de s'inquiéter. Son regard se leva plein d'étonnement, et sa bouche murmura : Oublier?...
— Ce fut le premier mot de la lutte qui s'engagea entre elles deux pour ne plus finir. Sa mère eut beau lui représenter sa misère et celle de Paul, les peines qu'une semblable union entraînerait à sa suite; lui peindre l'avenir sous les couleurs les plus sombres,
— à toutes ces raisons, Jeunesse n'avait qu'un mot à opposer : — Je l'aime; — et puis encore : — Je l'aime.
Dire ce que cette mère trouva de courage dans son cœur pour combattre cette cruelle parole et ressaisir un peu cet amour que lui volait Paul Lorrain, est impossible. Elle se montra si persuadée de leur i&alheur futur, qu'elle resta inébranlable dans ses larmes; et ce fut en jetant ses bras autour du cou de sa fille qu'elle lui déclara qu'elle n'accorderait jamais son G<msentement à un tel mariage.
De ce jour, sa surveillance, pour être cachée, ne s'en fît pas moins sentir autour de Jeunesse. 11 devint désormais impossible à cette dernière de voir Paul. Par malheur, il était trop tard, et son amour s'augmenta de tous les obstacles suscités par l'amour ma-
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ternel. Ce fut alors que le ibapitre des ruses et des fourberies eut son cours. Grâce aux soins d'une amie imprudente, une correspondance put se renouer entre les deux amants, jusqu'au moment où elle vint à être découverte par la mère.
Cette nuit-là qu'elle veillait en rôdant, la pauvre femme s'étonna d'apercevoir de la lumière dans la chambre de sa fille. Elle vint à pas de loup coller son oreille au trou de la serrure, et elle surprit Jeunesse qui écrivait à Paul. Elle attendit (une heure environ) que la plume lui fût tombée des mains, et lorsqu'elle fut assurée de son sommeil, elle alla, — retenant son haleine, — lui prendre sa lettre sous son chevet.
Puis, elle remonta chez elle, en s'appuyant au mur.
Elle passa le reste de la nuit à déchiffrer ce papier, car elle savait à peine lire, la malheureuse; — elle en épela un à un les moindres mots, sans en excepter un seul, et chacun d'eux lui saigna le cœur. C'étaient des promesses de s'aimer toujours, des espérances, mille tendresses à lui donner mille morts ! 11 y avait souvent des lignes entières dont elle ne pouvait venir à bout. Elle avait beau frotter ses yeux brûlants et approcher la lettre de la lumière, c'était en vain. Alors elle se prenait à pleurer toutes les larmes de son corps, à accuser le ciel et la Vierge elle-même, à maudire son ange gardien. Elle se demandait pourquoi les enfants n'ont jamais pour leur mère de ces élans si vrais, de ces phrases si douces, pourquoi
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ils Yoai chercher au loin l'amour qu'ils ont prhs d'eux... — Puis elle se remettait à sa lecture avec un [fiévreux acharnement ; ses mains tremblaient, son front suait, — et elle allait toujours. — Vingt fois elle faillit à la peine, et vingt fois elle surmonta 8^ tortures. Le Dieu cruel permit qu'eUe allât jusqu'à la fin. La lettre se terminait par ces mots : ce Je n'aime et n'aimerai jamais que toi... »
Le lendemain, sa résolution était prise. Elle se rendit chez Paul Lorrain.
En la voyant arriver, le jeune homme comprit de ^uite la démarche qu'elle venait essayer. Elle prit avec lui son regard le plus humble et sa voix la plus suppliante. Elle se mit à lui parler des projets qu'elle avait formés pour sa fille, dont elle voulait assurer le repos, disait- elle, avant de s'endormir pour toujours. Elle le conjurait donc, — s'il aimait Jeunesse, — de renoncer à la voir, de chercher h l'oublier, de n'y plus penser enfin. Et, en échange de ce sacrifice, elle lui promettait de le chérir comme un fils, de bénir ■chaque jour son nom dans ses prières, et bien d'autres choses encore qu'elle lui dit avec cet accent, ce ^este, ce regard que les mères savent seules trouver. . Paul fut ému. 11 aimait Jeunesse par-dessus tout, nous l'avons dit, et son amour était fort de toute son honnêteté. Mais la profonde humilité de cette mère et les raisons qu'elle lui donna ébranlèrent ses résolutions. Qu'avait-il, en effet, à faire partager à cette jeune fille? Sa pauvreté, et pas autre chose. De quel
it lui fermeFait-ii un avenir possible, exempt d'inéludes? L'amour qu'ielle exprimait pour lui était* iX donc si vivace qu'il ne pût, avec le temps, s'effacer son cœur ? — Peut-être un jour lui saurait-elle de son dévouement.
Paul Lorrain céda, et il jura de ne plus revoir Jeun^esse.
Bordeaux a son Ranelagh et son jardin Mabille, — représentés par les deux établissements rivaux de Plaisance et de Yincennes. Rien n'y manque, ni le plafond guirlande de nymphes, ni les candélabres aux flancs des murailles, ni l'orchestre paré de draperies. Au dehors, mille verres de couleur tracent des arcades de feu sous des arcades de feuillage ; des labyrinthes cythéréens serpentent autour des Faunes de plâtre; les cimes des arbres frissonnent au vent des balançoires, appelées des câlines en style local. — Au dedans comme au dehors, court et tourbillonne toute une charmante population. Une foule déjeunes filles, robes roses et robes blanches , dansent, le front dans la lumière et les pieds dans le bruit. C'est le triomphe du cornet à piston et de la bouteille de bière ; le Pâ-
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phos bourgeois de la blanchisseuse, de la lisseuse et de la calendreuse.
Par un bilcarreet philosophique contraste, ces deui salles de danse sont le plus mélancoliquement sises du monde. Elles entourent la Chartreuse, ce magnifique Jardin des morts, et font au champ du repos une longue ceinture de fête et d'oubli. Plus d'un jeune couple, causant d'amour, a pu voir se lever curieusement derrière le mur d'enceinte le fût blanc d'un tombeau, entre les branches des noirs platanes; — ce qui n'empêche le Bordeaux dansant et oublieux d'y accourir chaque dimanche d'été.
De ces deux établissements, à l'époque oîi se passe cette histoire, le plus fréquenté était Plaisance. 11 n'était pas rare de surprendre, à l'angle extérieur d'une vitre de la salle, la capote voilée de quelque grande dame ou le frac de quelque élégant. La ville l'avait adopté pour ses expositions de fleurs et les corps d'états pour leurs fêtes patronales.
C'était à une de ces fêtes de nuit, — qui se prolongent ordinairement jusqu'au matin, — que Plaisance ouvrait, ce soir-là, ses portes. Paul Lorrain , entraîné par plusieurs de ses amis, était venu y promener sa tristesse, il avait tenu son serment, et depuis deux semaines il se trouvait sans nouvelles de Jeunesse.
Paul marchait lentement dans une allée, coudoyé par la foule. Des rafales d'harmonies lui arrivaie^pit à travers les bosquets.
MONSIEUR DE CUPIDON 32i
Tout à coup, un essaim de jeunes filles vint à le raser de si près, qu'il leva les yeux, — et son regard rencontra l'une d'elles. Au même instant une exclamation de surprise s'échappa de ses lèvres : — Jeunesse! s'écria-t-il.
C'était bien Jeunesse, en effet, Jeunesse que sa mère inflexible avait laissée, ce soir-là, s'envoler. Désolée de la voir toujours triste, elle lui avait permis d'aller au bal avec deux de ses amies de magasin. Jeunesse avait refusé d'abord, n'ayant plus le cœur au plaisir ; mais un pressentiment lui avait dit en* suite qu'elle risquait d*y rencontrer Paul, et elle était venue.
Voilà ce qu'elle lui raconta, une fois qu'ils furent seuls, et pendant qu'ils s'enfonçaient dans une contreallée.
— Toi ici ! répétait Paul, pétrifié.
Mais Jeunesse ne l'écoutait pas. Elle se suspendait à son bras et le regardait avec un doux sourire. • — Viens plus loin, disait-elle : cette musique nous fatigue; et j'ai tant de choses à te conter encore! Tous ces jours-ci, on m'a fait bien souffrir. Chacun s'entendait pour me dire que tu m'avais oubliée, que tu ne pensais plus à moi. Je ne l'ai pas cru, je t'assure. Ma mère est si méchante!
Paul essaya vainement de dégagerses mains d'entre les siennes.
— N'est-ce pas que tu es toujours à moi, comme je suis à toi? poursuivait-elle, — que rien ne pourra
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nous séparer, comme tu Tas dit bien souvent ? — que notre destinée est une destinée d'amour? — N*est-oe pas que tu es toujours mon Paul adoré, comme je suis ta Jeunesse, ta Jeunesse chérie?...
Une larme tomba de la paupière de Paul vaincu. 11 se mit à deux genoux et lui dit :
— Pardonne -moi I
Puis ils s'assirent sur un banc et se turent, — pour écouter leurs cœurs. De rares promeneurs passaient devant eux. Le chant d'une valse expirait à leurs oreilles. La campagne exhalait des odeurs chaudes.
— 0 Jeunesse ! Jeunesse, que je t'aime ! murmura Paul.
Tout entier au bonheur présent, il chassait sans remords le souvenir de sa promesse. 11 ne concevait plus comment il lui avait été possible de s'y arrêter. L'aimer encore et puis l'aimer toujours, telle était nminlenant sa seule idée, son unique serment.
Les heures se passèrent dans ce ravissement.
Déjà la fête tirait à sa fm, et la foule commençait à s'écouler.
Les illuminations allaient pMir devant les lueurs de l'aurore. Les bruits de l'orchestre s'éteignaient pour faire place aux bruits de la terre. Ni Tun ni l'autre ne s'en étaient pourtant aperçus. — Jeunesse avait incliné la tête sur l'épaule de son jeune amant.
— Dors-tu ? lui demanda-t-il après quelques minutes.
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Elle lerva sur lui son tendre regard, et elle reprit sa charmante attitude.
' Mais tout à coup, elle se réveilla brusquement, — silencieusement, — et regarda avec effroi autoifr d'elle. Une pâleur subite se répandit sur son visage.
— Mon Dieu 1 j'oubliais, fit-elle avec inquiétude ; vois donc comme il est tard... voici le jour qui va paraître.
— Non, ce n'est pas le jour, c'est la lune.
— Si je n'allais plus retrouver Claire et Natlialie ? Oh ! partons, partons bien vite 1
— Pourquoi sitôt? demanda Paul, enivré.
— Voici la salle qu'on ferme ; il n'y a presque plus personne. Viens ! Elles me cherchent sans doute.
Et sans l'attendre, elle se mit à courir dans le jardin et à le parcfourir dans toutes les directions en appelant ses amies à haute voix. Mais les jeunes filles étaient parties depuis longtemps, après avoir inutilement battu les allées à sa recherche, — sans apercevoir le coin isolé où ils tenaient si peu de place et faisaient si peu de bruit.
— Partons ! s*écria-t-elle éperdue ; nous les rejoindrons "peut-être en route.
Il était grand jour quand ils sortirent. Les rues étaient désertes, et l'air avait de ces brises froides et tristes, qui glacent l'âme aussi bien que le corps. Ils allaient à grands pas, sans dire mot. Paul baissait la tête, et Jeunesse tremblait de tous ses membres en
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pensant à sa mère. Le cbenain leur semblait ne plus devoir finir.
lis arrivèrent enfin au pavé des Chartrons, juste au moment où l'horloge de Saint-Louis sonnait cinq heures. Jeunesse tressaillit et s'arrêta pour reprendre sa respiration. Mais ce fut bien pis lorsque, au détour de la ruelle où elle demeurait, — sur le seuil de h maison, immobile comme un fantôme, — elle aperçut sa mère qui l'attendait.
— Oh 1 fit la jeune fille, je ne pourrai jamais rentrer.
Et elle s'enfuit, épouvantée, sans regarder derrière elle.
Paul la rejoignit.
— Jeunesse ! lui dit- il doucement.
— Non, — répondit-elle en secouant la tète, — je n'oserai jamais.
En ce moment passaient des ouvriers de sa connaissance. Ils se retournèrent plusieurs fois pour la regarder, et poursuivirent leur chemin en ricanant.
Ce fut alors qu'ils perdirent tous les deux la tète. Jeunesse se vit déchue dans l'opinion, — séparée de Paul à tout jamais; — elle se rappela la ferme résolution de sa mère et son refus de jamais consentira ce qu'elle appelait leur malheur commun.
Une idée insensée leur passa dans l'esprit : ils crurent avoir trouvé le moyen de lui arracher son consentement.
HON»IEUR PE CQPIDOfr 325
Uo cbar à bancs qai passait les conduisit jusqu*à
la petite ville de Libourne.
Le bonheur de Jeunesse et de Lorrain passa rapidement. Après, vint l'adversité, qui s'abattit sur eux comme la grêle sur les arbres en fleur.
Jeunesse avait immédiatement écrit à sa mère pour implorer son pardon. Mais il fut impossible à cette dernière de répondre : une fièvre ardente l'avait couchée sur son lit, et le délire commençait à gagner son imagination.
Lorrain et Jeunesse avaient suspendu le nid de leurs amours coupables dans une mansarde , où ils passaient pour le frère et la sœur. Rien n'était plus intéressant à voir, au dire des voisins, que ces deux chariQants enfants: l'un, avec ses cheveux noirs et son front pâli ; l'autre, avec ses cheveux blonds, son fia sourire et sa taiHe élancée.
Dès les premiers jours de leur arrivée à Libourne, Jeunesse s'était mise à chercher de l'ouvrage, et, comme elle était jdie et avenante, elle obtint facilement ce qu'elle demandait. Son petit coeur ploya sous l'allégresse au premier argent qu'elle apporta
3M. HûK»i«irK pp i:i}«u>o»^
au Iqgi&i -m Ëlto:< acheta .9^«ji^-ût^ii9p ufio^ aravaie .à Paul et un bonnet pour elle..
De son côté, Paul n'avait pas attendu d*étre à bout de ses faibles ressources pour se procurer des écoliers. Mais moins heureuse que Jeunesse , ses premières démarches étaient restées infructueuses. Ce ne fut qu'après trois semaines et des difficultés extrêmes, qu'il parvint à rassembler quatre ou cinq fils de boutiquiers, au cachet le plus modique. Car il faut le dire aussi, Paul Lorrain n'avait rien qù*un mérite trèé-ordinaire. Ses éludée n'avalent jamais été sérieuses ni poussées loin. É'îls d'un musicien célèbre, il avait hérité d'une partie bourgeoise de sa clientèle, satis hériter de son talent. Lui mort, il s'était borné à ce qu'il en avait appris, et comme cela lui avtel toujours suffi, il supposait que cela lui suffirait toujours.
Lorrain s'aperçut iroip tard qu'il s'était Cioiiipé. Ëconduit par plusieurs famiHes de- Liboume sous prétexte d'incapacité , son amour-^propre s'imta de ces premiers échecs et il se remit k son art ««vee ane belle et ofcsiifiée passion. Il revint sur ses études d'au* trefois et il recommença un laborieux apprentissage de toutes les heures, pendant lequel, il est vrai; les leçons né lui nriivateiiit pa$ ; mai;s U s'^ea coasotut avec des ré^es de gloite et l'espéraiiiiiee 4'ua hriUi^t avenir. Aussi, «lu.tjinjvailide tousleji demx^lc'était celui de Jelioesse quidenaait ^eul un résultitf «
La paiuvie ptittite a'dvait garde ;de s'en ptaiqdre.
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Elle partageait d'ailleurs les illusions de son amant, dont le caractère était devenu aussi contianl qu'il avait été autrefois soucieux.
El puis souvent, après une difficulté vaincue , un thème surmonté, il jetait ses cahiers de musique dans un coin de la chambre, et, poussant sa chaise auprès de la sienne, il lui disait, en la prenant par la tète pour la baiser au front :
— Patience, ma petite Jeunesse, un jour nous serons riches, car un jour je serai un bon artiste.
En attendant, Jeunesse ne quittait pas Touvrage et passait les nuits sur son métier. Sa santé déUcate ne^ larda pas à s'en ressentir , ses yeux se creusèrent , et les roses de son teint disparurent peu à peu. Parfois,
au milieu du silence et des ténèbres, alors que Paul
s'endormait, heureux des progrès de sa journée, il
M arrivait de laisser Uristement tomber son aiguille
à terre, et de penser à ses beaux jours de la rue Nôtres
Dame, à ses amies de magasin, à sa mère aussi. Elle
se voyait passer à sept heures, souriaale, l'œij mutin
et le panier au bras... — Alors elle allait s'agenouiller
devant une saiate image* et elle priait avec ferveur
pour obtenir la foirce de continuer sa tâclie* Puis elle
lirait soigneusement les rideaux de sa fenéivo , afin
de n'être pas tentée de regarder les belles étoiles du
ciel, — et eUe revenait incliner vers la lampe son cou
engourdi de fatigue.
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VU
Sur ces entrefaites , Jeunesse vint à apprendre la mort (le sa mère. A son dernier soupir, elle lui ayail pardonné en pleurant.
Jeunesse resta quinze jours en proie à une douleur sombre et réfléchie, — pendant lesquels elle fut forcée de suspendre tout travail.
Le seizième jour, elle vit Paul qui furetait dans le buffet.
Une heure après, elle avait repris sa broderie et sa pièce auprès de la fenêtre. Mais, malgré des efforts inouïs, il lui fut imf^ossible de venir à bout d'un seul point. Une faiblesse inconcevable s'était emparée de tous ses organes. Tant de secousses l'avaient épuisée.
Cette fois, Lorrain ouvrit les yeux : il mit ses cahiers de côté, et courut par la ville solliciter un emploi immédiat, — quel qu'il fût, — pour l'aider seulement à vivre, lui et sa sœur, disait-il. Mais comme la chance n'arrive jamais aux gens pressés, il fut obligé d'emprunter en attendant.
Grâce à cette ressource, il put donc veiller à ce que Jeunesse ne manquât de rien , et gagner du temps pour obtenir à utiliser, au service de n'importe quelle industrie, sa tête et ses bras de vingt-deux ans. Par
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malheur, on ne peut pas toujours emprunter : il vient un moment où les visages se font rébarbatifs, où les portes se ferment, où il faut alors recourir, pour subsister, à ce qu'on nomme les expédients; — et un miatin que Paul Lorrain se vêtait pour se rendre dans une maisonxle commerce où il avait appris qu'on demandait un commis, il ne put s*empècher de dire en riant:
— C'est singulier comme mon habit m'est devenu large «
En sortant, il apprit que la place était prise de la veille. Dans sa mauvaise humeur, il s'irrita tellement contre son habit, qu'il jugea à propos de s'en défaire.
— 11 me reste encore une redingote , se dit-il. Et, ce jour-là, il y eut gala dans la mansarde. Une semaine s'écoula ainsi. Jeunesse allait mieux
et commençait à sortir. La maladie avait donné à ses traits une expression de langueur. Mais une pensée inquiète assombrissait son front et la rendait rêveuse* — Dans une de leurs récentes promenades au bord de risle , cette petite rivière ombragée d'aunes frémissants, elle avait demandé à Paul , avec étonnement, ce qu'il avait fait de sa montre, et pourquoi il ne la portait plus depuis plusieurs jours.
Paul avait rougi et répondu qu'il l'avait égarée.
— Ohl mon Dieul se dit Jeunesse» s'il l'avait ven-
due, la montre de son père I C'est donc moi qui suis la cause de tous ses malheurs...
Depuis ce moment, cette idée n'avait pu s'effacer
de son cerveau. Tout le jour elle y pensait, et elle s'accusail intérieurement dans son amour. C'était ce fatal amour qui avait entraîné Paul. Sans elle, il n'eût jamais connu le besoin, et il continuerait à Thoure qu'il est sa vie de calme et de contentement. Celle idée faisait le tourment de Jeunesse.
Il arriva enfin que leur dénûment se trouva aussi complet qu'il pouvait Têtre, — au point de ne plus pouvoir être dissimulé par l'un à l'autre. Leur angoisse était la seule chose qu'ils pussent encore cacher sous un sourire.
Un matin, Paul Lorrain sortit de bonne heure en disant qu'il allait chercher de quoi déjeuner. Au bout de deux heures, et après avoir fait vainement deux fois le tour de la ville, il rentra, tenant à la main un bouquet, — qu'il offrit à Jeunesse en pleurant. C'était là tout ce qu'il rapportait pour le repas.
— Atteads-moi jusqu'à dîner, lui dit-il en soupirant. J'espère être plus heureux. Le comte B... est arrivé hier soir à sa campagne. Ce n'est qu'à deux lieues. Je vais le voir ; il a connu mon père et il viendra à notre aide, j'en suis sûr,
— Adieu l lui dit Jeunesse , en l'en^rassfiint arec plps d*effusion que de coutume.
Le comte B... passait pour être un des plus riches piopdétaives du département. A l^épGqile de 1& République, ce n'était rieir qu'un homme du peuple, un rouîier, qui était parti, le sac stir le dos et on Mîton à
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la main, pour les campagnes d'Italie. Yingl ans après, il avait la croix et le graâe^dé général ; et pais encore, un peu plus tard, il se trouva qu'il était de Ja gi^aine dont on faisait pousser les nobles et les sénateurs de FSmpii^e. Dans la grande pluie de titres que fit Napoléon en ouvrant la main, l'ancien voilurier de la Réptibîiquô accrocha celui de comte. II n'en fut ni p^s. fier, ni moins affeble, et quoiquMl portAt haut son nouveau blason; avec la ôônsciencè de ravoir ga^é aussi bien que tant d'autres, ih^ûe garcMi pas taôinsfavec religion la mémoire de éès premier^ jours et'de ses anciens camarades. Le père Lorrain avait été un de ceux-ci, et le comte B... aimaiià se rappeler en soliiriant les terres de vin auttefoîs éiîtengés avec le vieux musicien, àans un café de îa '^lacé Royale de Aô^défiatll, au temps où elle s'appelait la p^ace Giiillaume Tell.
Anési', quand Paul Lorrain vint lui dire eonfuséttiéïï! sort embarras, — le général lui serra le poignet &ïè lui briser, et lui montrarUdu boiit dé sa botte 'dëui éttfanis qui se roulaienWur uri tapis: ' * — îfens ! lui dit-il, —-avec cette brusque bbnhomle dont les vaudevillistes ont tant abusé, — prends ces marmots, ce sont mes petit*-61s, et en attendant que je leur apprenne à porter un fusil, apprends-4eur à râétef de ioû instrument; mais aie soift de lie pas en faire des musiciens, surtout ï Viens deteate, Viens tous les jours et prends ceci, c'est un à-compte sMt tes appointements.
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H prit une poignée de pièces d'or dans son secrétaire et les mit dans la main de Paul.
Paul voulut lui sauter au cou.
— Pardicu I s'écria le général, il ne sera pas dit que je n'aurai rien fait pour le t\\$ du vieux Lorrain !
Il était presque nuit quand Paul prit congé du comte B.,. En sortant de cette maison bénie, son cœur ne se sentait pas de joie. Il courait plutôt qu'il ne marchait, il volait plutôt qu'il ne courait ; mille projets d'ambition, mille plans passaient et repassaient dans sa tête. Désormais le calme et l'abondance allaient rentrer dans la mansarde. Jeunesse satisferait toutes ses fantaisies, tous ses caprices, et lui, — lui, pourrait enfln poursuivre sans relâche la réalisation de ses rêves et saluer un jour l'idéal, de la gloire.
Tout entier à ses pensées, le chemin ne lui sembla qu'un pas.
En approchant de sa demeure, cependant, il sentit son cœur se serrer, — car il se souvint^ que Jeunesse l'attendait depuis le matin, et que grande devait être son inquiétude; mais4 se bâta de chasser ces idées noires, en songeant qu'il rapportait la joie et laridtesse avec lui. il monta donc avec empressement en appelant : a Jeunesse! Jeunesse! » tout le long de l'escalier, et jusqu'à ce qu'il n'y eût plus démarches. Là, surpris de n'entendre personne répondre à sa voix, il poussa vivement la porie et il entra.
La chambre était déserte.
Une chandelle, seule, mourait sur une table.
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A côté de la chandelle, il y avait un papier qui frappa de suite son regard.
Il se jeta dessus avec avidité et y lut ces mots fraîchement écrits : (( Adieu, Paul, je t*ai attendu jusqu'à Irait heures... o
Le jeune homme fut obligé de se retenir à Tangle du lit pour ne pas tomber. Quand il reprit connaissance, son premier mouvement fut de ressaisir le fatal adieu laissé par Jeunesse, — et, le visage baigné de larmes, les mains brûlantes, il se demanda avec effroi si c'était la mort ou le déshonneur qu'elle avait choisi.
Aujourd'hui que deux ans se sont passés, Paul Lorrain est devenu un artiste.
Ses rêves se sont enûn réalisés, grâce à sa volonté énergique, et aussi un peu à l'active protection du comte B... — Il avait trouvé un jour dans son cœur une belle mélodie. Il n'en fallut pas davantage pour commencer sa réputation.
Cette mélodie, Paul l'avait appelée d'un titre fort simple, qui était un mot pour tout le monde, un nom pour lui seul : — il l'avait appelée Jeuneêse.
Pendant longtemps, le souvenir de la petite grisette
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bordelaise ne le quitta pas d'une heure. Elle lui apparaissait sans cesse, — tantôt vive et gaie, — plus souvent pâle, avec des herbes humides mêlées à ses cheveux...
Les premiers jours de son arrivée à Paris, i! croyait retrouver ses traits dans toutes les femmes qui pas- -Basent piès de hii.
Aujourd'hui même encore, il n'est pas rare de le voir se retourner dans !a rue, pour suivre des yeux eette ressemblance.
Je fus témoin un soir d'un de ses accès de monomanie. — C'était au bal de l'Opéra. — L'océan des masques nous avait violemment rejetés dans un angle de la salle. Paul Lorrain, le lorgnon négligemment promené, regardait de droite et de gauche en souriant au fouillis changeant d'un galop. — Tout à coup sa figure devint blême ; il ouvrit la bouche comme pour crier, et, me meurtrissant le bras de sa main gauche, de l'autre il me désigna vivement, à travers les groupes qui se succédaient devant nos yeux, im petit débardeur, grimpé sur les épaules d'un robuste titi, qui rtentratnait «fi hurlant, au son des tefribles accords de l'orchestre. ' .....'-.
Autant qu'il est possible dé irie la rappeler, c'était une délicieuse figure. Un* soleil de cheveux blonds flamboyait sous sa coiffure coquettement inclinée sur l'oreille ; — d'une main, elle se cramponnait à la tête touffue de son colosse, l'autre s'ègitait triomphalewmi dansrair eu signe de ralUeniieal^'^^BalMRidie,
une mignardise au pinceau, jetait de petits cris adorables ; — une longue écharpe de soie bleue frangée â'or semblait courir après sa taille d'abeille, et son pantalon de velours laissait à demi découverte aux bras de son compagnon une jambe à coins dorés, dont le modelé et la finesse eussent fait le désespoir des trois sœurs Gamargo.
Voilà les seuls ti^aits' qùë j'afe pu en fixer ; car, plus vite que je ne saurais le dire, — au bruit des cuivres de Musard, — elle passa avec son géant, eomme une vision céleste aux cris d'un rêve diabolique:.;
J'eus le temps, néanmoins, de demander squ nom
à Tua d& uses voisias, habitué des bals de ropéra, qui me répondit par quelque chose comitie Mousqueton ou Couleuvrine.
— Quelle idéel dit Paul en souriant, et en m'entraînant vers la porte .