‹ Monsieur de Cupidon (volume 2)Chapitre 45 sur 48 · RUE VIVIENNE, 2 BIS · texte numérisé non relu

RUE VIVIENNE, 2 BIS

Beprodnction et traduction réeerrées.

UNE

Dans un des districts éloignés d'une de nos pro* vinces de l'Ouest, sur les bords peu pittoresques de la petite rivière de Kormoretz, est une maison seigneuriale qui autrefois appartenait à Pierre Abdievitch Polevelof. En Tannée 18.., Pierre était capitaine dans un régiment de uhlans , lorsqu'il fut, par la mort de son père, appelé à prendre possession de

1. L'auteur de ce roman est Basile Âlexandrovitsch Vonliarliarski^ descendant d'une ancienne famille nobiliaire du gouvernement de Smolensk^ qui s'est acquis en peu de temps une place des plus distinguées parmi les écrivains modernes de la Russie. Né en 1814^ mort en 1852^ il composa^ dans les trois dernières années de sa vie, en partie dans son propre pays, en partie en France, en Algérie, en Italie, des romans, des nouvelles, quelques pièces dramatiques et quelques poésies qui illustrèrent rapidement son nom. Deux de ses nouvelles les plus estimées sont celles que nous réunissons dans ce volume. Ses œuvres, recueillies par des mains pieuses, ont été publiées à Pétersbourg en 1853. Vsie Sotchinenia, 7 vol. in-S».

cette petite maison et da domaine qui en dépendait. Sa mère était morte quelques années auparavant, et comme il n'avait ni frère ni sœur, il crut devoir quitter le service pour gérer ses propriétés. A cette époque, Pierre était un homme de vingt-huit ans. D'une taille moyenne, il avait les épaules larges, les mains larges, le front étroit, les cheveux noirs et durs, les dents blanches, les yeux sans expression; en somme, une physionomie très-commune. Le plus bel ornement de sa figure était une paire démesurée de moustaches qui, de sa lèvre supérieure, s'étendaient jusqu'à ses oreilles. Une de ses qualités était de monter très-biea à cheval.

La nouvelle inattendue de la perte qu'il venait de faire produisit sur lui une singulière impresssion. H ne pleura pas. Mais à chaque officier qu'il rencontrait, il disait : Tous ne savez pas ce qui m'arrivef figurez-vous que mon père est mort. Puis il tordait ses moustaches et s'éloignait.

Dans la nuit qui succéda à la journée où il avait reçu sa lettre de deuil , Pierre dormit mal ; mais le lendemain il était déjà plus calme ^ et avant qu'une semaine fût écoulée, il avait recouvré la douceur habituelle de son sommeil. Pour être juste, nous devons dire que le, flegmatique orphelin n'avait guère connu les joies de la famille. Dès l'âge de neuf ans il était enfermé dans un pensionnat* Plus tard, les exigences du service et la distance des villes où stationnait son régiment ne lui avaient permis que de loin en loin une courte visite à ses parents.

Par une belle journée du mois de mai, une téléga de poste arrivait à Kostioukoif (ainsi s'appelait le domaine de Pierre). De cette voiture descendit un valet le chambre d'une trentaine d'années, puis le capitaine avec ses vêtements poudreux et une longue barbe. Depuis cinq ans il n'avait pas franchi le seuil de la demeure paternelle, depuis cinq ans il n'avait pas revu les lieux où s'était écoulée son enfance, la chapelle tombant en ruines, les vieux chênes aux larges rameaux, l'humble village qui lui appartenait, le chemin crevassé qui conduisait à la rivière, et enfin la maison natale, séparée du jardin et des bâtiments delà ferme par une clôture de sapins. En approchant de cette maison le capitaine ne s'écria point : Seigneur, souvenez-vous de David dans votre miséricorde ; il ne tomba point à genoux sur le seuil de la porte ; cependant il y avait une expression de tristesse dans ses yeux.

— Bonjour, Conrad, dit-il au vieil intendant, qui se précipita sur lui pour lui baiser la main, et qui ensuite se hâta de lui ouvrir ce qu'on appelait le salon.

Ce salon n'était qu'une chambre assez mesquine, éclairée par cinq fenêtres, larès-mal parquetée, ru^tiquement meublée de chaises de paille, et décorée d'un cadre d'or renfermant le portrait du pèred'Abdieviteh. Il était là, l'ancien propriétaire de KosUoukoff, représenté en costuiœ de chasse , avec sa poire à poudre à la ceinture, son cor en bandoulière; de la main gauche tenant son fusil, et de la droite indiquant une bécasse presque aussi grosse que sm chien. Derrière lui

on entrevoyait les linéaments de sa ferme, de son château, et plus loin un horizon confus.

Pierre fixa en silence ses regards sur ce portrait, puis passa dans une seconde chambre, puis dans \m autre où couchait son père.

— Je coucherai ici, dit-il à Tintendant, qui le sui y ait pas à pas.

, — Je comprends, n^onsieur, je comprends, répaB" dit Conrad ; mais cette chambre était celle...

— De mon père ? je le sais.

— Et c'est là qu'il est mort.

— Eh bien ! après ? De quoi as-tu peur ? -r Je n'ai pas peur. Cependant il me semble...

— Allons, les morts ne reviennent pas. Fais-iDtf préparer ici mon lit. Mais, dis-moi, mon père pensait-il quelquefois à moi ?

— Assurément ! mon digne maître pensait someat à son cher fils. Que fait Pierre à présent? me disaiWi; peut-être range-t-il en bataille son escadron, peutêtre qu'il donne des leçons à ses soldats. Puis lesoir, le bon seigneur, étalant sur la table un jeu de cartes, cherchait à deviner par leur agencement quel sem^ notre sort, si bientôt nous nous marierions, si bientôt nous aurions un nouveau titre. Tout à coup il ^ tombé ; il se plaignait d'une soif ardente et demandait de l'eau, et l'eau ne le soulageait pas. Ahl c'est vBe chose certaine que quand le moment fatal est venu on

, ne peut échapper à la mort.

— A-t-on fait venir un médecin?

— Un médecin ! un médecin ! non. On a appelé \t

rêtre, et il était là à l'heure de l'agonie. Votre père il mort en bon chrétien.

A ces mots l'intendant soupira, et le capitaine resta bsorbé dans une mélancolique rêverie.

Pendant ce temps son valet de chambre Uhlian, le ils de l'intendant, tirait de la téléga un porte-maneau, une cantine, un sabre, des pipes, des pistolets de royage, et déroulait tous ces objets aux yeux d'une .roupe de femmes et d'enfants, qui observaient ses mouvements avec une vive curiosité. Cette première tâche accomplie, il fouilla dans ses poches, y prit une bourse où il puisa quelques pièces de monnaie, qu'il îeta au postillon, puis, ôtant sa casquette, il embrassa trois fois de suite à la ronde tous les gens de son village réunis autour de lui.

Pierre continuait à rêver ; mais le besoin matériel

mit fin à ses réflexions.

— Conrad, dit-il, je voudrais bien dîner.

— Cela me paraît tout naturel, répondit l'intendant, surtout après une longue course.

— - Y a-t-il ici des provisions?

— Comment donc ! la maison de mon seigneur est me bonne maison. Faut-il appeler Procope, le cuisinier?

— Il vit encore ?

— Sans doute ; seulement il est un peu vieux.

— Eh bien f fais-le venir... Mais non, va plutôt lui coimnander mon dîner... Voyons, que vais-je ordonner? Pas de soupe d'abord ; non , mais une oie rôtie ou un canard.

6 UNE GRANDS DÀMfi RUSSE.

— Très-bien.

— Puis quelques tranches de jambon.

— Parfaitement.

— Ou des rognons grillés dans la poêle.

— A merveille I Si vous voulez bien avoir un peu de patience, dans un instant vos ordres seront exécutés.

— Vas et dépêche-toi.

L'intendant sortit, et le capitaine se mit à faire la revue des divers objets qui Tentouraient. Le premier qui attira son attention était l'armoire des livres; mais elle ne réveillait dans l'esprit de Pierre qu'un douloureux souvenir. Que de fois ces malheureux livres avaient désolé son enfance ! que de larmes lui avail coûté un méchant petit abrégé de géographie qu'il devait apprendre par cœur! Que déjeunes amers, que de punitions cruelles n'avait-il pas dû subir pour d'autres œuvres maudites I En ce moment il éprouvait une indicible satisfaction à voir ensevelir dans la poussière ces ennemis de son jeune âge, et il les regarda avec un profond mépris.

Quelques gravures rangées symétriquement entre le poêle et la porte lui rappelaient d'autres émotions. Une de ces gravures représentait deux beaux enfants surpris au bord de la forêt par un loup affamé, et sauvés tout à coup d'un péril imminent par un chien vigoureux. Il se souvenait de l'impression qu'il avait souvent ressentie en contemplant la gueule ouverte et les yeux ardents de l'animal vorace. Il voulut le revoir encore , et essuya patiemment avec son doigt la glace du cadre ternie par la poussière , noircie par le

emps. PuiS) pour attendre plug patiemment le mor nent où il pourrait se mettre à table, il descendit lans la cour^ il visita les bâtiments de sa métairie. G'élait une triste inspection ; le jardin en désordre, les écuries abandonnées^ la roue et les ailes du moulin brisées, et une douzaine de chiens étiques hurlant dans le chenil.

Il rentra dans sa demeure très-déconcertô de ses découvertes, mais espérant au moins trouver dans la salle à manger Conrad avec la serviette sous le bras , selon l'usage établi par son père, qui n'aurait pas mangé un morceau de pain sans avoir ses domestiques rangés debout derrière lui*

Personne, et pas la moindre apparence de dîner. Il sonne : on ne répond pas à son appel. Il sonne de nouveau avec colère ; enfin il entend un pas lourd retentir sur le plancher, et voit apparaître dans le plus grossier costume le vieux cuisinier.

— Ah! te voilà, Procope, dit-il j comme tu es changé ! j'ai peine à te reconnaître.

— La vie n'est pas bonne quand le maître est absent, répond Procope. Beaucoup d'enfants, pas de ressources ; on vieillit vite en de tels soucis.

— M'as-tu préparé mon dîner ? s'écria le capitaine, qui n'avait nulle envie d'entendre les lamentations de Procope.

*— Comment vous préparer à dîner? il n'y a rien.

— Comment, rien?

^ Non. Une oie et une cane qui pondent : on ne peut les arracher à leurs couvées. Pas de jambon, pas

de rognons. Les choux ont été consommés pendant le carême.

— Que le diable t'emporte I II faut pourtant que je mange J'ai faim.

— On peut envoyer un pêcheur prendre quelques petits poissons, et pour les accommoder on demanden du beurre à Tintendant.

— Si telle est ma disette, je m'y résignerai ponr aujourd'hui; mais il faudra que j'y mette ordre. Va chercher du poisson, et hâte-toi.

Ce rapide entretien avec le cuisinier n'était pas fait pour égayer l'esprit du capitaine. Il rentra d'un air sombre dans sa chambre, en tordant violemment ses moustaches.

— Eh quoi ! se dit-il , est-ce pour m'enfermer dans une pareille tanière que j'ai quitté mon escadron, mes camarades, et renoncé à mes épaulettes ? Quelle folie! Mais je dois trouver ici les livres de comptes de mon père. Je verrai par là l'état de ses dépenses et de ses provisions.

Il ouvrit précipitanunent son secrétaire et en tira plusieurs cahiers, qu'il parcourut l'un après l'autre. Ces cahiers ne renfermaient que des recettes de cuisine et pas la moindre note sur ce qu'il désirait savoir.

— Rien I s*écria-t-il avec colère; il faut que je m'en rapporte à la probité de Conrad, et Dieu sait ce qu'elle vaut!

Le soir enfin, après cinq heures d'attente, le jeune propriétaire de Kostioukoff eut la joie de savourer un

plat de poisson, quelques tasses de thé, fuma plusieurs pipes et se mit au lit.

Dans le courant de la semaine il découvrit successivement qu'il possédait cent vingt paysans, que son domaine était grevé d'une hypothèque et son sol fort mal cultivé, que son intendant était un fripon, et que son cuisinier avait un goûl prononcé pour les larcins.

A la rigueur cependant, et en se conformant aux modestes habitudes de son père, il pouvait se créer dans sa demeure solitaire une existence sinon brillante, au moins confortable; mais il tenait à avoir un équipage élégant, de beaux chevaux, et l'inspection de sa remise était pour lui une affaire importante.

— Est-ce que mon père, dit-il à Conrad, n'a pas une autre voiture que mon vieux droschky, dont il se servait autrefois?

— Pardon, il s'était procuré une briscka.

— Ah! vraiment, une briscka, cela me plaît; voyons-la.

— Elle est en mauvais état, je dois le dire, reprit Conrad d'une voix embarrassée en entrant dans la remise.

' — On la fera réparer,

— Mais où est-elle donc? murmura l'intendant en cherchant de côté et d'autre derrière des amas de planches, je ne l'aperçois pas. C'est peut-être Timothée qui l'aura enlevée. Le coquin ! elle n'est pourtant pas àlui. Âht la voilât

— Quoi t s'écria le capitaine avec un mouvement de

fureur, c'est là ce que tu appelles une briscka? Croistu donner le nom de briscka à cette lourde caisse décolorée, qui n'a plus ni roues ni timon?

— C'est Timothée qui est chargé de prendre soin des voitures, et Timothée est un batailleur qu'on ne gouverne pas aiséjnent. Que de fois je lui ai dit qu'il devait être moins négligent, que le maître se fâcherait, et mes remontrances sont inutiles, il n'en fait qu'à sa tête.

— En vérité ! Appelle-le^ ce misérable, et je lui montrerai... Oui, je lui montrerai qu'on ne se joue pas impunément de moi^ balbutiait le capitaine en se promenant de long en large dans le hangar.

Un instant après' il se trouva en face d'un garçon de vingt-cinq ans, au visage rouge, aux cheveux crépus, aux formes athlétiques.

— Viens ici, mon cher, lui dit-il.

Le jeune géant s'avança de deuî pas.

— - Approche encore. Dis -moi ce que c'est que cela.

— Cela?

— Oui.

■^ Le sais-je?

— - Comment! si tu le sais. N'es-tu pas le cocher de la maison?

— Moi, le cocher!

— N'es-tu pas Timothée?

— Assurément ; mais je ne suis pas cocher. Pour qu'il y ait un cocher, il faut qu'il y ait des chevaux, une voiture. Est-ce là une voiture? ajouta dédaigneu-

sèment Timothée en donnant un coup de pied aux restes informes de la briscka.

Cette brusquerie de langage et d'action n'augmenta

point la colère du capitaine; tout au contraire, elle

l'apaisa. Peut-être aussi que la haute taille et les

muscles rigoureux de Timothée lui imposaient à son

insu une certaine modération. Il n'était point d'une

humeur querelleuse, Thonnête Pierre, et dans son

régiment, lors même qu'il avait bu un peu plus que

de coutume, il gardait toujours une juste mesure dans

ses paroles.

— Il n'y a pas longtemps que tu es ici? dit-il à Timothée d'un ton de voix plus doux ; je ne l'ai pas encore vu.

— Non, il n'y a pas longtemps.

— Il est évident qull faudra me procurer une autre voiture, et d'abord il faut que j'achète des chevaux,

— Certainement, répliqua Timothée avec un accent de joie.

— Sais-tu où je pourrais en trouver?

— Qui le saurait, si ce n'est mt)i 7

— De jolis chevaux?

— Oui, de jolis chevaux. Dans la ville voisine nous allons avoir une foire, et là vous n'aurez qu'à choisir.

— Et quand a lieu cette foire?

— Jeudi prochain.

— C'est bien, nous irons, et à défaut d'autre véhicule nous prendrons la téléga.

— Soit ! je préparerai la téléga

ii UNE GRANDE DAME RCSSB.

A ces mots le capitaine sortit de la remise et ^ dirigea vers sa demeure en causant amicalement avec le flegmatique Timothée.

Quiconque a vécu d'une vie modeste comme celle de Pierre Abdievitch, sans s'égarer dans un rêve idéal, sans construire des châteaux aériens, sans se regarder comme un être exceptionnel destiné à me carrière extraordinaire, se figurera aisément la joie que le capitaine devait éprouver, dans sa mome et solitaire existence de campagnard, à l'idée de voir cette fameuse foire de la ville, aussi célèbre dans sa province que la foire de Leipzig en Allemagne. La perspective de cet événement produisait sur lui me telle impression de gaieté, qu'il se montra plus affable envers le rusé Conrad et plus indulgent enyers te autres gens qui l'entouraient. Il versa lui-même, de ses propres mains, un ^and verre d'eau-de-vie à Timothée, et ne quitta cet agréable cocher que pour se mettre au lit.

Cependant une idée le préoccupait, une idée péni- -ble. Je dois acheter des chevaux, se disait-il, c'est évident. Les misérables animaux que mon père m'a laissés ne peuvent me servir. La difficulté seulement est de trouver de l'argent. Conrad en a, le coquin, j'en suis sûr; mais il né m'en donnera pas. Il faudra gae je m'informe demain malin s'il n'y a pas près d'ici

UNE GRANDE DAME RUSSE. iS

quelque juif. S'il y en a un, je suis tranquille. Ces canailles-là sont toujours prêtes à faire toute sorte de marchés. A demain donc.

Et le capitaine s'endormit avec cette aimable réflexion .

Si humbles que fussent le titre et la fortune de Pierre, son arrivée dans le district excitait la curiosité. Son nom avait été prononcé plusieurs fois dans la maison du maire de la ville voisine. On s'étonnait que le jeune capitaine ne fût pas encore venu présenter ses devoirs aux principaux habitants du canton, et déjà on l'accusait d'incivilité et de fierté. Le fait est, comme nous l'avons vu, que Pierre n'osait sortir avec sa mauvaise voiture et ses mauvais chevaux.

Heureusement, à quelque distance de son domaine, dans une méchante masure, se trouvait un juif, qui se rendit avec empressement à l'invitation du capitaine, regarda son jardin, sa ferme, son château, et lui remit, on ne sait à quelles conditions, une bonne sacoche pleine de sonores écus. •

•Le jeudi tant désiré arriva enfin, brillant comme

un jour de fôte, un ciel pur, une douce température

et le sol verdissant de tous côtés. Timothée avait si

bien nettoyé la téléga et paré avec tant de soins les

deux vieux chevaux du défunt propriétaire de Kos-

tioukoff, qu'à le voir au premier coupd'œil, plus d'un

observateur pouvait se tromper sur la valeur de cet

équipage, et que le capitaine lui-même le regarda

vrec une satisfaction inespérée.

De bonne heure une quantité de charrettes char-

gées de toutes sortes d'objets détiièrent sur le ch^oiiii vicinal. A côté de ces charrettes cheminait une multitude de villageois, les hommes portant ôèrenient leurs longs sarreaux en toile blanche et leurs chapeaux noirs ornés d'un galon d'or, les jeunes filles parées de fleurs et revêtues de leurs plus belles robes. Aux accents confus des entretiens de cette légion de paysans se mêlaient le criaillement des roues des charrettes, le hennissement des chevaux et le son des clochettes suspendues à leur cou. La plupart de ces paysans avaient été dès le matin faire leurs dévotions à réglise, afm de sanctifier les plaisirs de cette grande journée ; car dans les diverses provinces de Tempire russe les foires sont encore d'importants évënemenis. Quels que soient les progrès de la civilisation européenne dans les hkutes classes de la société russe, le peuple n'en a guère ressenti l'influence, et au dixneuvième siècle les foires l'attirent et le charment par le même spectacle et les mêmes intérêts qui, il y a deux^iècles, charmaient ses aïeux.

Vers midi tous les marchands, tous les acheteurs étaient réunis dans un vaste champ, fermé d'un côté par les remparts de la ville, et de l'autre par le mur du cimetière. Au milieu de cet espace était l'arène remplie de chevaux de toute sorte, depuis le fougueux coursier des steppes, qui devait ravir les regards du plus hardi cavalier, jusqu'au paisible et patient attelage de charrue.

Au pied du rempart une exhibition d'un autre genre attirait aussi une foule de chalands et de eu-

lieux. Là s'élevaient des boutiques eu planches, où Von Aboyait étalées de fines étoffes de soie, des robes de mousseline, des rouleaux de rubans. Là un traiteur allemand offrait k Tappétit des gourmets des tranches de jambon, du caviar, des compotes et des flacons do liqueurs. Près de cette séduisante taverne un jongleur autrichien avait étendu sur le sol un tapis et avait fait, aux sons d'un orgue de Barbarie, des exercices prodigieux. Puis sur ce même tapis on avait vu apparaître successivement, avec la jaquette de velours, la ceinture à paillettes et les pantalons de mousseline, un petit garçon, deux jeunes filles qui, à l'exemple de leur vénérable père, accomplissaient d'étonnantes évolutions. Après les premiers actes de cette gymnastique, qui avait été fort applaudie, le nomade saltimbanque prit une assiette d'étain et fit le tour du cercle qui l'environnait, en sollicitant la bienfaisance de ses admirateurs. Mais en arrivant près d'un groupe de trois hommes qui se tenaient un peu à distance des autres, il ne présenta point son assiette, il s'inclina respectueusement comme pour remercier ces personnages distingués de l'honneur qu'ils voulaient bien lui faire en assistant à l'une de ses représentations. L'un de ces hommes, gros et replet, serrant à l'un des coins de ses lèvres un cigare, et de l'autre exhalant dans l'air des bouffées de fumée avec une visible satisfaction ^de son importance, était le maire de la cilé. A côté de lui se tenaient, avec un air marqué de déférence, l'inspecteur des écoles publiques, Démétrius Loukiawitch, et le commissaire de police, tous

le UNE GRANDE DAME RUSSE.

deax assez grotesquemen^ yêtas, et tons deux armés d'une longue pipe.

Malgré son respect poar un personnage aussi éminent que M. le maire, et maigre les égards qu'il lui témoignait en toute occasion pour une raison particulière, Démétrius n'avait pas craint de le contredire et d'engager avec lui une discussion sur les moyens que le jongleur autrichien ayait dû employer pour donner à son intéressante progéniture une si adinirable prestesse de mouyements. Le maire, qui tenait à son opinion, haussait les épaules. L'opiniâtre inspecteur appela un de ses voisins à juger la question : ^ N'est-il pas vrai, lui dit-il, qu'on ne peut donner au corps une telle agilité que par la patience et peu à peu? Car, voyez-vous, que de choses n'opère-t-on point par la patience? On érige des monuments, on s'enrichit. Qu'un homme mette seulement un rouble de^côté, que chaque jour il y ajoute un autre rouble, il deviendra millionnaire.

— En combien d'années? s'écria le commissaire, qui s'était rangé du côté du maire.

A cette question le digne Tobie Petrovitch (ainsi s'appelait le maire) éclata de rire, le voisin que Démétrius avait choisi pour arbitre aussi, et Tinspecteur, déconcerté par ces rires sardoniques , secoua sa pipe et s'éloigna d'un air de mauvaise humeur.

En ce moment le propriétaire de Kostioukoff, assis dans sa téléga à côté de Timothée, arrivait à une demi-werste de la ville, à une croisière de chemin, en même temps qu'une lourde calèche jaune, attelée

quatre chevaux assez mal appareillés. Le siège du

eil équipage était occupé par un grand cocher

anqué et par un petit paysan faisant Toffice de va-

de pied. D'épais rideaux de cuir ne permettaient

X>as de distinguer les personnes assises à Tintérieur

<ie ce patriarcal véhicule , qui , malgré la vigueur de

ses quatre chevaux, roulait péniblement sur la route

raboteuse.

Le capitaine ralentit sa marche pour le suivre, et voyant que Timothée regardait avec une vive attention cette singulière voiture, il lui demanda s'il savait à qui elle appartenait.

— Oui, répondit Timothée, c'est la calèche d'Elisabeth Kotchkina, la sœur du maire de la ville. Son mari est morl il n'y a pas longtemps en lui laissant, dit-on, une jolie liasse de billets de banque qu'elle a si bien cachés, que son frère lui-môme n'a pu les découvrir. Elle ep a seulement employé une partie à acheter une cinquantaine de paysans avec une petite terre qui n'est pas loin de la vôtre. Mais ce qui m'occupe, c'est le mouvement de cette voiture ; elle vacille de telle sorte qu'il faut qu'elle soit à demi démontée.

— En effet, s'écria Pierre, elle trébuche à chaque instant et semble prête à tomber dans chaque ornière. Que faire?

— Évidemment, reprit Timothée avec son calme habituel, le timon est détaché de sa jointure, et nous allons descendre vers la ville par une pente rapide, et au bas de cette descente est un précipice traversé

par un pont dont les solives» dont la balustrade pour* rie, n'ont pas plus de consistance que des champi* gnons. Voilà les chevaux qui courent» sur ma foi I le diable lui-même ne les arrêterait pas.

A cet aspect le capitaine poussa un cri d'effroi. Un autre cri déchirant résonna dans la calèche, et deux figures de femmes épouvantées apparurent aux portières .

Du même coup d'œil le capitaine voyait à la fois et le précipice profond, et le pont vermoulu, et les chevaux irrités par le timon oscillant, qui' leur frappait les jambes.

La chute de la voiture était imminente, le péril mortel ; un effort désespéré pouvait seul le prévenir. Le capitaine n'hésita pas. — En avant! s'écria-t-il en s'emparant du fouet de son cocher pour le faire siffler sur les flancs de son attelage.

— Laissez-moi faire, je vous comprends, dit tranquillement Timothée en reprenant possession de son fouet. A ce moment même il dirigea ses chevaux de côté , tout en les lançant au galop , et , par une manœuvre d'une merveilleuse audace, abattit sa téléga en travers de la route , à quelques pas en avant de la calèche jaune, à l'instant même où la malheureuse calèche, que le cocher ne pouvait conduire, allait infailliblement tomber dans l'abîme.

Maître et valet roulèrent à la fois dans la poussière, puis se relevèrent un peu meurtris, un peu contusionnés, mais sans fracture.

— Comment es-tu, Timothée? dit d'une voix inquiète le capitaine.

— Très-bien, répondit le laconique cocher.

— Dieu soit loué I mais je m'aperçois que j'ai perdu mon chapeau et tout un pan de ma redingote : aidemoi donc à les chercher.

Cependant la foule réunie au pied du rempart avait salué par ses clameurs le généreux conducteur de la téléga , et quelques minutes après le capitaine se trouvait au milieu d'un nombreux cercle de curieux. Daus ce cercle ses regards rencontrèrent ceux d'une belle jeune fille, dont la pâle figure et le doux sourire le frappèrent. Au môme moment un gros homme s'avança vers lui avec un empressement cordial, et lui tendant la main :

— Honneur à vous I s'écria-t-il, vous avez fait une noble action; que Dieu vous en récompense î Mais, je vous eh prie, dites-moi donc à qui je dois le salut de ma sœur et de ma nièce ?

— Je n'ai fait qu'une chose toute simple, répondit Pierre d'un air distrait en cherchant de côté et d'autre la moitié de sa redingote. Le cocher de la calèche ne pouvait plus maîtriser ses chevaux; le timon était... Mais où diable est donc resté ce misérable lambeau de drap t

— Ah ! vous avez agi d'une façon héroïque !

— Vous êtes bien bon. Il n'y avait pas un autre moyen d'empêcher cette voiture de rouler dans le ravin, et il fallait bien...

Ces paroles furent interrompues par Elisabeth Kotchkina , qui s'approcha du capitaine en lui disant qu'elle et sa fille lui devaient la vie, et que jamais

tO UNE GRANDE DAME RUSSE.

elle n'oublierait à quel mortel danger il s'était luimôme exposé pour sauver des inconnues.

— Voilà ma sœur et voilà ma nièce, reprit le gros homme en montrant Elisabeth et la pâle jeune fille au doux sourire. Moi je suis Tobie Petrovitch , le maire de cette ville, et vous allez venir dîner avec nous.

Pierre, qui avait conservé les habitudes de propreté de la vie militaire, regardait d'un air confus ses vêtements souillés par la boue, son habit déchiré, et hésitait à se rendre à cette invitation ; mais le maire le prit par le bras et l'emmena par la ville. Derrière lui venaient Elisabeth et sa fille, le commissaire Andrevitch et une quantité de gens qui avaient quitté la foire pour voir les héros de cette scène dramatique.

Dans le trouble de son esprit le capitaine oubliait son domestique et son équipage. A l'aide du cocher de la calèche et de quelques paysans de bonne volonté, Timothée releva ses chevaux, renoua les traits brisés, puis se rendit à la ville , où déjà la nouvelle d'un si mémorable événement s'était répandue avec plusieurs enjolivements et plusieurs épisodes imaginaires. Chemin faisant, le brave Timothée eut la joie d'exciter l'attention générale et d'être invité à boire çà et là plusieurs verres d'eau-de-vie par des bourgeois et des marchands , désireux de l'entendre raconter lui-même l'acte d'audace auquel il avait pris une si grande part.

Pendant ce temps Pierre, appuyé sur le bras du maire, continnait son trajet, toujours préoccupé du

âègàt de ses vêtements et pensant qu'on ne pouvait le regarder sans se moquer de lui. Il marchait la tète baissée, n'osant tourner ses yeux ni d'un côté ni de l'autre, de peur d'apercevoir des figures qui, dans sa pensée, devaient toutes avoir une expression railleuse. Que le chemin lui parut long I A chaque instant il essayait d'accélérer le pas; mais le grave et lourd Tobie, qui ne pouvait avoir une telle prestesse de mouvements, le ramenait aussitôt à une allure plus mesurée. Enfin voici la dernière rue à traverser; voici la place où s'élève la maison du maire. — Grâce à Dieu, se dit Pierre, je vais là me dérober à tous les regards .

D'un pas rapide il s'avance vers ce refuge désiré, et sur le seuil de la porte il est arrêté par la femme de Tobie, qui l'attend avec ses deux filles ' pour lui souhaiter la bienvenue par une longue harangue. ' .

Enfin il entre dans une chambre où le jour ne pénètre que par quelques étroites fenêtres. A l'angle de cette chambre il avise un large fauteuil et s'y jette, en se promettant de ne plus quitter cet asile tutélaire. Ce fut là qu'il reçut les nouvelles félicitations de son hôte et des amis de son hôte.

Il conmiençait à respirer quand la jeune fille dont le sourire l'avait déjà ému s'approcha de lui à son tour et lui tendît, en le remerciant de son courage, une main un peu épaisse , mais assez douce et assez blanche. A cette dernière surprise le capitaine sentit faiblir sa résolution, il se leva , fit un profond salut

%i UNE GR\NDE DAME RUSSE.

et s'élança vers la première porte qu'il troaya devant lui .

Cette porte conduisait au cabinet de Tobie , et Tobie était là.

— Qu'avez-vous donc? s'écria le maire alarmé de sa physionomie effarouchée; seriez*vous malade?

— Non, répondit le capitaine ; mais je ne puis rester devant des femmes avec un tel costume.

— Ces femmes sont de ma famille; et conmient pourraient-elles faire une remarque déplaisante sur la toilette de l'homme qui a été prêt à sacrifier...

— Mais voyez donc dans quel état je suis.

— Ce n'est rien.

— Comment, rien I répliqua le capitaine en exhibant d'un air piteux sa redingote en loques.

— Bah I je vous prêterai ma robe de chambre, elle est un peu large pour moi; mais ce n'est qu'un petit mal. Puis, se tournant vers la porte : Anna, Annal cria-t-il, apporte-moi la robe de chambre que ma femme m'a donnée il y a quelques jours,

— Mais je n'oserai jamais m'asseoir à votre table dans cet accoutrement, j'aime mieux me retirer. Excusez-moi.

— Allons donc I vous allez voir. Holà 1 Dora, Catherine, Milanore ! s'écria Tobie d'une voix retentissante, venez ici, venez tout de suite. •

Aussitôt trois femmes entrèrent dans le oabinet.

— Au nom du ciel ! disait le capitaine, ayez pilié de mon embarras, laissei-moi partir.

— Non, VOUS ne partirez pas, vous dînerez avec nous. Dora, ma chère amie, retien&-Ie.

Bora et ses deux filles joignirent leurs instances à celles du maire.

Le capitaine résistait encore, quand soudain résonna à son oreille la voie argentine de la jolie nièce, qui lui disait :

— Nous vous en prions, nous vous en conjurons, ne vous en allez pas.

Pierre céda à ces doux accents, revêtit h vaste robe de chambre faite à la taille de Tobie et se laissa traîner au salon, où plusieurs personnes étaient réumes.

— Que je suis honteux, dit-il, de me présenter ainsi. Daignez m'excuser.

Chacun s'empressa de le rassurer par diverses formules banales. L'un dit d'un air sentencieux : c L'habit ne fait pas le moine. » Un autre : c Ce sont les qualités de l'âme qui constituent la véritable valeur de rhomme. > Mais ces philosophiques consolations ne pouvaient empêcher le capitaine de regarder d'un œil sombre le vêtement grotesque dont il s'était affublé, et il attendait avec impatience le moment où le dîner détournerait de lui une curiosité qui l'embarrassait.

Ce moment de répit arriva enfin. Tobie s'approcha

du capitaine, qui de nouveau s'était retranché dans un

fauteuil, lui dit de donner la main à sa nièce et de

s'asseoir à côté d'elle, à la place d'honneur.

Le dîner était mal servi mais très-copieux, et le vin

Si UNE GRANDE DAME RUSSE.

tré&-bon. Le commissaire savourait avec délices ces jouissances gastronomiques. L'inspecteur Démétrios se montrait, au contraire, très-froid et très-taciturne, et de temps à autre dardait du côté du capitaine un regard peu amicaL La jeune nièce avait une attitude rêveuse et mélancolique. Chaque fois que Pierre lui adressait la parole, elle rougissait^ baissait les yeux, et ne pouvait prononcer un mot.

— Pauline, lui dit sa mère, pourquoi donc es-tu si sotie? Réponds donc quand le capitaine te parle.

— Ne grondez pas mademoiselle votre fille, repartit Pierre. Ce que je lui dis n'a pas la moindre importance et ne vaut pas la peine d'y répondre.

— Son silence n'est pourtant pas poli, surtout envers celui qui a été son libérateur.

— Je vous en prie, madame !

— Non, je vous le dis du fond du cœur, et Pauline devrait le comprendre comme moi.

Ce dialogue fut interrompu par le domestique^ qui déposait sur la table plusieurs bouteilles de vin de Champagne. Tobie, ayant fait sauter les bouchons, proposa un toast à sa sœur.

— Pourquoi à moi? dit Elisabeth; je n'ai plus que peu de temps à passer en ce monde, il faut boire à la santé de ceux qui ont encore en perspective une longue existence : à la santé de Pierre Abdievitch.

— A celle de mademoiselle Pauline, s'écria Pierre qui, par l'efficacité d'un généreux vin de Xérès, avait recouvré sa fermeté.

Une telle proposition ne pouvait manquer d'être

considérée comme une avance assez significativç. Le ooiaire pinça le bras de l'inspecteur, assis à côté de lui, en jetant sur lui un regard scrutateur, et la physionomie de Démétrius se rembrunit.

Le soir, une société de jeunes gens et de jeunes

filles se réunit dans le salon, et Pierre, qui avait fini

par oublier à peu près complètement son service du

matin, témoigna le désir de jouer un de ces jeux naïfs

qui, depuis un temps immémorial, sont en usage

parmi le peuple russe. Dans Tun de ces jeux, toutes

les jeunes filles, se liant l'nne à l'autre avec leurs

mouchoirs, se retirent à Técart, comme des oiseaux

effarouchés à la vue d'un oiseau de proie prêt à fondre

sur eux. Un homme est chargé de les défendre, un

autre figure le ravisseur devant lequel toute la timide

cohorte s'enfuit en poussant des cris de terreur.

Démétrius fut investi des nobles fonctions de protecteur, Pierre représentait Toiseau rapace. Les deux adversaires avaient la même force et la même agilité. .Longtemps ils luttèrent Tun contre Tautre avec une opiniâtreté et un acharnement inusités en général dans ces riantes scènes de famille. L'inspecteur attachait à son rôle une importance extraordinaire ; le capitaine poursuivait le sien avec ardeur, et s'irritait d'échouer dans toutes ses tentatives. Enfin, dans un dernier effort, il jeta par terre son rival et, s'élançant vers les jeunes filles, saisit la main de Pauline.

— Monsieur! s'écria Démétrius qui se relevait tout confus au milieu des éclats de rire de l'assemblée.

— Hé bien! qu'y a-t-il?

— Que voulez-vous ?

— Je vous dirai ... je vous ferai voir. . .

— Je suis à vos ordres, répondit Pierre, jetant un regard de mépris sur le visage blême de son antagoniste.

Mais Pauline, le tirant à l'écart, lui dit d'une voix tremblante et en rougissant :

•— Je vous en conjure, capitaine, calmez-vous; ne provoquez pas cet homme qui vous hait.

— Qui me haitf Et pourquoi?

^ Il me semble^* Comment dire? Il me semble quil est en colère contre vous.,, parce que... parce que vous vous êtes occupé de moi, et j'ai si peur de ce qu'on appelle un duel !...

— Ne craignez rien, répliqua le capitaine en riant. Je ne crois pas que M. l'inspecteur ait envie de tirer répée.

L'attitude de Démétrius justifiait déjà cette opimoi)^ U s'était retiré à l'écart, et observait h la dérobée les mouvements du capitaine, mais n'osait la regarder en fece.

Au jeu de l'oiseau de proie» qui avtit m poiir lui un si triste dénoilment, succéda un autre jeu auquel il Infusa de prendre p^rt. C'était comme un de ces naïfs divertissements qui égayent encore parfois les soirées de famille dans les provinces de Fraiice, et qui ^ sont maintenus avec tout leur caractère pri' mitif au sein de la bourgeoisie et du peuple russes.

Ceux, qui commettaient une faute à ce jeu devaient donner ded gages et les racheter par diverses expiations. Le maire se constitua lui-même le juge de la partie, mit les gages dans sa casquette, et condamna les délinquants à toutes sortes d'évolutions burlesques. Mais quand il en vint à prononcer la sentence de Pierre, qui avait failli comme les autres, il lui ordonna de prendre la main de Pauline et de la conduire a table pour souper. Nouvel incarnat sur les joues de la jeune fille, nouveau nuage sur la figure de Délnétrius, qui, dès que le souper fut fini, s'esquiva tristement.

. Les autres convives prirent Tun après l'autre congé du magistrat en le remerciant de sa bonne hospitalité. Elisabeth et sa fille se retirèrent dans leur chambre, et Tobie conduisit le capitaine dans le salon, où il avait fait préparer un lit.

— Mon cher Pierre, lui dit-il, agissez ici sans façon, je vous en prie, regardez ma maison comme la vôtre, et ma famille comme votre famille, y compris ma nièce, ajouta-t-il en souriant. Bonne nuit! dormes bien. Je vais vous envoyer Denis, mon domestique.

A ces mots, il l'embrassa affectueusement et s'éloigna tn lui souhaitant encore une bonne nuit.

Resté seul, Pierre se rappela qu'il avait un cocher dont il n'avait pas entrevu le visage de tout le jour, et un malheureux habit qu'il désirait vivement faire réparer. Il apprit par Denis que Timothée s'était couché dans un complet état d'ivresse, et que son habit

tt U NE GRANDE DAME RUSSE.

avait été confié par le maire à l'agent de police du quartier. Pour quelle raison? C'est ce que Denis ne pouvait expliquer. %

— Bah ! se dit Pierre, que cette nouvelle étonnait, demain j'en parlerai à Tobie. '

Et il alluma philosophiquement sa pipe, but une carafe d'eau pour apaiser les feux du vin de Champagne, puis s'endormit d'un profond sommeil.

A la même heure, Pauline se mettait aussi au lit; mais elle ne jouit point du même repos que le capitaine. De toute la nuit elle ne put fermer l'œil.

Pauline avait passé la plus grande partie de sa vie dans la maison de son oncle. Elle était de toutes les réunions et de toutes les fêtes de la petite ville où le digne Tobie exerçait de si hautes fonctions, et dansait avec ardeur à chaque bal. Elle était ainsi arrivée à l'âge de vingt-trois ans sans songer à se marier. Le mariage lui semblait une condition inévitable, à laquelle tôt où tard elle devait arriver comme sa mère et sa tante, comme toutes les femmes de sa connaissance. Mais ce qu'elle y entrevoyait de plus positif, c'était une corbeille de noce, une parure nouvelle, un dîner pompeux, et un bal. La contre-partie de cette agréable proposition était le mari lui-iùëme : elle l'avait entendu dire plusieurs fois et elle le croyait. A ses yeux le mari apparaissait comme un être grossier et malfaisant, qui fume, qui boit, réprimande sa femme, la fait pleurer et ne lui donne pas d'argent. Par suite de cette ingénue conception, Pauline voyait sans regret se prolonger son célibat, et

ne se trouvait nullement pressée de se soumettre à la chaîne matrimoniale.

L'inspecteur lui faisait cependant une cour assidue. Non content de la rencontrer chaque jour quand elle* était en ville, il allait la voira la campagne. La mère de Pauline le recevait avec une visible^ satisfaction, et souvent lui parlait des douceurs de la vie conjugale et des joies de cœur qu'on éprouvait à voir naître et grandir des enfants. En lui faisant d'une voix mielleuse le tableau de cette félicité, elle fixait sur lui un regard expressif, et alors Démétrius se tournait du côté de Pauline; mais elle était insensible à ses attentions, ou elle n'en éprouvait qu'une impression désagréable, et jamais elle n'avait pu asso-' cier un heureux rêve de mariage avec l'image de l'inspecteur.

La journée qui venait de s'écouler avait éveillé en elle de tout autres émotions. Elle se plaisait à revoir dans sa pensée le visage bronzé du capitaine avec ses longues moustaches noires. Elle se le représentait avec une prédilection particulière, tel qu'il lui était apparu au moment où il se relevait de sa chute.

— Non, se disait-elle alors, cet homme ne peut pas être pour moi un homme ordinaire. C'est un sauveur qui m'a été envoyé par mon bon ange ;^c'est un être providentiel sans lequel je serais restée sur la grande route, meurtrie, brisée, morte peut-être. C'est grâce à lui que je vis encore, que je sens mon cœur palpiter.

En se livrant à ses réflexions, l'enthousiaste Pau-

Une levait^ dan» la nuit obscure, les yeux au plafond, et de ses lèvres s'échappa un long soupir.

-*- Qu'as-tu donc? lui dit sa cousine, qui couchait près d'elle. Serais-tu malade?

'^ Non, répondit la jeune fille, en exhalant an nouveau soupir.

Et de nouvelles images plus Vives, plus lucides que les premières s'élevaient dans son esprit. Le capitaine s'offrait à elle comme un fiancé, comme un mari. A cette idée, elle tressaillait^ mais cet indéfinissable tressaillement ne lui était point désagréable. Son cœur iattait avec force, et, en quelques instants, elle avait éprouvé dans sa nocturne rêverie plus d'émotions que le galant inspecteur ne pouvait lui en donner en une longue suite d'années, et des émotions toutes différentes, car lorsque la figure de Démètrius se retraçait dans sa pensée, elle en ressentait une pénible impression, comme si on lui avait versé un flot d'eau froide sur la poitrine^ et de nouveau elle soupirait, et de nouveau Catherine lui demandait la cause de son agitation.

Les premiers •rayons de l'aube commençaient à peiné à pénétrer à travers les rideaux de la chambre de Pauline, quand tout à coup elle entendit résonner sous ses fenêtres le bruit d'une voiture.

— Serait-ce sa voiture? dit-elle; serait-ce lui qui partirait de si bonne heure pour échapper au chagrin qu'il éprouvait hier de se montrer devant nous dans son vêtement d'emprunt? Hélas! il croit que tous les habitant» de la maison dorment encore. Il ne sait pas

UNE GRANDE DAME RUSSE. si

qu'il y a ici une pauvre ûlle qui toute la nuit n'a fait que songer à lui )

L'inquiète Pauline se leva, et jetant un châle sur ses épaules, s'approcha de la fenêtre, regarda dans la rue; mais elle ne vit que des voitures de charretiers. Dieu soit loué! murmura-t-elle en regagnant son lit et en respirant plus librement, ce n'est pas sa téléga. Il ne part pas encore.

Il ne partait pas en effet, il continuait à dormir d'un paisible sommeil, sans se douter de l'agitation dont il était l'objet. Il ne se réveilla qu'au son de la cloche de l'église, appelant les fidèles à l'office du matin. A cette heure-là il fallait qu'il se levât et qu'il s'habillât pour la parade. Mais maintenant plus de service militaire, plus de parade. Il alluma tranquillement sa pipe, entra dans la salle à manger, où Denis dormait sur un canapé au milieu des débris du souper de la veille, prit sur ce canapé son manteau, dont l'ingénieux valet s'était fait un oreiller, et se dirigea vers l'écurie.

À son approche, Timothée sortit d'un air confus de la stalle vide où il avait passé la nuit.

— Te voilà donc, coquin, lui dit Pierre, je ne t'ai pas aperçu depuis hier. Tu aurais voulu me faire croire que tu souffrais de ta chute, et c'est ta passion pour Teau-de-vie qui t'a rendu malade. Il faut qu'à tes vicieuses habitudes tu joignes encore l'imposture.

Hais le capitaine n'était pas tenace dans ses emportements, et sa colère ne pouvait résister au flegme impassible de son cocher. A peine lui avait-il adressé

ces reproches gu'il se mit à Tinterroger sur Félat de ses chevaux, eî lui demanda où il pourrait en acheter deux comme il les désirait.

— Le maire, répondit Timothée, en a d'excellents ; par malheur, il ne veut pas les vendre. J'irai bientôt vous en chercher une bonne paire. Fiez-vous à moi.

En ce moment le maire entra dans Técurie. Il venait chercher son hôte pour prendre le thé. Quand cette opération matinale fut finie^ une opération à laquelle le digne magistrat consacrait une grande heure, Pierre retourna dans sa chambre pour s'habiller... S'habiller! hélas! se disait-il, quelle ironie! Moi, qui me faisais un point d'honneur d'être toujours si nettement, si proprement vêtu, moi qui me distinguais au milieu des officiers de mon escadron par le vernis de mon baudrier, par la rectitude de mon uniforme, me voir à présent condamné à paraître dans un accoutrement burlesque ! Quelle honte I

Mais le sort qui, la veille, l'avait favorisé d'une façon si éclatante, lui réservait encore une heureuse surprise. Tandis que Pierre contemplait d'un œil triste la fatale robe de chambre qui pour lui était comme une autre robe de Nessus, tout à coup Denis ouvrit la porte et lui présenta sa redingote, sa chère redingote recousue, redoublée, rajeunie, plus fraîche et plus luisante que jamais.

— Est-il possible ! s'écria Pierre avec un des plus vifs sentiments de joie qu'il eût éprouvés dans le cours de sa modeste existence. Mon bon Denis! mon cher Denis ! mon impayable Denis ! comment te re-

mercier? Quel bonheur inespéré f Qui donc a fait un tel miracle?

— C'est un juif, répondit Denis, un juif qui est un habile tailleur. Je vous le recommande ; seulement, si vous lui faites faire des habits, fournissez-lui yousniôme le drap et la passementerie, sinon il vous volerait.

Tout fier de reparaître enfin dans son vrai costume, le capitaine entra au salon, où déjà se trouvait Pauline avec ses deux cousines, deux pauvres filles trèsmaltraitées par la nature. Leur père avait été d*abord fort affecté de leur laideur, puis il avait fini par se résigner, il aVait môme renoncé à Tespoir de les marier, en sorte que lorsqu'il vit le capitaine s'éloigner de ces débiles créatures pour s'occuper de Pauline, il n'en fut point choqué. Les deux sœurs ne sortaient guère de la maison paternelle; elles faisaient cinq à six repas par jour, et passaient le reste de leur temps à jouer aux cartes et à tricoter. S'il leur arrivait quelque visite, elles parlaient peu, mais écoutaient d'un air niais ce qui se disait, et de temps à autre souriaient sans qu'on sût pourquoi.

Ce jour-là, Pauline, animée par un secret désir de plaire, était si jolie que, près d'elle, ses infortunées cousines paraissaient encore plus défigurées que de coutume. Elle avait revêtu sa robe des grandes occasions, une robe de mousseline à demi décolletée, qui avait inspiré à l'inspecteur un très-galant madrigal. Pierre n'avait point les dispositions poétiques de son rival ; mais il ne put voir sans être assez vivement

impressionné les blanches épaules et la tailte gra* cieuse de la jeune fille.

— Comment avez- vous passé la nuit? lui dit-elle d'une voix timide.

^ A merveille.

— J'en suis charmée... Moi, je n'ai pu dormir.

— Peut-être par suite de l'effroi que vous avez eu hier? ^

— Non. Cet effroi n'a pas été de longue durée. Je crains seulement de ne pas vous avoir remercié comme je le devais de votre dévouement.

— Quel dévouement ?

— Mais n'avez-vous pas exposé vos jours pour nous sauver?

*- Permettez. Je n'ai fait que remplir un devoir d'humanité.

— Et vous auriez rempli ce môme devoir envers toute autre personne ? balbutia Pauline d'un ton inquiet.

— Assurément. C'est la loi de la nature, c'est la loi de Dieu qui nous ordonne de secourir nos semblables.

— Ainsi, reprit la jeune fille en rougissant, pour toute autre personne que ma mère et moi vous auriez agi de même?

-~ Sans aucun doute. Quand j'ai dit à mon cocher: Voilà une voiture qui va tomber dans le ravin, marche, je n'avais pas l'honneur de vous connaître; je n'avais pas même pu distinguer dans Votre calèche ni votre figure, ni celle de madame votre mère.

A cette réponse, qui n'était point celle qu'elle dé* sirait, Pauline soupira et se retira vers la fenêtre.

Le capitaine rejoignit Tobie pour lui rendre grâce du soin qu'il avait pris de faire si lestement et si habilement réparer son habit, puis sortit avec lui pour parcourir la ville.

Chemin faisant, le grave fonctionnaire s'arrêtait à causer avec.tous les passants. A celui-ci il adressait une parole amicale; à celui-là un conseil, à d'autres une réprimande. Il aimait à faire voir au capitaine sa popularité et son importance. En même ten^)s, il lui montrait ses connaissances administratives par les détails qu'il lui donnait sur les diverses améliorations de la petite cité, et sur le caractère des gens qu'il rencontrait.

Peu à peu, il en vint à parler de sa propre situa*tion.

— Je me fais vieux, lui dit-il avec une sorte de cordial abandon, ma femme est vieille aussi. Voilà trente ans que je sers mon pays, et je crois l'avoir servi dignement, et. Dieu soit loué ! ma vie n'a pas été infructueuse. J'ai une assez jolie fortune, une belle maison que je compte agrandir et embellir encore. Mais à qui reviendra mon héritage? Mes filles ne peuvent se marier.

En prononçant ces mots, il regardait Pierre pour voir l'impression qu'il produirait sur lui. Mais Pierre Técoutait avec une parfaite indifférence, en tordant ses moustaches.

— Ah I si j'avais un fils I reprit Tobie. Mais le Ciel

n'a pas voulu m'accorder cette grâce. Et mes filles sont si laides et d'une constitution si débile qu'il n'est pas possible de songer à leur trouver des fiancés, bien qu'en vérité je ne sois pas difiiciie, et que j'accepterais volontiers un honnête homme sans fortune.

— Est-ce qu'il n'y a pas moyen, demanda tranquillement Pierre, de les guérir de leurs infirmités?

— Non. Leur mère a tout essayé. Il faut que je renonce à avoir par elles un héritier. Toutes mes espérances reposent à présent sur la fille de ma sœur.

— Sur mademoiselle Pauline?

— Oui : elle est d'un caractère agréable, bien élevée et jolie. Qu'en dites-vous?

— Très-jolie.

— Que Dieu lui donne un bon mari, et ma foi, il •sera pour moi comme un gendre, car elle m'est aussi chère que si elle était ma propre fille. Son père, qui était juge au tribunal de ce district, lui a laissé un petit capital qui n'est pas à dédaigner, car il était prudent, économe, habile, et s'il avait vécu plus longtemps, je ne doute pas qu'il ne fût devenu riche. Mais il est mort tout d'un coup, un soir, en sortant de chez moi, après souper.

— Sans doute d'une attaque d'apoplexie? dit le capitaine.

— Oui, répliqua le maire, un peu choqué de voir ses bienveillantes insinuations si froidement reçues.

Au retour de leur promenade, les deux nouveaux amis trouvèrent dans le salon de la mairie le commissaire alléché par l'espoir d'un nouveau dîner, et

Finspecteur, dont Tironique expression de physionomie annonçait quelque malin projet.

— Mon cher Tobie, dit-il en s'approchant du maire, qu'est-ce que c'est donc que ces deux loutres que je viens de voir à votre porte?

— Deux loutres I s'écria le maire; quelle plaisanterie f

— C*est-à-dii^e deux quadrupèdes d'une espèce extraordinaire, qui, par leur taille et la couleur de leur peau, ressemblent à des loutres.

Le capitaine comprit aussitôt le sens de cette raillerie et n'en fut point offensé.

— Il s'agit sans doute de mes chevaux, dit-il; c'est vrai qu'ils sont bien petits et d'un aspect bien chétif. Et, ma foi, l'inspecteur a raison, ajoula-t-il en riant. Ils ressemblent à des loutres. Mais ce sont les seuls que mon père m'ait laissés, et je suis obligé de m'en servir, en attendant que je puisse m'en procurer d'autres.

— Est-ce que vous cherchez des chevaux? demanda Tobie.

— Oui, je suis venu ici dans l'intention d'en acheter.

— Je puis vous en indiquer trois excellents.

— Oùsont-ils?

— Dans mes écuries.

— Je les ai vus, et n'en demande pas de meilleurs. Mais mon cocher m'a dit que vous ne vouliez pas vous en défaire.

— Je vous les céderai.

— En vérité !

3% UJlilË QRANDE DMiE HVSiSË.

— En vérité.

— A quel prix ? t

— Écoutez, mon cher capitaine, vous avez conquis le cœur de Tobie, et l'on vous dira que Tobie est heureux quand il peut faire plaisir à un ami. Je vous donne cet attelage, et j'ose croire qu'on n'en trouverait pas un plus beau dans le pays. Venez le voir.

A ces mots il entraîna avec lui le capit^nç tout joyeux, et en même temps confus d'une telle gén^ror sité. Le commissaire les suivit, et Démétrius resta dans le salon, très-déconcerté du résultat de son épigramme.

PaUiline s'était retirée près de h fenêtre. L'inspecteur s'approcha d'elle avec un mielleux sourire.

— ? Me pjermettez-vous, dit-il, de m'asseoir à côté <îe vous?

— le ne puis vous en empêcher^ repandit sèche», ment la jeune fille.

— Vous êtes sévère aujourd'hui envers moi.

— Pas plus que les autçes jours.

— J'aime à croire pourtant qu'il n*en a pas toujours été de même.

— Comme il vous plaira.

— Cette jolie robe I II me semble qu'aii.trefois, vous étiez contente de vous en parer quand jC: devais diaer avec vous?

— Et maintenant?

— Maintenant , vous vous en êtes" parée pour un autre,

— Je ne voua comprends pas.

UNE GRANDE DAME RUSSE. $d

— Ah I Pauline, reprit l'inspecteur après un mojBent de silence, vous avez tort. Vous n'imaginez; pas peut-être quelle faut^ vous avez déjà commise. Yows pouvez ne tenir aucun compte de mon jugement. Mais l'opinion .de tout^ la ville I . . .

— Est-ce que la ville s'occupe de moi ?

— Comment ? ne vous a-t-on pas vue hier traverser pas à pas les rues et la place derrière cet homme, qui avait la tournure d'un cocher de fiacre?

— Osez-vous parler ainsi d'un courageux officier qui, au péril de sa vie...

— Bah I vous ne le connaissez pas cet officier. Vous ne savez pas qu'il a été renvoyé de son régiHjjent, où il ne faisait que des sottises, qu'il est criblé de dettes. . — Taisez-vous I s'écria la jeune filte en colère, vous êtes un impudent calomniateur.

— Mais ^coifttez...

TT- Pas un wA de plus, sinon je dirai à mon oncle de quelle façon vous outragez un tMKOUOj^ qu'il s'honore de recevoir spus son toit.

Au même instant le maire rentrait daas le salon avec Pierre, i'oçil étincelant, la joue empourprée de la jeune fille révélaient so^ indignation. {)sëmétrigis était contraJint et embarrassé.

Tobie interrogea sa nièce sur ce qui était arrivé. Quoiqu'elle refusât de s'expliquer nettement, il en apprit assez pour deviner la cause de. son irritation, ^\ en fit d'aJK^s reproches à l'inspecteur. Celui-ci balbutia quelques jjûjo\& d'excuse, puis se retitra à l'écart, et un instant après sortit. A vingt pas de dis-<

tance de la maison, il tourna la tête en arrière, aperçut la jolie figure de Pauline à la fenêtre , et il allait lui faire un de ses plus gracieux saints, lorsqu'il vit apparaître à côté d'elle le visage sombre du capitaine, avec ses longues moustaches. A cet aspect il s'éloigna en toute hâte.

Quelques heures après Timothée, fier de conduire son nouvel attelage, amenait la téléga devant la porte. Le capitaine allait partir, et le maire et sa famille et quelques-uns de ses amis lui disaient adieu. Elisabeth, qui la veille, s'étant trouvée indisposée, était restée dans sa chambre, descendit au salon. Pour la vingtième fois, elle répéta ses remercîments à Pierre, ajoutant que sa fille et elle se rendraient coupables de la plus noire ingratitude, si elles oubliaient un instant leur libérateur.

A ces ardentes protestations, le capitaine, qui n'était pas doué du don de l'éloquence, répondit par une foule de compliments surannés et de phrases banales. Le maire le suivit jusqu'à sa voiture, et lui tendant encore une fois la main :

— J'ai bien envie, lui dit-il, de vous parler à cœur ouvert, de vous manifester plus nettement nos vœux. Mais non, ce sera pour une autre fois. Adieu. Que le ciel vous protège !

Timothée donna au coup de fouet à ses chevaux qui, partirent au galop.

— Doucement, doucement s'écria Tobie. Mais déjà sa voix n'arrivait plus aux oreilles du joyeux cocher, et la téléga disparaissait à ses yeux.

Longtemps, longtemps, Pauline resta rêveuse à la fenêtre, les regards fixés sur le chemin par lequel s'en allait celui qui en si peu de temps avait produit sur elle une si vive impression.

Elle resta absorbée dans sa méditation jusqu'à ce que sa mère, qui était une femme économe, lui rap* pelât qu'elle devait quitter sa belle toilette pour revêtir sa robe de chaque jour.

Le soir il n'y eut dans la maison de Tobie ni danses ni chants. Pauline s'assit à une table avec un jeu de cartes et se mit à faire une patience entre ses deux cousines, qui l'observaient avec leur niaiserie habituelle. D'abord ses cartes, qu'elle rangeait l'une après l'autre devant elle pour y chercher un présage de l'avenir, lui offrirent par leur arrangement le plus heureux augure. Elle poussa un cri de joie et continua son naïf sortilège avec un nouvel espoir. Mais bientôt elle vit apparaître une dame de pique dont la figure sombre l'inquiéta. Près de cette dame noire, qui représentait une veuve, était le valet de cœur. Elle bouleversa avec impatience tout son jeu, le recommença en entier, et de nouveau la funeste veuve se trouva placée à côté de son valet de cœur. Par un hasard désespérant, un troisième essai amena le même résultat. Cette fois, la pauvre jeune fille en eut les larmes aux yeux. Elle prit la vilaine dame de pique entre ses mains, la

ht UNE ÔRilNl^fi DXKE hUSSE.

froissa en colère, la jeta sous la table, et se retira dans sa chambre avec desombres pressentiments.

Pendant ce temps le capitaine parcourait avec rapidité la route qui conduisait à son domaine. La vue du pont périlleut et du précipice réveilla en lui une foule de sensations. Que d'événements imprévus en deux jours ! Que de péripéties étranges dans cette excursion qu'il avait entreprise si simplement pour acheter des chevaux I Et pourquoi donc était-il triste, cet honnête gentilhomme campagnard qui, de sa vie, n'avait compris les vaporeuses mélancolies des femmes et des poètes? Pas une ombre à l'horizon, pas un nuage sur sa tête. Le ciel était bleu et pur. Une brise molle agitait doucement les branches des bouleaux; les oiseaux sifflaient et chantaient sous le feuillage. La nature entière souriait autour de lui. Pourquoi donc allait-il, le front baissé, l'esprit pensif, sans admirer ses nouveaux chevaux, dont naguère la vive allure Teùt ravi, sans répondre à Timothée, qui, de temps à autre, essayait d'engager avec lui la conversation?

A son arrivée dans sa demeure, il fit appeler Conrad, puis révoqua cet ordre, se retira seul dans sa chambre et fuma, coup sur coup, trois pipes, en lançant avec l'impétuosité d'une machine à vapeur d'épaisses bouffées de fumée autour de lui. Il était dans un tel trouble et dans une telle agitation que si dans ce moment on lui eût demandé à quoi il songeait, c'est à peine s'il aurait pu rendre compte de ses idées confuses. Peu à peu cependant il aurait fini par dire

UNE GRÀfïDE DàMë RtJSSE. 43

qull Voyait dievant lui la grosse flgurè du mâire^ le maladif visage de ses filles, la cauteleuse expression dô physionomie d'Elisabeth, et ces images le poursuivaient, l'obsédaient. Enfin elles s'effacèrent devant la fraîche et gracieuse image de Pauline, et Pierre s'endortiiit)en contemplant dans sa pensée la jolie jeune fille avec sa légère robe de mousseline et ses blanches épaules.

Si le sommeil et les rîôves dépendaient de nôtre volonté, combien de pauvres gehs se réjouiraient de dormir sans cesse pour posséder en rêve les trésors qu'ils convoitent! Combien d'ambitieux, trompés dans leurs efforts, se reposeraient également ainsi de leurs déceptions I Combien d'amants tourmentés par la crainte prolongeraient avec bonheur le songe qui leur montre leurs vœux réalisés, tierre aurait voulu aussi prolonger le sien ; mais le matin, à l'heure habituelle, son domestique vint l'éveiller pour lui servir sa potion de thé.

Le capitaine se frotta les yeux, se plaignit de n'avoir pas assez dormi, et se leVa à regret. Toute cette journée lui parut très-longue et très-ennuyeuse, la seconde et la troisième de même, la quatrième

Mais retournons près d'une per^nne plus intéressante que le capitaine, près de Pauline. Elle est reiitrée à Sorochki, dans la retraite champêtre de sa mère. Elle y est rentrée avec un sentiment tout nouveau pour elle, avec une mélancoUe indéfinissable qui la fait pleurer. Ses vingt-trois ans se sont écoulés sans qu'elle éprouvât jamais rien de semblable. Dé-

métrius lui a fait une cour assidue et ne lui a inspiré aucune sympathie. Des ofûciers en garnison dans la ville voisine se sont montrés très-empressés envers elle et ne Tout pas émue. Un major môme, après l'avoir vue fréquemment chez son oncle et à la campagne, a manifesté des intentions sérieuses de mariage et n'a pas été écouté. Maintenant enfin elle aime, et elle s'abandonne à son amour avec la franchise, avec la candeur d'une jeune fille élevée loin du monde, étrangère à tous les calculs de vanité ou d'ambition, à toutes les prudentes réserves et les habiles manœuvres qu'on appelle, en termes polis , l'esprit de conduite;

L'inspecteur et le major ont à peine, dans le cours de leurs assiduités, effleuré sa pensée, et en deux jours son cœur s'est enflammé comme une paille sèche à un soleil ardent. Elle ne songe qu'à ce vaillant Pierre qui Ta sauvée d'un si grand péril, qui ensuite a reçu avec tant de modestie les compliments qu'on lui adressait et qui s'est montré si occupé d'elle. Loin de lui tout lui paraît morose ou vide, et elle se demande avec anxiété si elle le reverra, et quand elle le re verra.

— Eh bien ! lui dit sa mère, le soir, quand Pauline descendit au salon pour prendre le thé, tu as donc encore pleuré ?

-— Ce n'est rien, répond la jeune fille en essuyant ses paupières.

— Comment, rien? Tu as les yeux tout rouges, regarde-toi au miroir.

— Cela ne vaut pas la peine que vous vous en inquiétiez.

— Et si quelqu'un venait nous voir , oserais-tu te montrer ainsi ?

— Cela passera.

— Cela passera, et voilà que tes larmes coulent de nouveau. Que signifient ces tristesses? Serais-tu amoureuse?

— Ah I ma chère mère ! que dites-vous ? s'écria Pauline en essuyant une seconde fois les pleurs qui, malgré elle, ruisselaient sur son visage.

— Si ce que je suppose est vrai, c'est une sottise que de s'abandonner à je ne sais quelle déplorable émotion qui ne peut que t'enlaidir. Il faut au contraire que tu aies une physionomie riante et gracieuse, que tu ries et plaisantes, que tu tâches de plaire.

— Mais croyez- vous que je puisse lui plaire?

— Je n'en doute pas. Tu es assez johe et agréable. Prends seulement un peu plus de soin de ta toilette. Dis à Annette de te préparer un bonnet avec des rubans bleus, qui s'harmonisent très- bien avec ta figure. Mets une robe qui fasse ressortir la finesse de ta taille et te dégage les épaules.

— Et vous pensez qu'en usant de tous ces petits moyens...

— Laisse-moi te diriger, reprit l'habile Elisabeth. Je sais par quels fils imperceptibles on fait manœuvrer les hommes les plus difficiles. Quand ton père commença à s'occuper de moi, il avait le caractère

plus rétif que le capitaine. Je n'étais pas plus jeune que toi, et n'étais pas si jolie. Pourtant, dans l'espace d'un mois, je fis fléchir ses irrésolutions.

— Croyez-vous que je puisse réussir de même? demanda Pauline en souriant.

— Certainement. Attendons encore un jour ou deux. Je suis sûre c[ue nous verrons le capitaine. Je l'ai engagé à venir ici : il m'a promis de venir.

Ces dernières paroles tranquillisèrent le cdeur de Pauline. Elle embrassa sa mère, la remercia gaiement, puis descendit au jardin, cueillit des narcisses, s'en fit une guirlande, puis d'un doigt craintif éplucha des marguerites, et les prophétiques marguerites lui dontiaht les espérances qu'elle désit-ait, elle rentra l'esprit léger, le front serein dans sa chambre. Mais le lendemain elle était de nouveau inquiète, et de nouveau pleurait.

Quatre jours s'étaient écoulés depuis son départ de la ville.

Ce jour-là, de bon matin, Pierre ordonna à son valet de chambre Ulric de préparer sa valise, d'y mettre du linge, des rasoirs, du tabac, et de faire atteler sa voiture.

Dés que ces préparatifs furent achevés, il monta lestement dans sa téléga, et dit à Timothée de prendre le chemin de la ville.

Arrivé à l'endroit où il avait rencontré la calèche jaune, il demanda à son cocher où conduisait la route qu'il voyait par derrière, à sa gauche.

-^ Elle conduit à beaucoup de villes, répondit Timothée : d'abord à Kief.

— Je n'ai nulle envie d'aller à Kief, imbécile ; je voudrais savoir quels sont de ce côté mes voisins.

— Il y en a un bon nombre, répliqua le traître Timothée, qui devinait bien ce que son maître désirait, mais qui voulait le punir de ne pas parler plus ouvertement. A deux verstes d'ici est la demeure d'un marchand.

— Et plus loin ?

— Une vieille femme avec son fils, qui a été secrétaire d'un tribunal.

— C'est tout ?

— Je ne dis pas quece soit tout. A quelques verstes de distance est le village de Viiicelki, puis Korometz, puis le vaste domaine de Gravskoï.

— A qui appartient ce domaine?

— A la comtesse Bielerietsska. Mais elle n'y réside pas. Sa propriété seigneuriale est régie par un intendant.

— Mais enfin, s'écria le capitaine^ obligé, coinme le voulait sori cocher, à révéler ses intentions, n'est-ce pas près d'ici que demeure la veuve du juge que nous avons rencoiitrée dans sa vieille calèche?

— Elisabeth Kotchinka? Oui, sans doute.

— Tu connais sa maison ?

— Certainement. J'y ai été plus d'une fois avec votre pèi*é du vivant du juge, et la bonne dame m'a donné de ses jolies mains plus d'un rouble d'argent.

-^ Que tu as eiîaployé à acheter de l'eau-dë^vie?

— Ahf quelle idée. Moi qui déteste Teau-de-vie, répliqua le sournois Timothée en souriant à la dérobée. Elle a une jolie fille, cette charitable veuve; irons-nous la voir?

— Que dis-tu?

— Faut-il m'expliquer? Eh î bien, tenez, si cette jeune fille vous plaît, vous devriez Tépouser. Le père avait une telle masse de billets de banque, que le diable lui-môme n'aurait pu les compter; et tout serait à vous.

— Est-elle donc riche, sa fille?

— Riche? Interrogez tous les gens du pays, ils vous diront que ce juge faisait habilement ses affai-

' res. Il amassait, il amassait, et ne dépensait rien. Dieu sait ce qu'il a laissé d'argent et de denrées de toutes sortes î

Ces exclamations de Timothée, qui s'accordaient avec ce que le maire lui avait déjà fait entendre, déterminèrent le capitaine à suivre résolument une idée qui déjà avait traversé son esprit.

— Oui, se dit-il, je devrais épouser Pauline. Et pourquoi n'essayerais-je pas de l'obtenir? Le pis qui puisse m'arriver, c'est que ma demande soit rejetée. Je puis bien en conscience m'exposer à ce malheur. Elle est riche, et de plus elle est si séduisante que si mon domaine n'était pas grevé d'hypothèques, si pour payer mes dettes ou tout au moins pour ne pas en contracter de nouvelles, il ne fallait pas m'astreindre au régime le plus économique, je l'épouserais bien sans attendre d'elle la moindre fortune. Allons, Ti-

motbée, s'écria-t-il, conduis-moi à la demeure de la veuve. Est-ce loin encore?

— C'est de l'autre côté de cette forêt, et nous sommes obligés de faire un détour pour éviter ce terrain marécageux. Dans quelque temps d'ici, à Noël, quand la terre sera couverte d'une belle couche de neige, c'edt là qu'on voit des loups et qu'on peut faire de fameuses chasses.

— Avec de petits cochons de lait pour attirer les béves fauves !

— Oui, il faut avoir des cochons de lait. Je dirai, si vous voulez, à Mathieu, le berger, de vouS en garder deux, et vous aurez de l'agrément.

— As-tu chassé par là ?

— Oui, plusieurs fois, un jour entre autres avec mon cousin Théodore. Nous étions dans ce bois, armés de deux bons fusils. Je dis à Théodore: c Tire donc un peu la queue de notre petite bête, » ce qu'il fit; et à peine avait-elle poussé quelques cris, que de droite et de gauche, de tous les côtés, nous vîmes vemes venir les loups, et alors...

— Un instant! cette maison que je vois là, au milieu d'une enceinte de bouleaux, serait-ce par hasard celle où je veux aller?

— Précisément.

— Arrête.

Le capitaine, qui, comme nous avons déjà eu occasion de le remarquer, attachait une grande importance à sa toilette, mit pied à terre, épousseta ses souliers et sa casquette, ajusta sa cravate, boutonna sa

redingote, donna un coup de pouce à ses moustachefe pour en refaire le crochet, puis remonta en voiture.

Un instant après il arrivait en face d'une construction de chétive apparence, plus semblable à une teba de paysan qu'à Uûe maison de màitre. Deux portes s'ouvraient devant lui. Il entra par celle qui lui paraissait la moins dégradée, et traversa rântichambte, puis une seconde pièce, sans rencontrer persoôtte. Dans la troisième pièce, décorée du nom de salon, sur une table ovale en bois de bouleau, était Uh jeu de cartes dont on avait fait un fréquent usage. A côté de la table était un canapé de forme grossière et orné dfe deux coussins en tàt)isserie, dont l'un t*eprésentait un barbet endormi, et l'autre un turc aux yeut noirs, tenant à la main un énorme chibouk. Al'un des côtés de ce rustique salon étaient appendus trois portraits. Le pt-emier représentait le défunt juge, avec six médailles attachées par un large ruban à sa boutonnière; le second était celui d'Elisabeth, et le troisième, autant qu'on pouvait en juger par quelques lignes tracées d'un main inhabile, devait être celui dé Pauline.

Ces naïves ébauches n'étaient pas de nature à fixer longtemps les regards du capitaine, qui d'ailleurs, il faut le dire, avait peu de goût pour la peinture et les autres œuvres d'art. Il s'assit près de la table, et en ouvrit machinalement le tiroir. Dans ce tiroir il y avait des quartiers de pommes, des pelotons de fil, des débris de fleurs fanées, un emplâtre, des ciseaux ébrêchés et une petite bague en cuivre noii'ci.

Pendant que Pierre faisait l'inspection fle cet

étrange réservoir, la porte d*uiie chambre voisine s'ouvrit, et là maîtresse de la maison s'avança vers lui. "7- Ah I s*écrla-t-elle, je vous demande un million de pardons.... J'étais occupée, et je ne savais pas quelle précieuse visite j'allais recevoir... Mes domestiques sont d'une négligence... Comment! pas un pour vous recevoir? personne dans l'antichambre!

— Nous autres soldats, répondit Pierre, nous ne sommes pas habitués aux cérémonies. Je vous en prie, ne vous dérangez pas.

— Que je suis doilc contente de vous Voir! El Pauline sera bien heureilsè aussi. Plusieurs fois elle m'a

dit : Que fait donc le capitaine ? Il ne vient pas nous voir. Il nous oublie, lui, notre bienfaiteur...

— Ah I vous m'af ûigez .

— Comment donc? Moi vous affliger? J'aimerais mieux mourir.

— Oui ce titre de bienfaiteur ne s'applique en général qu'à des vieillards, et je ne me crois pas vieux.

— Bien I bien ! s'écria Elisabeth en riant, vous m'avez fait peur. Je me disais: Est-il possible que je sois assez malheureuse pour affliger celui qui nous est si cher ! Voyons, ajouta-t-elle en le prenant par la main et eh le conduisant vers le canapé, asseyez-vous là, et pardonnez-moi si je ne vous reçois pas aussi bien que je le désirerais. Je suis dans des travaux de réparation, de construction; j'ai de la besogne à ne pas savoir où donner de la tête, et personne pour m'alder. Mon mari est mort. J'avais un iîls qui aurait pu être pour moi d'un grand secours et qui est ûiort

aussi loin de moi. Je suis seule avec ma fille. Heureusement, la meilleure des filles. Je remercie chaque jour le Ciel de me Tavoir donnée. Mais parlons de vous. Dites-moi si vous avez moins de soucis que moi.

— Ma vie est encore plus solitaire que la vôtre, répondit le capitaine, et vous savez comme il est difficile d'obtenir ce qu'on veut des paysans. Ils sont si peu intelligents et si paresseux!

— A qui le dites-vous? Il n'y a pas de jour que je ne sois obligée de réprimander les miens ; et mes propres domestiques, quelle engeance! quelle race insupportable I Mais j'ai entendu dire que vos paysans sont dans une assez bonne situation.

— Grâces à Dieu, ils vivent.

— Ils sont riches.

— Non, mais à leur aise.

— Et combien en avez-vous?

— Environ cent cinquante.

— Eh! c'est un joli nombre !

— Par malheur la terre...

— Est-ce que la terre ne serait pas bonne?

— Elle n'est pas mauvaise, mais très-négligée.

— Il faut y remédier. Des champs qui se détériorent, c'est une vilaine affaire.

— Je le vois bien. Mais que voulez-vous ! depuis plusieurs années mon père ne s'occupait plus de son domaine. Tout était abandonné à un intendant, et vous savez comme ces sortes de gens abusent de la confiance de leurs maîtres.

— Je m'imagine que vous n'allez pas le garder ?

— Non. C'est pour régir moi-même ma propriété que j'ai quitté le service. Je travaillerai avec ardeur à remettre l'ordre dans mon patrimoine, et avec l'aide de Dieu j'espère y parvenir.

— Priez Dieu aussi de vous donner une bonne et fidèle compagne, qui vous aiderait et vous encouragerait dans votre tâche.

— Oui, cela me plairait assez.

— Vous désirez sans doute que cette femme soit jolie?

-Oui.

— Et intelligente?

— Assurément.

— Vous voudriez peut-être aussi qu'elle fût riche? Mais il vous sera difficile de faire un riche mariage dans nos environs, à moins que vous n'épousiez ma voisine.

— Quelle voisine t

— La comtesse Nathalie-Alexandrine Bieleretzka, dit la fine Elisabeth en riant.

— Je ne la connais pas.

— C'est une femme de vingt-quatre ans, bien jolie, dit-on, mariée toute jeune avec un vieillard immensément riche, et veuve depuis trois mois. Elle demeure à Pétersbourg et possède plusieurs belles maisons et dix mille paysans. Voilà ce qu'il vous faudrait.

— Vous plaisantez. Des femmes de cette sorte ne sont pas destinées à de modestes campagnards comme

moi, et, croyez-moi, je n'êlèvô pas si haut mott ambition. Qe que je voudrais trouver, c'est précisément comme vous me Tavez dit, une jeune fille agréable, intelligente, et ce que j'exige avant tout, c'est qu'elle ait une bonne santé.

~ Vous avez parfaitement raison, s'écria Elisabeth, c'est là un point essentiel. Avec une ftemme maladive il n'y a nul repos à espérer. Elle se tourmente ellemême et épuise la patience de son mari. Mais, mon cher capitaine, elles ne sont pas faciles à trouver dans notre pays, les filles qui se portent bien. Vous pourriez chercher longtemps de côté et d'autre sans en découvrir une seule. La faute en est aux parents, qui au lieu de s'occuper comme ils devraient le faire de leurs enfants, les abandonnent à des gouvernantes qui ne songent qu'à gagner leur salaire eh se donnant le moins de peine possible. Y a-t-il beaucoup de mères qui aient sans cesse la pensée fixée sur leui-s filles, qui s'efforcent de les préserver de tout accident, épient en elles la moindre indisposition et ne les quittent pas d'une minute quand elles les voient malades ? Je vous le demande, y a-t-il beaucoup de mères qui emploient ces minutieuses précautions, si utiles pourtant et souvent si nécessaires. Aussi voyez comme là plupart des jeunes filles ont l'air débile, la figure jaune. Pour dissimuler leur faiblesse, elles ont recours à tous les artifices de la parure, et une fois mariées, Dieu sait l'ennui qu'elles causent à leur mari î

— C'est vrai.

UNE GRANDE DAME RUSSE. fô

— Oui, c'est vrai. Mais moi on ne m'accusera pas d'avoir manqué à mes devoirs de mère. J'ai moimême nourri et élevé nia fille. Je l'ai vue grandir sous mes yeux, je ne Tai pas perdue de vue un selil instant. Si, à la suite d'une promenade, elle me paraissait fatiguée, si elle avait mal à la tôte, j'étais là pour la soigner, pour lui administrer le remède dont elle avait besoin, pour veiller près de son lit tant que ma présence pouvait lui faire du bien. Voilà comment on développe les forces physiques et les facultés morales d'un enfant; voilà ce qui vaut mieux pour une fille que de lui donner une pédante institutrice qui lui enseignera à répéter comme un perroquet : Comment vous portez - votis ? Parlez -vous français?..." Mais la voici, ma chère petite Pauline. Je me réjouis de la regarder, comme si je ne l'avais pas vue depuis une semaine.

La jeune fille s'avança dans le salon en souriant et rougissant, tendit la main d'un air craintif à Pierre, et reletant sa robe en minaudant, s'assit sur le canapé. En vain Pierre chercha à se rappeler en ce moment quelques compliments en usage dans ses villes de garnison. Sa mémoire trahit ses efforts, et honteux de son inhabilité, il salua assez gauchement la brillante Pauline, et prit un fauteuil sans prononcer un mot.

Ce fut l'habile veuve qui, la première, rompit le silence.

— Tû vois, dit-elle, en se tournant vers Pauline, tu vois que le capitaine ne nous avait pas oubliées.

Pauline leva timidement les yeux sur Pierre et toussa pour se dispenser de répondre.

— Je te disais bien qu'il viendrait, reprit Éli* sabeth.

— Oui, ma mère.

— Ta mère ne te trompe jamais. Une autre fois tu ne douteras pas de ses promesses.

— Je serais venu plus tôt, balbutia le capitaine, mais je ne savais si le maire ne vous avait pas retenues chez lui.

— • Mon cher voisin, répliqua la veuve, le lendemain de votre départ nous étions installées ici, et du matin au soir nous vous avons attendu. Maintenant, comme on agit sans cérémonie au village, et conmie vous êtes pour nous non pas un étranger, mais un ami, je vous demande la permission de retourner près de mes ouvriers et je vous laisse avec ma fille. J'espère que vous ne vous ennuierez pas trop près d'elle.

A ces mots, elle sortit en adressant au capitaine le plus gracieux sourire.

Après son départ, Pierre et Pauline se sentaient également l'un et l'autre très-embarrassés, ne sachant que dire, et se regardant avec inquiétude. Le capitaine tirait ses moustaches, et Pauline toussait comme si elle eût été très-enrhuméo.

Enfin, la jeune fille essaya de rompre ce silence pénible.

—Vous ne pouvez vous imaginer .. .murmura-t-elle, puis elle s'arrêta.

Le capitaine attendait la fin de cette phrase, et la jeune fille restait muette.

— Que voulez- vous dire? demanda le capitaine.

— Moi? rien. Il me semble que c'est vous qui aviez commencé à raconter...

— Pas du tout. C'est vous.

— Non. Vous êtes dans Terreur.

— Soit, reprit le capitaine. Eh bien f je vous dirai que ces derniers jours m'ont paru très-ennuyeux.

— Et à moi aussi, balbutia Pauline en soupirant.

— En vérité. Et pourquoi donc?

— Je ne sais. Mais c'était bien ennuyeux. D'abord ma mère m'a fait de très-vives remontrances.

— Votre mère est pourtant bien bonne.

— C'est nn ange de bonté.

— Et pourquoi vous a-t-elle réprimandée?

— Parce que je m'ennuyais et que je pleurais. J'avais tort, je le confesse. Mais ce village me semblait si triste après les délicieuses heures que je venais de passer chez mon oncle f

— Je le conçois.

— Ah ! vous êtes de mon avis?

— Assurément, quoique pourtant je n'aie pas pleuré.

— Vous autres hommes, vous êtefS heureux !

— Par quelle raison le serions-nous plus que vous ?

— Parce que les hommes n'ont pas la même sensibilité que les femmes.

— Quelle idée I Les hommes sont au contraire trèssensibles, et certainement beaucoup plus qu'on ne se

58 UNE GRANDE D^AME RU&àE.

l'imagine. Je pourrais vous en donner uaç preuve.

— Je suis curieuse de la connaître.

— Il y avait dans mo^ régiment un officier qui (Jevint amoureux d'une fille assez jolie, il est vrai, mais fort commune, dont le métier était de danser dans les cabarets. Pour cette espèce de saltimbanque, il a failli se brûler la cervelle. Voilà jusqu'où va l'amour de l'homme.

— Et vous, murmura Pauline, en jetant sur le capitaine un regard à la fois craintif et languissant, est-ce que vous seriez ca,paWe d'aimer comme votre camarade?

— Une danseuse de tavçme?

— Non, mais une autre personne. Supposons une jeune fille de bonne naissance comme...

— Comme qui?...

— Je ne trouve pas de comparaisons.

— Cherchez un peu.

— Non, je ne saurais dire...

— Je vous en prie.

— Eh bien ! comme moi, balbutia Pauline erx baissant la tête et en rougissant.

— Comme vous! s'écria le capitaine avec i^n subit accent d'enthousiasme. Ah ! si j'avais le bonhôur (le rencontrer dans le inonde une persojjiin^ qui vous ressemblât... mais non, il n'y en a foiaX.

— Vous plaisantez.

— Non. Je vous parle franchement coxome ua homme loyaj, o^u», pour mx^i^ dire, comme un soldat qui n'a point vécu dans le moncU élégant des grandes

villes eil B'a poj^pt appris l'art de feire des compliments.

— Les hammes, m'a-t-ooa dit, sont si dissimulés.

— Il se peut qu'il y en ait qui méritent ce reproche. Quant à moi, je vous jure...

— Ne jurée pas I

— Eh bien! croyez-moi.

— Soit; je vous crois. Mais ne trouvez-vous pas qu'il fait ici horriblement chaud. L'air est plus doux dehors. Voulez-vous venir vous promener?

— Très- volontiers.

— Allons, je vais mettre mon chapeau.

— Me permettez-vous de preudre ma pipe ? s'écria Iç capitaine, qui ne pouyait oublier une habitude de garnison.

— Certainement, répon,dit Pauline, de 1^ chaçibre voisine où elle se tenait devant uijie gla.ce, rajustant sa collerette, nouant ses rubans. En même temps, elle faisait des signes d'intelligence à une servante vêtue d'une grossière robe, qui trottinait autour d'elle PQur l'aider dans sa toilette.

Quand eUe fut sortie, la servante appliqua son œil au trou de la serrure, pour voir cet officier dont on avait tant parlé depuis quelques jjours, et que les gens de la maison regardaient déjà comme le fiancé de leur maîtresse.

Une denû-heure après, Pierre el, Pauline centraient à U XQ^ison, très-contents l'un de l'autre. Pauline agitait en riaiit un ranieau fleuri qu'elle avait cueilli

dans le bois, et le capitaine la contemplait avec une visible satisfaction.

En les observant Tun et l'autre, Elisabeth s'afifermit dans Tidée qu'elle avait déjà plusieurs fois exprimée, qu'une jeune fille plaît quand elle désire réellement plaire. Tout allait au gré de ses vœux. Déjà elle faisait ses petites combinaisons maternelles. Si ce soir, se disait-elle, le capitaine formule sa demande de mariage, demain Pauline revêtira sa plus belle robe, et quelle envie elle excitera dans la ville quand on apprendra qu'elle a été si vite fiancée 1

Mais Pierre ne se souciait nullement de se montrer si pressé. Si naïf qu'il fût, il n'avait point passé dix ans de sa vie dans divers cantonnements sans y faire plus d'une sérieuse remarque. Il avait vu des jeunes filles qui, avant d'avoir trouvé un fiancé', charmaient tout le monde par leur modestie, leur douceur, leur bonté, et qui, une fois mariées, démasquaient sans réserve toute une effrayante ligne des plus insupportables défauts.

En parlant si éloquemment de sa tendresse maternelle, en faisant un pompeux éloge de sa fille, l'asliicieuse Elisabeth n'avait point produit dans l'esprit du capitaine l'impression qu'elle désirait. Tout au contraire, elle l'avait inquiété.

— Elle veut se débarrasser de Pauline, se disaitil, elle lui donnera sa bénédiction, rien de plus. Et moi, que ferai-je avec le peu que je possède? La lune de miel ne peut durer toujours. Supposons qu'elle dure trois ou quatre ans. Ce serait une luneextraor-

UNE GHANDE DAME RUSSfi. 61

dinaire. Après il faudra que je rentre au service; car, avec un modique revenu à demi rongé par les dettes que je ne puis acquitter, comment faire pour subvenir aux dépenses d'une femme, à l'achat des robes, des châles, des chapeaux et autres colifichets? Je ne parle pas même des enfants, autre cause de sollicitude, autre cause de ruine. Non, non, je ne me laisserai pas prendre comme, un moineau étourdi à la glu que cette bonne mère m'a si bien tendue. Je viendrai ici, je me promènerai dans les bois avec Pauline, je prendrai le thé en causant avec elle et en la regardant, ce qui n'est nullement désagréable ; mais quant à me marier avant que , par sa mère ou par son oncle, je sache au juste quelle dot on lui donnera, non, non, ce n'est pas Pierre Abdievitch qui commettra une telle imprudence.

Avec le calme que lui donnait la fermeté de sa résolulion, Pierre prit gaiement sa potion de thé habituelle avec un assaisonnement de rhum, puis se plongea dans le lit moelleux qu'on lui avait préparé, et s'endormit sans la moindre sollicitude. Le lendemain et le surlendemain Pierre resta à Sorochki, déjeûnant et dînant de bon appétit, causant amicalement avec Elisabeth et s'en allant, dans l'après-midi et le soir, cueillir avec Pauline des fleurs ou des champignons dans la forêt. Puis il annonça que ses affaires l'obligeaient à retourner dans son domaine, mais qu'il reviendrait bientôt.

Quand la veuve se trouva seule avec sa fille, elle lai fit une foule de questions sur les dispositions que

le capitaine avait manifestées dans leurs eritretiens particuliers, dans l^urs courses solitaires. Pauliâ^ n'â^vaitrien à lui confesser. Fidèle à la ligne de con* ^uite qu'il s'était tracée, le capitaine n'avait pas ait un mot qui pût l'engager, et ne s'éls^it pas permis U moindre galante liberté. Deux fois seulement il li^i avait baisé la main, mais en présence de sa inére< Après cet interrogatoire, dont le résultat n'était poiat tel qu'elle l'attendait, Elisabeth resta quelques instants troublée, rêveuse, puis finit par penser que si ses désirs de mariage ne se réalisaient pas si promp^ tement qu'elle le voulait, que si Pierre tardait à faire sa déclaration, il ne fallait attribuer ce retard qWà sa timidité de caractère et à son inexpérience, il aime, se dit-elle, voilà le fait essentiel. Son amour grase dira et subjuguera ses irrésolutions. U me suffit de savoir attendre. Quelque jour il viendra humblement me demander la main de Pauline, et je la lui accorderai en l'embrassant et en le conjurant de renr dre heureuse cette chère enfant.

Ensuite la bonne mère se faisait un joli petit rêve de félicité terrestre. Son intention était de garder jusqu'à son dernier jour le trésor que le défunt juge avait amassé. Avec ce trésor elle pourrait passer fort à son aise l'été à la campagne, et l'hiver à la ville, donner des soirées et des dîners^ jouer au hoston, acheter des robes de satin, des bijoux, et porter, comme signe de sa dignité de douairière, une tabatière cojome celle qu'elle avait vue un soir entre les mains d'une grande dame , une tabatâère en argent

UNE GRANDE DAME RUSSE. ed

Ciselé, représentant le monument de Pierre le Grand.

Les dernières setfiïiines de l'été et l'automne pour-» tant s'écoulèrent sans lui donner la solution qu'elle désirait. Mais elle ne doutait pas de la réuîssite de ses combinaisons et elle était patiente. Pas une semaine,, d'ailleurs, ne se passait sans qu'elle vît s'arrêter à sa porte la téléga du capitaine, et il restait deux ou trois jours à Sorochki et paraissait ne s'en air^r qu'à regret. Quand elle allait faire une risite à sen frère, il les rejoignait là, et se montrait si assidu prés de Pauline que l'amoureux Démétrius en mourait de jalousie.

De temps à autre les voisins officieux demandaient • au maire quand se ferait le mariage de sa nièce.

— Patience I patience ! répondait le grave Tobie^ cela viendra I

Aussitôt les zélés amisjs'en allaient de maison eh maison répandre la nouvelle qu'on préparaît le trousseau, et que dans quelques jours le capitaine conduirait mademoiselle Pauline à l'autel.

Cependant la jeune fille, qui se considérait déjà comme la fiancée de Pierre, commençait à se plaindre de ses lenteurs, et quelquefois pleurait et l'accusait de rester trop peu de temps près d'elle, ou de ne pas lui témoigner assez d'affection.

Pierre était impassible. Le sentiment de vérité avec lequel nous avons entrepris de raconter cette histoire même, nous oblige à dire que le rustique propriétaire de Koschioukoff, si timide en apparence, et qui,

aux yeux d'ordinaire si perspicaces d'Elisabeth, semblait si inexpérimenté, avait eu, dans le cours de sa carrière militaire, plus d'une aventure délicate. Il était aguerri aux soupirs féminins, cuirassé contre les larmes. Pauline lui plaisait. Il voulait bien répouser, mais non sans dot^ et il avait pris la ferme décision d'amener, par l'obstination de son silence, le maire ou la veuve à lui dire positivement le chiffre de la dot.

A la suite d'une de ces excursions en ville et d'une des boutades de la jeune fille, Pierre était rentré dans sa demeure. C'était au mois de décembre, par un ciel nébuleux, par un temps de neige. Le capitaine se retrouvait seul en face de lui-même, Irèsennuyô de sa personne. Que fairedans son isolement? Il n'avait ni l'habitude du travail, ni le goût de l'étude. La bibliothèque de son père ne lui offrait que quelques vieux volumes dont la vue seule lui agaçait les nerfs : un abrégé de géographie universelle, un résumé d'histoire ancienne, les voyages de Gook, un traité fastidieux d'agronomie. Je suis trop vieux, se disait-il , pour recommencer mon éducation, et, Dieu soit loué! je nai plusd'examen àsubir! Hais que faire? Causer avec Timothée? Déjà Timothée lui avait répété à satiété tout ce qu'il savait sur les qualités et les vices des chevaux. On ne pouvait rien lui demander de plus. S'informer du produit de la moisson, de la vente des bestiaux? le châtelain de Eoschioukoff répugnait à entrer dans ces calculs^ qui ne lui donnaient jamais que d'amères déceptions. Un

soir enfin, après avoir fait cinq ou six fois le tonr de sa salle à manger et de son salon^ fumé plusieurs pipes, rêvé mélancoliquement sur son divan, il fit appeler Conrad.

— Eh bien I Conrad> lui dit-il, en voyant entrer le vieil intendant hypocrite, qui, selon sa coutume, le saluait avec un profond respect. Voilà un joli temps I

— ^^ Le temps de la saison, répliqua l'intendant. Il gèle. Demain la neige sera affermie et nous pourrons envoyer les ouvriers au bois, car il nous faut des poutres pour réparer la grange et l'étable.

— Ah I que je m'ennuie!

— C'est que vous n'êtes pas habitué à vivre au village.

— Tu te trompes. J'ai passé plusieurs hivers en cantonnement dans des villages, et je n'y étais pas seul. J'avais des camarades avec moi,et je m'ennuyais mortellement.

— Vous n'aviez pas la ressource de la chasse ?

— Quelle chasse? J'allais avec mon fusil à la poursuite des loups. Les maudits animaux I Jamais je n'ai pu les atteindre. Je suivais leur piste ; je les attendais à l'affût. Ils se sauvaient lâchement à mon approche.

— Vous n'avez peut-être pas réfléchi qu'il faut une forte gelée pour que les loups ne trouvent rien à manger dans les bois. C'est alors qu'ils sortent de leurs repaires et viennent rôder autour des villages.

— Quand aurons-nous cette gelée? f— Probablement bientôt.

— Que faire en attendant ?

— Est-ce que vous ne pourriez pas vous atiluser à deviner...

— Quoi deviner?

— Je vais vous dire. En ce saint temps de Noël, il se passe dans le monde toutes sortes de choses merveilleuses. Il y a des morts qui sortent de leur tombe. Il y a des esprits invisibles qui révèlent les secrets de l'avenir à celui qui les interroge. Dans ce pays, maîtres et paysans, tout le monde est bien convaincu qu'à cette époque solennelle de Tannée on peut soulever le yoiie de la destinée, et tout le monde a la même curiosité. Les uns, avec des paroles de conjuration, cherchent, dans un miroir ou dans du plomb fondu, limage qu'ils désirent voir. D'autres se rendent à une croisière de route ou dans un carrefour. C'est là que les revenants ont coutume de se montrer. Votre père, que Dieu ait son âme ! croyait à ces traditions, et en a d'une façon étonnante reconnu un jour la vérité.

— Est- il possible? Conte-moi donc cela.

— Voici, monsieur. Votre digne père n'était pas encore marié, et môme il n'avait jamais vu celle qui devait être notre bonne maîtresse. La veille de Noël, il me fit appeler. Je remplissais alors près de lui l'offlce de valet de chambre. — Cohrad, me dit-il, je voudrais savoir si ce qu'on rapporte des apparitions prophétiques est exact. Il est près de minuit. Viens avec moi. Nous sortons. Le ciel froid était clair et étincelant. A peine étions-nous arrivés au delà de I*eu-

clos que nous aperçûmes sur la wtite tthé kibitica. Mon maître, s'en approchant^ demanda :— Qui est là? On ne lui répondit pas. — Qui est là ? répéta-t-il. Estce un homme ou une femme? — C'est une femme, murmura une voix douce ^ l'intérieur de la voiture. — Comment s'appelle-t-elle ? — Eudoxie. — Et voyez, monsieur, ce qui est arrivé. Quelques mois plus tard mon maître se mariait avec votre vénérable mère, qu'il ne connaissait pas à Noël et qui s'appelait Eudoxie, Après de pareils faits, peut-on douter de l'authenticité des traditions que nos aïeux nous ont transmises?

— C'est bien drôle ce que tu viens de me raconter. — C'est la vérité.

— Jô te crois, et je veux faire le même essai que mon père. Justement, c'est à peu près le temps où Ton voit ces miracles. Je vais prendre mon fusil et sortir de l'enclos.

— Il est inutile de vous armer. La croisière des chemins est près d'ici, et vous n'avez rien à craindre.

— Soit. Dis à mon domestique de m'apporter mes grandes bottes et ma touloupe. Quelle heure est-il?

— Onze heures et demie .

— C'est bientôt le moment solennel, le moment des apparitions, si je m'en rapporte à tes récits. Je vais me rendre à l'endroit que tu m'as indiqué. Peutêtre ferai-je comme mon père, une curieuse rencontre. En tout cas, cette promenade me distraira.

Sans oser se l'avouer formellement à lui-même, le capitaine avait été frappé de l'histoire que Conrad

68 UNE GRi^NDE DAME RUSSE.

venait de lui raconter, et son esprit, comme celui de la plupart des Russes, était enclin aux superstitions.

Il chaussa à la hâte ses grosses bottes, mit sur sa tête un bonnet en peau de mouton, s'enveloppa dans sa touloupe, et sortit.

Au dehors, l'atmosphère était si froide qu'il marcha à grands pas pour se réchauffer et cacha son visage dans les plis de son manteau. Mais les étoiles scintillaient à la voûte céleste et la neige scintillait sur les champs.

. Nuits d'hiver, magnifiques nuits de décembre, je vous aime avec votre ciel éloilé, vos glaces étincelantes, votre silence mystérieux. C'est dans ce temps des fêtes de famille, c'est par de telles nuits qu'autrefois je retournais à la maison natale. Quelle joie quand de loin j'apercevais la pointe du clocher de mon village, quand je reconnaissais les bois, les champs paternels ! Splendide nuit de décembre, quelle autre nuit pourrait-on te comparer. N'est-ce pas toi qui suspends aux rameaux tes girandoles de givre, qui répands à la surface de la terre tes diamants de neige? N'est-ce pas toi qui, comme une tendre mère, * enveloppes la délicate beauté des filles du Nord dans les moelleuses fourrures de martre et de renard bleu?

Pierre, qui, de sa vie, ne s'était jamais livré à une rêverie poétique, aurait eu de la peine à comprendre la poésie d'une température qui lui paraissait de plus en plus glaciale, et des masses de neige qu'un coup de vent lui lançait de temps à autre au visage. Après

avoir franchi la clôture de ses domaines, il s'arrêta un instant pour réfléchir, en ayant soin de tourner le dos au vent et de serrer son collet sur ses oreilles. Puis il se remit en marche. A une courte distance de là se trouvait une croisière de chemins. C'était là qu'il devait se rendre pour tenter son épreuve.

Minuit sonnait quand il y arriva et, chose étrange, au même instant il crut entendre vibrer le grelot d'un cheval de poste. Il s'arrête et rabat le collet de sa touloupe; il écoute. Non, ses oreilles ne l'ont point trompé. Il distingue très-nettement les sons de ce grelot, puis d'un autre qui retentit un peu plus loin.

— On ne réussit pas mieux dans ses entreprises, se dit-il; voilà mon apparition, et je vais peut-être apprendre, comme mon père, le nom de celle que j'épouserai. C'est singulier, pourtant I Qui peut voyager sur ce chemin de traverse, à cette heure et avec deux voitures? Ce n'est pas le capitaine ispravnik ni quelque autre fonctionnaire du district? Non, aucun d'eux n'oserait se donner le luxe de deux voitures. Sur ma foi! Conrad n'est pas si sot, et ce qu'il dit des prodiges de la nuit de Noël pourrait bien être vrai. Mais voyons. Il faut que, comme mon père, j'interroge à leur passage ces inconnus.

Pierre s'avança au milieu du chemin, tourna ses regards du côté où il entendait résonner les grelots, puis bientôt distingua l'ombre d'une grande voiture, puis une plus petite. A la première de ces voitures il n'y avait pas moins de sept chevaux; ce n'était pas une kibitka, mais une belle et large berline. Le

capitaine avait plus de chances brillantes que son père.

— Halte! s'écria-t-il, en s'élançant au-devant du pompeux épuipage. Qui va là ?

A ce cri, le postillon commença par imprimer à ses chevaux un mouvement de côté; puis s'apercevant que celui qui l'arrêtait ne portait à la main ni ftisil, ni bâton, il voulut continuer en droite ligne sa route.

— Halte 1 répéta le capitaine en saisissant les rênes. Qui est dans cette voiture? Un homme ou une femme?

— Une dame! répondit le postillon.

Au même instant un domestiqué assis sur le siège à côté du postillon, la tête enfoncée dans le collet de son manteau, se leva pour voir celui qui arrêtait ainsi la voiture, et s'apprêta à descendre. Mais déjà Pierre était à la portière et d'un ton impérieux disait : Madame, quel est votre nom?

Une faible voix de femme balbutia quelques mots inintelligibles. Pierre répéta sa question.

— Clément, Clément, cria la même voix, que me veut cet homme * ?

*— Je désire savoir quel est votre nom et d'où vous venez? dit le capitaine, qui, ne sachant pas un mot de français^ n'avait pu comprendre les paroles de rétrangère.

— Mon nom est Nathalie, murmura la personne qui se trouvait dans la berline.

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