En français dans le texte
— Nathalie! dit le capitaine. C'est siagulier, loon père apprenait dans uae reacontre comme celle-ci le nom de la femme qu'il devait épouser, et moi je prépare mon mariage avec une jeune fille qui ne s'ap^ pelle pas Nathalie, mais Pauline.
*^ Et vous, qui êtes-vous? demanda Tinconnue.
— Un habitant du voisinage.
— Vous connaissez donc ce pays?
— Assurément.
— Vous pourrez me dire alors s'il y a encore loin d'ici au village de Gravskoï.
— Sans doute. D'ici à Gravskoï on compte quarante verstes.
— Est-il possible?
— Je vous en réponds. Je pourrais vous énum^er station par station toutes les distances.
— Mon Dieu, mon Dieu ! s'écria d'un ton de douleur l'étrangère, en passant la tête par la glace de la porw tière. Clément, vous entendez, nous nous sommes égarés. Il y a de quoi devenir folle... Où sont mes gens?
— Us sont à cent pas en arrière, madame la comtesse, répondit respectueusement le valet de chambre, qui venait de descendre de son siège,
— Que faire? Nous n'arriverons jamais avec ces maudits chevaux.
— En vérité, dit Pierre en regardant le misérable attelage de la berline. Je ne crois pas que ces chevaux épuisés de fatigue soient en état de vous conduira à Gravskoï. Tout au plus pourront-il aller jusqu'à Vincelki.
7ï UNE GRANDE DAME RUSSE.
Ces paroles de Pierre augmentèrent Tanxiété de la comtesse, qui de nouveau adressa en français quelques mots à son domestique, et le domestique lui répondit qu'il fallait absolument tâcher de trouver un gîte dans les environs.
— Je vous en prie, mon brave homme, reprit-elle, en s'adressant au capitaine, n'y a-t-il pas près d'ici une maison, une cabane où je pourrais passer la nuit? Je payerai tout ce qu'il faudra.
— Une maison î J'en ai une à vous offrir, répliqua en souriant Pierre, dont l'oreille était charmée par le doux organe de la comtesse.
— Ahl que je vous serai obligée. Je vous en prie, ayez donc la bonté d'indiquer le chemin au cocher.
— Ce n'est pas loin d'ici.
— Tant mieux!
— S'il m'est permis de monter sur le siège, je vous conduirai moi-môme.
— Quel bonheur I Clément, cédez votre place à ce brave homiue.
Clément alla rejoindre la seconde voiture. Pierre, riant intérieurement de la méprise de la comtesse, qui le prenait pour un simple paysan, s'installa à côté du cocher, s'empara des rênes et se dirigea vers sa demeure.
Les grelots des chevaux, les cris des postillons réveillèrent tous les habitants de KoschioukofF. Le vieux Conrad se hâta d'appeler le domestique de Pierre, qui dormait sur le poêle. Mais dans sa précipitation, celui-ci ne trouvait ni ses chaussures, ni
ses vêtements, et Iprsque le capitaine s'aiTéta sur le seuil de sa maison, il n'y vit qu'un petit garçon de ferme salement habillé, tenant dline main une chandelle, et de l'autre, en protégeant la flamme contre le souffle du vent.
Pierre sauta lestement à terre, ouvrit la portière, offrit la main à l'étrangère pour l'aider à descendre et la conduisit dans la chètive pièce de sa maison décorée du nom de salon. La comtesse ne put s'empêcher de faire une petite moue dédaigneuse en voyant l'asile qui .lui était offert; puis soudain se retournant d'un air gracieux vers son guide, elle lui demanda à qui elle devait l'hospitalité.
— A moi, madame, répondit Pierre avec un sourire de satisfaction.
— A vous I s'écria-t-elle en le regardant avec curiosité. Qui donc êtes vous?
— Pierre Abdievitch, propriétaire de ce village, capitaine en retraite.
— En vérité! Et moi qui vous prenais pour
combien je vous demande pardon de ma méprise !
— De grâce, madame, n'en ayez nul souci. Mais à mon tour, oserais-je vous demander à qui j'ai l'honneur?....
— Je suis une de vos voisines.
— Est-il possible?
— Mon domaine est celui dont vous avez vousmême indiqué la situation, à quarante verstes d'ici.
— Quoi! vous seriez la comtesse Nathalie Alexandrovna?
— Précisément.
-* Que je suis heureux que Votre Excellence!...
'•— Mettons de côté les titres et les compliments. Vous me recevez cbez vous. Donc, c'est moi qui suis votre obligée. Pour vous montrer que j'agis sans cérémonie, je vais vous demander du thé.
— Excellence
— Encore I
La comtesse ôta son capuchon, son manteau, tendit la main au capitaine, en le priant une fois pour toutes de vouloir bien ne pas répéter sans cesse son tUre, et d'appeler son domestique.
Le pauvre Pierre, tout confus d'une si éblouissante apparition, n'osa pas même toucher du bout du doigt la jolie petite main qui lui était offerte. Il s'inclina pespectueusement et sortit pour exécuter les ordres de la belle voyageuse.
Une d^QQi-heure après, il rentrait dans son salon. En ce court espace de temps, quel changement f Des tapis de Perse sur le parquet, des rideaux dé soie aux fenêtres, des tentures sur les murailles, du linge blanc, des candélabres en argent sur les tables, des bougies à la place de la hideuse chandelle de son valet, et une atmosphère parfumée dans cette pièce où d'ordinaire on ne respirait que les acres exhalaisons de la fumée de tabac. Le capitaine ne savait s'il devait en croire le témoignage de ses sens et s'il n'était pas le jouet d'un songe féerique.
A la troisième invitation que la comtesse lui adressa pour prendre le thé avec elle, il sortit de nouveau.
s'en alla dans sa chambre lisser ses chevaux avec une brosse trempée dans de l'eau, revêtit son uniforme, puis s'avança timidement en regardant tour à tour le magnifique service à thé ëtincelant sur la'^table, puis Clément, qu'il considérait comme un important personnage, puis la comtesse.
De sa vie le capitaine n'avait rien imaginé de pareil à cet être idéal qui se trouvait là assis en face de lui sous son toit. Dans ses petites villes de garnison, il n'avait rien connu de plus distingué que les femmes de la bourgeoisie ou celles des fonctionnaires de sixième, de huitième classe , qui affectaient de ridicules prétentions. Il n'avait pas la moindre idée de ôes reines du grand monde à qui le* sort a départi à la fois le prestige du titre, la jouissance de la fortune, la fascination de la grâce et de la beauté. Il n'avait jamais rencontré une de ces créatures exceptionnelles qui, d'un regard, font fléchir jusqu'à terre ou exaltent dans un suprême orgueil les cœurs les plus rebelles. Quand le regard de la comtesse se dirigeait vers lui, Pieire ne pouvait en soutenir l'éclat et détournait les yeux. Pourtant îl l'observait à la dérobée, et il remarquait quelle ne portait point de festons sur la tète comme Pauline, ni d'étoffes éclatantes. Elle n'avait qu'une robe noire et une mantille noire garnie d'une fourrure qu'il n'avait jamais vue. Ses cheveux noirs et luisants, divisés en deux bandeaux , encadraient une figure mignonne d'une expression charmante, et tombaient sur deux petites oreilles blanches comme le marbre. Sous la robe, il
distinguait deux bottines de satin enlaçant deux pieds pareils à de jolis pieds d'enfant.
Pierre s'approcha timidement de la table, en saluant de nouveau Clément, qui, à sa grande surprise, semblait ne pas faire attention à ses saints.
— Vous voyez, mon cher, dit Nathalie, que j'agis sans façon chez vous et que je profite librement de votre hospitalité. Venez vous asseoir près de moi et prenez du thé. Si je ne suis pas plus aimable, vous m'excuserez. Je suis horriblement fatiguée.
— Votre Excellence ne voudrait-elle pas se reposer?
— Non. Pas encore. Plus tard. Il faut auparavant que j'aie un long entretien avec vous.
— Avec moi, madame ?
— Oui.
— Je suis à vos ordres.
— D'abord, mettez- vous là, à côté de moi. En vérité, je vous le répète, faites-moi grâce du titre d'excellence, puis prenez du thé pour vous réchauffer, car voiis avez eu froid comme moi ; puis enfin donnez-moi quelques détails sur les gens de ce pays, et en particulier sur mon village, que je ne connais pas et où je compte passer quelque temps... Clément, mes cigarettes t
Le valet de chambre posa sur un plateau d'argent un porte-cigares et l'apporta à sa maîtresse , qui lui fit signe d'abord de le présenter au capitaine. Celuici s'inclina poliment devant le domestique, qu'il per-
sistait à regarder comme un personnage de distinction.
— C'est mon domestique! s'écria Nathalie, qui s'aperçut enfin de cette longue méprise.
Pierre, confus de son erreur, prit sur leplateau une cigarette et la mit enire ses lèvres si gauchement qu'elle se déroula en entier, et que le tabac qu'elle renfermait lui tomba dans le gosier.
— Attendez, dit la comtesse, je vois que vous n'avez pas l'habitude de fumer ces cigarettes. Je vais vous en faire une plus solide.
En disant ces mots, elle prit une petite feuille de papier espagnol, y mit un fin tabac jaune, la roula de ses jolis doigts et la remit à Pierre, qui restait stupéfait de tant de grâces et de tant de bonté.
L'aimable et facile entretien de la comtesse apaisa pourtant son trouble. En prenant du thé, en fumant, peu à peu il s'enhardit au point de causer presque aussi librement que s'il eût été près d'Elisabeth, et d'appeler, selon l'usage russe, la grande dame de Pétersbourg tout simplement par son nom.
— Il faut vous avouer, lui dit-il, que je me suis d'abord trouvé très-mal à l'aise devant vous. Oui, je me sentais si gêné, que j'étais comme dans un état de fièvre. Et maintenant, Nathalie Alexandrovna , me croirez-vous ? Je suis avec vous comme si je vous connaissais depuis longtemps. J'éprouve pour vous une vraie sympathie.
— J'en suis charmée, dit la comtesse en riant.
— Vous vous moquez de moi, peut-être?
— Pouvez-vous le supposer.
— Je ne sais ce que je dois penser!
— Pensez que c'est très-mal de douter des sentiments d'amitié.
— Est-ce que j'oserais attendre de vous quelque amitié ?
— Certainement.
— Non, cela n'est pas possible. Je ne suis qu'un pauvre campagnard, sans titre, sans éclat, sans instruction. Entre vous et nous, quelle distance infinie !
— Ainsi, vous ne voulez pas de mon amitié?
— Oh! Nathalie Alexandrovna, ce que j'éprouve est-ce l'amitié? C'est un sentiment que je ne puis m'expliquer. Mais dites-moi de me jeter pour vous dans l'eaù, dans le feu, je n'hésiterais pas, je vous assure.
Le capitaine prononça ces paroles avec une telleanimation dans le regard et dans la voix, que la comtesse se hâta de changer de conversation et se mit à questionner l'inflammable capitaine sur les habitants de son district, sur leur caractère et leur façon d^ivre, sur toutes sortes de choses enfin , excepté sur les relations d'amitié.
Nous n'entrerons point dans les détails de cette conversation ; nous ne pouvons dire non plus si Nathalie attachait un grand intérêt aux réponses minutieuses du capitaine. Quoi qu'il en soit, deux heures s'écoulèrent dans celte vagabonde causerie, et Pierre n'aurait pas mieux demandé que de veiller jusqu'au matin, quand la comtesse lui dit qu'elle craignait
UNE GRANDE DAME RtSSE. 79
d'abuser de sa complaisance et qu'il était temps de dormir.
Le pauvre Pierre se retira à regret, le cœur agité par une émotion qui lui rappelait bien quelque peu celle qu'il avait ressentie à sa première rencontre avec Pauline , mais qui était cependant plus vive, plus profonde et plus indéfinissable.
En traversant Tantichambre, ilrencontra Clément, qui le salua respectueusement.
— Il est heureux, dit-il, ce coquin d'étranger qui peut vivre près d'elle. Et un long soupir s'échappa de sa poitrine.
Machinalement il descendît l'escalier, ouvrit la porte de sa demeure, aspira avec ardeur l'air froid de la nuit, regarda dans un mélancolique sourire la voiture de la comtesse, puis entra dans une espèce de grenier où il avait fait préparer son lit, en pensant avec joie que sa chambre allait être occupée par la merveilleuse Nathalie.
A peine était-il couché qu'il entendit aboyer le chien de basse-cour.
— Le maudit chien, s'écria-t-il, va la réveiller.
Il appela son domestique et lui ordonna de faire taire le vigilant animal. Un instant après, c'était le coq qui chantait. Cette fois, il se leva lui-même, s'en alla prendre le coq par le cou, et le serra de telle sorte, que désormais l'innocente bête ne devait plus chanter. Il allait enfin essayer de dormir, quand il fut encore inquiété par les i;umeurs des cochers de la comtesse, qui tiraient de l'eau à la pompe pour leurs
chevaux. Il sortit de noaveau el les envoya casser la glace pour puiser de Teau dans Tétang. Telle était sa sollicitude et son agitation, que si Nathalie eût passé quinze jours dans sa demeure, il est probable que le malheureux Pierre en serait arrivé à un état de folie.
Avant de laisser partir la belle voyageuse, il voulait lui offrir à déjeuner. Dès le matin il expédia de divers côtés des messagers chargés d'acheter tout ce qu'ils pourraient trouver de gibier, de poisson et de liqueurs fines. A 'huit heures les provisions étaient à la cuisine, et son rustique Procope cherchait dans un de ses cahiers manuscrits la recette pour préparer un salmis et une coquille à la financière.
— Ne sais-tu donc pas ton métier, imbécile? lui dit avec impatience le capitaine en le voyant épeler péniblement sa leçon et en Taidant lui-même à déchiffrer des caractères hiéroglyphiques.
— Soyez tranquille, répondi t avec une fière assurance le vaillant cuisinier , ce n'est pas la première fois que j'assaisonne de tels mets, et vous serez content.
— Vas donc te mettre à la besogne. Montre-nous toute ton habileté, et dis à la femme de Conrad de nous apprêter des gâteaux, des biscottes et un baba comme elle en fait pour les grands jours de fête.
Au moment où il venait d'achever ces importantes dispositions, la comtesse le fit prier de venir prendre le café avec elle.
Il la trouva dans le salon^ habillée comme la veille.
affable et gracieuse comme la veille, seulement un peu plus pâle.
— Comment Votre Excellence a-t-elle passé la nuit? lui demanda-t-il en s'avaûçant vers elle avec empressement.
— A merveille, répondit Nathalie en indiquant du doigt le fauteuil sur lequel elle avait dormi.
— J*ai craint que les aboiements d'un chien et le chant d'un coq...
— Je vous remercie de votre sollicitude, mais je n'ai rien entendu.
— Ah! j'en suis charmé.
Clément venait de servir le café. Un instant après il rentra, apportant un large plateau sur lequel on voyait une douzaine de brioches et une énorme masse de pâte jaune.
— Qu'est-ce que c'est que cela? bon Dieu I s'écria Nathalie.
— Madame, c'est ce que nous appelons ici un baba. C'est un gâteau composé de fine fleur de farine, d'épices et de safran. C'est très-bon. Voulez-vous bien en goûter?
— Voyons.
Le capitaine retroussa ses manches, coupa dans le baba un morceau qui devait peser une livre, et l'offrit à la belle voyageuse, qui en prit quelques miettes du bout des doigts. ,
— Cela n'est pas mauvais, dit-elle; mais je ne mange jamais rien le matin.
— Est-il possible !
— Oui, je VOUS assure.
— J'espérais avoir le plaisir de vous offrir à déjeuner.
— Je vous remercie. Je ne déjeune pas, et je désire partir.
— Pas aujourd'hui? s'écria d'un ton de douceur le capitaine.
— Aujourd'hui, à l'instant même! répliqua la comtesse avec une expression si impérieuse, si vive, que Pierre en fut bouleversé.
Use leva en silence et s'approcha de la porte. Mais Nathalie voyant l'impression qu'elle venait de produire sur lui par son brusque changement, courut après lui et le retint par le bras.
— Vous êtes fâché contre moi, mon cher voisin, lui dit-elle avec son doux sourire.
— Moi, madame?
— Oui, vous. Parlez franchement.
— Pourquoi serais-je fâché?
— Parce que je vou^ ai dit si vivement que je désirais partir.
— Gela m'afflige, il est vrai. Mais...
— Écoutez-moi, reprit-elle avec ce son de voix argentin qni pénétrait jusqu'au fond du cœur du capitaine, il faut que je parte. On ne m'attend pas dans mon château, et je veux y arriver avant la nuit pour ne pas m'exposer à coucher dans une chambre froide. Mais ne devons-nous pas avoir ensemble de bons rapports de voisinage? Si vous avez envie de me voir,
VOUS ne vous laisserez pas arrêter par une distance de quarante verstes.
— Quarante verstes, s'écria Pierre avec enthousiasme, ahl je les ferais nu-tête, à genoux, ces quarante verstes !
— Vous n'avez pas besoin de parcourir ce chemin à genoux, reprit Nathalie en riant. Vous vous assoirez après-demain dans votre traîneau, et vous viendrez passer quelques jours avec moi... Voyons, est-ce convenu?
— Non, vous plaisantez encore. Vous vous moquez de moi.
— Pas du tout. Je vous répôle que je vous attends après-demain, et je veux que vous me promettiez de venir.
— Je vous le jure, dit le capitaine, en prenant dans sa grosse main rouge la délicate petite main de la comtesse; et maintenant je vais gaiement faire atteler vos, voitures.
Une heure après, Pierre avait reconduit la comtesse jusqu'à la grande roule et rentrait chez lui. En arrivant, il prit de la neige entre ses mains, s'en frotta les tempes, qui étaient brûlantes, puis se mit au lit. Il y était depuis quelques instants, les yeux ouverts, ne pouvant dormir, lorsqu'il vit entrer Procope.
— Que veux-tu? s'écria-t-il avec impatience.
— Faut-il vous servir votre salmis?
« — Au diable ton salmis et toute ta cuisine ! Laissemoi tranquille.
Mais il ne devait pas rester tranquille. A peine avait-il remis sa tête sur l'oreiller qu'il entendit résonner les grelots d'un cheval. Il se leva précipitamment, courut à sa fenêtre, puis descendit avec un serrement de cœur pour recevoir Thomne qu'il désirait en ce moment le moin§ voir, le maire.
— Bonjour, bonjour, mon cher, lui cria Tobie, en Tembrassant cordialement. Un joli petit froid, un vrai froid de décembre. J'ai eu peur d'y perdre mon nez. Bien des compliments de la part de ma sœur. Hais pourquoi restons-nous ici sur la porte? Entrons.
•— J'ai un violent mal de tête, répondit Pierre avec embarras. ,
— Mettez-vous sur le front des compresses d'eaude-vie. C'est un excellent remède. Mais quelle bonne odeur on respire ici I Vous avez donc répandu des parfums dans cette chambre?
— Non, pas moi.
— Qui donc?
— Vous ne devinez pas?
— Je n'ai jamais su deviner une énigme.
— Eh bien I Tobie, une grande dame' s'était égarée en chemin. Elle s'est arrêtée ici, et elle vient de partir.
— Une grande dame I N'est-ce pas elle qui voyage dans une énorme berline attelée de sept chevaux?
— Justement.
— Je viens de la rencontrer. Elle chemine lentement. Les chevaux ne sont pas forts et sa voiture est lourde. Derrière est une kibitka.
— Précisément.
UNE GRANDE DiME RUSSE. 85
— Ah ! mon Dieu î s'écria le maire avec une exprès* sion d'effroi, en se frappant le front, n'est-ce pas la comtesse ?
— Oui, la comtesse.
— Quel malheur! quel malheur! Où donc avais-je la tête ?
— Qu'y a-t-il?
— Il y a, mon cher, que la semaine dernière j'ai reçu du chef-lieu de notre gouvernement l'ordre de faire réparer, sur la route que va suivre la comtesse, un pont qui est un horrible piège, un pont que le moindre mouvement peut faire crouler. Je m'étais bien promis de mettre au plus tôt à exécution l'ordre qui m'était adressé, et je l'ai entiècement oublié. Quel malheur, grand Dieu ! que va-t-il arriver?
— Mais ne peut-on éviter ce pont en faisant un détour?
— Oui, un détour d'un quart de lieue par la prairie.
— Je vais ordonner à Timothée de courir en toute hâte après la comtesse pour la conduire par cet autre chemin.
— Quelle bonne ! quelle excellente idée I De grâce, ne perdez pas une minute !
Pierre courut à l'écurie, fit atteler et revint annoncer que Timothée partait.
— Mon cher capitaine, s'écria Tobie en l'embrassant de nouveau, vous êtes donc destiné à être le bienfaiteur de toute ma famille. Naguère vous sauvez d'un péril mortel ma sœur et ma nièce, et aujour-
d'bui VOUS me sauvez du danger de perdre mon emploi par suite de mon oubli.
— Vous ne me devez pas tant de remerciments, repartit le capitaine, qui, en lui-même, songeait que s'il venait d'expédier si vite son domestique, c'était bien moins par intérêt pour Tobie que par dévouement pour la comtesse. Mais vous n'avez pas déjeuné ?
— L'émotion que je viens d'éprouver m'a été l'appétit.
— Calmez- vous. A supposer même que mon cocher ne rejoigne pas assez tôt la comtesse, je vous réponds qu'elle ne cherchera pas à vous nuire.
— Vous ne connaissez pas les grandes dames f ...
— Je connais celle-là, et je ne saurais vous dire comme elle a été affable, bienveillante et gracieuse envers moi!
— Vous plaisantez !
— Non. Hier soir j'ai pris le thé^vec elle, ce matin le café, et elle n'a pas cessé d'être charmante.
— Elle-même vous a invité à prendre le thé avec elle?
— Oui. Sans cette invitation je n'aurais osé entrer dans la chambre qu'elle occupait.
— Et elle a causé avec vous?
— Gomme avec un vieil ami, avec une simplicité et une bonté parfaites, avec un tel charme qu'il y avait de quoi en devenir fou.
— Je crois que vous l'êtes un peu devenu. -* Que voulez-vous dire?
— Rien. Je plaisante.
— 'Si TOUS VOUS imaginez que je ne sais pas conserver mon jugement, vous êtes dans Terreur. Je me souviens d'un de nos vieux proverbes : « Quele grillon reste attaché à son foyer. » Mais il est vrai que je ne connais pas une personne plus aimable que la com<^ tesse Nathalie.
— Vous a-t-elle engagé à aller la voir?
— Oui, par politesse, bien entendu.
— Et vous irez?
— Non. Je ne pense pas. Pourquoi irais*je dans son château?
— Vous avez raison, et vous ferez mieux de venir chez ma sœur.
— Quand donc?
— Le plus tôt possible. Demain, ou après-demain.
— Non, je ne puis.
— Pourquoi donc ?
— Tenez, je me fais une sorte de scrupule d'aller si souvent chez votre sœur.
— Voilà une idée à laquelle je ne m'attendais pas.
— Je m'explique mal. Je voulais vous dire que j'étais toujours bien disposé à me rendre chez votre sœur, et tout de^ suite si vous voulez ; mais demain ou après
— Ce que vous me dites est étrange. Ha sœur vous a toujours reçu, je crois, non pas comme un étranger, mais comme un ami, et comme un ami bien cher.
— Mais écoutez*moi.
— Je n'écoute rien; montons en voiture et partons.
— Pour revenir ici demain?
— Non ; je réfléchis qu'aujourd'hui il est trop tard. Mon cheyal est fatigué. Les vôtres sont pris par Timothée. Nous partirons demain.
— Je ne le puis, repartit d'un ton résolu la capitaine, qui ne pouvait oublier la promesse qu'il avait faite à la comtesse.
— Comme il vous plairai repartit le maire en fronçant le sourcil.
Ce pénible dialogue fut interrompu par Conrad, qui venait d'un ton solennel annoncer que le dîner était servi.
Tobie mangea sa soupe en silence. Quand il vit apparaître la casserole en cuivre dans laquelle fumait le salmis, il regarda du coin de l'œil le capitaine, et savoura encore en silence le chef-d'œuvre de Procope. Mais quand vint la fameuse coquille à la financière :
— Peste! dit-il, en se tournant vers le capitaine, depuis quand vivez-vous d'une vie si somptueuse?
— Il faut vous avouer, répondit Pierre, que je comptais offrir à déjeuner à la comtesse.
— Ah I ah I Ces belles dames, vous ne les connaissez guère. Elles s'installent dans votre demeure comme dans un cabaret, jettent l'argent sur la table, et ne disent pas seulement merci.
— Celle-ci a pourtant été très-gracieuse.
— Quelle grâce vous a-t-elle donc faite? Celle d'honorer votre maison par sa présence? Mais vous ne réfléchissez donc pas que si elle n'avait pas eu le bonheur de franchir le seuil de votre porte, il fallait
qu'elle passât la nuit dans les bois ou dans quelque misérable cabane de paysan?
— Pourquoi me dites-vous cela. Tobie?
— Pour que vous ne vous mettiez pas en tête de sottes chimères, pour que vous ne pensiez pas déraisonnablement à cette excellence, qui déjà ne pense plus à vous.
~ Vous n'êtes pas juste, repartit le capitaine, qui avait le cœur navré des paroles du maire ; car au fond de lui-même il se disait que ces remarques étaient vraies, et il ne pouvait surmonter l'impétueux sentiment qui l'entraînait vers Nathalie.
Le dîner s'acheva tristemojit. Tobie, très-mécontent ie celui qu'il avait considéré comme son futur neveu, fit attacher son cheval et retourna à la ville.
Le surlendemain Pierre partait pour Gravskoï et passait sans s'arrêter devant le village habité par Pauline.
Le domaine de la comtesse était une de ces vastes propriétés que les tzars, dans leur munificence, donnaient autrefois à leurs favoris. Là un architecte italien avait construit dans le style de la renaissance un pompeux édifice. Pour l'ornement de ce palais l'Italie avait fourni ses marbres, l'Oural son or, Venise ses glaces; le chêne au tronc noueux, le sapin, l'érable, avaient été enlevés aux forêts voisines et transplantés autour de cette demeure princière. Un mur en pierre enlaçait dans son vaste circuit un parc, des serres, une volière, une ménagerie, tout le luxe le plus dispendieux.
Qaand Pierre aperçnt cette splendide habitation il se souvint de ce que le maire lui avait dit. — Ou vais-je? se dit-il; quelle folie m'emporte? Ne ferais-je pas mieux de retourner, pauvre être que je suis, dans mon humble refuge?
Au même instant il entendit une voix qui l'appelait par son nom.
C'était la voix dont le son mélodieux exerçait sur lui une si grande puissance.
— Pierre Abdievitchf répéta la voix fascinante.
' — £h quoi ! madame, s'écria le capitaine, vous ici en traîneau, toute seule avec votre cocher?
— Cela vous étonne?
— Je ne puis en croire mes yeux.
— Croyez et venez vous asseoir ici. J'espère que vous savez conduire?
— Je m'en vante.
— A merveille. Venez donc.
Pierre s'élança hors de son traîneau avec la prestesse d'un jeune homme, prit les rênes des mains du cocher et dit à Nathalie qu'il était prêt à la conduire au bout du monde.
— Nous n'irons pas si loin, répondit-elle; Nous ferons seulement une promenade dans la forêt. Vous n'avez pas peur d'aller dans la forêt?
— Je voudrais qu'il y eût quelque péril à craindre, pour vous montrer avec quelle joie je l'affronterais pour vous.
A ces mots , comme pour faire voir sa résolution , il cingla d'un coup de fouet les flancs du cheval.
Le fier animal , qui n'était point habitué à sentir cet aiguillon 9 se cabra, s'emporta. Mais le capitaine ne pouvait se laisser déconcerter par ses mouvements impétueux; il le subjugua d'une main vigoureuse et le maintint à un galop régulier.
— Quel beau cheval ! dit-il en le voyant courir sur le chemin aplani par la gelée.
— C'est mon mari, dit la comtesse, qui Ta acheté je ne sais où, et je crois en effet qu'il n'est pas mauvais,
— C'est une bête superbe. Quel jarret! quelle croupe I
— Vous aimez les chevaux ?
— Extrêmement.
— Et vous en avez de beaux ?
— Non. Comment en aurais-je? à moins de ven^ dre mon domaine à quelque juif pour pouvoir en acheter.
— Voulez-vous que je vous vende celui-ci?
— Celui-ci ?
— Oui.
— Et vous prendrez en échange ma maison de Kostioukoff?
— Quelle folie !
— Autrement, comment vous payerais-je?
— J'attendrai.
— Non, madame, je ne suis pas habitué à faire de tels marchés, et n'en ferai jamais.
— Vous n'agissez pas envers moi comme un bon voisin*
n UNE GRANDE DAME RUSSE.
— Et vous , madame , vous ne craignez pas de me blesser.
— Comment donc?
— Vous savez que je suis pauvre, et en vous recevant dans ma chétive demeure je ne pensais pas qu'il vous vînt à Tesprit que je pouvais attendre une rémunération... Ah! voyez : je mourrais volontiers pour vous... Croyez-vous qu'on rémunère une telle pensée?
Ces paroles furent prononcées avec un accent si simple, si vrai, si profondément senti, que la comtesse en fut toute troublée. Elle prit la main du capitaine, la serra vivement, et elle avait une larme dans les yeux.
— Est-ce que j'aurais dit une sottise? demairda Pierre, surpris de cette émotion.
— Non pas vous, mais moi, répondit Nathalie. Excusez-moi, et dites-moi que vous oublierez mon étourderie.
— Vous excuser ! Ah I vous pouvez me dire bien autre chose sans que jamais je puisse... Mais voici deux routes, laquelle Xaut-il prendre?
— Rentrons.
Le long du chemin Nathalie resta plongée dans une silencieuse rêverie. Arrivée devant le perron de son château , elle posa sa main sur le bras du capitaine, s'élança hors de son traîneau avec l'agilité d'une sylphide , entra d'un pied léger dans un vaste vestibule; puis, se tournant vers son compagnon :
— Voulez-vous, lui dit-elle, voir l'appartement
préparé pour vous? Je vous y conduirai moi-même.
— Un appartement préparé pour moil s'écria Pierre avec surprise.
— Sans doute. Vous m'avez bien donné le vôtre ! Croyez-vous que je n'aie pas compris tous les efforts qtfe vous avez faits pour me rendre plus agréable votre hospitalité? Et pour en finir tout d'un coup avec un chagrin que vous m'avez causé tout à l'heure, il faut que je m'explique. Je vous ai offert de vous vendre mon cheval ; je ne songeais pas à ce que vous m'avez dit de votre peu de fortune, et n'avais certes pas l'intention de vous humilier. Malgré moi, bien malgré moi, par mon ignorance ou mon irréflexion, je vous ai fait de la peine, et tout de suite je vous en ai demandé pardon. C'est à vous à présent de me demander pardon pour m'avoir mal comprise, pour avoir été injuste envers moi.
— Si j'ai commis quelque faute envers vous, je suis prêt à solliciter ma grâce, les mains jointes, à deux genoux.
— Et moi, qui suis magnanime, je vous l'accorderai, mais à une condition.
— Quelle condition?
— Promettez-moi d'avance de vous y soumettre.
— Je le jure.
— Eh bien ! Pierre Abdievitch , je vous donne ce cheval, qui a été la cause de notre dissentiment. Je vous le donne comme un gage de mon amitié.
— Comtesse! comtesse! s'écria Pierre, stupéfait de cette générosité.
-— Baisez ma main, et pas un mot de plus. J'ai faim, et le dîner doit être servi.
Le capitaine s'inclina en silence, puis suivit la jeune veuve, qui le conduisait vers l'appartement qu'elle lui avait réservé.
Si quelque lecteur est surpris de ces traits de caractère de la comtesse, s'il doute de l'exactitude de notre récit, c'est qu'il n'aura point eu occasion de rencontrer et de connaître ces châtelaines des provinces rosses, ces grandes dames de Pétersbourg, de Moscou, ces femmes exceptionnelles, dont la jeunesse s'est épanouie dans l'atmosphère des salons , dont le mariage a été un événement pour la haute société. Dans les sphères où s'est développée leur existence factice, leur cœur ne s'est point développé comme leur esprit. Pour elles un acte de bienveillance n'est souvent qu'une distraction, la générosité un caprice, et presque toujours elles considèrent leur volonté comme un droit absolu, irrécusable.
Nathalie Alexandrovna avait passé sa jeunesse dans la capitale, entourée d'une foule de courtisans dont les hommages flattaient son amour-propre sans éveiller sa sensibilité. Tous ces élégants adorateurs plaN saient également à ses regards, chatouillaient également son oreille. Pas un ne lui avait Inspiré »une sérieuse pensée, et lorsqu'elle en vint à l'âge où décemment elle devait se marier, elle choisit celui qui se distinguait entre tous, non point par une plus grande tendresse ou par une supériorité morale, mais par son rang et sa fortune. Otielque temps
après elle était veuve. Son deuil l'obligeait à une certaine retraite, et que faire dans une grande ville, sans bals^ sans spectacles, sans concerts ? Pour se distraire de son isolement elle résolut de visiter ses propriétés, qu'elle ne connaissait pas encore. Elle n'avait pas la moindre idée de la vie de province , et ses amis lui en faisaient une fantastique peinture. Au lieu des riantes habitations, des splendides jardins qui décorent les lies de la Neva, elle ne devait plus trouver là, lui disait-on, que des pâturages immenses, des forêts ténébreuses, des cabanes en bois, des hommes grossiers, des sauvages comme elle n'en avait jamais vu, qui ne savaient pas un mot de français et ignoraient jusqu'aux premiers éléments de la^polka. Mais ces récits, qui excilaient la curiosité de Nathalie, ne faisaient que raffermir dans son projet. Elle voyait se dérouler devant elle toute une série de tableaux sin^ guliers, d'incidents étranges, d'aventures romanesques. Dans le juvénile essor de son imagination, peu s'en fallait qu'elle ne se considérât comme un de ces voyageurs intrépides qui, par amour pour la science, s'exposent aux plus grands périls, et avec quel orgueil elle raconterait à son retour, devant un cercle d'auditeurs, étonnés de son courage, les fatigues, les dangers, les étranges péripéties de son exploration \ Elle partit avec cette séduisante pensée, elle voyagea sans s'arrêter jusqu'à Kostioukoff, et crut voir là le premier échantillon de cette nature d'hommes à demi sauvages qu'on lui avait décrite. D'abord la figure, les manières, le langage de Pierre l'amusé-
rent, puis elle reconnut que c'était un caractère
droit, honnête, désintéressé; puis elle découvrit
mais nous dirons plus tard ce qu'elle découvrit.
En entrant dans son appartement, qui n'était pourtant qu'un appartement de second ordre, réservé pour les visiteurs d'un rang subalterne, le capitaine fut émerveillé de la profusion d'objets de luxe qui y étaient étalés.
Dans cette variété d'objets il y en avait plusieurs dont il ne devinait pas l'utilité, et d'autres qui lui semblaient trés-superilus , notamment un bel encrier garni de plumes d'acier, d'enveloppes et de cire à cacheter.
— Quoi I tout cela pour moi, se dit-il, et de plus un cheval, le plus admirable cheval, que la comtesse me donné comme un gage de son amitié! Je suis, à ce qu'il paraît , destiné à recevoir des chevaux dans les maisons que je visite. Mais je rendrais volontiers au maire le présent qu'il m'a fait, tandis que celui de Nathalie est pour moi le trésor le plus précieux. Quelle surprise pour les personnes de ma connaisance, quand elles me verront apparaître avec ce cheval qu'un roi serait heureux de posséder! Que dira Elisabeth? que dira Pauline?... Pauline! Est-il possible que j'aie considéré cette petite fille comme la plus charmante créature de la terre? Elle n'est pas même digne d'être comparée au petit doigt de la comtesse.
Tel était l'enthousiasme de Pierre pour la châtelaine de Gravskoï, qu'il ne connaissait que depuis trois jours.
C'est souvent un bonheur pour ceile qui nous aime qu'elle ne puisse lire dans notre pensée. Il est des heures où les émotions qu'elle découvrirait dans les replis de notre cœur lui feraient maudire la race humaine tout entière. Pauline ne se doutait pas du nouvel entraînement du capitaine. Elle avait appris l'arrivée de la comtesse à Gravskoï ; mais comment aurait-elle pu deviner que l'infidèla Pierre était installé dans ce château; que pour arriver au plus vite il avait passé sans s'arrêter devant la maison où naguère il se rendait assidûment chaque semaine, et qu'en un court espacé de quelques heures il en était venu à se dire que la fraîche jeune fille ne mérifait pas môme d'être comparée au petit doigt de la grande dame.
En se rendant dans la salle à manger, le capitaine traversa plusieurspièces dont la» décoration et l'ameublement lui causaient à chaque pas une nouvelle surprise. Le salon surtout, avec ses statues de déesses, ses Amours suspendus au plafond, ses guirlandes de fleurs et ses arabesques, l'éblouit de telle sorte qu'il se demandait s'il ne faisait pas un rêve, et qu'il toucha plus d'une fois les murs et les meubles pour s'assurer qu'il était réellement éveillé.
Le dîner fut pour lui une autre merveille. Il ne connaissait ni la plupart des mets, ni la plupart des liqueurs qu'on lui servait, et contemplait dans une muette admiration l'éclat des porcelaines et la splendeur de l'argenterie. Cependant, au milieu de ce faste si nouveau pour lui, l'honorable propriétaire de Koslioukoff faisait quelques sages réflexions. Un des
domestiques lui ayant présenté au dessert une corbeille de fruits aussi frais qu'en été :
— Pourquoi donc, lui dit la comtesse, ne voulezvous pas goûter ces fruits. Je vous assure qu'ils sont très-bons.
— C'est précisément pour cette raison, répondit le capitaine, que je ne veux pas y toucher, ils sont trop bons pour moi. Si j'y prenais goût, je voudrais y revenir.
— Eh bien ! qui vous en empêcherait? J'espère, mon cher voisin, que vous viendrez me voir plus d'une fois.
— Mais, serez-vous ici longtemps?
— Quelques mois peut-être.
— Soit, vous n'y serez pas toujours.
— Il n'y a rien en ce monde qui dure toujours.
— Pardon, madame, il est des chagrins qui peuvent durer toujours.
— Ah I vous êtes philosophe.
— Écoutez : je vous dirai la pensée qui m'est venue. Naguère, j'étais content de ma modeste fortune, de ma vieille maison, de mon chétif dtner... et maintenant retrouverai- je les mêmes satisfactions? Ah f si j'étais à votre place, je crois que je n'inviterais pas les pauvres gens à voir les richesses de mon château.
— Vous plaisantez? Est-ce que ce clinquant peut vous éblouir? Est-ce que vous n'avez pas vu d'autres châteaux plus brillants que celui-ci?
— Oui, il m'est arrivé de voir de grands édifices et des tables splendides.... mais...
— Eh bien, achevez.
— Mais, voyez, madame, il ne m'était point accordé d'entendre voire voix dans Tenceinte de ces édifices, ni de m'asseoir à une de ces tables princières, ni d'être admis à l'honneur de dîner en face d'une personne telle que vous. Voilà ce qui ne m'est jamais arrivé, et voilà ce qui me trouble.
Ces simples paroles, qui exprimaient une si naïve et si honnête pensée , émurent Nathalie et éveillèrent en elle un sentiment d'intérêt pour celui qui avait un sentiment si délicat de sa situation. Dès ce moment elle cessa de considérer le capitaine comme une bête curieuse, de s'amuser de son costume et de son ignorance.
— Je vous rends votre liberté, lui dit-elle, en se levant de table. J'ai l'habitude de faire après dîner ce que les Italiens appellent une sieste, c'est-à-dire de me reposer. Peut-être c'est aussi votre usage. Nous nous reverrons ce soir.
Pierre, qui ne connaissait point la mollesse de la sieste italienne, ni du kief oriental, se dirigea vers les bâtiments du château qui le séduisaient le plus, vers les écuries, et chemin faisant, fut accosté par un petit vieillard vêtu d'une redingote fourrée, et portant un bonnet de castor, qui, après l'avoir humblement salué, lui dit qu'il était le régisseur du domaine.
— Est-ce que vous êtes né dans ce pays? lui de* manda Pierre.
— Non, je suis originaire de la Courlande, d'une famille allemande. M. le comte, en me prenant à son son service, m'a imposé un nom russe. Je m'appelle à présent Théodore Ivanovitch.
— Eh bien I Théodore, puis-je voir vos chevaux?
— C'est très-facile ; si vous me le permettez, je vous les montrerai moi-même.
—'II faut vous dire que j'ai servi dans la cavalerie, et que c'est pour moi un plaisir extrême de regarder ces nobles animaux.
— Ah ! nous en avons de magnifiques !
— Savez- vous que la comtesse a daigné m'en donner un?
— Celui qui était attela ce matin au traîneau?
— Précisément.
— On l'appelle l'Hermine.
— Un joli nom !
— C'est un cheval de race, à peine trois ans, un peu vif.
— Dites-moi,* mon cher, comment se dessaisit-on d'un tel trésor ?
— Puisque cela convient à madame la corn-
— Mais à une première rencontre...
— Est-ce que vous ne connaissiez pas depuis longtemps Son Excellence ?
— Non.
— C'est singulier, très-singulier ; mais vous aurez sans doute, dès le premier abord, beaucoup plu à madame.
— En vérité, je ne sais comment je puis avoir mérité un tel honneur.
— Entre nous soit dit, reprit Théodore en baissant la voix, les grandes dames ont leurs caprices. Il est des gens qui échouent dans toutes leurs entreprises ; il en est d'autres que la fortune protège, et qui sait ? peut-être qu'après vous avoir fait présent d'un cheval, demain on vous donnera un village.
— Que voulez-vous dire ? s'écria le capitaine en fronçant le sourcil.
— - Tout simplement que quand le sort commence à vous accorder ses faveurs, on ne peut prévoir où il s'arrêtera.
— Pour mon compte je ne puis avoir cette pensée ; la comtesse m'a dit : Prenez ce cheval comme un témoignage de mon amitié. A ce titre, en conscience, je ne pouvais le refuser. Mais quant à un présent plus considérable, non, non, il ne peut en être question.
— Son Excellence est si riche que sans se gêner elle pourrait...
— Pas un mot de plus, si vous ne voulez m'offenser. Je suis heureux d'avoir ce cheval, et ne désire rien de plus. Je le garderai avec soin, et ne l'échangerais pas pour un domaine de mille paysans, je vous en donne ma parole de gentilhomme.
En causant ainsi avec l'intendant, Pierre était arrivé près de l'écurie ; ilyentra commeun chef d'escadron habitué à passer de sévères revues. Après avoir examiné l'intérieur du bâtiment, la disposition
des stalles, il réunit autour de lui les palefreniers, et, d'un ton imposant, leur donna ses instructions sur les diverses méthodes d'équitation, sur la meilleure façon de conduire les chevaux et de les soigner dans leurs maladies. Tous l'écoutaient avec une déférence marquée ; car dès les premières observations qu'il avait faites, ils avaient reconnu en lui un maître expérimenté.
Après cette dissertation, dans laquelle il avait déployé à plaisir ses connaissances pratiques, Pierre s'approcha delà stalle d'Hermine.
— Prenez garde ! lui cria l'intendant, le cheval est fougueux, irritable, et il vous mordra.
— Moi! répondit en riant le capitaine. Vous allez voir.
Il entra dans la stalle, posa doucement la main sur le dos du jeune étalon, lui caressa la croupe, puis la tête et le museau, ensuite détacha son licol, fit quelques pas en arrière, et le cheval le suivit docilement, à la grande surprise des spectateurs.
— Vous voyez, dit-il en se tournant vers les paleft'eniers, qu'il connaît déjà son nouveau maître. Sachez donc, mes amis, que le cheval a plus d'intelligence que l'homme ; il suffit de savoir le traiter convenablement pour le rendre doux comme un mouton, fidèle comme un chien. Maintenant, que l'un de vous m'amène cette belle bête à Kostioukoff, et je vous donnerai une gratification pour que vous buviez tous à ma santé.
— Merci î merci! s'écrièrent à la fois les valets, et
puissiez-vous monter Hermine pendant un siècle!
— Il est tard, reprit Pierre en se retournant vers rintondant. Venez-vous avec moi rejoindre la comtesse ?
— Je ne suis, répliqua Théodore, que le serviteur de Son Excellences et ne me présente devant elle que lorsque j'ai un ordre à lui demander, ou lorsqu'elle me fait appeler. Mais je vous reconduirai jusqu'au vestibule.
En rentrant dans le château, tout fier de la respectueuse déférence que Thonnête Théodore venait de lui témoigner, Pierre rencontra un domestique qui lui dit que la comtesse l'attendait dans son petit appartement.
Ce petit appartement, situé à Tune des extrémités du palais, se composait de plusieurs pièces solitaires meublées et décorées avec uu goût exquis. Dans une vaste cheminée de marbre pétillait un joyeux feu de bouleau, et en face de cette cheminée, près d'une petite table à ouvrage, Nathalie était assise, un livre à la main.
— Vous ici ! s'écria le capitaine.
— Oui, j'aime cette retraite silencieuse qui autrefois n'était qu'un froid réduit servant d'office ou de garde-manger. Voyez à présent comme elle est jolie avec ces tableaux, ces statuettes et ces tentures f
— Il suffit de vous connaître pour ne plus douter des miracles que vous pouvez opérer.
— Hais ce n'est pas moi qui ai fait cette transformation, c'est mon mari; et, chose singulière, il n'aimait
pas cette habitation. Peut-être qu'il la trouvait trop éloignée de Pélersbourg. Peut-être qu'à son âge on ne peut plus s^ résoudre à voyager par de mauvais' chemins, ni à vivre dans la solitude.
— Quel âge avait-il donc?
— Plus de soixante ans.
— Est-il possible !
— Soixante-dix, peut-être.
— Et comment avez-vous pu vous déterminer à épouser un homme si âgé?
— J'ai été heureuse avec lui. Il était bon, intelligent, et il avait de Taffectionpour moi. Dans un mariage que peut-on désirer de plus? Et vous, mon voisin, pourquoi ne vous mariez-vous pas?
— Hélas î madame, dans ma position ce n'est pas chose facile. Être pauvre et épouser une femme pau- Vre, c'est s'exposer pour le reste de ses jours à de tristes anxiétés.
— Vous pourriez épouser une personne riche.
— Où la trouver? etquand je la trouverais, pensezvous qu'elle veuille d'un homme tel que moi ?
— Vous êtes trop modeste. On voit à Pétersbourg des hommes qui n'ont aucune fortune et qui font de très-beaux mariages; je pourrais vous en citer plus d'un exemple.
— Je n'en doute pas, mais ces hommes sont plus civilisés que moi et plus instruits. Ils connaissent les usages du monde, ils parlent français, ils lisent, ils ont un extérieur agréable et un langage intéressant.
tandis que moi, avouez que vous me regardez coinme un ours à peine apprivoisé ?
— Qui vous empêche de vous instruire et d'étudier aussi le français, si vous croyez que ces connaissances sont si essentielles? Cela dépend de vous.
— De moi ?
— Certainement. Avec la résolution de caractère dont je vous crois doué, vous pouvez atteindre le but que vous vous serez proposé.
— Vous parlez sérieusement?
— Très-sérieusement.
— Vous pensez que si je voulais apprendre le français,^ j'y parviendrais?
— J'en suis convaincue.
Le capitaine baissa la tète en silence. Le lendemain matin, aux premiers rayons du jour^ il arrivait dans son traîneau à la porte de la ville.
— C'est chez le maire que nous allons? lui dit Timothée.
— Non... chez cet homme!... Comment s'appellet-il donc?.;. Démétrius ! je crois î
— Ah! l'inspecteur des^ écoles.
— Précisément ! Tu sais où il demeure?
— Très-bien.
— Conduis-moi tout droit chez lui .
L'inspecteur habitait une petite maison sale, délabrée, qui penchait d'un côté et semblait s'enfoncer dans le sol. Devant cette demeure, dont l'aspect annonçait ou la misère ou l'avarice , était un petit jardin rempli de mauvaises herbes et d'immondices.
— - M. Démétrios Laskiawitch est-il chez lui? dômanda le capitaine en s'adressant à une vieille femme qui ramassait du linge étendu sur les palissades du jardin.
— Ayez la bonté d'entrer, répondit-elle. M. l'inspecteur est dans son cabinet.
Pierre posa le pied avec précaution sur une planche pourrie qui formait le seuil de cette triste habitation. Dans Tantichambre il trouva Démétrius, vêtu d'une robe de chambre d'indienne, qui, à la vue de son rival, parut fort décontenancé. Pierre, remarquant l'impression qu'il produisait sur celui dont il avait bouleversé les projets, se hâta de lui dire, dans les termes les plus polis, qu'il avait une prière à lui adresser.
— Une prière ! à moi ! . . . s'écria l'inspecteur d'un air peu amical . Soit . Voulez-vous venir dans mon cabinet?
Ce cabinet d'un des principaux fonctionnaires du district était une pièce étroite , dont tout le mobilier se composait d'un lit recouvert par une touloupe, d'une table sur laquelle était un tapis en euh*, et d'un vieux divan usé.
— Je voudrais, dit Pierre, obtenir de vous quelques renseignements sur une question que vous devez particulièrement connaître.
— Parlez.
— Je désirerais savoir comment on apprend le français.
— • Quoi I c'est là le renseignement que vous venez me demander ?
— Oui.
. — Mais on apprend le français tout simplement , comme une autre langue t
— Comme le russe?
— A peu près. On impose une tâche à Télève, el s'il ne Taccomplit pas...
— Je ne veux pas vous faire entrer dans ces détails. Je voudrais savoir si vous pourriez m'indiquer un bon maître à Taide duquel on parviendrait assez promptemenl à parler français.
— Un maître,. oui 5 j'en connais un que je pourrais vous recommander ; un brave homme qui est pauvre et a grand besoin de gagner quelque argent. Seulement je dois vous en prévenir, il n*a pas une trèsbonne prononciation : il grasseyé d'une façon désagréable et écorche la plupart des mots.
— N'importe, si l'on peut profiter de ses leçons.
— Pour qui donc voulez-vous avoir cet instituteur ; est-ce pour mademoiselle Pauline?
— Non , il y a longtemps que je n'ai vu mademoiselle Pauline.
— Vraiment I
—- Assez longtemps.
— Vous m'é tonnez.
— C'est comme je vous le dis. Et si vous voulez bien me mettre en rapport avec ce maître, je vous serai fort obligé. •
— Rien n*est plus aisé, répondit l'inspecteur, réjoui d'apprendre que le capitaine n'était plus si assidu auprès de Pauline. L'homme dont je vous parle de-
meure près d'ici. Je vais, si tous le youlez, TeiiToyer chercher par Totre domestique, car tous mes gens sont sortis, et je sais seul. Pendant ce temps nous fumerons une pipe. Il y a là du tabac sur la table ; senrez-YOus sans cérémonie.
Après avoir donné ses instructions à Timothée rinspecteur rentra près du capitaine, et, par un léger détour, ramena Tentretien sur la jeune fille, dont il était toujours occupé.
— Le bruit s'est répandu, dit-il, qu'un mariage allait se faire dans la famille du maire.
— En vérité ! Est-ce que Tobie aurait eu le bonheur de trouver un fiancé pour une de ses filles?
— Il ne s'agit pas de ses filles. Vous savez bien de qui je veux parler.
— Non,>sur mafoi.
— Hais vous avec été à Kochkina ?
— Sans doute, et à plusieurs reprises*
— Et là il n'était pas question d'un mariage?
— Pas que je sache.
— Comment donc ! André Andreovitch m'a affirmé hier que le jour des noces était déjà fixé.
— Des noces de qui ?
— De Pauline.
— Et avec qui ?
— Mais avec vous, je pense. Seigneur de Dieu ! pourquoi tout ce mystér^?
— Avec moi ! c'est une erreur.
— Est-il possible !
— Je vous en donne ma parole.
— Quoi ! s'écria Dômétrius avec un accent de bonheur, vous n'épousez pas cette jeune fille... Vous V avez pourtant songé ?
— Je l'avoue, mais j'ai réfléchi.
— Ah ! vous êtes un homme sensé.
— J'ai réfléchi que je n'étais pas assez riche pour épouser une fille sans fortune ; et comme on ne peut pas en venir à parler de la dot de Pauline...
— Vous avez raison.
En ce moment Démétrius aurait voulu se précipiter dans les bras de celui dont il ne pouvait naguère entendre prononcer le nom sans un sentiment d'horreur; mais il pensa qu'il commettrait peut-être une imprudence en lui laissant trop voir sa joie , et l'arrivée du professeur, que Timothée avait été chercher, interrompit l'entretien inespéré qui avait rempli de joie l'âme de l'amoureux inspecteur.
Ce professeur était, comme Démétrius l'avait annoncé, un pauvre diable qui, dans le cours d'une existence aventureuse, avait appris d'ici, de là, tant bien que mal, à parler français. Il vivait misérablement du produit de quelques copies ou de quelques leçons, et il accepta avec empressement l'offre qui lui fut faite d'aller s'instî\ller pour le reste de l'hiver à Kostioukoff.
Dès le lendemain Pierre se mit à l'œuvre. Ce n'était pas une tâche facile pour lui^ qui avait si peu le goût de l'élude; mais il était vivement stimulé par le désir de donner un témoignage de sa soumission aux conseils de la comtesse, par l'espé-
.rance de pouYoir, dans quelques mois, parler français arec el3e.
Il poursuivait son œuvre avec ardeur quand un des domestiques de Gravskoï lui amena son beau cheval et lai remit un billet de Nathalie, qui se plaignait de sa longue absence et l'engageait à venir bientôt la voir.
Ce billet, le capitaine le serra avec un transport d'ivresse entre ses mains, le relut vingt fois de suite et appela Timothée.
— C'est demain, lui dit-il, le premier de Tan; prépare la voiture pour aller à Gravskoï.
— Très-bien ! répondit Timothée avec son imperturbable sang-froid.
Le lendemain au soir Pierre entrait dans le salon de la comtesse, transi de froid et portant sur ses épaules un lourd fardeau.
— Voici, lui dit- il, mon offrande pour le premier jour de la nouvelle année, l'offrande d'un vivant qui est votre serviteur, et d'un mort que je dépose à vos pieds,
— Qu'est-ce que cela, bon Dieu î s'écria la comtesse en voyant tomber sur le parquet un animal monstrueux. Un loup ! je crois.
— Oui, un loup superbe, que j'ai tué non loin d'ici • Nous sommes dans la saison où les loups affamés sortent de leur répaire et viennent rôder près des habitations. Quelle chasse on ferait avec un cochon de lait pour les attirer par ses cris et de bonnes armes 1 N'avez- vous pas des armes ici ?
' -•■ Certainement, et en quantité. Je vais ordonner à mon domestique de vous les montrer, et si vous trouvez un boji fusil, jlrai à la chasse avec vous.
— Comment ! vous oseriez?...
— Avec vous ce sera pour moi un vrai plaisir.
— Et vous n'aurez pas peur?
— A la campagne il faut chercher tous les moyens possibles de distraction. S'il s'y joint un petit frisson de crainte, cela n'en vaut que mieux. Mais je ne crois pas que j'aie peur avec vous.
— Eh bien I c'est dit, et je ne mérite pas de m'appeler Pierre Abdievitch si nous ne faisons pas une fameuse capture.
A ces mots le capitaine reprit son loup , qu'il déposa dans l'antichambre, ordonna aux domestiques d'atteler au traîneau des chevaux sûrs, d'y mettre un cochon de lait et un sac avec une longue corde. Puis il se rendit avec le valet qui lui servait de guide dans la chambre que Nathalie appelait son arsenal. C'était en effet un noble arsenal composé de panoplies brillantes, d'armes de toute sorte : yatagans de Turquie, sabres de Perse et du Caucase, lames damasquinées, avec des poignées qui auraient fait envie à des pachas, puis des fusils forgés par les plus habiles artistes; les uns avec des crosses ciselées comme des bijoux ; d'autres si légers, qu'ils semblaient façonnés tout exprés pour la main délicate d'une châtelaine. Le capitaine, après les avoir admirés l'un après l'autre, en prit un très-solide et très-lourd, qui entre ses deux tubes
portait le nom d'un armurier distingué et rentra dans le salon.
Clément, ayant servi le thé, annonça que le traîneau était prêt.
— Votre Excellence, demanda Pierre, est-elle encore décidée à entreprendre cette partie de chasse? Le temps est froid et la nuit est sombre.
— Je n'ai pas changé d'avis , répondit la comtesse. Plus la nuit sera noire, plus nous aurons d'émotions. .
— Au moins, je vous en prie, habillez-vous chaudement.
— Ne vous inquiétez pas de moi et partons , répliqua la romanesque Nathalie en s'enveloppant dans son manteau de fourrure et en prenant des mains de son valet de chambre son porte-cigares. Elle s'assit au fond du traîneau, et Pierre en face d'elle.
— En avant! s'écria-t-il en se retournant vers le cocher. Tiens, c'est donc toi, Timothée?
— Je n'ai pas voulu céder à un autre le plaisir de conduire Son Excellence, et si nous voyons des loups, un autre aurait pu être effrayé.
— Et vous ne le serez pas, vous ? dit la comtesse d'une voix émue.
— Non, madame, pas pour mon maître ni pour moi.., mais pour vous, peut-être.
— Soyez tranquille en ce qui me concerne, et allez vers la forêt.
— Je vous en prie, dit le capitaine, ne parlons pas trop haut. Les loups ont l'oreille fine. Si voraces qu'ils
soient, le moindre bruit souvent suffit pour les faire fuir. Et toi, Timothée, tourne à gauche et dirige-toi vers le ravin.
— Bien ! dit Timothée.
La nuit était obscure. La lune, voilée par des nuages épais, ne projetait dans le ciel qu'un étroit et vacillant sillon de lumière. Les chevaux couraient au galop, la neige durcie craquait sous leurs pieds. En peu d'instants le léger véhicule était déjà loin du château, au milieu de la plaine déserte, où Ton n'apercevait plus que de distance en distance, tantôt un sapin gigantesque, tantôt un pâle bouleau ou quelque amas de buisson.
Dans cette sombre solitude, dans un silence profond, Nathalie ne pouvait se défendre d'une sorte de saisissement, et peut-être qu'elle aurait renoncé à son audacieuse expédition^si en ce moment elle ne se fût rappelé les salons de Pétersbourg. L'idée de reparaître prochainement dans ces salons comme une héroïne raviva son courage. Quel plaisir de raconter un jour devant ses timides amies, devant un cercle de dandies efféminés et de poètes langoureux comment, par une sombre nuit d'hiver, elle avait osé s'aventurer au milieu des bois,. seule avec Pierre et Timothée ! Que de fines épigrammes elle pourrait alors adresser à ses vaillants adorateurs qui, en se rendant le soir au théâtre ou au bal, prenaient tant de précautions pour ne pas s'enrhumer! De quel air superbe elle pourrait regarder les prudentes lionnes de la capitale ! et combien de beaux gentilshommes, en écoutant ses dra-
matiqucs récits, envieraient peut-être le sort du rustique capitaine)
Voilà ce qu'elle disait, la vaniteuse Nathalie, et la perspective d'un si éclatant succès lui donnait une intrépide résolution.
«— Arrête un instant, Timothée, dit à voix basse le capitaine, en attachant la corde du sac à l'un des côtés du traîneau, et en le lançant sur la neige.
— Qu'est-ce que cela signifie? demanda Nathalie.
— Ce sac vide est l'appât trompeur que nous allons
offrir aux loups, pendant que je ferai crier le petit cochon de lait que je tiens sous mes pieds.
— Mais la pauvre bête ne leur sera pas livrée, j'espère?
— Non, non. Elle sera demain tout aussi vivante qu'à présent. Les loups se jetteront sur la sacoche, croyant qu'elle renferme l'animal qu'ils entendent crier. Maintenant, voulez-vous bien regarder à droite tandis que je regarderai à gauche, et dès que vous verrez flamboyer les yeux de la bête féroce, faites-moi un signe, sans prononcer un mot.
— Que c'est amusant I murmura la comtesse, avec un accent qui, malgré elle, trahissait son effroi.
— Bientôt cela sera plus amusant encore, répondit le capitaine à voix basse. *
Le traîneau descendit dans une gorge profonde hérissée de sapins. Les chevaux marchaient au pas; le sac glissait à une vingtaine de pieds de distance et quelquefois sautait en l'air après s'être accroché à des buissons.
— N'avez-vous pas froid? dit Pierre à la comtesse. Il me semble que tous frissonnez.
— Non. Mais je ne sais ce que j*éproiive. Si vous vouliez vous asseoir à côté de moi, il me semble que je serais mieux.
— Avec grand plaisir, répondit Pierre en â'asseyant à Tarrière du traîneau, sur un banc étroit qui Tobligeait à se serrer contre la comtesse. Quelle douce obligation pour l'heureux Pierre ! En ce moment il n'eût pas échangé sa place pour le trône du tzar. En ce moment il oubliait les bois, la chasse, les loups et son domaine de Kostioukoff, et Pauline, et le monde entier. Tout à coup deux yeux phosphorescents scintillèrent dans Tombre. Ni le capitaine^ ni Nathalie ne les virent, mais Timothée, qui n'avait point les mêmes motifs de distraction, se retourna vers lui, et le touchant légèrement avec le manche de son fouet : — Regardez à droite, lui dit-il.
Aussitôt Pierre, s'arrachant à sa rêverie, agaça le petit cochon pour le faire crier, arma son fusil et courba la tête sur ses genoux. Trois loups s'étaient élancés du milieu du bois et ne se trouvaient plus qu'à une vingtaine de pas de la sacoche.
— Les voilà \ les voilà ! s'écria gaiement la comtesse.
— Plus bas... Je vous en prie.
— Ah! pardon. J'ai oublié vos recommandations. Mais pourquoi ne tirez-vous pas?... Tenez, les voilà qui s'éloignent... qui fuient 1
Les loups, en effet, comme s'ils eussent reconnu
le piège qu'on leur tendait» venaient de disparaître dans la profondeur de la forêt. Pierre releva la tête, et dans Tamertume de sa déception de chasseur, reprocha d'un ton assez vif à son oublieuse compagne de lui avoir fait manquer un coup superbe par ses éclats de voix. Si vous voulez, lui dit-il, parler encore si haut, il vaut mieux que nous renoncions tout de suite à notre chasse, car nous ne tuerons rien.
Nathalie, qui se sentait coupable, s'excusa si humblement de son étourderie, et promit si bien d'être plus prudente, que le capitaine, à son tour, crut devoir lui demander pardon de sa brusque réprimande, agita la corde du sac, et tortura la pauvre bêté entre ses genoux pour attirer de nouveau les loups. Mais on eût dit que les sauvages animaux s'étaient avertis l'un l'autre du péril qui les menaçait. Plus d'une fois on vit encore leurs yeux étinceler à la lisière du bois, pas un ne se hasarda à s'avancer sur le chemin.
Cependant la comtesse était transie, et soudain elle s'écria qu'elle avait les pieds à moitié gelés. La pelisse, le manteau ne sufHsant plus pour les réchauffer, Pierre les prit entre ses mains, les frotta jusqu'à ce qu'il y eût rétabli la libre circulation du sang. Ensuite^ comme elle se plaignait d'avoir également froid aux mains, il les frotta de môme, en bénissant la rigueur du climat russe, à laquelle il devait la plus douce tâche qu'il eût accomplie de sa vie. ' Aux premiers rayons de l'aube, le traîneau rentrait
dans la cour du château. Le capitaine n'avait pas eu l'occasion de tirer un seul coup de fusil. Mais jamais il n'avait passé une si délicieuse nuit.. La comtesse s'assit en grelottant près d'un large brasier, se fit servir à déjeuner, et remplissant un grand verre de vin de Champagne :
— Buvez, dit-elle à Pierre, c'est aujourd'hui le premier de l'an. Moi, je bois à votre santé, à votre prospérité, et au succès de nos chasses futures.
Clément la regardait à la dérobée en souriant d'un air caustique. Pourquoi il souriait ainsi, le vieux valet de chambre, lui seul aurait pu le dire.
La belle chasseresse se retira dans sa chambre, trèscontente après ces actes de vaillance de retrouver le chaud duvet^d'un bon lit. Après un long sommeil, la fin de cette première journée d'une nouvelle année lui parut ennuyeuse et triste. Le brave capitaine ne pouvait lui faire oublier les vives et spirituelles causeries de Pétersbourg. S'il cherchait pour elle un moyen de distraction, son imagination n'allait guère au delà des courses en traîneau, des parties de chasse, des exercices équestres, et l'élégante comtesse ne pouvait s'intéresser longtemps à ces exploits de la vie champêtre. Avec son défaut d'usage et son peu de ressources intellectuelles, son voisin pourtant lui était utile. C'était un bon homme qu'elle pouvait traiter sans façon, et qui, tant bien que mal, atténuait de temps à autre la [monotonie de la solitude. Et d'abord, nous devons le dire, elle ne jouait pas avec lui un vilain jeu de coquetterie, elle ne s'imaginait pas
qu'elle pût éveiller en lui un sentiment extravagant. Toute seule, à cent lieues de sa sphère vitale, de son monde, du théâtre de ses succès, que pouvait-elle faire pour abréger le cours des heures dans l'exil temporaire qu'elle s'était imposé? Elle ne savait pas s'occuper de l'administration de son domaine, n'avait pas l'habitude d'une occupation régulière, et n'était pas capable de lire deux heures de suite. Pouvait-elle recourir aux gens de son voisinage? Quelles genal Un maire ignorant et grossier; un inspecteur vaniteux et pédant! Non. Ce qu'il y avait de meilleur pour elle, c'était ce naïf Pierre,, qui n'avait pas la moindre prétention, et dont elle disposait comme d'un valet.
— Capitaine, lui disait-elle, vous m'ayez bien ennuyée aujourd'hui; allez-vous coucher.
Et le docile capitaine se retirait en la saluant humblement, pour reparaître le lendemain avec la même soumission.
— Capitaine, lui disait-elle une autre fois, je crois que vous aviez l'intention de partir aujourd'hui, mais j'entends que vous restiez avec moi toute cette semaine.
— Bien volontiers, répondait le capitaine, qui n'avait plus d'autre joie que de rester près d'elle.
En s'éloignant ainsi de son vieil amî Tobie et de Pauline, qui ne cessait de penser à lui, le capitaine obéissait à un entraînement irrésistible dont il ne cherchait pas à se rendre compte. Non, l'idée ne lui était pas encore venue de se demander : Pourquoi
UNE GRANDE DAME RUSSE. ii9
suis-je ici? quelle est la pensée qui m'y ramène et m'y tient si fortement attaché? est-ce de Famitié? e&t-ce de Tamour? Si c'est de Famour, quelle folie f Comment moi, pauvre propriétaire d'une centaine de paysans» puis-je m'abandonner à un tel rôve? Ce n'est que dans les fables mythologiques qu'on voit des déesses tendre la main à des bergers.
S'il avait fait ces réflexions, l'honnête Pierre, il en serait venu à se dire qu'il devait retourner près de Pauline, et ne pas sacrifier la sincère affection de cette jeune fille aux caprices d'une grande dame qui, dès qu'elle serait rentrée à Pétersbourg, ne se souviendrait plus de lui, et n'oserait même pas, si elle le rencontrait, l'admettre dans son salon.
Telle n'était point pourtant l'opinion de Tobie.
Le vieux maire était né à une époque où il n'était pas rare de voir une riche châtelaine épouser un petit officier qui, pour toute fortune, n'avait que sa belle figure et ses vingt-cinq ans. Tout ce qu'il apprenait des relations de Pierre avec la comtesse le portait à croire à une alliance du même genre. Il savait que celui qu'il avait considéré comme son futur neveu se rendait souvent'à Gravskoï et y passait des semaines entières. Il savait que Nathalie lui avait donné un cheval d'une valeur extraordinaire. Il avait entendu raconter la partie de chasse nocturne, amplifiée par les domestiques du château. Un nouvel incident, dont il apprit aussi promptement les détails, vint encore corroborer ses idées. Voici ce qui s'était passé :'
Un jour, vers la fin de janvier, le capitaine, prêt à retourner à Kostioukoff, dit à la comtesse quel chagrin c'était pour lui de retourner seul soùs son toit après avoir vécu près d'elle, et combien sa demeure lui semblait misérable depuis qu'il avait vu les magnificences de Gravskoï.
Nathalie se rappelait le délabrement de cette maison où elle avait passé une nuit, les murs noirs et gris, les vieux meubles usés du salon, toute cette pauvreté enfin qui l'avait d'autant plus frappée que jusque-là elle n'avait rien vu de semblable.
Tout à coup un riant projet se développa dans son esprit :
— Rien ne vous oblige à partir, dit-elle au mélancolique capitaine. D'ailleurs, j'ai besoin de vous pour donner de nouvelles instructions à mes palefreniers, pour faire plusieurs promenades, et je vous garde encore quinze jours.
— Quinze jours ! s'écria Pierre avec joie, j'accepte et vous remercie.
Dès qu'il se fut retiré après dîner, Nathalie appela son intendant.
— Dites-moi, lui demanda-t-elle, n'a-t-on pas fait venir des tapis, des tentures, des meubles pour le pavillon du parc ?
— Oui, madame, il y a plus d'un an que tout ce mobilier est arrivé de Pétersbourg.
— J'en suis channée. Et où est-il?
— Dans le hangar, où il a été déposé lorsque nous l'avons reçu.
— Pais-je levoir?
— A rinstantmême, si Son Excellence le désire. L'intendant prit les clefs. La comtesse le suivit
dans le hangar.
Le soir môme plusieurs charrettes se réunissaient dans le parc, et défilaient Tune après l'autre avec un lourd chargement.
Le jour suivant la comtesse était d'une gaieté extraordinaire. Pour la maintenir dans cette heureuse disposition, Pierre imagina toutes sortes de combinaisons ingénieuses. Il construisit dans le jardin une pyramide de glace, il organisa une chasse aux perdrix et une course en traîneau sur l'étang. Mais dès que la nuit était venue et qu'il rentrait dans le salon, il retombait péniblement sous le poids de son ignorance. C'était alors Nathalie qui cherchait un moyen de distraction, qui tantôt lui faisait une lecture, et tantôt jouait avec lui aux cartes.
Les deux semaines étant écoulées, Pierre, qui ne jouvait pourtant déserter tout à fait son petit domaine, monta tristement dans un traîneau et dit adieu à regret à la comtesse. Peu à peu, il en était venu à ne plus vivre que par elle et' pour elle. Il ne se souvenait plus du passé, il ne songeait pas à l'avenir. Gravskoï était le seul mobile de ses pensées, le seul but de son existence.
Hors de là, dans son profond ennui, il n'avait plus qu'une ressource, qui tenait encore à la comtesse, c'était de se remettre à l'étude du français, sous la direction de son singulier maître. ~
in UNE GRANDE DAME RUSSE.
Il s'en allait ainsi, rêvant aux heureux jocrs qu'il venait de passer, aux tristesses qu'il allait subir dans sa froide solitude, quand la voix de Timothée l'arracha subitement à ses silencieuses méditations.
— Que vois-je ? s'écria le cocher au détour de la forêt qui touchait au jardin de kostioukotf, il se passe quelque chose d'étrange dans votre maison.
— Je voudrais qu'elle brûlât toute entière, se dit le capitaine. Au moins, j'aurais une raison pour rester plus longtemps à Gravskoï. Mais qu'y a-t-il donc? s'écria-t-il en tournant les regards du c6t6 de son odieuse demeure.
— Regardez. Quelle clarté extraordinaire! Ne dirait-on pas la lueur d'un incendie ?
— C'est peut-être mon valet de chambre, cet ivnn gne, qui y aura mis le feu î
— Non, non. Ce n'est pas la flamme éclatante d'un brasier. Ce sont des lumières étranges qui brillent aux fenêtres. C'est le diable, peut-être.
— Fouette tes chevaux et ne cause pas tant. Nou§ saurons plus tôt ce qui est arrivé.
Quelques minutes apr^ Pierre entrait dans sa demeure et en contemplait , avec une indicible surprise, la transformation : des papiers de couleur sur les murs, des tapis sur le plancher, des meubles élégants rangés avec soin de côté et d'autre ; ici, quelques tableaux représentant des scènes de chasse ; là, une panoplie composée des plus belles armes de Gravskoï, un merveilleux fauteuil près de la cheminée du salon, et des lampes Carcel allumées sur la table.
UNE GRANDE DAME RUSSE. iU
Pierre regardait cette sorte de métamorphose féeri-, que, tout troublé, tout confus, bien porté à s'en réjouir et se demandant en même temps s'il ne devait pas en être grièvement offensé.
Un billet que lui présenta Conrad mit fin à ses irrésolutions. Ce billet était ainsi conçu :
€ Si un de mes plus agréables caprices déplaît à mon cher voisin, je Tinvite à venir au plus tôt près de moi pour que je lui en donne Texplication*
« Nathalie. •
Le capitaine, ravi, porta cette lettre à ses lèvres, puis entra dans son cabinet. Après avoir tourné plus d'une fois sa plume entre ses mains, après s'être gratté le front et s'être promené de long en large en cherchant une heureuse inspiration, il finit par formuler cette galante déclaration :
f Madame,
« On ne peut se révolter contre des caprices. Ils ne sont pas de longue durée. Mais le sentiment que j'éprouve en vous écrivant ne finira jamais. »
Il chargea Timothée de porter cette lettre à Gravskoï, et de dire à la comtessequ'ilirait bientôt la voir. Mais laissons de côté un instant Pierre et Nathalie, pour voir ce que deviennent quelques autres personnages de notre histoire.
Pauline, retirée avec sa mère dans sa petite maison champêtre, attendait chaque jour le capitaine. Ne le voyant pas venir, elle inventait elle-même toutes sortes de raisons pour expliquer son absence, car elle ne doutait pas qu'il ne Taimât d'un amour exclusif et immuable. Chaque matin, malgré la froide température de décembre, elle revêtait, pour lui paraître plus belle, sa plus fine robe de mousseline. Elle passait de longues heures à sa fenêtre, prêtant Toreille au moindre bruit ; puis elle s'avançait sur le seuil de la porte, et quelquefois franchissait la haie du jardin. Là, dès qu'elle entendait résonner le grelot d'un cheval, dés qu'elle distinguait au loin un traîneau sur la route, elle sentait battre son cœur, elle se disait : t C'est lui, le voilà qui arrive. » Mais le traîneau passait devant elle, emportant d'un autre côté un voyageur inconnu.
— Patience I se dit-elle encore, après ces longues et tristes journées d'attente. Il est occupé sans doute, il a des affaires difficiles à traiter, de graves devoirs à remplir. Mais il ne manquera pas de venir à Noël. La joyeuse fête de Noël fui célébrée gaiement dans toutes les familles du village, Pauline resta seule plongée dans la tristesse. Sa mère, pour la distraire, lui proposa de chercher la révélation de l'avenir par
un des moyens fréquemment employés dans les villages russes, par le plomb fondu.
Toutes deux firent couler un lingot de ce métal dans un vase plein de neige, puis en recueillirent avec soin les différents morceaux et examinèrent attentivement les figures qu'ils représentaient à la lueur de la lampe par la projection de leur ombre sur les murailles. Mais Tun de ces fragments n'offrait à leurs yeux inquiets que la forme d'une montagne; un autre, les branches d'un buisson, et rien qui ressemblât à l'image du capitaine.
— Attendons, murmura Pauline, en poussant un profond soupir; il faudra bien du moins qu'il vienne nous faire une visite le jour de Tan.
Le jour de l'an, dès le matin, la jeune fille était chaussée, coiffée, parée. Assise devant sa table à ouvrage, essayant de travailler pour trouver le temps moins long, elle comptait les heures, les minutes. Enfin des pas pressés retentissent sur l'escalier ; la porte s^ouvre ; Pauline se lève précipitamment et voit apparaître l'odieux inspecteur.
Elle revient tristement prendre sa place, tandis que sa mère, déconcertée comme elle, mais sachant mieux se maîtriser, échange avec son importun visiteur les compliments d'usage.
— Je ne m'attendais pas, dit Démétrius, à vous trouver seules en ce jour solennel.
— Pourquoi donc? C'est un jour que chacun aime à passer dans sa famille.
— C'est vrai. Mais j'aurais cru que votre voisin Pierre....
• — Sans doute, balbutia Pauline, il devait venir... Probablement il est malade.
— Lui, malade I Non, je ne le crois pas.
— Que fait-il donc? Le savez-voQs?
— Il lui est arrivé des événements dont on a beaucoup parlé dans nos soirées.
— Vous plaisantez.
— Non. D'abord je vous dirai qiye la dernière fois qu'il est venu à la ville, c'était pour me prier de lui procurer au plus vite un professeur de français.
— Est-il possible I s'écria Elisabeth ; et pourquoi un professeur de français? Et pour qui? ^
— Pour lui, je suppose. Mais ce n'est pas tout. On raconte à son sujet de singulières choses.
— Quoi donc ?
— On dit qu'il a renoué une liaison avec une personne qu'il avait particulièrement connue autrefois.
— C'est faux! s'écria Elisabeth. C'est une invention des méchantes gens de votre petite ville. C'est une calomnie.
-— Mais, reprit tranquillement rinspecteur,n^avezvous pas même entendu dire que la comtesse Nathalie était arrivée dans son château ?
— Certainement. Mais quel rapport y a-t-il entre ce voyage de la comtesse et le capitaine?
— On affirme qu'autrefois il a beaucoup connu cette riche veuve.
— Mensonge !
— Je VOUS répète ce que j'ai entendu dire à des personnes graves.
— Mensonge f
— Permettez, madame, répliqua Démétrias de son ton placide et sournois. Si votre voisin n*a pas connu cette grande dame de la capitale, d'où vient qu'il est sans cesse chez elle? "
— Encore une invention !
— Non, je vous assure. C'est la vérité même. Votre frère vous l'attestera. Votre frère vous dira que, dès que la comtesse a eu recouvré sa liberté par son veuvage, elle a quitté la capitale pour rejoindre le capitaine, qu'elle connaissait du vivant de son mari, et qu'avant d'arriver à son château, elle s'est arrêtée à Kostioukoff. Voilà ce que je sais et ce que je puis yous affirmer.
Les yeux fixés sur l'inspecteur, qui lui faisait cette étrange révélation, la veuve du juge ne remarquait pas rémotion de Pauline. Aux premières affirmations de Démétrius, la jeune fille s'était jetée dans un fauteuil, pâle comme une morte et les paupières baignées de larmes. Un instant après, elle se levait et sortait de la chambre en vacillant, comme si elle avait le vertige.
S'il lui restait encore quelque doute sur l'exactitude du récit de l'impitoyable inspecteur, et par là quelque espoir de consolation, cet espoir ne devait pas être pour elle de longue durée. Le lendemain elle vit venir son oncle, et avant qu'il eût répondu à une seule question, sa physionomie sombre présageait assez de fatales nouvelles.
. — Tout ce que Démétrius, ditril, vous a raconté, n'est malheureusement que trop vrai. Je dois même ajouter que Pierre Abdievitch ne veut plus nous voir. Que sommes-nous pour lui maintenant qu'il a l'esprit absorbé par cette belle jurande dame? Le cheval qu'elle lui a [donné vaut à lui seul plus que toute la dot de Pauline. Que fera-t-elle quand elle arrivera à la fin de son deuil ? A vous parler franchement, je ne vois rien qui l'empêche d'épouser Pierre. Il est jeune encore, assez bel homme, et d'une bonne ancienne famille. Peu de fortune , il est vrai , et un rang trèsmodeste. Mais qu'importe I La comtesse a une fortune immense et peut faire de son mari un sénateur... Allons, ma chère Pauline, ne pleure pas. Tes larmes ne feront pas de toi une comtesse. Tâche d'écarter de ta pensée le souvenir de celui qui te délaisse. Après tout le capitaine n'est pas, grâce au ciel, le seul homme que tu puisses épouser. Tu trouveras un autre fiancé qui saura mieux t'apprécier et te rendra heureuse.
En prononçant ces mots, le maire déposa tendredrement un baiser sur le front de sa nièce ; puis celle-ci, se cachant le visage entre ses mains, se mit à fondre en larmes.
Pendant que la malheureuse Pauline gémit et se lamente, et que sa mère essaye en vain de la consoler, Pierre, qui ne se sent plus vivre quand il est loin de la comtesse, est déjà reparti pour GravskoL II se croit obligé de dire à Nathalie quelle a été sa confusion à l'aspect des changements opérés dans son vieux ma-
noir; mais à peine a-t-il balbutié quelques mots qu'elle Tarrôte en lui mettant, avec une grâce enfantine, un doigt sur les lèvres.
— Vous savez, lui dit-elle, incorrigible grondeur que vous êtes, vous savez que le premier des devoirs de Thomme est de céder sans réflexion à toutes les fantaisies de la femme. Pourquoi donc cet embarras, ces inquiétudes et ces scrupules qui n'ont aucun sens? D'ailleurs, ce n'est pas pour vous que j'ai envoyé ces meubles à Kostioukoff. C'est pour moi. J'ai pensé qu'un jour, en revenant ipi, je pourrais être obligée encore de passer une nuit dans votre demeure, qui m'a paru très-négligée; j'ai voulu y mettre un peu d'ordre pour m'y trouver plus à mon aise , si je devais de nouveau y séjourner.
— Si telle est votre idée, répondit Pierre, ma maison entière vous appartient, et dès maintenant, je n'en serai plus que le gardien.
— J'y consens.
— Ce n'est pas tout. Pour ne rien déranger dans l'appartement que vous venez de faire si richement décorer, je ne l'habiterai pas. Je me retirerai dans le pavillon de la cour.
— Comme vous voudrez. Mais en voilà assez pour votre maison de Kostioukoff. Parlons un peu de vous.
— De moi?
— Oui. Je voudrais savoir quels sont vos projets pour l'avenir.
•^ Je ne fais pas de projets. Je serai près de vous
tant que vous le permettrez, et lorsque vous serez partie, peu m'importe ce qui peut m'arriver.
■— Ce que vous me dites là est fort aimable, mou cher voisin, mais ne répond pas à ma question. Je vous demande si vous avez quelque but en vue, car je ne puis croire qu'à votre âge vous vous résigniez à vous ensevelir pour le reste de vos jours dans votre prison de Kostioukoff.
— ,En vérité, madame, je ne forme aucun plan pour l'avenir ; je ne rêve aucune fortune et ne compte sur personne.
— Je vous remercie bien de me parler ainsi, à moi qui ai la prétention d'être votre amie.
— Je n'ose croire que Votre Excellence...
— Vous êtes insupportable. Je vous répète que je ne vous permets pas de me ranger au nombre des indifférents. Dès qu'une personne m'a réellement intéressée , mon bonheur est de lui prouver mes sympathies par tous les moyens possibles.
— Je vous écoute et je voudrais vous écouter toujours.
— Très-bien. J'ai une foule de choses à vous dire ; et d'abord il faut que je vous dise la plus essentielle, de peur de l'oublier. Vous êtes jeune, capitaine, et vous n'êtes pas laid...
— Madame!...
■— Taisez- vous, sinon je me fâche.
— J'obéis.
— Non, vous n'êtes pas laid. De plus vous êtes bon et honnête ; vous avez donc tout ce qu'il faut pour
UNE GRANDE DAME RUSSE. m
rendre une femme heureuse. Par malheur, vous n'êtes pas assez riche pour qu'il v.ous soit permis de vous amouracher d'une belle jeune fille qui n'aurait pas de fortune. Mais songez que l'amour passe, et que ce qu'il y a de plus durable c'est une vraie, une' sérieuse affection conjugale. Quel âge avez-vous? "— A la Saint-Michel, j'aurai vingt-neuf ans.
— Vingt-neuf ans seulement... Dites-moi franchement, est-ce qu'une femme de mon âge... une femme de vingt-trois ans, vous semblerait trop vieille pour vous?
— Vous... moil... Oh! Dieu du cielt s'écria le capitaine en regardant la comtesse d'un air égaré.
— Une femme comme moi, reprit Nathalie, vingttrois ans à peu près et de la fortune. Eh quoi! vous ne me répondez pas ?
Pierre se frottait vivement le front, n'osait plus lever les yeux sur Nathalie et ne pouvait prononcer un mot.
— Je vous comprends, dit en souriant la comtesse. Une femme de vingt-deux à vingt-quatre ans vous paraîtrait trop vieille.
— Vous qui avez toujours été si bienveillante enrers moi, murmura enfin, d'une voix tremblante, le capitaine, voilà qu'à présent vous vous moquez de moi Je ne me serais pas attendu à cette cruauté.
— D'où vous vient cette idée ?
— Que Dieu vous pardonne I reprit Pierre avec un long soupir.
— Vous êtes fou t
— Il faut bien que je le sois, puisque vous le désirez... Pourquoi donc me. dites-vous...
— Je vous dis ce que pense.
— Est-il possible! grand Dieu^
— Je vous le jure.
— Quoil ce n'est pas une horrible plaisanterie?
— C'est si peu une plaisanterie, que si vous voulez bien suivre mes conseils, je m'engage à vous faire un heureux avenir.
— Vous! vous! Ah ! comment vous consentiriez... s'écria Pierre dans l'égarement de son ivresse, en tombant à genoux aux pieds de la comtesse.
— Relevez- vous ! Quelle extravagance! dit Nathalie, stupéfaite de cette exaltation.
— Non, je suis mieux ainsi.
— Mais moi, je suis fort mécontente de vous voir dans cette posture.
Le capitaine se releva en silence. La comtesse, qui ne "comprenait rien à un tel transport, réfléchit pourtant qu'elle ferait bien d'abréger un entretien qui produisait une si étrange commotion dans le cœur de son impressionnable voisin.
— Écoutez-moi , lui dit-elle, nous ne reviendrons plus sur cette question tant que je serai ici. Je compte retourner à Pétersbourg pour les fêtes de Pâques ; vous viendrez me voir là-bas. Alors mon deuil sera fini, alors je serai libre.
Pourquoi Nathalie n'ajouta-t-elle pas qu'en déposant ses vêtements de deuil, elle reprendrait aussitôt ses habitudes mondaines? Pourquoi ne dit^elle
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pas que son intention était de chercher autour d'elle ou de confier à un de ses amis le soin de chercher une jeune personne d'une condition honnête, ayant quelque fortune, pour en faire la châtelaine de Kostioukoff?
Si elle avait parlé plus explicitement, la fatale comtesse, le pauvre Pierre n'aurait pas éprouvé une si terrible agitation toute la soirée, et n'aurait pas appelé à minuit Timothée pour se faire tirer plusieurs palettes de sang dans la crainte d'être frappé d'une congestion cérébrale.
Le lendemain, en descendant près^ de la comtesse avec sa ligature, il dit qu'il s'était, par accident, légèrement meurtri le bras et, en lui parlant, il la contemplait avec une expression de mélancolie et de douceur qu'elle n'avait jamais remarquée en lui.
Plusieurs jours s'écoulèrent, comme les jours précédents, dans les seuls divertissements que le capitaine pût inventer. Tantôt le capitaine faisait faire à Nathalie une longue promenade en traîneau ; tantôt il la faisait glisser sur la pente d'un de ces amas de neige qu'on appelle les montagnes russes. Il eut même la joie de la conduire encore la nuit à la chasse, et le soir il jouait aux cartes avec elle ou Técoutait chanter. Pour lui, une telle existence était l'idéal d'une félicité humaine, et le château, les champs et les bois de Gravskoï lui semblaient un paradis terrestre.
Mais, hélas! de jour en jour les charmes que ces exercices champêtres avaient offerts à la comtesse par
leur nouveauté pâlissaient, s'effaçaient de plus en plus à ses yeux. Ses pensées mondaines retournaient à leur véritable élément. Deux fois par semaine elle recevait de Saint-Pétersbourg des journaux, des lettres, et ces lettres, en lui donnant de longs détails sur les fêtes de la capitale, souvent lui causaient une vive inquiétude ou un amer regret. Que de bals ! que de dîners sans elle! Que de réunions brillantes où d'autres femmes trônent à sa place, où ceux qui naguère étaient à ses pieds ne paraissent môme plus se souvenir d'elle. Il faut que je parte I se dit-elle. Il en est temps I il en est temps I
Au mois de février la température s'adoucit. Les chasses nocturnes offraient peu de chances de succès. Les montagnes russes commençaient à s'amollir et à décroître.
Pierre retourna à Kostioukoff et étonna son maître par la quantité de locutions françaises qu'il avait Tecueillies pendant son séjour à Gravskoï. Le fait est que Pierre écoutait la voix de la comtesse comme une mélodieuse musique, et que chaque mot qu'elle disait, il le gravait dans sa mémoire. Le malheureux précepteur l'entendit en frémissant prononcer trèsdistinctement un assez grand nombre de mots. Il n'avait pas compté sur cette sorcellerie de l'amour appliquée à l'enseignement. Il se trouvait fort satisfait de son installation à Kostioukoff et ne demandait qu'à traîner le plus longtemps possible son élève dans les défilés des conjugaisons et les aspérités des participes. Puis, ce qui était surtout triste pour lui,
c'était de songer qu'après ce facile disciple qui lui donnait si peu de besogne, il n'en retrouverait pas un autre ; car quel autre se laisserait tromper aussi aisément que l'honnête Pierre sur sa qualité d'institué teur?
Nathalie n'ayant pas la moindre idée de l'extravagante erreur dans laquelle était tombé le capitaine, continuait à lui témoigner la même bienveillance. Mais un œil perspicace aurait pu aisément remarquer que les beaux jours de Pierre étaient sur leur déclin, que les pensées de la comtesse avaient pris une tout autre direction. Elle n'aspirait qu'à voir briller le jour qu'elle avait elle-même fixé pour son départ. En attendant ce jour si désiré, elle s'ennuyait mortellement et n'avait plus le moindre goût pour les divers moyensMe distraction de sa vie solitaire. Si le capitaine lui proposait de faire atteler le traîneau et de l'a conduire sur l'étang ou dans la foforôt : — Non, merci, lui disait-elle, j'ai mal à la tèîe^ je ne puis sortir. Allez vous promener tout seul. Si le capitaine, de retour à Kostioukoff, y restait nn peu plus longtemps que de coutume, nul messager ne lui était envoyé, nul affectueux billet ne le rappelait instamment au château.
Tout autre que Pierre n'eût pu, sans une profonde douleur, observer ces visibles changements. Mais rame candide de Pierre s'était fait une foi inébranlable. — Pourquoi donc, se disait-il, douterais-je de Favenir? La généreuse Nathalie ne m'a-t-elle pas , prescrit d'attendre la fin du mois? N'était-il pas sûr
qu'elle tiendrait alors ses promesses, et ne devait-il pas, en homme délicat, patienter sans mot dire jusqu'à Pâques? — Et à Pâques , ajoutait-il en clignant de Tœil et en se faisant à lui-môme un petit signe du doigt, à Pâques, ah I mon ami Pierre, tu seras un heureux mortel !
Bientôt enfin voici venir les semaines de carême, qui précèdent la grande fête annuelle ; voici venir les rayons du soleil qui annoncent le retour prochain du printemps. Les arbres et les champs se dégagent peu à peu de leur linceul de neige; les ruisseaux, affranchis de leurs chaînes de glace, reprennent leur libre cours, s'épanchent et babillent dans les prairies; rherbe commence à reverdir dans les champs, et Talouette, la joyeuse alouette, chante dans les airs.
Un matin Nathalie, assise à sa fenêtre, se lève tout à coup dans un vif ^lan de gaieté, court à sa sonnette et appelle Clément.
— Clément, dit-elle avec un accent de bonheur qu'elle n'avait pas eu depuis longtemps, nous partons aujourd'hui.
— Quand il plaira à madame, répond le vieux valet de chambre.
Un instant après tout était en mouvement dans les appartements naguère si calmes de Gravskoï. Clément et l'intendant allaient de côté et d'autre, dictant leurs ordres, stimulant le zèle des laquais et des femmes de chambre, qui préparaient les valises, les coffres, et deux heures après Pierre voyait devant le perron du château la berline avec ses sept chevaux et
la kibitka, telles qu'il les avait vues trois mois auparavant à la porte de sa demeure.
— Déjàl dit-il en s'approchant tristement de la comtesse. Pourquoi tant de célérité?
— Il est temps de partir, répliqua Nathalie en le conduisant vers la fenêtre. Regardez : voilà le printemps.
— Mais n'auriez-vous pas pu retarder encore de quelques jours votre voyage? #
— Non, non, là-bas les amis, le monde, la vie, et ici une affreuse langueur.
Si le capitaine n'avait pas été d'une simplicité d'enfant, cette dernière phrase , vivement accentuée, eût suffi pour l'éclairer. Mais non; il devait rester dans son aveuglement. Seulement il passa douloureusement la main sur son front et soupira.
— D'ailleurs , reprit la comtesse , je compte vous revoir bientôt à Pétersbourg, car j'espère que vous n'avez pas oublié ce dont nous sommes convenus.
— Ah I je mourrai plutôt que de l'oublier.
— Eh bien! c'est dit, n'allez pas vous ensevelir dans votre maison de Kostioùkoff.
— J'aimerais mieux la voir s'engloutir dans le sol.
— Et si d'ici à votre départ vous aviez besoin de quelque chose, adressez-vous à mon intendant : je lui donnerai des ordres en conséquence.
— Quels ordres, madame? ,
— Vous «le faites cette question d'un ton qui me déplaît. Ne savez-vous pas que Kostioùkoff est à moi?
— Oui , oui , assurément , et tout ce qui tient à Kostioukoff.
— A la bonne heure. Je vous répète donc que si vous vous apercevez qu'il y manque quelque chose, vous aurez la bonté de vous adresser à mon intendant.
— Ah I c'en est trop I
— Que voulez-vous dire?
— Je veux dire que c'est de votre part trop de 'bonté.
— Pierre Abdievitch, je vous défends de venir à Pétersbourg.
— Madame J...
— Je ne vous connais plus...
— Au nom du ciel f excusez-moi, s'écria Pierre éperdu en joignant les mains. Je me soumets à toutes vos volontés. Je ferai tout ce que vous ordonnerez.
— Très-bien ! Rappelez-vous qu'il faut obéir à mes caprices, à mes fantaisies, avec la docilité d'un enfant. Soyez donc comme un enfant, et au revoir.
— Adieu, adieu, murmura Pierre en lui baisant respectueusement la main.
Il ne put en dire plus; sa voix était étouffée, et des larmes roulaient dans ses yeux.
La comtesse sortil sans remarquer ou sans vouloir laisscK voir qu'elle remarquait cette émotion. Pierre l'accompagna jusqu'à sa voiture, et elfe partit; et longtemps encore il la suivit du regard, puis il rentra dans le vestibule du château , s',assit sur un banc et
pleura comme pleure un homme, péniblement, douloureusement, des larmes dures et serrées.
11 est triste de quitter un parent, un ami ; mais s'il faut dire adieu à la femme que l'on aime, c'est l'adieu avec tous ses déchirements, et Pierre aimait la comtesse avec une droiture, avec une naïveté toutes primitives. Peut-être lui était-il arrivé dans le cours de sa vie militaire de se considérer quelquefois comme un homme qui ne pouvait être subjugué par l'amour. Mais ses légères aventures de garnison ne méritaient point ce noble nom d'amour. Peut-être avait-il éprouvé quelque vif sentiment de tendresse pour Pauline ; mais, quelle que fût son inclination pour la confiante jeune fille, cette inclination n'avait point pris racine dans son cœur ; elle n'avait fait que lui imprimer un mouvement passager. La comtesse, au contraire, l'avait complètement fasciné, et le tenait lié à elle par les liens les plus indissolubles.
Après être resté une heure seul dans ses larmes et ses regrets, le capitaine enfin prit son manteau, se (dirigea vers la cour, ordonna à Timothée d'atteler et se mit en route pour Kostioukoff. Il accomplit tout le trajet la tête penchée sur sa poitrine, l'esprit absorbé dans ses réflexions. Il ne vit point en passant devant le village de Kochkina deux femmes debout près d'une haie. L'une de ces femmes était la veuve du juge; l'autre, Pauline, pâle et défaite.
Si vive qiffe soit une impression morale, il est rare qu'elle ne soit pas tempérée par le repos de la nuit, soit que la pensée s'y habitue, soit que les nerfs se
calment par le sommeil ou par le raisonnement. Quoi qu'il en soit, Pierre se trouva le lendemain matin en s'éveillantplus.ferme que la veille, savoura avec plaisir sa tasse de thé et alluma paisiblement sa pipe. *
Plus d'une fois pourtant, ce jour-là et les jours suivants, il lui arriva de se trouver saisi par un regret et par une sombre appréhension. Mais alors il se disait : J'ai tort de me tourmenter. Ne dois-je pas attendre avec une entière sécurité le délai que la comtesse m'a elle-même fixé? Pourquoi aurait-elle voulu me tromper ? Pourquoi, en me déclarant qu'elle me trouvait bon , honnête et d'une figure qui ne lui paraissait point désagréable, se serait-elle informée de mon âge? Pourquoi aurait-elle ajouté qu'à la fin de son deuil elle serait libre? Pourquoi, enfin, avant de partir, aurait- elle ordonné à son intendant de s'occuper de mes besoins et de ma maison de Kostioukoff? Non, non. Ce sont là des preuves assez éclatantes de sa résolution, et je me rendrais coupable d'une odieuse injustice si j'en doutais.*
Après ces belles réflexions, Pierre pensait à faire ses préparatifs pour se rendre à Pétersbourg, et là était la difficulté. Traverser un espace de quelques centaines de lieues quand on a un portefeuille amplement garni de billets de banque, rien de plus aisé. Mais la cassette du pauvre Pierre n'avait jamais été bien remplie, et en ce moment, elle était complètement épuisée... A qui m'adresser? se demandait-il. A un juif à qui je vendrais quelques bestiaux ou
quelques sacs de grain? Ce qu'il m'en donnera suffirait à peine pour payer les relais de poste, et je ne puis pas décemment me présenter à Pétersbourg avec les vêtements que je porte ici. Il faut que je m'achète un chapeau neuf, un manteau avec des revers en velours. De plus la dépense à Thôtel, des voitures de louage, tout cela coûte cher. Puis enfin le trousseau! 0 Dieu! la comtesse n'est point de ces femmes à qui l'on puisse dire : Permettez-moi de vous offrir mille roubles pour que vous achetiez les divers objets de toilette qui vous seraient agréables. Ah! il faut que j'agisse grandement, si je ne veux m'exposer à perdre mon magnifique avenir.
Après avoir longuement réfléchi aux moyens qu'il pourrait employer pour se procurer de l'argent, un jour enfin le capitaine ordonna à Timothée d'atteler sa téléga, car déjà on ne pouvait plus se servir du traîneau, et les amas de neige amoncelés en certains endroits , les ornières et les mares d'eau prod^iites par la fonte des glaces rendaient tout trajet très-diflîcile, sinon dangereux. Mais Pierre, inaccessible à toute crainte de ce genre, s'assit à côté de son cocher et, prenant lui-môme les rênes, il fouetta vigoureusement ses chevaux et les lança au galop sur le chemin dela'^ville.
— Où allons-nous? demanda Timothée qui, en arrivant près de la barrière, avait repris possession de son emploi de cocher.
— Chez le maire, répondit le capitaine en secouant son manteau éclaboussé par la boue.
Le maire, qui était à sa fenêtre, vit avec surprise entrer dans sa cour la téléga, que bien il connaissait et qu'il ne comptait plus reyoir.
Pierre franchit d'un pas résolu le seuil de la porte, et apercevant dans Tantichambre des manteaux de femme :
— Ton maître, dit-il au domestique , est à la maison?
— Oui.
— Et il a du monde avec lui?
— Seulement sa sœur et sa fille.
— Ah! diable \ murmura Pierre en serrant les lèvres. Mais n'importe I allons I Et il entra dans le premier salon, où il trouva Tobie tout seul.
— Je désirerais, lui dit-il, après l'avoir très-poliment salué, avoir avec vous un entretien particulier.
— Quelles conférences secrètes peut-il y avoir entre nous, Pierre Abdievitch, répliqua le maire. Nous sommes devenus si étrangers l'un à l'autre que Je ne devine pas ce qui pourrait...
— Les circonstances ne m'ont pas permis de vous rendre visite comme par le passé, mais mes sentiments pour vous sont, je vous assure, restés les mômes.
— Je ne vous demande pas compte de vos sentiments. Si vous avez besoin de mon ministère, il est de mon devoir de vous écouter, et je vous écoute.
A ces mots le maire montra du doigt une chaise à Pierre, en prit une pour lui, et s'assit de l'air d'un homme qui se résigne à un fastidieux entretien.
— Personne ne peut nous entendre? dit le capitaine.
— Vous le voyez, il n'y a ici personne.
— Eh bien ! Tobie, je vous avouerai que ce qui m'amène aujourd'hui près de vous, c'est la nécessité de me procurer au plus tôt de l'argent.
— Et c'est à moi que vous vous adressez ?
— Oui, je vous le répète, j'ai grand besoin d'argent, et non pas de quelques centaines de roubles, mais d'une somme considérable. J'ai pensé que vous aviez en réserve un bon sac d'écus.
— Vous vous êtes trompé. Si j'ai quelques billet:^ de banque à ma disposition, c'est pour subvenir aux dépenses journalières de ma maison. Vous savez que sans argent on ne vit aisément nulle part, surtout quand on n'est pas seul, quand on a une femme, des enfants.
— Mais si vous avez du superflu f ...
— Qu'appelez-vous du superflu? Est-ce que jamais l'argent peut être superflu ?
-^ Je veux dire, Tobie, que vous avez peut-être un capital placé dans quelque établissement qui ne vous en donne qu'un intérêt modique. Moi, je le prendrais à des conditions plus avantageuses pour vous.
— Nul ne sait ce que j'ai, répliqua Tobie d'un ton aigre, et qiiel que soit l'emploi que je fasse de mes fonds, cela ne regarde personne.
— Vous vous fâchez, Tobie?
— Non, mais je jtrouve singulier que vous veniez
ainsi vous enquérir de ce que je possède^ de ce que mon argent me rapporte.
^ Ecoutez-moi, je vous en' prie, jusqu'à la fin.
— Soit. J'écoute.
— Des raisons graves m'obligent à me rendre à Pétersbourg pour la fête de Pâques. Un tel voyage doit coûter cher, et je n'ai pas le sou. Pour trancher nettementla question, je viens vous demander un emprunt en vous donnant en gage mon domaine de Kostioukoff. Je vous offre mes cent vingt paysans à raison de soixante roubles par tête ; c'est une somme de 7,200roubles pour laquelle je signerai Tacte que vous désirerez. Acceptez-vous?
— Je n'ai point une si grosse somme à ma disposition, repartit le maire d'un ton pourtant plus radouci.
— Ainsi, vous ne voulez pas?
— Je ne dis pas que je ne veux pas. Au contraire, je serais heureux, très-heureux... Je crois connaître votre propriété; elle vaut bien...
— Pardonnez-moi de vous avoir dérangé.
— Attendez. Il me vient une idé^... Comme vous le savez, je n'ai pas le moindre capital.
— Je n'en sais rien du tout.
— Tout le monde le sait. Mais par le désir que j'ai devons rendre service, je pourrais, si vous y consentiez, vous adressera ma sœur.
— Cela m'est égal.
— Voulez-vous que j'aille lui en parlera l'instant même?
— Vous me ferez plaisir.
— Attendez-moi ici quelques minutes. C'est par amitié pour vous, uniquement pour vous, que je me résous à entreprendre une telle négociation.
Le capitaine le remercia de ce témoignage d'intérêt, s'approcha rêveur de la fenêtre, et se mit à tambouriner avec ses doigts sur les vitres.
Un moment après Tobie entra avec une expression de physionomie anxieuse.
— Eh bien! quelle réponse? demanda Pierre; estce un refus, est-ce une acceptation ?
— Comme vous êtes pressé ! Ma sœur ne dit pa& non, mais ne dit pas oui... Elle hésite; et d'abord, elle voudrait connaître le motif de votre voyage à Pétersbourg.
— C'est mon affaire.
— D'accord. Mais ma chère sœur désire savoir si vous emploierez utilement pour vous ces milliers de roubles. Quoique vous nous ayez depuis quelque temps bien délaissés et bien oubliés, nous ne pouvons cependant cesser de nous intéresser à vous.
— Je vous rends grâces, Tobie, et je rends grâces aussi à Elisabeth de ses affectueux sentiments, mais il ne m'est pas permis de vous entretenir d'un secret qui ne m'appartient pas à moi tout seul.
— J'apprécie votre réserve; elle est d'autant plus juste qu'un nom important est impliqué dans vos projets.
— Je. me tais.
Mais le monde ne se tait pas« et on a beaucoup
parlé du magnifique cheyal qui vous a été donné et d'une foule d'autres choses.
*- Je ne puis empêcher les causeries de notre pe* tite ville.
—Et il n'y a nulle raison de le faire quand ces causeries vous honorent, quand on apprend par là que vous avez eu la gloire d'enlever à cent rivaux une personne telle que la comtesse Nathalie.
— Mon cher Tobie, répliqua le capitaine avec un sourire de satisfaction, vous qui êtes un homme d'hon^ neur, vous pourrez attester que je n'ai jamais prononcé moi-même un mot à ce sujet.
— Ces rumeurs dont je vous parle, Pieiye Abdietitch> n'ont donc aucun fondement ?
— Je neveux rien dire.
— Pourquoi un tel mystère? Je vous jure que nous saurons être parfaitement discrets. Et voyez, il est bon quelquefois de confier ses affaires à d'honnêtes gens. Vous êtes un homme intelligent, mais vous êtes jeune. Les têtes grises ont de l'expérience et peuvent souvent donner d'utiles conseils. Vous allez à Pétersbourg; ne seriez-vous pas bien aise d'être dirigé par une amicale pensée dans cette grande ville? Nous la connaissons. Nous y avons vécu.
— Vraiment I s'écria Pierre avec vivacité, vous avei été à Pétersbourg?
— J'y ai séjourné, et je pourrais vous en faire la complète description. Ah! je dois vous le dire, il n'est guère prudent de s'aventurer en un tel lieu si on n'y a pas de connaissances; mais vous en avez sans doute?
UNfi GAANDB DAME AUgSE. 147
-*- Pas d'autres que la comtesse.
— On ne peut en souhaiter une meilleure f Mais Vous n'irez pas, je suppose, de prime abord, tous établir chez elle?
-*- Non^ sans doute.
— Donc, il faut que vous vous installiez dans un hôtel pour plus d'un jour peut*£tre.
— Pour plus d'une semaine.
— Vous comptez peut-être rester longtemps à Pétersbourg?
— - Oui, répliqua Pierre avec un nouveau sourire de contentement.
•— Très -bien. Alors je pense que les suppositions que l'on a faites étaient très-justes, et que l'on ne vous verra pas de sitôt à Kostioukoff. Le domaine de Oravskol est plus agréable, et avec une femme telle} que la comtesse, quel bonheur d'y demeurer ! Voyons, mon cher capitaine, pourquoi vouloir encore dissimuler? Répondez-moi franchement. A quand le ma-* riage?
**- Vous me faites là une question...
— Voyons, voyons. Puisque c'est un vieil ami qui Vous interroge et qui ne demande qu'à se réjouir de votre fortune.
— ' Eh bien! supposons que ce soit à la Quasimodo.
*-* Ahf nous n'en sommes pas loin. Il faut, en vérité, vous procurer au plus vite l'argent qui vous est nécessaire.
— Mais, je vous en conjure, pas un mot à ce sujet, — Soyez tranquille. Je sais garder un secret, môme
à table, après avoir bu quelques Terres de pins que de coutume.
Maintenant je vous dirai que «ma sœur consent à vous remettre la somme que vous désirez. Seulement il faut que je vous fasse encore une observation.
— Laquelle?
— C'est qu'un contrat d'emprunt, un acte hypothécaire, entraîne toutes sortes de difficultés; des enquêtes, des comptes qui n'en finissent pas. Un acte de vente à réméré serait plus simple et plus sûr. Si vous opérez votre remboursement à l'époque à laquelle il a été fixé, on déchire le papier; sinon tout est finij et ma sœur et moi nous sommes tranquilles.
Le capitaine réfléchit une minute à cette proposition inattendue, puis s'écria:— Soit. Je signerai un acte de vente si cela vous convient mieux, et je vous remercie du service que vous voulez bien me rendre.
— De grâce, au moins, reprit humblement le maire, quand vous serez riche et puissant, n'oubliez pas les pauvres gens infimes comme nous.
— Ne craignez rien. Service pour service, répliqua Pierre avec un naïf sentiment d'orgueil.
— Heureux homme que vous êtes \ Quelle destinée que la vôtre! Que d'envieux vous allez faire I
— Il est vrai, répondit le capitaine, qui de plus en plus se laissait entraîner hors de toute réserve. Il est vrai qu'une femme comme celle-là ne peut guère être comparée à...
Il allait dire à Pauline. Par bonheur, il se mordit la langue à temps et n*acheva pas sa phrase.
Mais il en avait assez dit pour ne plus laisser aucun espoir à la jeune fille, qui Técoutait dans la chambre voisine. Un cri déchirant se fit entendre. Un corps tomba sur le parquet. Tobie, effrayé, se précipita dans la pièce où se passait cette scène de douleur, et Pierre, qui ne se souciait nullement d'y assister, se hâta de sortir.
La semaine suivante le contrat de vente était réglé, l'argent promis était soldé, sauf pourtant quelques centaines de roubles, que la prudente veuve du juge retenait pour les intérêts de son habile transaction et pour les frais de l'acte.
Le capitaine, ravi de joie, acheva promptement ses derniers préparatifs. Le maire lui donna, avec toutes les apparences d'une parfaite cordialité, plusieurs adresses, plusieurs notes qui devaient, disait-il, lui être utiles, et la généreuse Elisabeth, pour faire voir qu'elle pardonnait à Pierre son abandon, lui fit offrir pour son voyage un énorme pâté.
Pierre s'était promis d'arriver à Pétersbourg le jour même de la grande fête que la nation russe tout entière, depuis l'empereur jusqu'aux dernières gens du peuple, depuis le palais des grands seigneurs jusqu'aux plus pauvres isbas des paysans, célèbre si gaiement.
Le matin même de ce jour il arrivait à l'une des barrières de la capitale. Après avoir présenté au bureau de police et fait inscrire son passe-port, il ordonna au postillon de le conduire à l'hôtel que le maire lui avait indiqué. Mais le postillon ne connais-
sait pas môme le nom de cette auberge, qui a'e)Ustait plus depuis longtemps.
L^aube commençait h poindre à travers les ombres de la nuit. Les réverbères projetaient dans les rues une lueur blafarde. Tout était encore endormi.
~ Mène'-moi où tu voudras, dit Pierre, pourvu que tu ne me mènes pas dans une maison vulgaire.
— Très-bien, répondit Iq cocher en reprenant ses
rênes.
Il traversa un pont, une place, descendit la perspective Newsky, et s'arrêta devant le plus aristocratique hôtel de Pétersbourg, l'hôtel Pemont.
— - Vite, une chambre 1 s'écria le capitaine, fatipé de son long trajet.
— A quel prix? lui demanda, d'un ton poli, un homme en habit noir, qu'il trouva »ous le vestibule.
— Êtes-vous le maître de la maison?
— Non, je ne suis qu'un de ses domestiques. Toutes nos chambres sont occupées. Il ne nous reste qu'un appartement au premier étage, qui peut vous paraître
un peu cher.
En parlant ainsi il regardait avec un air de dédain le capitaine, dont les vêtements grossiers et couverts de boue n'annonçaient pas un grand personnage... Mais celui-ci, furieux de voir qu'un simple valet osait le toiser ainsi, leva le bras et fit un geste qui aussitôt imposa plus de respect à l'impertinent do-* mestique.
^ Youlez'^vous bien, monsieur, reprit«il avec un
UNB GRANDE DAME RUSSE. m
ton marqué de déférence, prendre la peine de me suivre?
Si Pierre n'etlt pas connu le luxe du château de Gravskoï, il aurait pu se* laisser éblouir par l'appartement où il s'installa. Il y avait là des tentures rouges, des candélabres en bronze» des pendules dorées, le tout trés-éraillé et trés-sale. Mais le locataire n'en devait pas moins payer fort cher l'usage de ces meubles surannés.
L'amoureux capitaine ne songea pas même à s'enquérir de ce que lui coûterait cet appartement. Il ne pensait qu'à Nathalie et au bonheur de la rejoindre.
— Elle m'a peut-être, se disait-il, attendu hier tout le jour; comme elle va se réjouir quand elle me reverra I Puis, appelant aussitôt son domestique :
— Ulrich, lui dit-il, descends chez le concierge et demande-lui l'adresse de la comtesse Nathalie Bielozerska.
Le concierge revint avec Ulrich, offrit au capitaine les félicitations d'usage pour la fête de Pâques, et annonça qu'il ne connaissait pas la demeure de la comtesse.
C'est bien, lui dit Pierre, j'irai la chercher moimême. Ce sera plus tôt fait.
Sans prendre le temps de se raser ni de réparer le désordre de sa toilette, il sortit avec sa vieille redingote, son manteau boueux et sa casquette, en ordonnant à Ulrich de l'attendre .
En ce moment des flambeaux s'allumaient dans les rues, les cloches sonnaient à toute volée, une quan-
tité de voitures, et une foule de gens à pied circulaient de tous côtés. Pierre se jeta dans le mouvement impétueux de cette foule et quelques minutes après il arrivait sur la place du Palais d'hiver. Là, le spectacle qui se déroulait à ses yeux, aux premiers rayons du soleil, lui ût d'abord oublier le ravissant motif de son voyage. Devant lui s'élevait, dans sa majestueuse étendue, la demeure des tzars. Près de là, sur les ondes azurées de la Newa, flottaient les étendards des frégates et des goélettes. Un peu plus loin il apercevait les imposantes murailles de la forteresse et la haute flèche de sa cathédrale. C'est rartillerie de cette forteresse qui annonce aux habitants de Pétersbourg les fêtes religieuses et nationales. A ses premiers coups de canon répondirent ceux des bâtiments de guerre. Au loin les airs résonnaient du fracas de ces décharges, pareil à celui de la foudre; le sol semblait trembler, et des nuages de fumée bleuâtre planaient sur la Newa.
Au milieu de ce vacarme, Pierre restait en contemplation devant les fenêtres illuminées du palais impérial.
Un vieillard vêtu d'une longue redingote brune s'approcha de lui et l'embrassa, selon la fraternelle ^coutume du peuple russe au jour de Pâques, en prononçant les paroles sacramentelles : Le Christ est ressuscité ^
1. Kristos voskrecel C'est la joyeuse exclamation avec laquelle, à la fête de Pâques, les Russes s'abordent dans toutes les classes
— Il est vraiment ressuscité, répondit Pierre en l'embrassant à son tour, et tout joyeux d'avoir reçu cette accolade d'un homme de la ville, il lui demanda s'il ne connaissait point par hasard la demeure de la comtesse Bielozerska. ,
— Si je la connais? répondit l'homme du peuple ; assurément; j'ai plus d'une fois nettoyé le devant de sa porte.
— Que je suis content de t'avoir rencontré î Pétersbourg est pour moi une ville totalement inconnue. J'y suis entré pour la première fois il niy a pas une heure. Penses-tu que la comtesse ait déjà assisté à l'office du matin?
— Êtes-vous un de ses parents?
— Non ; seulement un de ses amis. Indique-moi donc sa demeure. Elle me l'a dit un jour, et je l'ai oubliée; mais j'ai pensé qu'à Pétersbourg tout le monde pouvait me l'enseigner.
— Avec sa langue, le Russe trouve le chemin de Kief.
— C'est vrai.
— La défunte habitait autrefois dans la Liteinia.
de la société. Celui à qui eUe s'adresse répond : Voistini voskrece (il est vraiment ressuscité). Et à ces mots^ qui constatent leur confraternité chrétienne^ le riche embrasse le pauvre^ le maître embrasse son domestique. Dans la Plata nous ayons retrouvé un signe plus fréquent de confraternité religieuse. Quand le Gaucho entre dans une maison solitaire des Pampas^ il prononce ces mots : Ave, Maria pttrissima. Le propriétaire de l'habitation répond : Sin peccado concebida* Et tous deux se tendent la main.
— La défunte! s'écria Pierre avec effroi.
^ Figurez-Yoas donc que la comtesse est morte depuis yingt ans.
— Ah I répliqua le capitaine en respirant plus librement, nous ne nous entendons pas.
*— Comment donc?
1— Tu me parles d'une femme morte, et moi je te parle de la jeune comtesse Nathalie Alexandrovna.
-»- Nathalie Alexandrovna ) Pardon, attendez. Holà I Procope! Procope, arrive ici f
A cet appel un gros garçon joufQu, endimanché comme un ouvrier, s'approcha du vieillard.
— Tu connais, lui dit-il, la demeure de la comtesse Nathalie Bielozerska, la belle-sœur de Prascovie ; indique-la à ce voyageur,
— Rien de plus aisé, répondit le jeune homme en Atant son chapeau; c'est la belle maison qui est prés d'ici, sur la grande Morskoi. Le premier cocher venu vous y conduira, monsieur.
Un instant après, le capitaine s'arrêtait au pied d'un vaste édifice dont les volets étaient encore fermés. Au haut du perron brillait seulement la lueur d'un réverbère. ,
Pierre s'approcha d'une large porte en bois de chêne sculpté et frappa. Môme silence. Alors, s'appuyant le dos contre la porte, il se mit à la frapper avec impatience à grands coups de talon.
A ce vacarme extraordinaire le suisse, qui dormait encore d'un paisible sommeil, se réveilla en sursaut et sortit du vestibule.
— Que demandez-YOus? s'écria-t-il d'un ton rogue en regardant le capitaine, dont le piteuxaccoutrement n'était pas fait pour lui inspirer le respect.
— La comtesse est-elle chez elle?
— La comtesse? Que t'importe? Qu'as-tu à dire à la comtesse, et comment oses-tu te présenter au palais de Son Excellence à cette heure?
— Insolent! canaille! s'écria Pierre en fureur. Je te ferai voir qui je suis. Il ne faut qu'un mot de moi pour te faire chasser.
 ces mots le suisse, convaincu qu'il avait devant lui quelque vagabond dont le cerveau était déjà troublé par des libations trop matinales, prit brusquement le capitaine par les épaules, le jeta au pied du perron et se retira en fermant la porte à double tour.
Pierre, furieux, recommença à frapper, puis se mit à crier de toutes ses forces.
Le noble concierge ne pouvait de nouveau compromettre sa dignité dans une altercation avec un homme si mal vêtu, mais à sa place apparurent deux valets armés de manches à balai, qui, saisissant le capitaine par les deux bras, l'entraînèrent de vive force vers la perspective Newski. En vain il se débattait contre leur rude étreinte ; en vain, pour les fléchir, il employait tour à tour les menaces et le raisonnement; en vain il leur disait qu'il n'était venu à Pétersbourg que pour voir la comtesse, et qu'elle l'attendait, et qu'elle les punirait de leur insolence» les deux implacables domestiques, sourds à ses reproches et à ses plaintes, continuaient à le tirailler
15e UNE GRANDE DâME RCSSE.
bratalement, et ils ne le lâchèrent qae lorsqu'ils entrent qu'ils l'avaient conduit assez loin de la me où il avait fait tant de bruit.
— C'est bon, leur dit Pierre, quand il fut enfin délivré de leurs inflexibles poignets; vous saurez qui je suis, et vous vous repentirez de votre foUe.
Il prit un cocher qui le reconduisit à son hôtel. En rentrant dans sa chambre et en se regardante la glace, il comprit la sottise qu'il avait faite en se présentant à une heure si matinale à la porte de là comtesse. Avec sa figure fatiguée par le voyage, sa longue barbe, ses vêtements boueux, sa cravate et son col en désordre, il comprit que le suisse avait bien pu le considérer comme un personnage équivoque. Pour apaiser son agitation, il but un grand verre d'eau et se mit au lit.
Ulrich, qui n'avait point eu tant d'accidents, se coucha plus tranquillement encore sur un canapé. Il s'était fait servir un bon déjeuner, il avait fumé une longue pipe : que lui fallait-il de plus pour être heureux?
Le beau monde de la ville se mit enfin en mouvement. La perspective Newski resplendissait d'uniformes civils et militaires. Une pluie de cartes de visite tombait dans les grandes maisons. Un torrent d'équipages roulait sur le pavé.
Lorsque Pierre à son tour ouvrit les yeux, il fit coup sur coup trois tristes découvertes. D'abord, il remarqua qu'il était quatre heures de l'après-midi, trop tard par conséquent pour faire sa visite de Pâ-
ques ; en second lieu il apprit que tous les magasins étaient fermés pour quatre jours; puis qu'un tailleur dont Tobie lui avait donné l'adresse n'existait plus. Il V en avait un autre non loin de l'hôtel ; mais le concierge affirmait que celui-là ne se déciderait pour rien au monde à travailler au commencement de la semaine de Pâques.
Que faire? Il fallait se résigner. Le capitaine s'assit pensif sur un canapé, fuma sa pipe d'un air grave comme s'il en attendait quelque bonne inspiration, tira ses moustaches, puis enfin prit la courageuse résolution de ne pas se montrer en public, de ne pas se présenter chez la comtesse avant de s'être mis en élégante toilette. Nous savons qu'il n'avait pas l'esprit très-inventif, l'honnête capitaine, et comme la lecture lui était fort désagréable, trois jours à passer dans la retraite et l'oisiveté devaient lui paraître longs. Cependant l'espoir de reparaître aux yeux de Nathalie dans tout l'éclat d'un heureux fiancé et d'un vrai gentilhomme soutenait sa résolution. Il resta dans sa chambre comme un prisonnier, tantôt le visage collé à la fenêtre, tantôt se promenant de long en large. Le soir seulement il s'aventurait dans les corridors, et pour se distraire causait avec les gens de l'hôtel ou les domestiques des voyageurs.
Le quatrième jour enfin, dès le matin, il se fit conduire chez Samuel Lebenkin, l'habile tailleur dont le concierge lui avait fait un si complet éloge. Dès qu'il eut expliqué en peu de mots l'objet de sa visite, il vit se dérouler devant lui des étoffes qui lui
parurent les plus belles choses du monde, des coupons de drap bariolés de différentes couleurs, des velours et des soieries à grands carreaux et à grands ramages.
— Voilà, disait Lebenkin en déployant tour à tour ces diverses étoffes et en les faisant miroiter au soleil, voilà les plus riantes productions des premières fabriques de France; voilà ce qui est avidement recherché par les hommes qui sont ici les modèles du bon goût.
Ëtranger comme il Tétait aux usages du monde dans lequel il aspirait à entrer, Pierre ne douta pas un instant de la justesse des observations du rusé Lebenkin. 11 se hâta de lui faire sa commande, en le conjurant seulement de se mettre à l'œuvre tout de suite. De là il se rendit au bazar, où, pour compléter l'aristocratique costume qu'il projetait, il acheta un chapeau, des bottes, des manchettes, un flacon de senteur et une canne. Très-satisfait de cette première expédition, il passa la soirée dans une salle de billard fréquentée habituellement par des joueurs de professsion.
Le lendemain le tailleur, harcelé par Ulrich et par le concierge de l'hôtel, lui apporta ses habits. Pierre s'aperçut alors que, pour avoir tout à fait l'apparence d'un homme du grand genre, il lui manquait encore plusieurs choses. Aussitôt il retourna au bazar, acheta des boutons de manchettes, une cravate longue, diaprée d'une quantité de bouquets de fleurs, une épingle ornée de pierres fines et des gants d'une
UNE GRANDE DAME RUSSE. iB»
couleur qu'il eut soin de choisir parmi les plus larges, eelon sa coutume.
Avec ces nouveaux accessoires, il rentra à Thôtel et fit sa toilette! Quelle magnifique toilette! quel pantalon superbe traversé en long et en large par de larges raies de différentes nuances! quelle variété de boutons de métal brillant à son habit ! Il y en avait qui représentaient des étoiles avec leur rayonnement; d'autres, des têtes d'animaux; d'autres, des bouquets de fleurs. Ce qui plaisait surtout au galant Pierre, c'était un gilet lilas avec une bordure gi éclatante qu'elle aurait fait clignoter les yeux d'un aveugle.
Ainsi paré, boutonné, ganté, imprégné d'eau de Cologne et de patchouli, le capitaine sortit de l'hôtel avec la dignité d'un homme qui sait son importance, et se dirigea d'un pas ferme vers la maison où il avait subi en un jour néfaste une cruelle humiliation.
Le même suisse qui l'avait si grossièrement traité, et qui ne pouvait le reconnaître, lui ouvrit d'un air de déférence la porte du perron, mais lui dit que Son Excellence ne recevait pas.
— * Mon ami, répliqua le capitaine, aie la bonté de faire dire à la comtesse que ce n'est pas un étranger qui demande à la voir, mais un ami, Pierre Abdievitch.
Le domestique à qui le suisse confia cette commission revint dire à Pierre qu'il pouvait monter.
Pierre le suivit avec un vif battement de cœur, en tirant ses manchettes et en jetant un dernier regard
sur son pantalon rayé, sur son habit brun à boutons de métal et sur son beau gilet. Il traversa une enfilade de pièces qui ne lui parurent pas, à beaucoup près, aussi bien décorées que celles de Gravskoi, et fut introduit dans le boudoir de la comtesse.
— Bonjour, mon voisin, lui dit-elle avec le même sourire avec lequel naguère elle Taccueillait dans son château. Je suis très-contente de vous voir. Vous vous êtes donc décidé à venir à Pétersbourg?
— Je suis arrivé ici le jour que vous m'aviez assigné, le matin même du jour de Pâques.
— Et pourquoi donc n'êtes- vous pas venu plus tôt me voir ?
— Je suis venu, mais vos gens n'ont pas voulu me laisser entrer.
— Est-il possible ? On ne m'en a rien dit.
— C'est pourtant vrai.
— Ah! j'y songe. Dans la matinée du jour de Pâques un vagabond, un malfaiteur peut-être, est venu* faire ici un vacarme effroyable, Mes gens ont eu bien de la peine à le chasser, et peut-être que, dans l'épouvante que leur avait causée cette étrange apparition, ils n'auront plus osé ouvrir à un étranger qu'ils ne connaissaient pas.
Le capitaine ne s'avisa pas de dire qu'il était ce vagabond, et se hâta de prendre un autre sujet d'entretien.
La comtesse l'avait fait asseoir auprès d'elle comme à Qravskoï ; elle lui versait du café en riant et en plaisantant comme à Gravskoï, et l'appelait constam-
ment son cher voisin. Elle avait déjà oublié le nom de baptême^ le nom de famille et le nom du domaine de ce cher voisin.
Le capitaine s'était fait, il faut le dire, une autre idée de cette première entrevue à Pétersbourg; mais la vive et amusante causerie, le sourire amical, le re-
gard scintillant, la grâce de Nathalie, exerçaient sur lui un pouvoir magique, et lorsqu'elle le congédia en lui disant de revenir souvent la voir sans cérémonie, il était ravi.
— Dieu du ciel î se disait-il dans l'exaltation de sa joie, quel bonheur tu me donnes I Gomment, pauvre être indigne que je suis, ai-je pu mériter tant de bienfaits? Alors, pour remercier la Providence de ces faveurs inespérées , il faisait vœu de se rendre au monastère de Saint- Alexandre Newski et de faire brûler plusieurs cierges devant l'image de Notre-Dame de Kasan.
Le lendemain il retournait avec empressement frapper à la porte de la comtesse. Mais cette fois on lui dit que Son Excellence dormait et avait défendu qu'on la réveillât. Le surlendemain et les jours suivants elle était sortie.
Trois jours entiers sans la voir, Pierre n'y comprenait rien, et une douloureuse inquiétude lui saisit le cœur.
Pour se distraire de ses sombres pensées il retourna à la salle de billard, et il joua avec des joueurs heureux qui ne gagnaient que lorsqu'il avait mis sur la table un enjeu considérable, ou lorsque cet enjeu
i69 UNE GRANDE DAME RUSSB«
était triplé et quadruplé par ses paris. A la fin de ces intéressantes parties, Pierre avait perdu la moitié de la somme que la veuve du juge lui avait si obli* geamment prêtée. Mais, qu'importe, se disait-il, ces quelques liasses de billets de banque pour moi, qui suis destiné à devenir l'époux de la comtesse ?
Cette pensée consolante le ramena h la chère de* meure où étaiei^t fixés tous ses vœux*
«-* Entrez, lui dit le suisse d'un air courtois, ma« dame est chez elle.
Il retrouva Nathalie dans son boudoir comme la première fois, vive et riante et un peu caustique comme la première fois. Il se dilatait à la contem* pler, il s'épanouissait à Tentendre. Elle l'appelait toujours son cher voisin. Il aurait mieux aimé une dénomination plus intime. Mais patience! se disaitil, nous y viendrons.
Tandis qu'il savourait ainsi le bonheur de ses rêves, un jeune homme entra sans se faire annoncer, un jeune homme qui le surprit par la simplicité de sa toilette, car il ne portait que des habits noirs, une cravate noire négligemment nouée, point de gilet éclatant, point d'épingle simulant le rubis, point de boutons dorés.
Il tendit familièrement la main à Nathalie et prit' une chaise sans y être invité. Pierre était de plus en plus surpris. La comtesse pourtant ne paraissait nullement choquée de ces façons dégagées du nouveau venu. Elle l'accueillit avec son plus aimable sourire et lui dit amicalement bonjour en français.
Pierre avait fait tant d'efforts pour connaître cette langue qu'il avait iini par la coniprendre, au moins en grande partie. La comtesse ne se rappelait plus qu'elle lui avait elle-même prescrit cette élude.
— Pourquoi donc, demanda-t-elle à ce jeune citadin, nous avez-vous quittés hier de si bonne heure?
— Je tombais de sommeil, répondit-il.
^ Quel grossier personnage) se dit le capitaine.
^ Mais dites-moi donc, madame, reprit l'étranger en regardant Pierre de la tète aux pieds, d'où vous tombe ce prodige? •
— Cela? C'est un de mes pauvres voisins de campagne, brave homme du reste, que je voudrais marier * ,
^ Avec qui donc ?
-* Je ne sais, mais peu importe.
A ces mots, le capitaine poussa un cri déchirant et se leva tout à coup, tout hagard, la figure livide.
— Qu'avez-vous donc? dit Nathalie avec effroi.
— Rien, madame... je ne sais... je voudrais,.. Et il s'enfuit.
Le soir môme il réglait une large note à l'hôtel et faisait atteler des chevaux de poste à sa téléga.
Tous ses comptes soldés, il lui restait de ses sept mille roubles juste de quoi payer les relais jusqu'à Kostioukoff. Il voyagea sans s'arréler, ne mangeant pas, ne buvant pas,, et ne prononçant pas une parole.
i. En français dang le texte.
La première chose qu'il fil en arrivant dans sa demeure fut de faire enlever les tentures, les meubles, les tableaux dont Nathalie avait décoré son salon, de les emballer et de les renvoyer à Gravskoî.
n annonça aussi qu'il renverrait le magnifique cheval dont la possession l'avait tant réjoui ; mais il ne pouvait se résoudre à s'en séparer. Il allait chaque matin le regarder dans sa stalle, restait là, immobile et silencieux, des heures entières, puis rentrait dans sa chambre et pleurait.
Dans l'espace d'une semaine Kerre avait vieilli comme dans le cours de plusieurs années. Ses cheveux grisonnaient, ses yeux s'éteignaient dans leur orbite, son visage était pâle et défait. Il ne parlait plus à aucun de ses gens, il ne s'occupait plus d'aucun de ses intérêts. Si quelquefois il lui arrivait d'ordonner à Conrad d'acheter quelques provisions nécessaires, et que Conrad lui répondît qu'il n'avait point d'argent .-C'est bien, répondait-il, n'y pensons plus.
Cependant le jour approchait où il devait, aux termes de son contrat, rembourser la somme que la mère de Pauline lui avait avancée, et il n'y songeait pas. Mais Tobie y songeait, et ce jour-là, dès le matin, il arriva à KostioukolBf avec Tinspecteur Démétrius.
— Ah I ah f dit-il avec un sourire ironique, en entrant dans la maison qu'il avait vue un jour si splendide, les ornements de luxe ont disparu ; la belle dame est loin, et nous avons repris nos vieux meu-
bles. — Où est ton maître? demanda-t-il à Conrad.
— Mon maître est malade.
— Sans doute par suite des grandes fêtes de Pétersbourg. Mais il faut que je le voie, j'ai une petite affaire à traiter avec lui.
Pierre reçut son ancien rival Tinspecteur et le maire rancunier, sans remarquer le ton ironique et les épigrammes mordantes de celui qui autrefois lui témoignait tant d'affection.
— Je n'ai pas le temps de m'asseoir, dit fobie, je ne viens pas vous faire une visite, mon cher, je désire seulement régler un compte avec vous,
— Quel compte ? demanda le capitaine avec une franche surprise.
— Vous savez que vous devez aujourd'hui rembourser ma sœur Elisabeth ?
— Je n'ai pas d'argent.
— Eh bien ! nous ne vous demanderons pas d'argent. Nous nous en tiendrons aux clauses de l'acte que vous avez signé, et dans lequel il est dit que si, à tel jour, vous ne pouvez rendre à Elisabeth la somme de 7,200 roubles qu'elle vous a avancés, la susdite Elisabeth entre de plein droit en possession de votre domaine.
— Que faire?
— Comment donc? La chose est bien simple... Payez, ou donnez-moi la déclaration formelle que vous ne pouvez payer. Dans le premier cas, vous êtes libéré de vos engagements; dans le second vous abandonnez votre propriété à ma sœur. A pro-
IH UNE fiRAHUE DAMi RUSSE.
pos^ j'oubliais de vous dire cpx'elle marie sa fille- Pauline... vous vous la rappelez peut-être..* avec mon ami Démétrius^ l'inspecteur de nos écoles. Eh quoi! TOUS ne nous adressez pas vos félicitations? Cela n'est pas poli. Vous devez vous souvenir qu'en une semblable occasion je me suis empressé de voas offrir les miennes.
Le capitaine restait muet, la tête baissée, le regard fixe, dans une sorte d'anéantissement moral.
Le maire lui présenta la déclaration, qu'il avait eu le soin de préparer d'avance, sachant bien que son débiteur était hors d'état de se libérer.
Pierre prit cet acte machinalement^ le signa sans le lire, le laissa sur la table et se jeta sur son canapés
— Maintenant, dit Tobie, il me reste une dernière question à vous faire. Je vous la fais à regret, mais ne puis m'en dispenser. Quand comptez-vous quitter Eostioukoff?
-^ Mon domaine de Kostioukoff I s'écria le capi« taine.
— Ce n'est plus le vôtre.
— > Ah t vous avez raison. Pardon : je ne sais à quoi je pensais.
— Il est réellement malade, murmura Tobie ; mais ce n'est peut-être que la suite d'une trop grande fatigue.
•^ Eh bien ! reprit le capitaine, je m'en irai au* jourd'hui . . . tout à l'heure.
-N» Pouii'quoi donc? Nous ne sommes pas si exi' géants.
UNE ÛIIANDE DAME RtJSâfi. lit
— C'est bon, c'est bon... Je veux..* vous venez... Ah I mon Dien f
A ces mots le malheureux homme tomba inanimé. Le maire et l'inspecteur se précipitèrent vers lui, es^* sayôrent de le relever, puis, voyant qu'ils ne pouvaient le ranimer^ appelèrent son domestique et s'é« loignèrent.
Deux semaines après ce douloureux incident, le fidèle Timothée, qui jour et nuit était resté près de son maître, sortit un matin de sa chambre sur la pointe du pied et rentra avec Gotfried, Tintendant de Gravskoï . •
— Voyez, Gotfried, dit le brave cocher, il me semble qu'il est mieux, que ses joues sont moins pâles et sa respiration plus libre. Mais il est toujours assoupi.
— Oui, répondit l'intendant. A présent, nous devrions employer de nouveau le spiritueux que j'ai, apporté. Tu lui en frotteras les tempes, pendant que je lui ferai respirer ce flacon.
Un instant après Timothée poussait un cri de joie. Il voyait la physionomie de son maître se raviver. Gotfried lui fît signe en silence de continuer son opération. Peu à peu Pierre leva la tête, ouvrît les yeux, regarda d'un air étonné autour de lui, et demanda où il était et ce qui lui était arrivé ; car il ne pouvait recueillir ses souvenirs.
Gotfried le pria de rester tranquille et de ne pas parler jusqu'à ce qu'il eût repris un peu plus de force. Pierre s'assoupit de nouveau et dormit d'un profond sommeil < Timothée, dans l'excès de sa joie, s*enivra*
Le lendemain seulem^t le capitaine se réyeilla. La fièvre nerveuse qui Tavait saisi le jour de la visite du maire était passée ; la dernière crise était finie. Il prit avec avidité un bouillon, fuma complètement sa pipe, puis, appelant Gotfried prés de lui, il le pria une seconde fois de lui expliquer ce qu'il cherchait en vain à comprendre.
L'intendant lui dit comment il était tombé malade, et avec quelle affection Timothée Tavait soigné.,.
— Mais, s^écria Pierre, qui était parvenu enfin à recueillir ses souvenirs, comment se fait-il que je sois encore dans cette maison de Eostioukoff, puisqu'elle ne m'appartient plus?
— Voici ce qui est arrivé, répondit Gotfried. Quand j'appris que vous aviez été dépossédé de votre propriété, je crus devoir en informer Son Excellence. Courrier par courrier, elle me donna l'ordre de me mettre aussitôt à l'œuvre, et, à quelque prix que ce fût, de racheter ce domaine en votre nom. A ma demande, la veuve du juge consent à vous le remettre pour 10,000 roubles. J'ai cette somme à votre disposition.
— Où est-elle? s'écria le capitaine, la figure empourprée et l'œil étincelaçt.
— La voilà, répondit l'intendant en tirant de sa poche un rouleau de billets de banque.
— Oui, dit Pierre en se levant sur son séant et en firoissant d'une main convulsive les billets. Tenez, Gotfried 9 ajouta-t-il, reprenez tout cela et dites à
votre maltresse que je puis être sot, ignorant, aveugle, — mais m'avilir, jamais f
— Comment, monsieur, pouvez-vous croire.. .
— Pas un mot de plus. Donnez-moi la main. Adieu. Gotfried se retira avec ses billets de banque ; car il y avait dans le regard et dans Taccent du capitaine une expression de résolution immuable.
Le soir Pierre jeta au feu les papiers de son père, fit UQ paquet de ce qu'il avait rapporté de sa folle excursion à Pétersbourg, et y inscrivit le nom de Timothée. Puis, ayant recueilli le peu d'argent qui lui restait, il s'inclina devant les saintes images, anges gardiens de son foyer, et sortit à la dérobée.
Quelques semaines plus tard la maison de Kostioukpff était occupée par de nouveaux maîtres, par Tinspecteur Démétrius et par Pauline, qui, pour ne pas rester vieille fille, s'était enfin résignée à l'épouser.
Timothée, qui ne pouvait s'empêcher de regretter son ancien maître^ fut renvoyé comme un mauvais domestique. ^
Plusieurs mois se sont écoulés. L'hiver est venu, un hiver si rigoureux, que depuis longtemps on n'en a pas vu un pareil sous le ciel de la Russie. A l'approche des fêtes de Noël, par une nuit glaciale, un voyageur alla frapper à la porte d'une rustique taverne isolée.
La maltresse du logis quitta nonchalamment le banc sur lequel elle était assoupie, alluma un copeau de
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sapin, regarda à travers la Titré couverte d'one couche de givre, et enfin ouvrit la porte au visiteur noc-» turne.
C'était un homme qui, avec sa figure pâle, amaigrie, ridée, paraissait avoir cinquante ans, et portait des habits en lambeaux qui n'indiquaient pas de pro* fession distincte. C'était un reste d'uniforme militaire avec quelques bribes de vêtements de paysan. L'hôtesse, effarouchée de cette singulière apparition, ^p* pela son mari, qui avait été soldat. Geltti^ci 8^appro<> cha de l'étranger^ et remarquant qu'il ne tenait à la înain qu'un simple bâton de voyage et qu'il s'incli^ nait pieusement devant les saintéis Images, lui de-* manda s'il voulait souper. L'étranger^ après avoir fouillé dans sa poche^ répondit qu'il n'avait besoin de rien et qu'il désirait seulement boire de l'eau et cou^ cher sur le poêle.
— Comme il te plaira, dit l'aubergiste* Tu trouveras de l'eau daus le vestibule, et il y a de la place sur le poêle * . Bonne nuit.
Le voyageur prit une cruche' sur la table, alla puiser de Veau dans une tonne placée à l'entrée de la chambre, en prit une bonne gorgée, puis iftonts sur le poêle et se fit un oreiller d'une espèce de besace qu'il portait sur son épaule.
— Cet homme a l'air bien misérable, dit i voix
1. On sait qu*en Russie de larges poêles en terre ou en faïence servent de lit à la plupart des paysans, qui s'y couchent tout hal»llés.
h^m rbôtâsse à aoa mari, eu rentrant dans la pièce où elle couchait.
— Que Dieu lui soit en aide 1 répondit le vieux spl-» dat. Et de nouveau le silence régna dans Tisba.
Quelques instants après des coups précipités reten^' tirent à la porte. Cette fois c'étaient des charretiers, les hôtes habituels et les plus lucratifs de la taverne.
La maîtresse de la maison se releva, ralluma soQ copeau et fit entrer poliment les charretiers.
f— Venex, venez, leur dit-elle, vous avez froid, et peut-être vous avez faim. Faut-il vous donner à sou-» per?
-!- Oui, répondit l'un d'eux, et le plus tôt possible.
Les nouveaux venus ôtèrent leurs chapeaux, leurs ceintures, essuyèrent leurs barbes roidies par le givre ^t se promenèrent d'un pas rapide dans la chambre pour ranimer leurs membres engourdis par le froid,
— Quel temps I s'écria l'un d'eux. A peine peut-on respirer! Et les chevaux marchent difficilement.
— Vous venez de loin ? demanda l'hôtelier, non moins empressé que sa femme près de ses bonnes pra<^ tiques.
— De Kief. Un long et pénible trajet | Nous espé» rons trouver ici de meilleurs chemins.
— Oui, le chemin qui traverse la forôt n'est pas mauvais, sauf çà et là quelques amas de neige.
Pendant ce temps l'hôtesse avait étendu une ser-« viette sur la table : elle y plaça successivement une soupe aux choux, une épaule de mouton, une jatte de lait. Les charretiers mangèrent avec avidité. Le
in UNE GRANDE DAME RUSSE.
pauvre voyageur inconnu n'avait point été réveillé dans son sommeil par le fumet de ce succulent sou* per.
Leur repas fini, les voituriers firent leurs prières devant les saintes images et s'apprêtèrent à se coucher.
— Eh quoil s'écria l'un d'eux, vous ne nous aviez pas dit que la meilleure place était prise.
— C'est un vagabond qui nous est arrivé tout à l'heure et que nous avons reçu par charité. Je vais le renvoyer.
— Hé 1 s'écria-t-elle en montant sur un escabeau et en tirant l'étranger par le bras. Voici des gens qui ont besoin de se reposer. Tu as assez dormi, je pense, et le jour va venir. Que Dieu t'assiste 1
Celui à qui s'adressaient ces paroles leva la tête, promena en silence un regard mélancolique autour de lui, descendit du poêle et sortit.
A peine avait-il franchi le seuil de l'isba qu'il frissonna sous le froid glacial qui le saisissait et fit un pas en arrière; mais déjà la porte était fermée. Il leva ses yeux au ciel, serra sur sa poitrine ses haillons et s'éloigna.
Cette nuit-là, plus d'un oiseau périt dans les bois. Cette nuit-là, pas un être humain n'aurait voulu laisser un de ses chiens hors de sa demeure. Cette nuitlà, le voyageur était forcé de sortir de l'isba parce qu'il ne pouvait y dépenser quelques kopecks, et il errait sur les terres dépendant de la seigneurie de Gravskoï.
Le matin un des gardes forestiers de la comtesse remarqua sur la neige des vestiges qui excitèrent sa curiosité. Il les suivit jusque dans la forêt, et tout à coup recula avec un cri d'effroi. Au pied d'un arbre était un homme couvert de haillons. Il ne respirait plus. Mais ses yeux étaient dilatés, et à voir ses lèvres entr'ouvertes, on eût dit que sa vie s'était éteinte dans un sourire.
L'inspecteur, qui revenait d'un village voisin, s'arrêta là, reconnut son ancien rival Pierre Abdievitch et regarda tristement ce visage, qui souriait dans sa pâleur cadavéreuse. D'où venait ce dernier sourire du pauvre capitaine? Peut-être de la pensée qu'en s'affaissant dans l'étreinte glaciale de la mort, il allait s'endormir du sommeil éternel sur le domaine de Nathalie.
FIN d'une grande dame RUSSE*
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