Bouilloire à thé
elle devinait la tâche à laquelle on allait la condamner. Alors nouvel embarras : il s'agit de décider qui montera la première. Hélène réclame ce privilège, sa petite sœur le sollicite, et des cris, et des plaintes, et des contestations. J'en ai encore la tète fatiguée.
Hélène l'emporte, et monte si maladroitement qu'elle fait tourner la sangle. Un domestique la saisit par la taille, l'enlève comme un enfant et la met sur la croupe de Lady Milvord. Mais ne voilà-t-il pas que la folle bote s'impatiente, s'irrite, se cabre; Cyprien, qui tenait les rênes, a peur et les lâche au hasard. Hélène pousse des cris d'épouvante et tombe. On s'empresse autour d'elle, domestiques, ouvriers, et plusieurs paysans qui se trouvaient près de là. Joseph la. prend dans ses bras et la porte sur un lit. Elle affirme qu'elle ne s'est fait aucun mal; cependant sa mère exige qu'on lui fasse des frictions avec du vin. Mon père ensuite m'a reproché d'avoir consenti à cette tentative d'équitation; mais pouvais-je m'y opposer, quand tout le monde me le demandait?
Le soir, dans une promenade au jardin, Cyprien m'a de nouveau parlé de Ctaroslavski, et alors j'ai appris que notre voisin n'est point un être exceptionnel, mais tout simplement semblable aux autres hommes. Il aime une petite bourgeoise qui depuis longtemps demeure avec sa mère, près de la Maison triste. Ardieï, le cousin de Cyprien, aime cette même jeune fllle. Il a voulu l'enlever; mais Ctaroslavski l'a prévenu et lui a dérobé sa dulcinée en la faisant ptartir pour Moscou. Voilà d'où vient ce projet de veniez
Mt LA NUIT DU 28 SEPTEMBRE.
geance que le poète m'avait annoncé en termes mys^ térieux. Ardieï, furieux contre Cferoslavski, n'a demandé à Tenir chasser dans nos domaines que pour avoir l'occasion de le rencontrer et de le provoquer en duel. N'est-ce pas là une jolie histoire? Ce qui me révolte, ce qui imprime à mes yeux une tache indélébile sur le caractère de Gtaroslavski, c'est de penser qu'il m'a conduite dans sa maison, fréquentée par sa beauté inconnue, et dans la chambre dont elle a peut-être fait son boudoir. £h bien , eh bien, monsieur, tout est fini, et si quelque bon génie pouvait vous révéler les sentiments que j'éprouve, vous vous hâteriez de barrer les sentiers qui rejoignent notre demeure à la vôtre, et jamais vous n'essayeriez de franchir le seuil de notre porte.
Mais quelle folie que tout cela, et que m'importe?... En vérité j'en ris, et je voudrais que tu fusses là pour voir comme je me moque de Ion ingénuité et de la mienne... Ahl il est gentil, ton ami. Un modèle d'homme comme il faut. Et des gens pareils ont des légendes traditionnelles pour poétiser leur destinée. Sur ma foi, c'est par trop plaisant. J'en ris. Adieu. Je suis fatiguée.
Quinze jours plus tard.
Je parie, ma chère Sophie, que tu ne devines pas la prière que mon père me charge de t'adresser. le voudrais bien te faire chercher un peu et t'impatienter; mais non, je vais te le dire. Dès que tu auras reçu cette lettre, sois assez bonne pour ordonner à notre concierge de tout préparer dans la maison pour notre prochaine arrivée. Au i^ octobre nous serons à Pétersbourg.
Je devrais terminer là ma lettre; mais je vois d'ici ta riante figure se crisper, et je devine les reproches que tu m'adresserais. Ta curiosité veut être satisfaite, et peut-être que tu attribues notre nouvelle résolution à des raisons qui n'existent pas... peut-être à ce que j'ai appris de Ctaroslavski, à ma jalousie, à mon désespoir. Non, ma chère, rassure-toi , j'ai la tête et le cœur parfaitement calmes; seulement il me reste de ma maladie un peu de faiblesse... Tu ne sais pas que j'ai été malade par suite d'un refroidssement; au lit pendant dix jours, avec la fièvre, et on était trèsinquiet, et mon père a été pour moi d'une bonté, d'une tendresse sans pareilles.
Le septième jour enfin il n'y avait plus de danger. Mon père m'a dit que depuis le moment où j'étais
tombée malade, Ctaroslavski était venu lui-môme et avait envoyé plusieurs fois par jour demander de mes nouvelles. Ce témoignage d'intérêt m'a irritée. Pourquoi? C'est une sottise de ma part; car en agissant ainsi notre voisyi n'a fait que remplir un devoir de politesse. Mais soit par Tâgacement de mes nerfs, soit par l'effet de mon état de faiblesse, en entendant prononcer le nom de Ctaroslasvski j'ai pâli. Mon père s'est tu et a changé d'entretien.
Agalhécla et ses enfants sont encore ici. Leur cousin arrive demain.
Ce matin pour la première fois on m'a permis de sortir. Quel bonheur de respirer l'air libre, après être resté prés de quinze jours enfermée. Mais dans ces quinze jours quel changement ! Les champs dépouillés de verdure ; les arbres privés de leur feuillage. Comme tout est sombre et triste 1 II est temps de retourner au logis, c'est-à-dire à Pétersbourg.
Dans cette première sortie mon père a voulu être mon compagnon. Mes cousines sont restées à la maison. Lorsque nous avons été dans le jardin il m'a dit: — Te sens-tu en état de résoudre avec moi une question assez importante ?
Ces paroles m'ont effrayée. Cependant j'ai bien réprimé mon trouble, et je lui ai répondu que j'étais prête à l'entendre. '
— Je m'aperçois, a-t-il ajouté, que la vie champêtre t'ennuie... surtout depuis quelque temps. Et il a prononcé ces derniers mots avec un accent qui m'a fait tressaillir.
— Comment, depuis quelque temps? ai-je répliqué d'un ton qui n'était pas très-ferme.
— C'est une idée qui m'est venue... peut-être que je me suis trompé... Mais il me semble que tu^ as froid? « *
— Non, pas du tout.
— Rentrons à la maison. Une autre fois nous reprendrons notre entretien.
— Non, non, tout de suite, je vous en prie.
— Mais à présent je n'ai guère autre chose à te dire que ce que je viens de te dire au sujet de l'impression produite sur toi par la campagne. Moi-même je ne suis pas désireux de rester ici plus longtemps. Â mon âge on a des habitudes, et à l'approche des froides journées d'automne involontairement on pense à son club et à ses amis. Enfin, si tu le veux , nous retournerons prochainement à Pétersbourg.
— Mais vos travaux?
— Dans une semaine ils seront terminés.
— Eh bien! nous partirons quand vous voudrez.
— Sans regret ? dit-il en me regardant fixement, et je me sentis rougir; et pour dissimuler mon embarras je me mis à dire je ne sais quelles folies.
Après m'avoir écouté quelques instants en silence mon père m'a dit que le lendemain nous aurions un entretien sérieux. Que je suis curieuse de savoir ce qu'il appelle un entretien sérieux et à quelle cause il attribue mes subits changements de physionomie, qui ne proviennent certainement que de ma maladie ! Le soir Cyprien changeait aussi souvent de figure et
M6 LA NUIT OU tt SEPTEMBRE.
dTâit éridemment l'esprit très-agité. Mais je n'ad pas Yonln y faire attention, et à dix heures je suis rentrée dam ma chambre.
Le lendemain*
Plusieurs nouTelles, ma chère amie, et très-intéressantes. Toute une journée d'événements. D'abord, ma santé se rétablit ayçc une rapidité merveilleuse, et en même temps je reprends ma sécurité d'esprit... Mais que de choses nouvelles t Bon Dieu f quand donc, nous autres femmes, cessons-nous d'être enfants !
Écoute. Ce matin mon père m'a fait demander û je pouvais le recevoir dans ma chambre. Un instant après il est entré, et l'entretien sérieux a commencé.
— Nathalie, m'a-t-il dit en me prenant les deux mains, puis-je te parler d'une chose bien importante sans crainte de jeter en toi un trouble qui nuise à ta santé?
— Certainement, mon père; je vous écouterai avec plaisir.
— Merci. Je tâcherai de ne pas f inquiéter. Voici l'affaire. Tu es trop raisonhable pour ne pas considérer la vie non comme une partie de plaisir, mais comme une chose grave, et tu sais que tout ce que je désire, c'est ton bien-être et ton bonheur. Deux partis se sont présentés pour toi. Le premier, c'est ton cousin Cyprien, qui personnellement a for&ulè sa demande; je l'ai refusé.
— Et le second? murmural-je en rougissant jusqu'au blanc des yeux.
— Le second n'est pas difficile à deviner : c'e^t Ctaroslavski. Pourquoi donc rougis-tu? Jusqu'à pré** sent il ne m'a rien dit, il est vrai, de ses projets ; mais à mon âge on doit avoir de l'expérience, et je suis convaincu qu'il t'aime.
— Et moi je le méprise.
-r C'est là une parole bien dure. Je crois qu'il te serait difficile de la justifier.
— Mais vous ne savez pas ce que c'est que e0t homme I
— Au contraire, je le sais. J'ai connu Ctaroslavski dès son enfance, et voilà pourquoi je puis en piarle^ avec assurance. C'est un bomme de cœur, qui a toutdn les qualités nécessaires pour rendre une femme beur reuse.
— Quoi! vous l'avez connu dès son enfance?
— Oui. Il y a vingt-cinq ans environ, des circonstances particulières m'amenèrent dans cette pro?^ vince. Ctaroslavski était alors tout jeune, et en de mauvaises mains. On le ruinait, et personne ne s'oc-? cupait ni de son avenir ni de son éducation. Le des<« tin nous lia l'un à l'autre, et pendant plusieurs annéaif j'ai pu l'observer de très-près.
-- Mon pèrel m'écriai-je avec une profonde émôT tion, vous étiez à cette époque représeQtant de 11 noblesse ?
Mon père me regarda d'un air étonné.
— Vous avez soustrait Ctaroslavski à la tutelle de son aïeul, à la maison où régnait une servante, vous l'avez pris sous votre patronage, vou^ l'avez élevé,
TOUS lai ftyez recoûsti tué sa- fortune, enfin vous avez été son bienfaiteur; et pour couronner votre œuvre vous lui avez défendu de parler de votre générosité.
— Et il n'a pas tenu sa parole. Il mérite d'en être puni.
— Ah I vous êtes un hqmme admirable i
— Grand merci f Mafîs voulez-vous bien, mademoiselle, vous calmer un peu et me permettre de continuer?
— J'écoute.
— Donc , comme je te le disais, je crois connaître très-bien Ctaroslavski , et je serais curieux de savoir ce qui peut te porter à mépriser le meilleur des hommes.
— Je ne vous le dirai pas.
— Cela n'est pas possible.
— Non, je ne vous le dirai pas... Mais attendez quelques jours, et tout s'expliquera naturellement.
— Attendons, répondit tranquillement mon père en s'avançant vers la porte pour sortir; puis tout à coup il parut réfléchir et revint sur ses pas. Je me levai.
— Ne vous inquiétez pas, me dit-il d'un air sarcastique ; ce que j'ai à vous faire entendre ne sera pas long. Je désirerais seulement que Ctaroslavski ne fût pas en droit de considérer nos rapports avec lui comme une mystification.
— Comment donc ?
— C'est bien simple. Nous l'avons vu plus fréquemment et plus intimement qu'on ne doit voir une per*
sonne avec qui on doit rompre brusquement toute relation; et par exemple, je tous le demande, que pense-t-on dans le monde des longues promenades d'une jeune fille avec un homme qui n'est^as un vieillard?
— Mais c'est vous-même qui les avez permises.
— C'est vrai. Ma permission ètaft justifiée par l'estime et la confiance que m'inspiraient Gtaroslavski. Mais du moment où vous le méprisiez...
— Ce sentiment ne m'est venu que plus tard.
— ^ Pour une parole déplacée, peut-être, pour une inconvenance ! . . .
— Non, mon père, je dois déclarer au contraire que Ctaroslavski s'est toujours conduit envers moi comme un très-galant homme.
— Alors votre mépris vient de quelques confidences qu'on vous aura faites.
— C'est possible.
-^ Des propos de Cyprien ou d'Antonina. ^ D'un fait certain.
— Cela suffit, et dès ce jour ma porte sera fermée à notre voisin .
— Fermée, dites-vous?
— Certainement, comme elle doit l'être à tout in* dividu qui n'est pas digne d'entrer dans notre intérieur. ***-'*^
— Mais la conduite de Ctaroslavski ne l'empêche pas d'être ce qu'il est réellement.
— C'est-à-dire un homme méprisable.
— A mes yeuX; aux yeux des jeunes personnes
Wè hk HUIT DC m SKPTEU1&
qs'il pMl rBdmdier en mariage. Mais an TMfes...
<— Nathalie, ta n'es pas sAie de tes noorelles dispositions à S4HI égard.
Ls changement de ton a?ec leqari mmi përé M'adressa ces mots me porta à la franchise. Et ponr^^i ne pas loi rtréler un fait qni» s'il n'était intenté par Cjprîon, ponvait du moins être eiagéré?
ie fis asseoir mon père dans vn fanteoil^ et après Ini ayoir aypné que CtaroslaTski me plaisait et que, sans m'étie encore arrêtée à l'idée de l'^oser, j'aurais hien pn ne pas refosar ses offires, si je h'ayais appris...
— Qttoi? qn'as^td appris? s'écria mon père. ~ Qn'il en aime une antre.
— La fille d'une yeure qu'il a youlil épouser il 7 s yingtans«
— Non, mais la fille de je ne salft quelle f^oone qu'il a enleyée.
— C'est'^à-dire qu'il a enyoyéé à Moscou ?
— Comment I Vous savez cela, et yoUft approuvez une telle actidn ?
—J'en aurais fait plus, repartit mon ^re en riant. Hais en voilà assez pour lé moments i)eâ afibires m'appellent dand mod cabinet, des aflilirôâ moins gHites, il est vhii, que les crimes du méprisable Gtàroslavski, mais il faut que je m'en occupe.
A ces inots mon père ^tx sorti, en me saldftht avec une gravité comiquei
Yoilà tout ce qu'il m'fl dit, et cependant je me sens pins légère^ et il ine semble quemottco^uf eàt délirré
d'un lourd fardeau. Quel bonheur d*être affranchie d'un sentiment de mépris, et c'est bien sûr que je ne dois pas mépriser Ctaroslavski, puisque mon père approuve son action. Aux yeux d'une fille, n'est-ce pas une garantie suffisante? Je crois, ma chère Sophie, qu'en pareil cas tu aurais la môme pensée... Maïs quelle peut être cette jeune personne, et s'il ne l'ainie pas, pourquoi Ta-t-il eplevée? Et cet autre homme qui veut se venger?... Et Cyprien?...
bans cette perplexité d'esprit, j'ai rejoint notre société.
Pendant le thé, un profond silence. Toute ma chère parenté était inquiète, et semblait attendre je ne sais quel événement. Je me rappelai la demande adressée jpar Cyprién à mon père, et je résolus de m'amuser à ses dépens. C'est cruel ! me diras-tu ; mais que faire dans l'ennui d'un village. J'organisais donc, à part moi, une jolie petite série de malices, quand tout à coup nous entendons résonner à la porte une énorme Toix de basse-taille, puis nous voyons s'avancer à côté de mon père une espèce dé géant d'une quarantaine d'années, vêtu d'une étroite redingote boutonnée militairement, jusqu'au menton; des cheveux d'une couleur violette, des moustaches noires comme le charbon, et des joues bleues, ma chère, yraiment bleues.
— Ardieï Atanasitch, mon cousin! s'écrie Agathéela.
— Mon cousin! s'écrie toute la famille.
Mon père me présente le colosse, qui sincline,
tn LA NUIT DU 28 SEPTEMBRE.
fait trembler le parquet sous ses talons, puis prend une chaise et s'assied.
— Qui est-ce donc? dis-je à voix, basse à Antonina.
— C'est le rival de Gtaroslavski, me répondit-elle d'un ton ironique.
La pauvre créature croyait m'évftuvoir par ce renseignement. Mais Taspect d'Ardieï produisait sur moi une tout autre impression que celle qu'elle espérait. Plus je regardais ce personnage étrange, moins il m'était possible de m'imaginer qu'il fût 1-e rival de Ctaroslavski. Cependant il avait envie de s'entretenir avec moi; il me regardait attentivement, et enfin se penchant de mon côté, il m'adressa, d'un ton de voix qui ressemblait à un beuglement, je ne sais quelles remarques bizarres sur le district qu'il venait de traverser, puis sur l'aspect du Dnieper.
Je lui répondais de mon mieux, mais non sans quelque difficulté. Par bonheur Cyprien sorjtit enfin de sa léthargie, et en se joignant à notre entretien, me rendit un peu de liberté.
— N'est-ce pas qu'il est bien original, notre cousin ? me dit à voix basse Antonina d'un air railleur.
— Il me paraît, répondis-je gravement, que c'est un excellent homme.
— Ah I il vous plaît, Nathalie?
— Je ne sais quel sens vous attachez à cette expression. Si pour vous elle n'implique qu'une idée de sympathie, oui, il me plaît.
— Qui l'aurait cru î
— Pourquoi donc ?
— Parce que Ardieï est un vrai ours,
— Il n'est pas brillant, je l'avoue, et il ne danse pasj, peut-être.
— Au contraire^ il danse, il chante, et il cherche à se rendre agréable aux femmes.
— Cela ne m'étonne pas.
— Vous parlez sérieusement?
— Très-sérieusement.
— Et s'il demandait à vous épouser?
— Je le refuserais.
— Pourquoi ?
— Parce que je préfère conserver ma liberté.
— Pour cette seule raison ?
— Pas pour une autre.
— Mais c'est inimaginable. Je vous écoute, et ne puis croire que vous trouviez Ardieï intéressant.
— Pas intéressant, mais il me semble bon, et il n'est pas laid.
— Pas laid ! avec cette taille et ses quarante ans î Ah t Dieu de Dieu, c'est inconcevable! s'écria Antonina si haut, qu'elle attira par ses exclamations l'attention de son frère.
— Si tu savais, Cyprien... ajouta-t-ellc.
•— Quoi donc? demanda le poëte d'un air inquiet.
— Non, plus tatd^ plus tard t
Mais Cyprien, impatient, s'approcha d'elle, et tous deux se retirèrent dans une autre chambre, chuchotèrent quelques minutes et revinrent en riant.
-r- Cela n'est pas possible ! disait Cyprien.
«— JJais je t'assure,,, je t'assure^ répondatU sa sœur,
En même temps Vnn et l'autre avaient les yenx fixés sur moi; mais j'étais résolue à jouer mon rôle jusqu'à la fin. Il faut te dire que j'avais formé un singulier projet, afin de rendre Cyprien jaloux d'Ardieï et d'irriter par là son amour-propre. Ce que j'attendais de cette petite traîtrise, ta le sauras plus tard ; quant à la réussite de ma combinaison, je ne pouvais en douter. Déjà l'aimable Cyprien commençait à regarder de travers son cousin, et cherchait à le tourner en dérision.
Il paraît que ce cousin se propose de faire ici un long séjour. Il a fait installer avec soin ses chiens dans un de nos nouveaux bâtiments. Il m'a fallu aller voir cette meute, et ses chevaux, et son équipage de chasse ; puis, je l'ai promené dans le jardin ; enfin il ne m'a pas quittée pendant près de quatre heures. Cyprien est complètement déçu par mon habile manège. A dîner, je me suis assise entre les deux cousins. An^onina ne cessait de m'observer, et je voyais la colère étinceler dans ses yeux. Cela m'amusait, d'autant plus que mon père a, je crois, compris mes intentions et s'y associe. Il a été d'une politesse extrême pour Ardieï, lui versant à boire, lui offrant à plusieurs reprises les différents mets qui se trouvaient sur la table. Enfin je ne le vis jamais si attentif près de ses autres convives.
Après dîner j'ai pris le bras d'Ardieï, et nous sommes allés nous asseoir sur le balcon. Cyprien s'est placé derrière nous.
— Vous paraissez bien heureuse aujourd'hui, m'at-il dità voix basse.
LÀ NUIT DU 28 SEPTEMBRE. «9ft
-m uni, }e siii$ assez gaie.
— Et cette gaieté, nous la deyons à Ardieït
— C'est possible.
-<" Je ne ¥om eomprends pas, ma eousine.
— Vraiment I
— Il y a parfois dans votre. charmante nature de telles contradictions..,
— Vous trouvez...
•^ Aujourd'hui tout le monde a été frappé de votre animation e^^réordimiFe... et qnand on s^B|fè' quel est celui qui frroduit cette animatien \...
— Eh bien?
'•^ Bh bien, on ne peut s'empèeher de penseninx philtres, aux enchantements des âges fabuleux et k ces monstres mythologiques qui pbtiriuiviient ies nymphes... *
— Et ce monstre, quel est-il ?
«^Ardieï.
— Et moi, par conséquent, je représente une dé ces nymphes. Grand merci de votre comparaison ! mais elle n-est pas juste. Votre ooushi n^sf pas nn faune, et je crois qu'il n'a pas besoin de philtres ma*'' giques...
•^ Pour vons plaire? mnrmuraCyprien avee tme expression d'un profond mépris.
— Oui, vous l'avez dit.
*«« Non, e'est impossible. Ou vous vous moque^ de moi, ou mes yeux ne sont faits que pour pénétrer dans le monde des esprits, dans lequel, je crois, mon cousin n'occupera pas une grande place.
M« LA NUIT bU 38 SEPTEMBRE.
— - Dans les régions imaginaires, c'est possible; mais sur cette prosaïque terre I....
— Que voulez-vous dire? Achevez.
-— Vous savez... Toutes les opinions ne sont pas les mémes^ et votre ami...
— Mon ami i...
— C'est ainsi que vous l'appeliez hier.
— Par dérision.
' — Gomme il vous plaira. Mais si Ârdieï n'est pas doué des facultés poétiques, il n'en a pas moins le droit d'obtenir sa part de bonheur en ce monde.
— C'est-à-dire d'être aimé ?...
— Non pas d'une façon surnaturelle, mais réellement.
«- Et par une femme distinguée ?
— Je n'en doute pas.
•— Mais c'est impossible i
— Ah I voilà que vous n'êtes plus d'accord avec vous-même.
— Comment donc?
— Ne m'avez-vous pas parlé de la passion que votre cousin avait inspirée à une très-jolie fille?...
— Bah i une fille du peuple I
^ Peu importe. Si cette fille du peuple a inspiré la même passion à Ctaroslavski, elle ne doit pas être une personne commune, et en préférant Ardieï à Ctaroslavski, vous voyez quelledistinction elleaccorde à votre cousin.
— Mais je ne vous ai pas dit que Ctaroslavski fût amoureux de cette fille,
LA NUIT DU 28 SEPTEMBRE. i97
— Puisqu'il l'a enlevée...
— Il a pu Tenlever sans l'aimer, je ne sais pourquoi... par caprice, ou par quelque autre raison.
— Il n'y a pas d'autres raisons. Pour que Gtaroslavski Tait enlevée, il faut qu'il en soit amoureax.
— Et vous pourriez comparer votre voisin à ce lourdaud ?
— Mais ce lourdaud a été préféré à Gtarpslayski.
— Par vous... . ,, .,
— Je ne dis pas cela... mai$... , . , ,
— Vous l'avouez... C'est bleni c'est LieDJ. cela suffit. ...
A cesmots Gyprien se teva, le visage empourpré^ . alla rejoindre Antonina, et tous deux s'enfpuQéfent dans les allées du jardin.
Pendant ce temps Ardieï ne se doutait guère qu'il avait été l'objet d'un si vif entretien. Il ne remarquait ni la colère de Cyprien ni le rire sardonique d'Antonina. Après m'avoir demandé la permission. de fumer, il avait allumé une énorme pipe, puis, s'appuyant contre une des colonnes du péristyle,, il s'était^, tout simplement abandonné à un paisible sommeil. Et c'était là l'homme qui venait à Ckorloupski avec une pensée de vengeance dans le cœur ! Non, cela n'est pas possible.
Comme je me sens encore un peu faible, j'ai quitté Ardieï et ses parents pour rentrer dans ma chambre. A huit heures, tandis que j'étais sur mon canapé, j'ai vu tout à coup â'entr'ouvrir les rideaux de ma fenêtre. Quel est l'audacieux?... Serait-ce par hasard
Cyprien? Il est si osé !... Mais non, c'était Joseph qui désirait me parler.
— Excusez, ma châtelaine, m'a-t-il dit, mais je viens vous prévenir que dans une heure la lutte commence.
— Quelle lutte?
— La lutte du savant avec le monstre, a-t-il répondu en souriant. Puis il m'a expliqué qu'on allait ouvrir les nouveaux débouchés par lesquels doit couler le Dnieper.
J'ai pris aussitôt une mantille et j'ai été rejoindre mon père, qui m'attendait au salon avec notre société pour assister au résultat de ses grands travaux.
Cyprien a donné le bras à Antonina; moi j'ai pris celui de leur cousin, et nous nous sommes mis en marche, suivis d'une quantité de paysans armés de pelles et de pieux.
Sur les rives du fleuve était réunie une foule d'ouvriers et de curieux. L'ingénieur nous attendait dans un espèce de petite guérite élevée sur ses terrassements.
Le moment décisif approchait, le moment où nous devions voir si cette grande entreprise préparée par un énorme labeur devait échouer ou réussir. Sans comprendre nettement ce qu'on ayait voulu faire, il me tardait d'en voir la fin ; j'étais inquiète, et il me semblait que mon père était encore plus pâle que de coutume. Joseph avait sur son visage une expression de doute qui ne m'annonçait rien de bon. J'interrogeai plusieurs vieillards qui, comme moi, étaient
^ UK NUIT DU sa SEPTEMBRE. Si»
dans Fatteate. Toks me rèpoiidireiit par des par^kia sentanciau&es qui ne me paraissaient guère raa&uraB[-« te&. Qui sait? disaient-ils en aeeouaut la tète^ le Stâh. gneur est le maître... A la volontâ 4e Dieu t
Enfin le signal est donné.— A Tœuvre, enfants! s*écrie mon père. Aussitôt tous les bras sont en mouvement. Les barrières s'ouvrent, et les ondes du fleuve entrent dans le nouveau lit qui leur est creusé. En uii iq^tant U e^t aisé de voir qu^ tou^i les pis^na qpie Ym a feita ne ^ent pa$ we iUu§ioa, que VcBuvre ^ accomplie^ .
Pft crj de im retentit de tout côté*. S^ul, le ^n Jqsepb pa^raît douter encore ; mai^ bientôt il est forcé de se rendre à Vévidençe.
1,'ingénieur triomphe, et mon père eM ravi de s^i^ suc^èa.
Noua sommes rentrés h h maison, tous eqcbaplés dçi la scène imposante à laquelle nous venions d'a&« sisiter. Cyprien lui-même s'était égayé. Ardiei^ vma^ a chanté d'une voix un peu rauque, mais avee um bonne humeur parfaite, une très^émouvante romance.. Puis j'ai chanté à mon tour, et GyprieBi, fiéléna^et Antonina ont fait un trio fort divertissant par leiura bévues et leurs prétentions.
A spiinuit on nous a servi le souper^ et il étajt di»9t heures quand nçius nou$ ^ommea quittés.
Adieu Mais j'oubliais de t^ dire queCtarQl^.
l^^siHÎ 9J|t parti m ne s^ijt pour quel en4r^t ni jn^r comUm de ^wps. G'e^ singulier, n'esl-cwi paf>? €9. d^art ai^t m vibVU pas faire faûre de mêeha«to$
•M LA NUiT DU 28 SEPTEMBRE.
conjectures k Cyprien et à son gigantesque consin? S'il s'était éloigne pour échapper à ce duel dont le
menace Ardieïf Mais non, cela ne se peut
C'est pourtant singulier.
Voilà huit jours, ma chère Sophie, que je ne t'ai écrit. Notre voisin n'est pas revenu. Nous avons passé notre temps comme d'habitude, des promenades dans le jour et des soirées assez gaies. Décidément le Dnieper se conduit fort bien, et mon père est très-satisfait de son entreprise. L'ingénieur continue à travailler et à crier si haut qu'on entend sa voix jusque dans notre maison. Joseph est un peu déconcerté. Ce bon Joseph, je l'aime beaucoup, mais je ne peux pourtant m'empècher de me réjouir que ses prévisions ne se soient pas réalisées. Ârdieï part dès le matin pour la chasse et ne revient que Le soir, rapportant à chacune de ses tournées quelques malheureux lièvres affreuseiuent mutilés Mais, étourdie que je suis! j'oubliais de te dire que nous partons décidément le 1" octobre. Que je suis heureuse! Pourtant je regrette de quitter cette demeure. Dans ces deniiers temps j'y ai beaucoup ri, et pourvu que je rie, n'importe par quelle raison, je suis contente.
Hier nous avons tous été à pied visiter le couvent dont je t'ai parlé, le couvent construit à l'endroit même où le jeune débauché polonais fut arrêté par
l'ermite. Il y a là une vieille chapelle, cinq cellules, un petit jardin transformé en cimetière, rien de plus.
Le supérieur, un vieillard d'un aspect très-vénérable, nous a reçus fort poliment, puis nous a montré les vêtements sacerdotaux, les gothiques images offerts au monastère par les aïeux de Ctaroslavski, et de très-beaux calices "qui lui ont été donnés par le propriétaire actael de la Maison triste. Il parle dans les meilleurs termes de Ctaroslavski, et Cyprien et Antonina n'ont pu Tentendre sans faire la grimace. Après avoir prié dans le cimetière et nous être inclinés devant les saintes images, nous avons repris le chemin de notre demeure à travers de sombres forêts de sapins. Le lieu où s'élève cet édifice solitaire est trèstriste et très-sauvage.
Nous avons passé le reste de la soirée à parler des vieilles légendes. Agathécla a dit qu'elle croyait que la nuit du 28 septembre
— Mais c'est demain ! s'est écrié mon pèi*e.
A ces mots j'ai été saisie d'un sentiment d'effroi
Oui, c'est vraiment demain, ma chère amie Si le
phénomène traditionnel allait avoir lieu?... Mais Ctaroslavski est çibsent . . . tan l mieux î . . .
J'en reviens à ce que disait Agathécla.
Elle nous a raconté qu'une fois son intendant, traversant ces bois dans cette même nuit du 28 septembre, fut surpris par un orage près du monastère, et lui et son cocher entendirent très-distinctement le son des cloches lointaines, les aboiements des chiens; et ie
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de), qui était tout noir, fut subitement éelairé par UBe lueur inconcevable. Ils furent tous deux si épouvantés de cet événement qu'ils faillirent en mourir.
— Mais, dis-je à mon père, n'y a-l-il donc personne dans le village qui puisse nous donner à ce sujet quelques renseignements positifs?
Mon père envoya aussitôt chercher plusieurs habitants de Ckorloupski.
Le premier qu'on interrogea était sourd; le second déclara qu'il dormait habituellement d'un profond sommeil. Mais un troisième et un quatrième confirmèrent le récit d'Agathécla, et de plus affirmèrent que le phénomène du 28 septembre était un fait si avéré* que le soir de ce jour-là tous les habitants des environs s'enfermaient dans leur demeure et que les hurlements des chiens arrivaient à leurs oreilles, mais les empochaient d'entendre les éclats de rire du Polonais et les vibrations lointaines des cloches.
— Et aucun de vous, demanda mon père, n'a-t-il distingué à la fois ces différents bruits?
— Certainement, répondit un des vieillards. Notre maréchal les a distingués l'automne dernier. Il sortait de l'auberge vers minuit. Tout à coup voilà que l'éclair luit, la foudre gronde. Il fait le signe de la croix : Nouveau coup de tonnerre, nouveau signe do croix. Puis la grêle tombe à gros grains comme
dos œufs Alors il a très-bien entendu le son d^
cloches.
— Et où est ce maréchal?
— Il est mort à Noël.
LA NUIT DU 28 SEPTEHBRg. 30S
Ainsi finit notre enquête. Si elle ne nous a pas démontré d*uhe façon irrécusable la réaJité du fait que désirions éclaircir, du moins elle ne Ta pas démenti.
Après fous ces récits, j'avoue humblement que je ne me suis pas sentie très-rassurée en traversant ma chambre obscure, et que pour rien au monde je n'aurais osé descendre seule au jardin.
Mais nous partons, comme je te l'ai dit, le 1*' octobre avec Agathécla, chez laquelle nous devons passer la nuit. Ensuite mon père compte s'arrêter deux jours dans un de ses domaines qui est à dix lieues de là, puis nous nous remettons en route. Quelle joie de t'embrasser, ma» chère amieî J'espère que lu viendras à noire rencontre. Vois-tu : je compte que nous arriverons à Ijor vers trois heures de l'après-midi. En prenant le chemin de fer à une heure, tu peux être là pi-esque en même temps que nous. Que je serais heureuse! Adieu. Il faut que je me hâte d'envoyer ma lettre à la poste.
Sopfiie^ chère ange, un peu de pitié pour moi. Mais non, je te connais, tu vas te moquer de moi. Je suis sûre que tu vas dire que je suis étourdie, sans èarac-
tère, folle peut-être Mon Dieu! pourquoi donc
t'ai-je confié toutes mes pensées? pourquoi me suisje soumise à ton jugement? Quand je songe que na-
guère je riais de la sentimentale Antonina et de son ridicule roman d'amour! Maintenant ne vais-jepas te paraître tout aussi déraisonnable?... C'est affreux! mais le sort en est jeté. Ecoute :
Ce matin du 28 septembre est enfin apparu. Un beau ciel, un soleil chaud. Cyprien a commencé la journée par renouveler sa demande à mon père, qui me l'a renvoyé. J'ai remercié mon cousin de l'honneur qu'il voulait bien me faire, et j'ai tâché d'adoucir mon refus en lui disant que je n'avais d'autre dessein que de rester libre.
Agathécla a froncé le sourcil. Antonina a fait une piteuse mine. Tous sont persuadés que la vraie cause de mon refus , c'est un penchant secret pour Ctaroslavski, ou peut-être pour Ardieï, qui, selon sa coutume, est parti dès le malin pour la chasse.
Je me suis retirée dans ma chambre afin de faire quelques-uns de mes préparatifs de voyage, et j'étais occupée à ranger divers objets dans un coffre quand soudain Ctaroslavski est entré, et après m'avoir saluée, m'a demandé s'il pouvait m'aider.
— Qu'il y a longtemps qu'on ne vous a vu , monsieur Ctaroslavski! lui ai-je dit avec une certaine ironie.
— Oui, j'ai quitté la Maison triste.
— Et pourquoi?
— A cause de votre nouvel hôte.
— Ardieï ?
— Lui-même, comtesse.
Cette réponse m'a confondue.
— Mais il est encore ici, monsieur Ctaroslavski.
— Je le sais.
— Et vous venez, pourtant.
— Je devais être ici cette nuit.
— Pour rencontrer Ardieï ?
— Non, pour assister à la mémorable apparition.
— A laquelle vous croyez?
— Assurément. Et si ce que j'espère ne se réalise pas, j'ai fait vœu de ne plus entrer à la Maison triste, quoique ce serait pour moi un grand regret de la quitter. Mais mieux vaut le changement de lieu que la vie solitaire.
— Qu'y a-t-il de commun entre l'apparition noc* turne et cette idée de vie solitaire?
— Ne vous rappelez-vous plus l'engagement que vous avez pris dans notre excursion à la Maison triste? Ne vous rappelez-vous pas le titre que vous devez m'accorder le 28 septembre, si la vieille tradition que je vous ai racontée n'est pas une fiction? Voulez-vous renoncer à cette promesse? A l'instant même commence ma vie nomade.
— Vous oubliez Ardieï .
•— Je lui écrirai une lettre d'excuses.
— Comment ! une lettre d'excuses ! Fi donc, monsieur Gtaroslasvki ; il en serait si orgueilleux!
— De ma lettre?...
— De vos excuses.
— Mais puisque je ne pourrais lui servir de garçon d'honneur à son mariage !
~ De garçon d'honneur k Ardieï?
— Certainement.
— Vous! vous! monsieur Ctaroslavski f
— Moi, comtesse. Qu'y a-t-il donc en cela de si surprenant?
— Remplir cette fonction près de votre ennemi !
— Maïs il n'est pas question de Cyprien.
— C'est la môme chose. Il est question de son ami, d'un homme qui est animé d'un sentiment de haine et de vengeance à* votre égard.
— Je ne puis le croire, car il y a quelques jours Ardieï m'a écrit pour solliciter mon intervention dans une affaire de laquelle dépend, dit-il, son bonheur, et cette affaire, j'ai eu le plaisir de la conclure.
— Est-ce un secret?
— Pas du tout. J'ai obtenu d'une belle jeune fille le consentement à son mariage avec Ardieï.
— Une fllle de la bourgeoisie?
-1- Vous la connaissez?
— J'ai entendu parler du vif intérêt que vous a inspiré cette jeune personne et de son voyage mystérieux à Moscou,
—Je vois que vous êtes bien informée, et que c'est pour moi une raison de plus de me réjouir des efforts que j'ai faits pour réussir dans cette négociation.
— Mais quel droit, repris-je avec un sourire caustique , quel droit avez-vous de vous immiscer dans cette affaire?
^ C'est bien simple. Je vous ai parlé d'une gouvernante qui vivait chez mon grand-père, et qui avait pris la direction de sa maison. C'était la mère de la
jeune fille dont nous venons .de parler. L'intention de mon aïeul était probablement de leur faire une fortune. Sa mort subite Ta empêché de réaliser ses intentions, j'ai seul hérité de tous ses biens^ et ce que je fais à préseqt n'est qu'un faible dédommage* luent...
Ah I chère amie t à ces mots toute une révolution s'opérait en moi !
Ctaroslavski a souri et a sur-le-champ pris un autre sujet d'entretien. Quelle estime j'ai pour lui, si déjà il ne faut pas donner à ce que j'appelle do l'estime un autre nom t
En retrouvant Cyprien dans la salle à manger, Ctaroslavski lui a tendu la main comme de coutume, et il semblait que cette main brûlât les doigts du poëte, tant il parut embarrassé et confus. Quant à Antonina, la malheureuse Antonina, elle éprouvait sous le re« gard de notre voisin toutes sortes d'impressions. Tantôt son visage devenait blanc comme neige, et tantôt écarlate. Il était évident du reste qu'elle cherchait en elle-même un moyen de nous agacer, lui et moi, et ce moyen, elle crut enfin l'avoir trouvé.
— Quand donc, monsieur Ctaroslavski, dit-elle, nous inviterez-vous à aller voir votre habitation?' Nathalie m'en a fait une telle description, que je regrette de n'avoir pas encore...
^—«Est-ce que la comtesse a été à la Maison triste? s'écria Cyprien en jetant de mon cAté un regard scru^ tateur. Ne pas nous engager aussi , ajouta-t-il en se retournant vers Ctaroslavski, c'est mal, en vérité.
SM LA NtlT DU 3B SEPTEMBRE
— Vous m'avez yous-môme privé da plaisir de vous receyoir, répliqua tranquillement Ctaroslayski.
— Gomment donc?
— Parce que tous vous êtes sonyent promené antonr de ma demeure sans jamais y entrer. Si je ne me trompe, le jonr même où la comtesse m'a honoré de sa visite, mon groom vous a rencontré près de ma demeure, et m'a un peu effrayé en me racontant que vous...
— - Oai, oui, en effet, répondit à la bâte Cyprien. Je me rappelle que ce jour-là, je ne sais comment, j'avais pris un mauvais diemin, et peu s'en est fallu que je ne tombasse dans un étang.
— Mais vous avez rôdé bien d'autres fois autour de ina retraite, monsieur Cyprien.
Le poète rougit jusqu'aux oreilles et ne sut que répondre.
Laissons là notre pauvre amoureux et sa tendre sœur... C'est la nuit, ma chère Sophie, quia été intéressante.. « et le dénoûmentt... et le dénoûment!... Mais, je t'en prie, modère l'essor de ton imagination et n'essaye pas de rien deviner avant d'en venir à la fin de ma lettre. Peut-être qu'alors tu seras plus équitable envers moi.
Au coucher du soleil, Ardieï est revenu de sa chasse journalière. J'ai été très-frappée de l'émotion qu'il a ressentie à l'aspect de notre voisin. Ses paupières se sont dilatées tout à coup d'une façon extraordinaire, puis il s'est avancé rapidement vers Ctaroslavski, lui a ^dresjsé je ne sais quelles p^^cuses que
LA NUIT DU iS SEPTExMBRE. 309
je n'ai pas bien entendues, ensuite Ta remercié et l'a embrassé trois fois.
En Yoilà assez sur Ardieï. Il faut que j'en vienne à te raconter notre intéressante nuit.
Après dîner nous avons été nous asseoir sur le balcon. Le soleil avait disparu, le ciel se couvrait de nuages, Tair était très-rafraîchi.
— Il va tomber de la pluie, dit Antonina : quel dommage! j'aurais aimé à aller cette nuit dans la forêt.
— Vous ne voudriez pas entreprendre une telle promenade, môme sans plufe, répliqua Ardieï.
— Eh bien, je l'entreprendrai. Je le parie.
— A vos ordres, répondit Ardieï en lui tendant la main.
— Et nous irons avec elle, n*esî-ce pas, maman ? s'écrièrent les jeunes sœurs.
Agalhécla ne répondit ni oui ni non.
Jusqu'à la nuit le temps nous parut assez long ; mais à l'approche, de l'heure solennelle, nous commençâmes à nous regarder l'un l'autre avec un certain émoi. Mon père lui-môme tirait fréquemment sa montre et semblait compter les minutes.
A onze heures Ardieï s'approcha d'Antonina et lui rappela le pari qu'elle avait fait.
— Non... dit-elle, je ne voudrais pas aller dans le bois... mais dans les allées.
— Pas même dans le jardin, s'écria Agathécla, je ne puis autoriser une telle promenade, à cette heure, et aujourd'hui !
Mes jeunes cousines pourtant adressèrent tant de supplications à leur mère, qu'elle finit par leur permettre de sortir sous la tutelle d'Ardieï et de Cyprien.
Puis elle se retira dans sa chambre, disant qu'elle avait mal aux dents. Mon père se retira aussi en promettant de revenir à minuit. Je restai seule avec Ctaroslavski.
— Est-ce que vous vous attendez vraiment^ lui demandai-je, à voir des choses extraordinaires? estce que vous croyez vraiment à ces légendes ?
Je t'avoue que je lui faisais ces questions dans l'espoir qu'il dissiperait mes propres appréhensions.
— Dieu me garde, me répondit-il très-gravement, d'avoir à cet égard le moindre doute.
— Pourquoi donc ?
i— Ne m'avez-vous pas promis de m'épouser si nous voyou» les phénomènes annoncés par la tradition?
^ Et vous tenez à cette promesse?
— Tout mon avenir en dépend.
— Assez... J'ai encore un quart d'heure de liberté. Parlons d'autre chose.
— Comme il Vous plaira.
— Vous comptez passer l'hiver à Pétersboui^f
— Pourquoi pas à Paris?
•-- Ah \ est'-ce que vous songeriez à faire ttii voyage en pays étranger?
^ Mais il me semble que c'était votre dédit*.
«-^ La réalisation de mes désil-s né dépend pas uniquement de moi.
LA NUIT DU 98 SEPTEMBRE. Ml
— Comtesse, je les accepte.
-^ Monsieur Ctarô^Iavski^ Vous êtes incorrigible.
— Rappelez-vous votre promesse...
-^ Toujours ma promesse I
"- VoudHeî-vouS la révoquer?
— C'est inutile... encore cinq minutes, moûMeur Gtaroslavski, cinq minutes seulement, et, par le fait elle ëera anéantie.
->- Moins de cinq minutes ; regardez mon chronomètre; il n'y a plus qu'une minute et demid
— Tant mieux !
— Oui, non pour vous peut-être, mais pour moi, a répondu Ctaroslavski avec un sourire que je ne puis oublier.
—Vous voulez me tromper, lui ai-je dit, vous voulez m'effrayet*. Je suis sûre que cette nuit il n'y aura pas le moindre événement.
— Eh bien^ comtesse, s'est-il écrié en me prenant par la main et en me conduisant à l'extrémité du balcon, écoutez. En ce moment, en effets tout à coup j'ai entendu un bruit indéfinissable.
— C'est le vent, ai-je dit en essayant de me rassurer; c'est le vent, rien de plus.
Ctaroslavski, pour toute réponde, me montra les boisa Pas un arbre n'était agitée pas une feuille ne tremblait. Pourtant le bruit que je venais d'entendre grossissait de plus en plus< Au même instant la pendule sonna douze coups. •. Et alors, Bophié..^ non$ je fie puis te peindre mon effroi %i mon saisiàsemeût mortel* I. alors retentissent Itoabaiements des cbiras.
puis (les hurlements, puis des éclats de rire, et les vibrations de plusieurs cloches... C'en était trop; je ne pouvais résister à mon épouvante. Je me rappelle que quelqu'un prononça mon nom, et il me sembla qu'une autre voix se joignit à celle qui avait frappé mon oreille.
La pauvre Ântonina ! elle aussi s'évanouit, mais non pour la môme cause que moi... et lorsque je repris connaissance, je n'étais plus sur le, balcon ni dans le salon, seule avec Ctaroslavski, mais au milieu d'un cercle de témoins.
— Voire promesse ! Rappelez-vous votre promesse, me dit Ctaroslavski.
— Mais n'est-ce pas un rêve, une illusion? m'écriai-je.
— Non, me répondit mon père, et tu dois accomplir l'engagement que tu as pris envers mon vieil ami.
— En ce cas, dis-je d'un ton solennel, monsieur Ctaroslavski, voici ma main ; mais comme la tradition rapporte que ce vacarme nocturne doit cesser si un mariage unit deux familles autrefois divisées, j'espère que désormais nous n'entendrons plus ces bruits terribles. ^
— Sois tranquille, ma chère enfant, repartit mon père, mais seulement fais promettre à ton mari de ne pas chercher à changer le cours du Dnieper; car, il faut te l'avouer, ce vacarme incompréhensible qui t'a épouvantée provenait de la rupture de notre digue. Ces chiens qui aboyaient, c'était la meute d'Ardiel ; ces cloches, c'étaient celles des villages qui sonnaient
le tocsin ; ces éclats de rire, c'étaient ceux de Joseph., qui se raillait des travaux de l'ingénieur.
Quelle découverte, ma chère Sophie, et que je serais honteuse si je n'aimais Claroslavski comme je Taime à présent !... Pauvre Antonina !
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