‹ Monsieur de Cupidon (volume 2)Chapitre 39 sur 48 · CHAPITRE XIX ET DERNIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX ET DERNIER

La mort d'ane grisette.

Un mois après le départ de M. de Gupidon, — le lecteur voudra bien se transporter dans une chambre au cinquième ou sixième étage. Là, auprès d'une fenêtre chargée de fleurs , il verra une jeune fille assise avec tristesse. Au-dessus de sa tête, un oiseau saute et chante dans une case balancée. Tout autour d'elle respire un parfum de calme et de mélancolie assoupie. Quelques vases garnissent la cheminée. Un petit miroir se penche coquettement pour ne mirer que la blancheur du mur et la propreté des meubles. Pauvres meubles: une commode de noyer avec de larges anneaux de cuivre à chaque tiroir, — un buffet qui ressemble à une armoire ou une armoire qui ressemble à un buffet, — deux chaises, voilà tout, dont •l'une encore avait toujours attendu.

Autrefois pourtant, il y avait eu dans cette chambre des airs de fête et des heures de gaieté. En outre de la chanson de Toiseàu, il y avait eu souvent aussi

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la chanson de la jeune fille, — et avec les cloches du dimanche, cela faisait un ravissant carillon. Il y avait eu un minois souriant devant ce miroir ; il y avait eu de petites mains pour faire tinter les fermoirs de cuivre de Jh commode , et en retirer des dentelles, des chiffons, mille riens. Les bonnets de tulle et les fripons à dents de loup avaient couru çà et là sur le lit virginal.

Elle avait, dans ce temps, une aiguille entre les mains, et elle se levait avec le jour. Un écureuil au- . rait fait moins de bruit que son pied mignon , allant et venant sur le plancher. Puis, elle se mettait àTouvrage , non sans avoir auparavant donné son coupd'œil aux fenêtres d'alentour. L'ouvrage allait vite et bien. Pendant que ses doigts allaient, son cœur allait aussi, et avec son cœur sa tête. Elle inventait les romans les plus fabuleux, quoique les moins nouveaux; c'étaient toujours Tamouretla richesse qu'elle mettait en jeu, et de l'union desquels elle faisait résulter le bonheur. Quoi de moins nouveau et de plus fabuleux, en effet? Elle remplissait^sa pensée de châteaux en Espagne, ces beaux châteaux étincelants de pierreries, de lumière, de dorure , dont toutes les croisées ouigrent sur des horizons enchantés, et qui jettent autour d'eux la mugique et l'éclat de rire par toutes leurs portes !

Aujourd'hui, l'ouvrage ne va plus, la tête ne va plus; seul, le cœur va toujours; mais sans espoir désormais. La pauvre jeune fille est malade, malade

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de quoi ? peisonne ne peut le dire, elle moins que tout autre. Seulement, ^e pense que la vie est une chose bien belle et que c'est grand dommage de la quitter ainsi , si ^ite, quand surtout il y a tant de parfums dans Tair, et que Dieu vecse tant de soleil sur les fleurs. Son cœur ne désire plu3 1 il regrette. Elle rappelle les uns après les autres ses souvenirs les meilleurs, ses joies les plus grandes, et elle «e dépêche à les rappeler, — ca»^elle n'est pas sûre d'avoir le lendemain pour les rappeler encore.

On dirait parfois qu'elle attend, et elle se tourne de temps à autre vers la porte, comme s'il allait entrer quelqu'un. 11 lui semble qu'elle n'a pas encore dit son dernier mot au monde, et qu'il serait possible de la sauver si on le voulait bien. Une vision a plusieurs fois passé dans son sommeil , avec des traits qu'elle avait vus ailleurs confusément. Mais ce ne sont là que des songes, rien que des songes; personne ne vient, et la porte demeure soigneusement fermée.

Elle aurait tant aimé! — Son cœur contenait tant de trésors d'affection, tant d'abîmes de joie et de larmes ! son regard était si chargé de tendres promesses I ses lèvres si fraîches^appelaient tant de baisers! Elle aurait si bien donné son âme et sa vie, et elle aurait été si heureuse de ne rien garder pour elle! Elle aurait tant aimé! — elle n'aimera pas.

La jeune fille était couchée dan& sa diaise. Elle se regardait et elle s'écoutait s'éteindre. Une à une s'effaçaient les couleurs de son charmant visage, un à un

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s'envolaient les éclairs de son charmant regard. Sa t>eaulé s'en allait comme les feuilles d'une rose éparàouiè avant Theure: les plus grandes d*abord, les* plus petites ensuite, et le calice enfln avec sa poussière d'or. — Pendant son court |passage sur la terre, son -sourire n'avait brillé pour personne ; ses cheveux ne s'étaient point mêlés et confondus avec d'autres cheveux ; sa main n'avait jamais frissonné, à la pression d'une autre main, — et, aujourd'hui, main, cheveux, voix, sourire, tout cela descendait lentement au ombeau. N'est-ce pas une chose triste?

Elle ne devait point passer le printemps. Elle ne le passa point. 11 lui fallut renoncer à voir se dorer les blés et ployer les treilles au temps des vendanges. Elle dit adieu à sa petite chambrette où sa jeunesse s'était si doucement écoulée, adieu à son miroir, adieu à sa fenêtre où l'étoile venait s'encadrer ; et, • poussant un faible soupir, elle s'endormit du sommeil éternel, les bras croisés sur sa chaste poitrine.

Le soir de sa mort, on trouva une petite flèche audessous de son sein gauche, — une flèche oubliée par M. de Gupidon *.

1 Paavre Babet! il était écrit que le même amour devait la tuer deux fuis à cent ans de distance ! (note de l'éditeur.)

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