DE LA COMTESSE NATHALIE C... A SOPHIE P
G'eftt affreux, Sophie. Je ne puis me faire à Tidée de la lenteur de notre correspondance. Huit jours pour que mes soupirs arrivent jusqu'à toi, quinze jours pour que je reçoive une réponse ; et quai^d noua reverronsinous? Dieu le sait t Et ce temps d'ennui, de souffrance, les médecins l'appellent un temps de repos : quelle cruelle mystification I
Figure*toi que nous habitons de grandes cham^ bres revêtues non point d'étoffes de Lyon, mais de toiles d'araignées. Au plafond, des figures de divi« nités mythologiques boursouflées ; sur les murs, des portraits de nos aïeux avec des costumes étranges; k la porte, une centaine de vieux domestiques; au dehors, de vilaines plantes. JUon père est dans le ravissement, et moi j'ai envie de pleurer... Six mois
entiers à passer en un tel gtte , c'est à en devenir folle^.
A propos , dis à ma bonne miss Thor qu'elle ne m'envoie rien de ce qui est dans mon cabinet, pas un chapeau et pas une robe , mais un manteau en caoutchouc, des galoches, un masque pour me préserver des piqûres des abeilles et des cousins, voilà tout ce dont j'ai besoin dans cette horrible solitude.
Nous sommes arrivés ici le samedi soir, et le dimanche après Toffice, mon père avait invité chez lui une légion de voisins et de voisines. Quelles gensi ma chère, tu ne peux te les imaginer ! Les jeunes filles avaient des gants à travers lesquels on voyait passer leurs doigts. A dix heures j'étais accablée de fatigue et d'ennui.
Je commence à ne plus aimer mon père. II se moque de moi et me traite comme une enfant. Dans ma chambre à coucher volaient des chauves-souris ; dans le foyer, un grillon a chanté toute la nuit. J'ai mal dormi. Je me suis levée de mauvaise humeur, et je suis descendue au jardin. De vieilles femmes sont venues m'offrir leurs compliments. On m'a présenté mon cheval de selle, la seule chose qui m'ait fait plaisir. Mon père paraît plus heureux que partout ailleurs. Encore une semaine et nous en viendrons à nous brouiller sérieusement. Quel insupportable égoïsme i M'obliger à quitter Elaguine pour
i. Nous mettons en italique les mots qui se trouvent en français dans le cours de ce récit.
venir à Ckorloupskit Le joli noml... Qu'en dis-tu? Et il n'y a pas moyen de le changer.
A souper on nous a servi des petits poissons avec de la crème aigre; c'est trës-b(yi, ma chère. Mon père dtneà quatre heures, ce qui est bien mauvais genre. De plus il s'habille mal ; il prend des façons rustiques; il porte une casquette.... quelle casquette i... Oui c'est sûr que je la lui enlèverai pour la brûler.
Je ne peux décrire plus longuement. Je suis agacée, irritée; j'ai envie de faire une scène... Ah I cette casquette I Adieu, Sophie. Je t'embrasse.
Quand tu verras Nedina, dis-lui que nous sommes heureux, très-heureux.
f: Il faut que je t'écrive encore. Demain on envoie les lettres à la poste de la ville. Figure-toi, mon amie que ce qu'on appelle ici la ville, c'est une rue sale, bordée de petites maisons en bois ou en terre qui ont une couleur de safran. Dans les boutiques, on ne Toit que des provisions de savon jaune et de chandelles de suif. De vieilles femmes tricotent leurs bas sur le seuil de la porte, entre des barils de harengs et des bottes de pommade.
Mon père a voulu me faire faire des visites, et j'ai eu là sottise de prendre ma belle robe en soie glacée; mais probablement quelque oiseau s'était posé je ne sais où, sur le canapé où je me suis assise. Adieu, ma
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telle robaf J'ai déclaré à mon père que jd ne pouvais sortir, que je préférais nm tenir enfermée à Ckor<> lûupski.
Ap reste, ee Ckorloupski n'est pas si laid. La na^ ture Ta décoré de quelques points de vue qui dans une autre situation produiraient un grand e0fet, D'abord, h quelques pieds de distance de notre bal* con coule le Dnieper. En arrivant ici, je n'y avais pas fait attention. Le temps était calme, le ciel clair. Mais hier soir un uuage monta au haut de la forêt et bientôt s'étendit à l'borision, Le vept se leva et agita la cime des arbres. Puis, au coucher du soleil, les nuages s'épaissirent, le vent devint plus fort, les bois mugirent. Puis l'ouragan éclata, et son souffle impétueux agitait, courbait les sapins séculaires. Alors, suivant du regard la direction du fleuve, j'avoue que je regrettai de n'avoir pas fait ma tournée de visites.
Le Dnieper était alors superbe à voir dans sa cot 1ère, Je le contemplais avec ravissement. La Newa est sans doute fort belle, ses flots sont purs et lim-^ pides, ses mouvements calmes et réguliers ; son aspect n'éveille aucune crainte ni aucune appréhension ; elle serpente entre des quais magnifiques, devant des pa* lais ou de charmantes maisons de campagne, et l'on remarque à peine sur son onde quelque agitation. Il u'en est pas de même du Dnieper, de ce vieux, historique Dnieper. En quelques minutes, au souffle de la tempête, je l'ai vu s'enfler, se soulever, se précipiter en vagues impétueuses hors de ses rives. Les rocs qui
LA itÙIT OU M sef»TBMtlR& I7f
nagfQèra s'élevaient fièrement en face de Itii sem» blaient s'abtmerdans son courant } les grands arbres eemblalent i^ rapetisser. Il allait^ il se déroulait aa loin, sans s'arrêter k aucun obstacle, sans faire at« lentioti à mol*
A neuf heures un coup de sonnette m'a ayerti que le thé était servi. (On êonne id à propos de tout.) l'ai passé le reste de la soirée toute seule avec mon père^ dans son cabinet. Il m'a lu de vieilles légendes de famille, et le temps s'est écoulé assez agréablement*
Ces légendes sont si curieuses qu'il faut, mon amie^ Que j'essaye de te les faire connaître. Elles se trou* vent dans un gros livre relié en cuir doré^ avee deÉ fermoirs en cuivre, que mon père a découvert dana la bibliothèque de son bisdieul, qui était déjà ^to* priétairé dé ce domaine.
Td sais sans doute, ma chère, que ($ette province a tômr à four jadis appartenu tantôt à la Pologne^ taà« tôt à la Russie; que par sa positicm sur les limites des deut États elle a été le théâtre d'tiùe quantité de combats. Mon père dit qu'il n'y à pas ici un coin dé ierre qui ne renferme des oi^ements^ humains ou des armes. On n'en finirait pas de raconter tout ce qull y à ici de vestiges du passé... Quelle histoire Intétes-^ aante que celle des anciens temps i
Notre famille appartenait prMitivëment à la Pologne. La légende dont je veux te parler commence à l'époque où l'un des nos aïedx «e convertit k la re* ligion grecque. Quelle légende f Figure-toi, mtf chère àmle^ que dans cette maison que notiis IiabitORs tivait
autrefois an très-hautain et très-riche seigneur. Ses domaines s'étendaient au loin sur les bords du Dnieper, et dans ses domaines se trouvaient de profondes et ténébreuses forêts. Là, sous prétexte d'entretenir des soldats pour défendre la frontière, il gardait sous ses ordres une troupe de brigands et commettait des atrocités auxquelles on peut à peine croire à présent. Dans ces caves où nous renfermons aujourd'hui la récolte de nos arbres fruitiers retentissaient les gémissements des prisonniers; dans cette cour maintenant si pacifique, on appliquait une foule de malheureux à la torture. La plupart de ces victimes étaient des juifs. Aux yeux de mon aïeul, un juif était toujours un coupable. Piller les enfants d'Israël, les tourmenter, les faire périr, pour lui c'était un jeu. Il riait de les voir souffrir, et se mettait en fureur quand sa femme, une belle et douce femme, essayait de l'attendrir et de lui inspirer un sentiment de pitié. Dans son emportement il en vint, ma chère, à la battre plus d'un fois devant les sauvages convives assis à sa table, et il l'a fait mourir.
Le seul être qu'il aimât et dont la vue le réjouit était son fils, un garçon charmant élevé à Varsovie, • où les plus brillants gentilhommes de cette époque faisaient leurs études. Beau, grand, alerte, ce jeune homme était le fléau des filles du voisinage. Il les enlevait l'une après l'autre, les cachait dans les bois, puis les renvoyait à leurs parents, qui de peur d'irriter son père n'osaient se plaindre.
Près des domaines de ces terribles pachas vivait
un autre seigneur peu riche, mais distingué par les services <fu*il avait rendus à la Russie. Il avait deux enfants : un fils qui servait dans les troupes moscovites, et une fille qu'il gardait avec amour près de lui, comme le dernier charme de son existence, comme un trésor dont sa patrie ne lui demandait pas le sacrifice. Elle s'appellait Prina, et tous ceux qui Tavaient vue en parlaient comme d'une beauté extraordinaire.
Le fils de notre barbare aïeul résolut de s'emparer d'elle. Dans ses plus coupables entreprises, il savait qu'il pouvait compter sur la coopération de son père. Dans celle-ci, le môme appui ne lui aurait pas manqué pour surprendre Prina ou l'arracher de force au foyer paternel ; mais il était à craindre que le gouvernement russe n'intervînt dans cette affaire, et le Jeune raviéseur se résigna à attendre une occasion favorable pour accomplir ses projets. L'occasion qu'il désirait ne tarda pas à se présenter.
Les troupes polonaises étaient entrées à Moscou, et leur roi Sigismond venait de faire reconnaître son fils Vladislas comme souverain de la Russie. La Pologne triomphait. Je ne cite qu'en passant cet épisode historique. Dans ces circonstances, mon cruel aïeul réussit* à représenter son voisin comme un homme dangereux, reçut de Sigismond l'ordre de le faire arrêter et de le traduire devant un tribunal. Le pauvre innocent , vieux et faible , était hors d'état de se défendre. Non-seulement il fut arrêté, mais égorgé^ et l'on dit qu'il avait péri dans un conflit san-
i%t LA NUIT DU !B SEPTEMBRE.
tl&nl. Gei^éndânt sa fllle panrint à fte sotilll^ire I èéuK qui It cherchaient. Son im)[>itoyàbIe m^M làh^ à &a poursuite une céhtaihe de chiens exercés à de pài^lles inyéstigatiohs. Par une sombt^e btiit d'aù^ tMuÉ^, »tt ^aliiidu d'une épaisse ftyt*èl, lei chieni s'érrttèî^enl à Tehtréé d'une grotte inconnue èl f^ taiirent à aboyer «t à fouiller là lerre aveô leil^ museatt.
Convaincu qu'ils avaient trouvé les4races dé h îtigilive, le jeùhe homme accouhit prèsd'eutj descendit de cheVal el «ttleva une grosse pierre tpii fér* iïiait l'ouverture de là gmtte. Mais àlôrè à ses jietiîi tout à coup apparut lin ermite qui, faisant le signé dé îa croix, le conj'ura au nom de Dîé\i de ne pas aller plus loin. Un coup d'épée répondit à cette prière. L'ermite, baigné dans son sang, fil un nonvf^au signe, H atissitét les chiens s'élancèrent avec fumeur sur leur maître, terrassé, déchiré, le jeune homme exhala le dernier soupir arec un rireéffrôyablè q^àî fit trembler tous ceux qui l'^nttodirent. Les animaux ^sauvages dé. la forêt hurlèrent, les cloches des villa- Ijes voisins s'ébranlèreut d'elles-mêmes, et leur Voix plaintive retentit an loin.
Qu'arriva4-il de Termite et de la jeune fille? On iiè sait. Mais la légende ajoute qne l'année suivante, dans la même nnit, à la même heure, on entendit résonner le même éclat de rire diabolique, puis les aboiements des chiens, les hurlements des bêtes fau* ves et les vibrations des cloches.
Lé vieux seigneur courba la tôtè avec douleur et
hk nm 66 91 SËPf tMfiREi m
})Hà. L'antiée suintite la tnêmë seëne terHble se renouvela. Alors, sur le liea où son màlheureilK fils àTàlt répatiâd le satig dé Termite, il fit construire llii inonastëre^ se convertit à la religion orthodoxe ël prit riiabit de Religieux. Bës domaines foi*ènt remis â son plus proche héritier. Le monastère existe encore.
Yoilà^ Itta chère amie, nion Histoire. Bllt est àsfeez étrange; mais ce (îuî est plus étraijgë encore, c'est t[ue les habitahts de Gkorlottpski {iirétenâent que le 28 septembre, à minuit, on peut distingher de notre maisofa méiné ce vacarme effrayant^ tJe rire satanigue et tes nlugisseihéntë deë animaux et le son des dloôhes. J'ai demàhdé à mon ^ëte s'il croyait à Ce féclt: je m'attendais â le voir se iûdqûei* de moi^ selOft sa coutume ; mais, à ma gï^àtidë sntprisë^ il a courbe la tôte d'un air pensif et né m'a pas t-époridu.
Que diWU de tout éelà? Quant à moi, je preiidte deux femmes de chambre pour veiller stir mon Ht. Adieu^ ôeris-moi^ je t'en prie, au ftdln de lidtrë amitié ; dis-moi comment s'est passé lé bal de la princesse B..i.j et qui y a eu le plus de sufccès. — Itton Dieil î ^uël èntiul I Mais le Dnié|)ër est tt*ès-beau !
NoU, ne m'écris plus dé telles lettres, tiià chêrfe Sophie. Quand je les lis, ma vie actuelle ine devlëflt enëoreplus insupportable. .... Et cinq mois entiers à
passer de la sorte I On dit que c'est pour ma santé, et on m'expose à mourir d'ennui .
Tu me parles d'un certain M. Paul Ctaroslavski qui se propose de venir dans notre voisinage. Quel peut être cet infortuné? Comment croire que c'est un homme comme il faut, s'il se résout à quitter Pétersbourg pour se retirer dans un désert comme celui-ci? Sans doute il est malade... D'après la description que tu m'en fais, il me paraît que notre futur voisin n'est pas un officier aux gardes... Triste consolation t
Mon père veut me conduire chez une de ses parentes. Je verrai là une foire, et de plus un théâtre de famille. Je ne me fais pas une idée de la foire; quant au spectacle d'amateurs, je sais ce qu'il en est. Nous parlons dans quelques jours.
Jusqu'à présent, je n'ai eu pour me distraire que rispravnik de notre district, un homme de quarante ans, marqué de la petite vérole et qui porte une chaîne d'or au cou. Pour m'être agréable, il n'a rien trouvé de mieux que l'occupation du monde la plus insipide: il m'a mis une ligne à la main. Nous avons péché; pendant une journée entière, il prenait luimôme avec ses doigts les vermisseaux vivants pour les accrocher à son hameçon. Tu t'imagines le dégoût que m'a fait éprouver une telle habitude.
Cependant je suis persuadée qu'un jour je serai assez contente de notre résidence à la campagne. Dans la capitale, personne de nous ne sait ce que c'est que la vie de province. Ce monde singulier s'accorde si
LÀ NUIT DU 28 SEPTEMBRE. isft
peu avec notre genre d'existence, que lorsqu'on y y entre par hasard on serait inexcusable de ne pas l'étudier, de ne pas chercher à en connaître le caractère et les mœurs. Ne te figure pas du reste que cette vie de village, qui nous semble si monotone, soit sans poésie, et que l'humble destinée du paysan n'ait pas aussi ses charmes. Je ne suis pas encore assimilée à cette poésie, je ne la comprends pas encore. Mais parfois j'écoute le bruissement du fleuve, le cri cadencé des grenouille^ parfois la chanson d'un passant arrive à mon oreille, puis la mélodie du rossignol, qui résonne non point dans nne cage, non point sous un berceau de fleurs , mais dans la profondeur des bois. Alors, ma chère amie, je t'avoue que j'éprouve je ne sais quelle sensation inconnue, étrange, que je n'ai jamais ressentie dans un bal, aux accords de l'orchestre.
Revenons à ma solitaire retraite. Plus je l'observe, plus j'en viens à goûter la quiétude de cette nouvelle existence; et en vérité, si tu étais ici, avec deux ou trois personnes intéressantes, j'accepterais très-bien la perspective de passer en ce lieu cinq ou six mois.
Le médecin m'a ordonné de me lever presque en même temps que le soleil, de marcher beaucoup, de dîner de bonne heure et de me coucher de bonne heure. Le milieu de la journée me semble toujours un peu long; mais les soirées sont agréables.
Dans un des villages qui avoisinent notre demeure j'ai retrouvé ma nourrice, une bonne etbrave femme. Lorsqu'elle m'a revue elle m'a embrassée en pieu-
rant. A w première visite ellp m'a ?pRpF|6ûM fiouJe, « laquelle j^ dPHne à mapg^r ; |i 1^ s^eoade, eaeer^ uae poule. Puis j-ai été moi-wtoe à pied la vpir. Aq premier aberd la pauvreté de s^ d^fQgure m'a 4oalûureusement impressionuée. Je ne pquy^is pomr prendre comment il était possiblf^ dP vivre dan^ p« ehétive isba où il n'y a presque pjjs 4§ m0ul)l^Sj, p^s môpi| un service de feienae, Je P'ftssiis riptefroiçr sur les causes d'un pareil dénûmept, et figurertpi aaa surprise lorsqu'au lieu de se pl^iQ^r^ ell^ ^'est i^ise à vanter son li^xe et à prnclam^P U (HQp^tante bonté d§ mon père.
Je suis retournée plusieurs tm Pbep çpU§ b^npôtç créature; j'ai vu son jardip, qui ft'est p^f plu^ graçd que mon cabinet, son potager, sçin y^^v^^ sgs Pftviletfiï enfin tout son rustique étabUsseii^ent.
Elle m'a dit que les paysans de mon père f tai^pt eq généwl bien hei^r^ux, que G\\^ç>\\n d'eux pqs^édait au nipiiîs deux fib^yau:?:. ^en'y oqifnprencls m», ^at^ fiVsf égal, La derpièfe fpjs guQ y^\ été che? elle l^f jeunes fllle§ du vilj^i^e ni'on^ reconduite eij chantant. Leurs cbai^^s pe sont pa^ bariponiei^)^ et leur p.o§t t;ume est ];rès-laid; pais pi^i^qu' elles en sont satisfaites, ^ 1^ giirde dp Dieu I
A mon arrivée au logis j'ai voulu, pour le§ feinef- G}er de leur counQJsie, leur distribuer divers petits objets que j'ai en quantité. Mou père pi'% f^iit observer qu'elles ne les apprécieraiept paç, et qi^'il çiUait leur donner une mei(ieuve réqpmpen^p^ ^lors il l^uf a déçla^-é q^H ip§ Ç^^^P^it 0Ç ^^ujie corvée) pçad^t
une semaine entière. Cette grâce les a ravier. Elles se sont remises à chanter et à (}fti»6ier d'unei façoij que je ne puis te décrire.
J'ai flni cette journée avec le prôt^'e de potre paroisse, que je ne connaissais pas encore. C'est ^n bomme sans pédantisme et sans prétentions^ qiji doit; être très-bon. II était dii^ Jieures quand nous nous sommes quittés. N'ayant pas e^vie de dorpiir^j'ai pn^ un vieux journal russe et j'ai lu une critique de quel-, ques livres nouveaux. Comme les écrivains russes parlent mal Tun de l'autre! Cependant il y avait dans cette revuç quelques fines remarques qui m'ont frappée.
Du même jour.
Cette nujt nous avons eu un violant orage. La grêle frappait à coups redoublés sur nos vitres, elle a brisé nos fleurs et ravagé les champs. Mon père dit qu'une partie de la récolte est perdue, mais qu'il y a encore de l'espoir pour le reste. Comme je plains les pauvres gens I J'ai été réveillée par la pluie qui ruisselait sur le toit, par le bruit de la foudre. Le so- ' leil s'est levé splendide mais pour éclairer un triste spectacle : des arbres renversés de côté et d'autre et des chemins défoncés. L'onde du Dnieper était troublée et agitée. A sa surface flottaient des débris d'habitation, des poutres et divers objets.' Des pêcheurs s'en allaient à la recherche de ces débrjs dans de pe-r Utes napelles. L'un d'eux a chaviré. Tu supposes sans doute ma chère amie, que ses camarades se sont hâtés
de venir à son secours. Non, ils se sont mis à rire, et ils s'efforçaient de l'empêcher de regagner le rivage. Lui, du reste, riait comme eux; il les a aspergés en mettant pied à terre, et n'a pas songé à changer de vêlements. Quels hommes I Mon père dit que les habitants des bords du fleuve nagent comme des canards, et que si l'un d'eux se noie, c'est parce qu'il le veut bien, chose qui du reste n'arrive presque jamais.
A propos, j'ai oublié de te raconter un événement qui n'a aucun rapport à la navigation du Dnieper, mais qui est assez curieux. La semaine dernière, j'étais sortie le soir à pied avec mon père pour aller à la rencontre du messager qui nous apporte nos journaux et nos lettres. Â quelque distance de notre village nous entendons un chant sonore ; rien de plus commun que d'entendre ici les passants chanter. Mais celui-ci chantait une romance française. Nous ne pouvions l'écouter sans étonnement. — Quel peut être ce nouveau virtuose? dis-je à mon père. Au môme instant nous vîmes apparaître sur la lisière du bois un homme d'une quarantaine d'années, d'une taille moyenne, d'une physionomie riante et agréable. Il était vêtu d'un uniforme dégarni de boutons, portait un chapeau de paille et un manteau à carreaux.
— Salut à mon propriétaire ! s'écria-t-il en passant devant mon père, qui l'arrêta pour lui demander qui il était, d'où il venait et où il allait.
Il répondit qu'il était Français et qu'il se dirigeait vers Minsk,
Je te donne à deviner en mille ce qu'il allait faire sur la roule de Minsk. Non, lu n'y parviendrais pas, et je vais le dire son projet. Un de ses parents lui avait légué en mourant un baril rempli de ducats, enfoui vingt-cinq ans auparavant par un autre de ses parents sur le chemin de Moscou à Minsk. L'endroit où se trouvait enseveli ce trésor était»indiqué par un bouleau sur l'écorce duquel on devait voir une croix. Mon père ne put s'empêcher de rire en entendant ce récit. Il fit observer à Taventureux voyageur qu'il y avait une innombrable quantité d'arbres depuis, Moscou jusqu'à Minsk, que dans l'espace de vingt-cinq ans la croix marquée sur une écorce devait être effacée, et que probablement même le bouleau qui portait cet heureux signe avait disparu.
Le Français.l'écouta en silence, réfléchit quelques instants, puis tout à coup se mit à rire aussi et à se moquer très-gaiement de sa crédulité et des dispositions testamentaires de son parent.
Mon père l'invita à passer quelques jours à Ckorloupski. Il accepta sur-le-champ, et nous revînmes ensemble à la maison. Le lendemain matin Joseph (c'est ainsi que s'appelle notre Français) était dans le jardin, armé d'une pelle, donnant des ordres aux ouvriers et dirigeant leurs travaux. Il s'approcha de moi comme d'une vieille connaissance et m'expliqua les améliorations qu'il se proposait d'opérer dans notre enclos, puis il bêcha la terre en chantant, et de temps à autre il indiquait par une vive pantomime
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aux ouvriers ce qu'ils devaie^ît feire de Jcfur ç^té. Mon père a pris tout celai très-gr?ipieusement,ets*e8t promis de ne pas entrayer Jpseplii d^T^s ses plans 4^ réferme. A l'heure du dtner, potre. singulier hftte ^ demandé une jatte de lait et du pai^. — Rien de plu$, a-rt-il ajouté, C'est une mauvaise Jiabitiiçle que 4^ manger beaucoup.
Le soir il a pris une seconde tasçe de lîiit, ppis U 8*est couché sur le sol en plein air, et au lever ^n soleil il était déjà au travail avec ses ouvriers. YoWk prés de huit jours qu'il est près (Je nous. HjIqu pèr^ est si content de lui qu'il a'afllige à l'idée de 1^ voir quelque jour nous quitter. Nous av<^ns appris par ^çm passerport qu'il e&\ originaire de l'Alsaee et r^Ue^r de son métier. Tout ce qui se fait dans, la mqisoq l'intéresse. Les domestiques l'ont pris en affection, et moi je passe des heures entières h causer ayeçlui.
Yoilà, ma chère amie, cç que c'est que l^ y\^ dq village. Chaque petit incident occupe l'esprit; uu^ fl-* gure nouvelle est un événement. RépondsTmoi Wep vite pour me prouver que mes lettres, m t'enpuient pas, et je t'écrirai plus souvent*
On vient de m© remettre un énorme paquet de lettres apportées par la poste ; J'ai aussitôt cherché 1^ tienne ; je ne l'ai p2(S lue, je l'ai dévo^-é^. Il te plaU de décrire la vie brillaute dQ jPétersbQurf^ q| ^ qui? A
UHq pauvre habitante d'upe loiptaine province. Ceiia çi'est pas généreux de ta part, ipa chère Sophie, et il y a quelque temps, un \el tableau m'aurait f^it pleurer. Mais à présent, mon esprit et messensatiopf sont tellement émoussés que je ne pleure plus et ne soupire plus. J'en suis venue à songer très-philqsor phiquementauxjoiesbrrllantésde ce monde, et, (autij te le dire? j'en suis venue à un tel état de prosaïsme que je préfère la santé à l'éclat des salons.
D'après ce que tu m'écris, il me semble que notre futur voisin a fait sur toi une certaine impression. N'arrivera-t-il pas bientôtjj ce beau M. Claroslavski, et ne pourrais-tu me le dépeindre un peu plus nettement? Tu dis qu'il est agréable, original, intéressant. A quel homme ne peut-on pas appliquer ces mômes épithètes? Dans mon discernement, j'ai quelquefois cherché à me représenter^ ce Ctaroslavski en \e dotant de toutes les qualités des gens que je connais, des meilleures, bien entendu. Après avoir ainsi composé mon idéal, je me suis demandé s'il me plairait, et toujours une voix intérieure m'a répondu : Non.
En effet, je le suppose jeune, beau, avec des yeux noirs ou bleus, le visage un peu pâle, cheveux noirs ou châtains, peut-être blonds, le nei grec ou romain. Un esprit?... Quelle sorte d'esprit peut-il| avoir?... Grave?... c'est ennuyeux I... Sardonique? c'est mauvais! Mondain? c'est frivole! Quoi donc? Je te le demande. A notre première rencontre nous échangeons un salut, quelques [phrases en français et quelques repartie^, U me p^ie de Pétersbourg, il nie
iU LA NUIT DU 28 SEPTEMBRE.
raconte les bals, les concerts, et le reste. Puis après? Admettons qu'il s'occupe de moi et qu'il cherche à me plaire. Qu'en àrrivera-t-il? N'ai-je pas déjà entendu cent fois tout ce qu'il peut dire? N'ai-je pas rencontré des regards pareils aux siens? Et nos romanciers n'ont-ils pas dépeint dans leurs livres une quantité de situations semblables? Oh Dieul que l'homme est borné dans ses facultés d'attraction, et quelle sottise de sa part de ne pas nous tenir enfermées entre de hautes murailles jusqu'au jour du mariage! Mais en voilà assez à ce sujet.
Mon petit district est plus fécond en images nouvelles que ton monde brillant. Tu m'engages à continuer mon journal. J'obéis.
Je suis chez ma parente Agatécla Anastaevna Grioukovskaïa, que l'on considère comme une des grandes dames du pays. C'est une veuve de petite taille, rondelette, à la figure rouge, au front étroit, une perruque, des sourcils blancs, des bagues à tous les doigts. Elle a quatre filles, une foule de domestiques, tout cela vivant dans une longue maison en bois à deux ailes, avec un belvédère.
Le long de notre route, à chaque endroit où nous nous arrêtions, on nous annonçait qu'Agatécla nous attendait d'une minute à l'autre. Mais à notre aspect la même Agatécla a paru extrêmement surprise. Telle est la diplomatie de village ; dans ce noble district on se croirait humilié d'attendre.
Mes cousines ne sont pas laides. Elles ont des joues roses, de beaux yeux, de belles dents (à l'exception
pourtant de rainée). Deux d'entre elles sont blondes, deux autres brunes. Mais elles sont si affectées et si maniérées, que c'est vraiment risible. Pourquoi ces prétentions? je ne les comprends pas. Elles ne peuvent pas dire un mot simplement; chacun de leurs mouvements est étudié d'avance, et elles font des exclamations sans fin.
J'ai demandé à l'aînée, qui est extrêmement sentimentale, si elle fumait. — Oh ciel I s'est-elle écriée, est-ce possible ?
— Pourquoi pas ?
— Vous plaisantez , ma cousine ; mais c'est une horreur.
Pour toute réponse j'ai allumé une cigarette.
Les plus jeunes de mes cousines, que l'on -traite devant les étrangers comme des enfants, quoiqu'elles aient dépassé la vingtaine, sont assez douces, mais mobiles et naïves au suprême degré. Elles rougissent au moindre mot qu'on leur adresse , portent des cheveux bouclés comme les petites filles, des robes courtes et une croix de corail sur la poitrine. Elles ne marchent pas, elles sautillent. Ântohina, qui est l'aînée, passe pour être très-instruite. Toutes les questions littéraires sont soumises à son jugement. Elle est l'oracle de la famille.
La môme estime et la même déférence sont accordées à son frère Cyprien, fils unique d'Agatécla. C'est un garçon de trente ans, assez ciirieux dans son genre pour que je croie devoir lui consacrer une mention spéciale. Il est amoureux de lui-môme d'une fa-
194 IK NUIT m 28 SEPTfiVBRfi.
ÇOB iHcrqyaWe, Il parle; leutement, n'emploie que de3 expressions recherchées, et s'écoute parler comme si ctiaque mot qu'il prononce caressait agréablement son oreille, et comme s'il devait s'applau(Jir. Il a composé quelques essais littéraires qu'il a lus à sja famille et qui lui ont fait décerner le titre de poète, et il accepte ce titre avec une parfaite satisfaction, gelon lui et selon Ântonina il a une grande ressemblance avec Byron , parce qu'il boite un peu et qu'il se rogne souvent les ongles. Sa mère ajoute que, comme tous les grands poètes, il tombe parfois dans de profonds accès de tristesse, et alors rien ne peut l'émouvoir dans la solennelle absorption de son âniie. Ce qu'il m'a dit depuis m'a fait penser que c'était lui qui avait enseigné cette belle phrase à sa vieille mère.
Tu sais, ma chère Sophie, que j'ai la faculté de contrefaire les gens qui me frappent par leurs ridicules. Mon cousin m'a donné une nouvelle occasion d'exercer ce talent. J'imite non-seulement ses manières et le son de sa yoix, mais l'emphase de son langage, Quel langage 1 jamais tu n'en entendis un pareil, fin yoici un exemple, Il me contemple un instant en silence, puis tout à coup we^dit : — Ma cousine , votre regard a un charme qu^ enivre, et il fait vibrer harmonieusement toutes les cordes du cojîur.
A ces mots il lève les yeux çn l'air, passe sa main su^ son front et tombe dans un fauteuil comme un lionunô qui n'a plus la force de se tenir debout, Àga-
Ik HUIT f^U sa ^ËPTBltBI\Ë. m
♦écli, gui Y% entendu, ni'ftto^rvp avçQ ua lowipe #
triempUe^, ^t Antoi^ip^ fait mouvoir $^ pruBellesi à peu près comme ^m glqrieux frèr^.
Le lendemain de nqtre ^rriv^^ non? devions aveir le spectacle. On préparait daps un hangar le théâtre et les décoration^. De temps à autre arrivait ^ notre qreill^ un son ïunsical et quelques mots (les couplets çie v^iudeville que me» cousines repentaient Tune après Tautre, Mais quelles pièces devait-on représenler? p'était là le grand secret,
ffotre première moirée §'est passée il jouej auit cartes. Un instant avant le souper il nqu» eaJ arrivé quelques personnes du voisinage, fort peu intéres- 3anie$t at en petit' nombre, ce qui évideinnient chagrinait notre maîtresse de maison. Il était près de minuit quand nous avons quitté la table, Je n'avais pas envie de dormir; j'*i proposé à Cyprien de f^ire une promenade dans le jardin. Il m'a regardée d'un air singulier, puis s'est hâté de mettre des gant§ qui n'étaient pas propres. Ses sœurs n'ont pas voulu nous accompagner : l'une a prétendu qu'elle craignait l'humidite; une autre, les serpents; une troisième, qu'elle souffrait d'une fluxion. Pas une de ces excuses n'était juste. La température était fort douce, et les serpents étaient une des fictions de l'imagination de la sentimentale An tonina. Mais je n'insistai pas, et je sortis seule avec le jeune émule de Byron. #
La lune venait de se lever. Tantôt elle apparaissait à 4emi vôilée par de légers nuages diaphanes ; tantôt elle brillait dans tout son éclat sur le ciel hleu et se
reOétait dans un large étang entouré d'arbustes et de roseaux. Parfois du haut des airs , à la surface scinlillante de cet étang s'abattait un canard sauvage. Alors tous les oiseaux du rivage se taisaient, puis un instant après le concert nocturne recommençait au bruit de la crécelle du gardien du village.
Nous traversâmes le jardin et nous gravîmes la colline. De chaque côté du chemin s'étendaient des champs à perte de vue; çà et là on apercevait quelques groupes d'arbres disséminés comme des îlots dans cette espèce d'océan ; au loin, à l'horizon, une forêt sombre.
Je sentis que Cyprien me serrait le bras comme par distraction. Je le regardai d'un air surpris. Il toussa, rajusta sa casquette, puis me dit : — Vous êtes, ma cousine, une créature bien excentrique. En même temps it soupirait et me serrait de nouveau le bras.
— C'est fort incommode, mon cousin, lui répondis-je, de marcher ainsi; et je m'écartai de lui.
11 s'excusa, puis s'écria que la nuit était ravissante, et que le charme de ma présence l'emportait dans un monde meilleur. Je ne tenais qu'à rester sur mon sentier paisible, et je pris à tâche de garder entre le poëte et moi une distance convenable. Pendant une demi-heure il se lança dans des périodes extatiques sur le bonheur, sur la rencontre des âmes dans un autre Ëden, sur les mondes infinis, et les soleils et les étoiles. Comme ces phrases pompeuses ne s'adressaient point direcleoient à moi, je n'étais pas obligée d'y répondre.
Quand nous fûmes en haut de la colline, un nouveau point de vue attira mon attentioa. Dans le lointain on distinguait, à la clarté de la lune, un point blanc comme le sommet d'un édifice en pierre.
— Qu'est-ce donc que Ton voit là-bas? demandaije à Cyprlen.
— C'est le village de Berchneff, autrement dit : Grostnii Ctan (la maison triste).
— Quel singulier nom I
— Il a été donné à cette habitation à la suite d'un malheureux événement.
— Vous connaissez cet événement?
— Pas très-bien. On ne peut s'en rapporter à tout ce que l'on entend raconter. Mais le fait est que les successeurs du propriétaire de ce village ont tous eu quelque chose d'extraordinaire.
— A présent, à qui appartient ce domaine?
— A un homme étrange, à un homme insupportable par ses qualités intellectuelles, à un homme qui renie la poésie dont la Providence a doué certaines âmes d'élite, et n'admet pas les privilèges les plus sensibles, les plus vivants des natures poétiques.
— Mais enfin, m'écriai-je avec impatience, comment s'appelle cet original?
— Ctaroslavski.
A ce nom je tressaillis.
— C'est mon ami, ajouta Cyprien.
Je fus affligée d'apprendre que l'homme dont tu m'as tant parlé dans tes lettres pouvait être l'ami de mon cousin. Je ne voulus pas écouter la longue ënu-
mëration des défauts que le cbarïUible Qyprien \ui attribuait, et je revins yers la m^isou daps une trë^-. mauvaise disposition d'esprit. Je n'avais plus qu'unei espérance, celle de voir arriver dans notre solitude un être intéressant, et la voilà anéantie. G*e§t affrguxî Quand je songe à tout ce que me proineltaiei^t te^ lettres, et ce nom de Maison triste quelle chute I
En revenant vers notre demeure, ^'ai vu tQ\it à coup apparaître çà et là dan» le jardin mes craintives cousines, qui semblaient sortir de dessous terre. Chacune d'elles m'a demandé d'un petit ajr rusé gi nou^ avions été bien loin, s| nou§ avions agréablement passé le temps, si enfin il ne nous était rien arrivé d'extraordinaire. Au premier abord je ne comprenais pas pourquoi elles me faisaient toutes ces questions. Mais quelques mots à double entente prononcés par Antonina m'éclairérent. Aux yeux de ces charitables filles, une promenade avec leur charmant frère ne pouvait être qu'une démarche très-imprudente, trè§dàngereuse; il devait nécessairement avoir produit sur moi une jmpressioQ profonde, et elles cherchaient à me faire comprendre que cette impression ne pouvait échapper à leur sagacité.
Je souhaitai le bonsoir à tout le monde. Je demandai qu'on voulut bien m'indiquer ma chambre, et j'appris avec chagrin que je n'avais pas d'autre chambre que celle où couchaient mes quatre cousines. Il nous arriva aussitôt je ne sais combien de femmes de chambre dont je ne parvins pas sans peine à me débarrasser, Ea vain je leur affirmai, je leur répétai
?flP 3Q n'a^^i^ P^^ bpsoi^ 4e leurs seryîceg. IÇ^n? teijip (;omQt^ de mes protestation^, ell^ç yoiiUient ^ tQu(Q force me déshabiller el m'irritaient par leur male^r droite obséquipsité. :^nfin voil? potre toiletta finje ! Nous noiis plprigeons dans (}e§ }its fort ipcQBimp4p§i et npu^ aypns cai|së qne par{;i^ dp la nuit,
Je t'avoue, ma chère Sophie, que je cherchais k ^n^pper Tpntretien sur Ctarosl^vski, ppiquemepU je Vassure, p?irce qu'il te phlf. Après djypfs prèfimbule^, je n^e hfisafde enfin à parler de la Maison triste.
— C'est le nom de la propriété de Ctaroslavskj, gi'^T crie une de mes pétulantes compagnes.
— Vous le connaissez? leur dis-je d un ton indiffé-
-r- Très-peu, Il m voit personne, et quelque^ efforts que Cypriea ait f^it pour se lier ftvee lui, il n'a pu y parvenir.
Cefte naïve répanse de ma blonde cousine m'a plu, L'eniphatique poëte p'e^t pas l'apii de ËlarpsIaYS^i, Une fois que la convers^tipn «i été epgiigée sur ce ^ujel, j'ai pu Ift coptinuer sans éveiller dinç Tespri^ de mes eopaines le nioindre soupçon. Vupe d'elles in'a dit : T-T II fppt que çpt homme soit bien bpfné, pu bien mal élevé, car il préfère la chass^ à une aimablp société. Il ne sait s'imposer aucune gône, s'abandonne à toutes ses fanlaisijes, et il vit cppune vivent les gens de spp espèce, Un jour, npus l'î^vons rencpptré ^ur la rpate, nous l'ayopa engagé à venjr nous voir, il BOUS a répondu tout nettement que les visites l'en-p
nusiiient. Oepuis cp lemps-jà, bien ^tpndu^ nous ne
lui arons pas fait une noayelle invitation. Dn pins loin que nous TaperceTons, nous détournons la tète.
Je t'avone, ma chère, que cette colère de mes cousines contre Ctarosiavski m'a été beaucoup plus agréable que la prétendue amitié dont Cyprien s'étaii vanté.
Sous celte impression meilleure, je me suis endormie. Adieu, mon ange, à deoiain. Je t'écrirai de bonne heure. Le matin j'ai l'esprit plus frais et plus dispos.
Da jour saWanU
Je me suis levée avec un violent mal de tète. Mais aujourd'hui est le grand jour du spectacle, et à moins d'être malade à la mort, je ne sais comment je pourrais me dispenser d'y assister. A dix heures, je suis descendue au salon. Le soleil y dardait ses rayons; pas un souffle d*air, on étouffait. Agatécla nous a engagées à faire une promenade, et Cyprien est venu avec uae de ses- tirades habituelles in'offrir le bras. Je ne puis me refuser à faire cette promenade ; elle a pour but d'éloigner tout le inonde de la maison, tandis qu'on portera les chaises et les fauteuils au théâtre.
A dîner nous avons eu quelques étrangers fort insignifiants. L'un d'eux, qui est un homme d'un âge mûr, d'une figure sans expression, s'est assis à table à côté de moi et n'a cessé de parler. D'abord il m'a demandé si je ne connaissais pas quelques-uns de ses
parents ou de ses amis, et il a cité Claroslavski. A ce nom je me suis sentie un peu troublée, puis je me suis remise, et j'ai encouragé la causerie de mon voisin. Ce n'est pas un poëte, cet homme que le hasard a mis à côté de moi ; non, il n'y a pas en lui la moindre apparence de rêverie idéale, son langage est d'une extrême simplicité. Mais il connaît intimement Ctaroslavski, sa famille, ses affaires, ses habitudes, son caractère. Ce qu'il m'a dit m'a donné une idée nouvelle de ton ami, et je me sens mieux disposée envers Inique je ne Tétais hier; ce qui me réconcilie avec lui, c'est que d'abord il n'est pas si jeune que je le pensais, il a plus de trente ans. Ensuite, il n'a aucune prétention, mais un caractère ferme et résolu. Puis il est dans une situation honorable, et il n'est ni sentimental ni parcimonieux, et il n'aime pas les chevaux, et il ne se plaît pas aux cancans de province. Enfin on ne lui connaît jusqu'à présent aucune aventure galante. Je note ce dernier point pour toi, mon amie, pour te donner une plus juste idée de l'homme qui, à ce qu'il me semble, te plaît. Mais revenons à la représentation dramatique que je veux le raconter en détail. A huit heures il est tombé une averse. Les lanternes en papier suspendues aux arbres se sont éteintes, la poussière des chemins s'est changée eil boue. Toute la société s'est rendue au théâtre dans des drochkis à quatre places. Par mégarde, j'ai appuyé les mains sur le bord d'une de ces voitures, et depuis vingt-quatre heures, malgré tous les moyens que j'ai employés, je n'ai pu parve-
rent les risées du parterre. A un certain moment il pleura, il se tordit les mains dans un accès de désespoir, mais le public le traitait comme un bouffon, et à chacune de ses déclamation prétentieuses on ne répondait que par des éclats de rire.
La pièce heureusement ne dura pas longtemps. Les acteurs se retirèrent au bruit d'une salve d'applaudissements, et la tremblante Hélène fut portée en triomphe près de sa mère, qui lui permit de rester jusqu'à la fin du spectacle dans son uniforme d'officier.
Entre la première et la seconde pièce, Cyprien reparut sur la scène. avec un manteau sombre, un chapeau enfoncé sur les .yeux. Il s'avança lentement, à pas comptés, au bord du théâtre, jeta sur le public un regard dédaigneux, secoua la tète en silence, puis se retirant en arrière, éleva les bras en l'air et prononça d'un ton farouche une exclamation ridicule. Alors éclata de nouveau un rire bruyant, inextinguible. Cyprien se tut, puis poussa un profond soupir, et se cachant le visage dans ses mains, disparut. Comme il me semblait à plaindre en ce moment! Mais mon Dieu, il est donc possible d'être si bête t
La dernière pièce était de sa composition : un bizarre mélange de vers, de danses, de pantomimes et de tableaux vivants. A la fin, tous les acteurs, rangés sur une môme ligne, dans des attitudes comiques, chantèrent des couplets en l'honneur d'Agatécla. Nouvelle rumeur au parterre, et nouveaux bravos.
J'était fatiguée et à moitié endormie. Je me hâtai
de retourner à la maison, et dés que je fus dans ma chambre, je me mis au lit. Non, on ne m'y prendra plus. Ma ^retraite de Ckorloupski pour longtemps, pour toujours môme, s'il le faut, plutôt qu'un tel supplice. Quelle joie de ne plus entendre ni une telle musique, ni de tels vers. Je me sens brisée. Adieu, Sophie, je ne t'écrirai pas avant d'avoir des choses plus intéressantes à te raconter.
Cyprien a demandé la permision de venir nous voir. Le moyen de refuser f Qu'en arrivera-t-il ?
Il m'est arrivé, ma chère amie, une quantité de choses amusantes. Je ne t'ai pas écrit pendant tout un mois pour mieux recueillir ces événements: d'abord Ctaroslavski est dans nos environs; je ne l'ai encore vu qu'une fois; il est vraiment plus original que tout ce que j'ai connu jusqu'à présent; c'est un être à part. Mais il faut que je te fasse mon journal en détail, prends donc patience et écoute.
J'ai quitté la demeure de ma cousine avec bonheur. A mon retour ici il m'a semblé que mes plantes avaient grandi pendant mon absence ; de nouvelles fleurs s'étaient épanouies, et ma jument favorite, que j'appelle lady Milvort, s'était embellie. Je lui donne à manger dans ma main et la visite deux fois par jour.
Il nous est arrivé de Pétersbourg un ingénieur que
it
ioe LA NUIT BU 2S SEPTEMBRE:
mon père avait demàûdô poilr êtabltf tltife fabrique ^rëd du Dnieper. Ghaqiie soir liotid nbH^ Renflons ^ les bords du fleuve.- Beaucoup de gens sdntliéjà èitt»* |)loyés à cette construction: loseph 8*y eàt associé et travaille âtec une ârdeilr merVefiiiëdëe. L'ingêWëiif m'a dit qu'on pourrait régulariser le courà dti Dnieper ; je ne sais comment, mais je regrèltéfàià qdë cëtté œuvre fût accomplie par tin étràfaf ef ; JësëpH àppôUé cet ingénieur moH savant.
Une semaine àpirè^ nôfré rèiristallàtlôti à Gkorloupski, nous avons vu arriver dans une grande calèche Cyprien et Antonina ; le premier tenait à la main un rouleau de papier noué avec un ruban noir. Il a composé un poëme sur les phénomènes du soleil, (Jdi, dit-il; traverse nôtre domaiÉlèpltil& profflptenaënt ^lié tbiit atltre; palace qiill est jaldux dé l'éclat de iàe^ yeux. Après les premiers échaiigeà de politesse habituels, Antonina m'a demandé Ulttpressiori Çuè éoÉ frère avait produite sur inofl coBùr. Nôn-seuleitiôflt je M al fait tin aveu qu'elle n'attendait gtière; iflàis je me suis mise à éclater de rlre^ ce (^ui l'a bien vitement blessée.
" Quàtid j'observe cet aimable couple, je tiie rappelle ce que disait un jout*" devant mdi uri des amis de înon père, que l'inètruction n'est vraiment avantageuse qu'aùtaîlt qu'elle arrivé à uti certain degré de consistance et d'élévation. Cyprien et Antonifla justi^ fient cette rem^t^què. Une demi-instruction n'a-t-elte pas dénaturé ces deux êtres, qui peut-être étaient nés avec un bon ccëtir et de louables penchants? Cyprien
Li NUI? DU 2S SËPTÇlfj^RE, ^07
p IçeraiHl pas plijg }ieuFeHx s'il était re^té ?UflPlâ Ç* modeste, ^t Ar^tonina n^ vaudr^it-reile ai^^sf pa$ miei^^ $i elle s'était bornée ^ )a pratiqiie d^s verfu^ 4opa§$r ligaes? mais le premier singe Byron, «^ l^i soBur ^|pg^ gette parodie, et tou3 deux se s©ut ain^i épartés (^^ droit spotipr qiie le ^prf leur ay^jl; ^rapé. Que flieij ieur soit 0j\ aide t
Ctaroslayski est plp^ intéressant^ reye^ions ^ )ui, Lft f^çon 4QHt je Tai renpoqtr^ est ^i ttjzaFro que toimême, qui le CQpqais, tU seras surprise de sa singn^ Irrité. 4'ét;ais convaincue quQ je ^Q (}pvai^ yoir PP Iftl qu'un de pes types humains commp il n'en ^i^istia q^g trop, et je voulais pie montrer k son ôgar4 très-rpide, très-résiervée. J'étais dans ce^ belles dispositions quand un matin le prêtre de notrp paroisscj est venu me demander si je voudrais bien servir le lendemain de marraine à -un nouveau-né. Mon père me permit d'accepter.
Le lendemain, à midi, nous partons ppur nous rendre chez le pope. A quelques pas de notre depieure, Dous apercevons den^ grands chevaux et un hqmm.§ d'une tenue simple, mais (io bon goût. Get hommo s'incline fort poliment devant nous, et nous reniarr quons à peine son salut, car mon père et moi nous Fegarclions ^vec admiration ses phevaux. Pense un peu, phère ainie, que près d'eux lady Milvprt ^urajt été lai4e. A qui donc, pi'écriai-je, appartiennent ces p^agnifiques bét;es? mais déjà ils étaient loin, et je n'osais ne retourner. Dprrière nous cheminaient br^is dessus bras dessous Antonina et Cypriep, qui di(que
mes dédains ont réduit son cœur en cendres. Mon père, après avoir cherché à dissimuler son antipathie pour le malheureux poëte, a fini par comprendre que sa présence à Ckorloupski était plus qu'inutile et ne lui parle plus II n*a pas voulu lui demander à qui étaient ces chevaux, et nous avons continué notre route jusqu'à l'habitation du pope, où déjà étaient réunies plusieurs personnes des environs.
Cette habitation se compose de deux petitos chambres: la première ornée d'une quantité de portraits de religieux; dans la seconde est le lit du pope, la lampe allumée devant les saintes images, et la bibliothèque. A l'entrée de la première, sur une grande table, il y avait un amas de pâtés et de volailles rôties.
— Où est votre femme? demanda mon père à notre hôte,
— Près d'ici, répondit-il. Elle prépare le dîner. , En ce moment Antonina s'avança avec Cyprien.
Mon père prit une tranche de pâté et en vanta la saveur; Cyprien, après forces grimaces, déclara qu'il ne pouvait accepter qu'un morceau de pain. Antonina resta sur le seuil de la porte, d'un air de mauvaise humeur.
Quelques instants s'écoulèrent ainsi, quand tout à coup ma cousine s'écria : Ah I M. Ctaroslavski ! et au môme instant apparut ton ami, que je désirais voir depuis longtemps et que je ne m'attendais guère à voir pour la première fois dans la maison du père Cyrille. Je t'avoue qu'en entendant prononcer ce nom je me sentis troublée, et me retirai un peu à l'écart.
Les embrassades de la femme du pope, qui entra au même instant, m'empêchèrent d'entendre la réponse de Gtaroslavski au prétentieux compliment que lui avait adressé Ântonina. Il échangea ensuite avec mon père quelques mois que je n'entendis pas davantage. Puis mon père me le présenta. Gtaroslavski me regarda attentivement, puis s'inclina en silence. Je balbutiai je ne sais quoi, et m'assis. Il s'éloigna.
Voilà, ma chère Sophie, ma première entrevue avec ton favori, et voici les remarques que j'ai faites : Gtaroslavski n'est pas beau, mais il n'aurait par là que plus de chances de me plaire. Je ne sais pourquoi chaque fois que j'entends parler d'un bel homme^ je me représente aussitôt un visage rond avec des moustaches et des favoris frisés, des cheveux bouclés, des yeux noirs que nous avons retrouvés à tous les bals de Pétersbourg. Tu sais de qui je veux parler, tu te rappelles cette physionomie prétentieuse, cette espèce de colosse qui regarde les femmes d'un air si satisfait de lui-môme, qui porte une lourde chaîne en or, des gants glacés, des bas à jour et des escarpins vernis. Tu te rappelles quelle aversion il inspirait, et tu comprendras que j 'aie eu peur de retrouver en Gtaroslavski un beau de cette espèce. Par bonheur, ton ami n'est ni beau, ni grand, ni frisé, et il me semble qu'il a des yeux bleus. De plus, j'ai remarqué qu'il a la main et le pied petits, et les mouvements dégagés. Il port€ un habit d'une couleur simple, à demi boutonné, une cravate en batiste écrue^ du linge fin et blanc, et cette toilette lui i^ied parfaitement.
%i$ LA JICIT DG S SlCFTEXBEE.
Quel donmiage que les iMnomes ai gènteal ne songent point à l'idée qn'ib penvent sons donner d'eu-mémes non-senl^uent par les premières paroles qu'ils nous adressent, mais par leor façon de se yètir, par l'arrangement de Imir cheviâore, par 1q Bieud de leur cravate, par une foule de petites cho^esl Quel dommage qu'un grand noinbre d'entre eux étudient leur sourire deyant une glace, et leurs gestes et leur attitude, et prennent ainsi des façons d'être affectées, insupportables!
Que de fois j'ai regretté d'entendre prononeer des paroles gracieuses par un de ces élégants qui avait dea moustaches énormes et le col serré dans sa cravate t J'éprouve la même répulsion à l'aspect de celui qui a un habit mal fait, des mstncbes étroites, des boutons de métal, des épingles avec des perles monstrueuses, des breloques, des chpveuit bpuclés et imprégnés de parfums, de longues manchettes, un çoi de chemisa qui lui couvre la moitié du visage.
Rien de pareil dans Tcxtérieur de Gtaroslavski. J'ai fait avec plaisir cette observation. Sa repcoçitre avw Cyprien n'indiquait pas une grande amitié, L'un et l'autre se sont seulement âonpé la main et o^X échangé quelques mots de froide (îourïoisie. Iffti^ C\^ roslayski n'avait en ce moment aucune apparence de dédain, ^\ sur sa figure m ne voyait p^s poindre ce regard équivoque des gens qui se croient supérieure à ceux à qui ils adressent la.p?^role. Après avoir écoulé très-tranquillement mon poètiqiie cousin, il a pensé, je suppose, qu'U n'avait pas sufQsamment rè];Kmdu
L4 fiiVIT DU 2« SBPTEMBRf:. fU
;m& palit^sses d'An^oninai ; \\ s'pst r^ipprpfijié d'ella elj lui a dit je pe sais quoi qui Ta faif sourire agr^^bldi . p^âut, cQ^ime je ne la vis jamais sourire.
Pendant ce temps on avait apporté les fonts bap-i tismaux, te père du nouyeai^-nô s^ retira ^vec sa fep^me^ ^pré$ avoir prié ui^ de ses confrères d§ f^ir^i 1^ cè^émopie. Une vieille femiue 3'approcha de i^ç\i^ m% f\t m salut respectuevi)^ et ^'ipyitfi à remplir me^ fonctions d^ marraine.
r- Qui est le parrain ? dpaandai-je qï\ me levant^
— C'e^t Paul Gtaroslav^ki, me. répondit-elle.
E;n entendant prononcer ^on nom, il i^e retourna, 14a vieille fwme s'ayanca yers lui, l^ ^alua et lui adressa la môme prière qu'à moi. ^ou^ le mof^dc; a'était levé. ]\tûn pèr^ me conduiait yers. l^s fq^t^ baptismau}^ et se plaça à côté de moi. De Tf^utre côté; on apport^ r^nfant. Qn attendait q^e Ctarpslav^ki vint prendre sa place ; mais il ne faisait aucun mouir ' yement et nqus regardait d'un air indilTérent.
-r- Noua Ç(Ommes prêts à commencer la çérëj^onie,^ lui dit le pope.
À ce^ mo$s, Çtarqslavslii parut tout ^topué,
Cyprien lui expliqua ce dont i|s'agi^ait^ et Agure-t toi notre i^urprise, lorsqu'au lieu de s'expuser de sa ^ distraction il déclara que non-seulement il n^ serait point le parrain de cet enfant, mais; qu'il s'était juré ^ lui-même de <ie jamais accepter ce devoir de
parrain.
l.e ton ayec lequel il Qt cette déclaration était s|
^MV que je me sentais près de. pleurer, et que j'av^i^
eoYie de quitu^r la chambre. Mon père, pour mettre fin à cette situation pénible, se hâta de dire qull prendrait la place de CtaroslaYski, et le baptême fat fait.
Est-il nécessaire de te raconter de quelle façon s'écoula le reste du temps dans la maison du pope? J'évitai toute occasion de m'entretenir avec ton incivil ami, ce qui donna à Cyprien une nouvelle assurance. Il fallut se mettre à table, et y rester jusqu'à six heures. La femme du pope ne cessait de nous offrir ses crèmes et ses gâteaux de miel. Tu ne t'imagines pas, ma chère, ce que c'est qu'un dessert de province! J'aurais voulu faire honneur à cet amas de choses, mais c'était au-dessus de mes forces. Mon père pourtant et Ctaroslavski étaient intrépides, et vantaient l'excellente cuisine de notre hôtesse, qui ne cessait de leur faire la révérence et de les remercier. Après le dîner, la femme qui est chargée de prendre soin de l'enfant vint nous offrir du vin. Tous les convives déposèrent quelques pièces de monnaie sur son plateau. Je ne voulais pas goûter à ce vin ; mais mon père me fit signe que je ne pouvais m'y refuser, et je vidai résolument mon verre.
A sept heures enfin nous reprîmes le chemin de notre demeure. Mon père invita Ctaroslavski à venir passer la soirée avec nous. Il m'offrit le bras, et tu fus, Sophie, le premier sujet de Aotre entretien. Il m'exprima sur toi et sur quelques-unes des personnes de notre connaissance des idées si vraies, si nettes, que j'en fus frappée. Chacune de ses paroles était
comme une sentence, et une très-juste sentence. Ce qui me plut surtout, c'est qu'il ne cherchait point à parer son langage de ces traits d'esprit, de ces réflexions caustiques que d'autres hommes se plaisent à entremêler à un entretien sérieux. Non, tout ce qu'il disait était l'expression d'un jugement ferme et impartial. Pendant tout le temps qu'a duré notre conversation, il ne m'a pasadressénon plus un seul compliment ni une seule parole de galanterie, ce qui n'est pas peu de chose, •
Je te fais grâce des détails de notre soirée ; mais il faut que tu saches de quelle façon ton ami nous a quit« tés. C'est encore un des traits étranges de cet homme, qui est vraiment l'être le plus original qu'on puisse rencontrer. Il était environ minuit quand nous nous levâmes de table. Ctaroslavski prit son chapeau et s'approcha de nous pour nous dire adieu. Mon père le pria de ne pas oublier ses voisins. Cyprien lui récita je ne sais quelle tirade dramatique. Je lui répétai la prière que mon père venait de lui faire.
Restait Antonina, qui l'attendait à dessein près de la porte. Quand il fut près d'elle, du bout du doigt elle lui fit un geste de menace et lui dit à demi-voix, mais assez haut cependant pour que tout le monde l'entendit, qu'elle savait pourquoi il n'avait pas voulu accepter la place qui lui était réservée dans la cérémonie du baptême.
Ctaroslavski voulait sortir. Antonina lui barra le passage en riant de telle sorte, qu'elle âxa notre attention.
«U tA MPIT ni] « S^PTBViRE.
-r- Oui I oui ! ^'éeria-iTelle, je crois que j'ai deviBé; ^t elle se tenait sur le seuil de la {XM-te. GtareslaYski la regardait tranquiliemeat; puis elle ¥§0? lait nous (aire part de sa témérité, et il n'était pas possible de ne pas remarqua son manège, et qjm: qae mon père fût persuadé qu'elle faisait quelque sotte plaisanterie, il s'avança ¥ers elle. C'était eq qu'elle désirait.
— Je suis prèle, mon oncle, di^Ue, à vous révéler le secret de M. Ctaroslavski. Ce secret m'appartient, puisque je l'ai deviné. Hais je ne sais s'il lui convient que je vous le fasse connaître.
r- Selon moi, répondit mon père, le se€wt que l'on a deviné est p)us sacré que tout autre.
r- Mais il se rapporte à vous, mon oncle, reprit Antonina, ou plutôt à ma cousine Nathalie.
En entendant i^ononcer mon nom,mQnpér« parât embarrassé. Moi» je ne savais que dire, et je me rapprochai de lui. Antonina triomphait, et il y avait dans ses yeux une expression de joie enchantée qui ne pouvait échapper h personne. Ctaroslavski seul conservait son calme habituel. Sans que sa voix indiquât le moindre trouble, il nous dit qu'il ne tenait point à dissimuler plus longtemps la pensée que ma cousine avait pénétrée, ni l'entretien qu'il venait d'avoir avec elle. II ajouta qu'il s'était rendu chez le pope avec l'intention de servir de parrain à son enfant, et que tout à coup il s'était rappelé la loi religieuse qui interdit le mariage entre ceux qui ont tenu ensemble un enfant sur les fonts baptismaux.
An premier abord je ne conlprenaispas bien ces paroles, et je regardais avec ênriosité lés personnes groupées autour de moi; mais soildain je me sentis rougir et je fis un mouvement poiir m'esejuiter. CtaroSlavski, qui remarqua ce mouvement, s'avanÇa rerfe moi et prononça ces mots que je te répète textuellement : « Comtesse, votre cousine m'a 'obligée à un aveu qui pourrait être considéré (;omme tm si^ne â'dudace et dé mauvaise éducation. En refusant l'honneur dé m'adjolndre à votls dans la cérémdnie de ce iiiatin, j'ai agi par une Impulsion mystériettse dont je puis à peine me rendre compté. Ilib'a semblé que^ par cette abstention, J'écartais un premier obstacle et faisais un premier pas sur le chemin du bonheur. Si Vous m'accordez la permission de revenir TOUS voir, j'oserai presque croire que j'ai eu raison de concevoir cette espérance.
A ces mots 11 nous salua et sortit, laissant à chactih de nous la liberté d'interpréter ses paroles comme bon nous semblerait.
— Voilà ce qui s'appelle une jolie dédarâtioti f dit Antonina.
— Une prétentioil à Texcentricité I s'éCf ia Cyprièil. Je regardai mon père. Il souriait et ne semblait fli
mécontent ni étonné. Mais que dis-tu, Sophie, de cette sortie, et de quel regard periSes^tu que je paisâe fevoir celui qui, après avoir passé quelqtieà heures avec moi, fait une telle confession, et devant des étrangers? Quelle aventure!.;. Mais trêve de plaisanteries; Je suis Vraiment ejfîrayée h l'idée de hencont^er
de noareau ton ami, et ne peux mlmaginer quels seront ses rapports arec moi.
Adieu, je vais me mettre au lit sans avoir la moindre envie de dormir. Quel original que ton Ctaroslavski t
Du lendemain.
Le soleil avait déjà fait une bonne partie de sa course journalière quand j'ai ouvert les yeux, et à peine étais-je réveillée que j'entendis Ântonina qui m'appelait dans le jardin. Bon gré mal gré, il fallut, la rejoindre. Elle me dit que de sa vie elle n'avait si bien dormi, mais ses yeux prouvaient le contraire, et je suis convaincue qu'elle n'avait pas clos les paupières. Pendant près de deux heures nous nous sommes entretenues de choses insignifiantes ; Antonina voulait que j'en vinsse à parler moi-même de Ctaroslavski ; mais je ne voulais pas lui donner cette satisfaction, et notre matinée s'est écoulée très-péniblement.
A onze heures, selon notre coutume, nous avons pris le thé. Mon père était de très-bonne humeur. Il a adressé quelques questions à Cyprien et quelques paroles amicales à Antonina. Nous sommes allés ensuite sur les bords du Dnieper. Les travaux avancent rapidement. L'ingénieur étranger fait des phrases charmantes, et mon père a en lui pleine confiance. Cet ingénieur propose de construire une digue au moyen de laquelle il emploierait l'eau du fleuve à faire mouvoir des scieries et des moulins* Tous ces
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travaux peuvent se faire à la fois, et dans quelques mois tout serait prêt. Il promet des montagnes d'or. Dieu veuille que ses plans se réalisent! Je me sentais disposée à croire, comme mon père, à ces merveilles; mais je ne sais pourquoi, en observant la physionomie de Joseph, j'ai senti s*Slever en moi un soupçon qui m'est resté dans Tesprit.
Joseph a une passion pour le Diiiépcr; il ne lui donne jamais, il est vrai, que les noms les moins flatteurs, tels que : vieux monstre ou vieiix scélérat; mais il fait de ces noms, par la façon dont il les prononce, autant de gentillesses. Comme il a de la peine à se faire comprendre de ses compagnons de travail, il s'est procuré un nouvel auxiliaire; il a trouvé un horrible chien sans queue qu'il a exercé très-promptement à remplir un office de domestique, à lui apporter sa pipe, son panier, ses ustensiles et une foule d'autres objets. Il l'appelle Sabachka^ car il ne peut s'habituer à conserver aucune dénomination russe, et il a imaginé pour chacun de nous une désignation particulière ; il appelle mon père, mon général; moi, ma châtelaine; Gyprien, mon Adonis; Antonina, la demoiselle aux yeux de tulipe; l'ingénieur, le savant; le jardinier et les ouvriers, le vulgaire. A tous ses talents il joint des- connaissances médicales, et il s'est fait dernièrement un grand renom dans notre canton, en guérissant un de nos voisins qui était malade depuis longtemps.
Au retour de notre promenade mon père ordonna d'atteler la calèche < Nous lui demandâmes tous à la
fis LA NUIT DU 28 SEPTEMBRE.
fois OÙ il allait. » Je rais voir Claroslavski, » nous répondit-il. Antonina me regarda fixement, je rougis : quelle sottise I
Pour passer le temps, Antonina se mit au piano et fit de fausses notes; Cyprien tambourinait avec ses doigts un morceau d'opéra. Moi, je m'assis sans cérémonie sur un canapé et lus la Guerre du Nizam^ de Méry. Quel agréable écrivain que Méry, et quel homme charmant que son sir Edouard ! Crois-tu, ma chère, qu'il existe à la surface du globe un coin de terre où deux hommes arrosent avec le sang des tigres les fleurs aux pieds des femmes qu'ils aiment, et s'entretiennent de leurs amours au bruit sinistre du chant sauvage des Taugs? Cyprien assure qu'il a l'encontré, je ne sais plus où, la femme d'un marchand qui ressemblait à Arinda. Il en conclut que la fille- du nabab était laide et ne plaisait que parce qu'elle possédait des mines de diamants. Le pauvre Cyprien est envieux de Méry, il dit que les productions de cet écrivain sont faibles et sans goût.
Mon père est revenu de sa visite et n'en a rien raconté. Demain, je crois que mon cousin et ma cousine sont disposés à nous quitter. Quel bonheur ! Ni mon père, ni moi, nous n'essayerons de les retenir... De nouveau la nuit... une nuit d'inquiétude et d'insomnie... problablement par suite de l'ennui que j'ai éprouvé dans la journée.
A propos, sais-tu, Sophie, que le profil de Ctaroslavski ressemble à celui de Constantin R... en laid? Cette ressemblance m'a frappée au premier coup d'œil.
LA NUIT DU 28 SEPTEMBRE. ftld
Ma chère Sophie, c'est ta lettre qui est càtise que j*ai passé deux semaines sans t'écrire, sans t'adresser le récit journalier de mes petits événements, qui't*ont sans doute paru plus d'une fois peu intéressants, mais qui parfois aussi probablement auront amené un sourire sur tes lèvres. La question que tu m'as faite m'a portée à examiner attentivement les divers incidents de mon existence et à scruter chaque mot qui m'est adressé. L'obligation que tu m'imposes serait pourtant bien difficile, s'il s'agissait d'un autre homme que de Ctaroslavski. Par bonheur, notre héros agit de telle sorte que je ne puis mieux répondre à tes demandes qu'en te faisant un récit exact de ce qui se passe entre lui et moi. Accepte ce récit tel qu'il est, et tires-en les conséquences que tu voudras; je rfy peux mais.
Je t'ai dit l'impression qu'il avait produite sur moi à notre première entrevue chez le pope. Son extérieur et ses manières m'annonçaient un homme de bon ton. Quant à sa déclaration, elle ne pouvait que nous paraître très-singulière; c'est positif.
Après cette rencontre, j'étais, je l'avoue, un peu inquiète de revoir Ctaroslavski, et ne savais avec quelle expression de figure je devais le recevoir.
Je t'ai dit aussi que mon père lui avait fait une visite, et à son retour près de nous n'avait pas proféré un mot à ce sujet. Après le départ d'Antonina et de
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Cyprien, je me retrouvai seule avec lui. Les premiers jours de cette nouvelle solitude me semblèrent assez longs. Bien que le jeune Byron et sa vaniteuse sœur ne fussent pas pour nous une société agréable, ils faisaient cependant une diversion à l'uniformité de notre vie. Mon père était tout entier livré à ses nouveaux projets. Je tâchais de partager son enthousiasme; mais le Dnieper n'avait plus pour moi le même charme : je l'ai vu trop fréquemment. Joseph pourtant continue à travailler là avec un zèle infatigable.
Les promenades par les mêmes chemins, par les mêmes sentiers, finissent par devenir terriblement monotones, et lire, toujours lire, cela fatigue les yeux, disent les médecins. Il ,ne reste donc qu'à broyer des couleurs, à prendre des crayons et des pinceaux. Triste ressource! puisque je n'ose franchir les limites qui m'ont été prescrites par mon maître. Cependant les myosotis, les roses et les tulipes m'ennuient tellement, que je me résous, non sans crainte, à ébaucher un paysage. Tant que j'en suis restée aux linéaments d'une esquisse, j'étais assez contente de moi; mais lorsqu'il a fallu remplacer le crayon par le pinceau, et lorsque j'en suis venue à figurer par diverses sortes de couleurs 1» ciel, les nuages, les bois, je me suis sentie saisie d'un véritable désespoir, et le pinceau s'est échappé de mes mains.
Au même instant j'entends des pas derrière moi. Je me retourne, c'est Ctaroslavski* Impossible de cacher mon dessin, collé par malheur sur une grande planche^ et le visiteur inattendu ne pouvait manquer
de remarquer mon barbouillage. Ah! me dis-je, serait-t-il d'assez mauvais genre pour louer mon talent? Et j'attendais avec crainte ce qu'il allait faire. Il s'assit à côlé de moi sans prononcer un mot. Je respirai.
Quelques minutes après il me dit : — Vous ne parviendrez pas à finir ce dessin ; et sans autre préliminaire il prit mon pinceau, et en quelques traits rapides acheva ce que j'avais vainement tenté de faire.
— Vous dessinez à merveille, monsieur Ctaroslavski, lui dis-je en suivant du regard son travail. — Pas trop mal , me répondit-il sans détourner la tête.
Un quart d'heure après il me remettait, à la place de mes taches informes, un très-joli paysage, et me donnait en outre plusieurs bons conseils dont mon maître a oublié de me gratifier.
Après cette dissertation sur la peinture nous nous sommes mis à parler de différentes choses, Ctaroslavski m'a raconté diverses nouvelles qu'il a apprises par des journaux que nous ne recevons pas, et m'a offert de me prêter ces journaux. Deux heures se sont écoulées de la sorte si rapidement, que lorsqu'on a annoncé le dîner il m'a paru qu'on l'avait servi plus tôt que de coutume. Le soir il a causé comme s'il était une de nos vieilles connaissances , et quand il s'est levé pour partir, mon père et moi nous l'avons prié de revenir aussi souvent que possible. Mais je ne sais pourquoi mon père ne m'a pas dit un mot de lui. C'est d'autant plus étrange que mon père a l'habitude
tn LA NUIT DU 28 SEPTEMBRE.
de commenler et d'analyser chaque petit épisode de notre vie journalière.
Le lendemain j'ai reçu les journaux avec un billet dans lequel Ctaroslavski me donnait la liste des livres qu'il avait reçus par le dernier courrier, et me priait de choisir ceux qui m'intéresseraient. Mais pas le moindre compliment ni la moindre phrase prétentieuse. Décidément ton ami est un honmie peu commun. Je lui ai répondu poliment que j'acceptais son offre avec reconnaissance.
Le lendemain vers midi il est entré dans ma cham^ bre avec la même physionomie riante, mais calme et grave. Je lui ai tendu la main, en rougissant je crois un peu. Sans faire attention à cet incident, il s'est assis près de moi.
— Vous lisiez? m'a-t-il dit.
J'ai répondu par un signe de tête affirmatif .
— Si vous lisiez, a-t-il repris, et si vous interrompez pour moi vos lectures, vous m'obligeriez par là à rendre mes visites moins fréquentes. — Et si nous lisions ensemble? ai-je répliqué en souriant.
Il a pris mon livre, m'a demandé où j'en étais, et a ' lu pendant deux heures. L'arrivée de mon père a mis fin à cette occupation. Le soir nous avons été ensemble sur la rive du Dnieper. Ctaroslavski a jeté le trouble dans la confiance que mon père accorde à son ingénieur. Il lui a démontré que l'opinion de Joseph était juste, et que le projet du mécanicien était irréalisable.
Mon père a fait la grimace , a soupiré, et n'a pu se
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résoudre à discontinuer les travaux commencés. A onze heures nous revenions à la maison. Nous étions dans le jardin quand un groom amena à notre hôte un des deux chevaux que nous avions quelques jours auparavant admirés. Nous ne pouvions résister au plaisir de le voir encore de plus près. Ctaroslavski m'offrit de le monter, en vantant sa douceur. Je répondis que j'aimerais à le voir manœuvrer un jour dans une promenade. Ctaroslavski nous salua et parlit. Je craignais qu'il ne mît son cheval au galop; mais il s'éloigna au pas, et je rentrai avec mon père au logis.
Il me reste à te raconter ma dernière entrevue avec notre voisin, et je finirai par là cette lettre, qui doit te paraître interminable. Trois jours après la visite que je viens de te narrer, le matin, de bonne heure, un tilbury s'arrête à notre porte : Ctaroslavski en descend Derrière lui est un groom, conduisant un beau cheval par la bride. Le ciel était très-clair^ Tair un peu frais, un temps excellent pour faire une course à cheval. Cette fois ton ami portait encore un frac. J'en ai fait la remarque, parce que comme il est dans mes habitudes d'avoir toujours quelque crainte, je craignais qu'il n'eût un surtout.
Mon père prenait une dernière tasse de thé .quand notre voisin entra . — Je viens, d| t-il, vous proposer une longue excursion, une excursion à h Maison triste.
Je me tournai vers mon père. Il garda le silence. Ctaroslavski attendait une réponse. Je ne savais que dire, je balbutiai : — Mais c'est bien loin.
— Dix verstes I répliqua Ctaroslavski , et par un très-beau chemin, et nous avons un tilbury. A minuit nous serons de retour.
Si je te disais que je ne désirais pas me rendre à cette proposition, je mentirais. Par son silence et par son sourire mon père paraissait s'en rapporter à ma décision. Je réfléchis encore, puis j'acceptai. Juge de cette décision, ma chère amie, comme il te plaira, je suis prête à recevoir ta sentence dans ta première lettre.
Une demi-heure après nous galopions à travers les bois sur un très-joli sentier; le tilbury et le groom nous suivaient à une courte distance...
Permets-moi d'interrompre une minute mon récit pour t'expliquer le motif de ma résolution. Les usages de Taristocratie anglaise permettent à une jeune fille de se promener seule avec un homme avec qui Ton n'est point entièrement lié, si cet homme est comme il faut. On est persuadé que sa délicatesse est pour les personnes de notre sexe une protection suffisante. L'aristocratie de notre province n'admet point une telle liberté. Mais que m'importe? Faut-il que je me prive d'un plaisir innocent pour ne pas scandaliser ma cousine Antonina? Cela n'en vaut pas la peine.
Par bonheur pourtant nous ne rencontrâmes dans notre trajet pas une redingote, pas une robe, pas un être vivant. Ne sois donc pas prude^ chère amie, et lis. Je continue.
En causant tout le long du chemin nous arrivons à la porte du château, une grande porte massive entourée d'arbustes.
Au premier aspect la Maison triste justifie sa dénomination. Elle est sombre, austère, mais très-pittoresque. Ses restes, minés par le temps, m'ont rappelé quelques-uns des vieux édifices de Pétersbourg. Près de là, de côté et d'autre, des nappes d'eau; une église à plusieurs clochetons qui s'élève en haut des sapins séculaires, et tout autour de l'habitation une forêt profonde dont on ne voit pas la fin.
Ctaroslavski m'a tendu la main pour m'aider à descendre de cheval, a lui-môme ouvert la porte et m'a introduite dans un grand vestibule. Là il a pris mon chapeau et ma redingote. Pas un domestique ne venait à notre rencontre, ce dont il ne paraissait nullement surpris. Au premier moment la solitude muette de cette demeure m'a singulièrement impressionnée. Nous sommes entras en silence dans une salle sombre, ornée d'anciennes peintures à fresque, puis dans le salon, tout aussi sombre et décoré avec une certaine recherche, mais d'une façon solennelle : des banquettes blanches et dorées, recouvertes de drap écarlate; des chaises et des fauteuils rangés symétriquement contre la muraille; un second salon, avec un ameublement à peu près semblable, puis un troisième, avec des tapis turcs et de larges divans.
Je n'ai pas voulu m'arrêter à voir les tableaux ni divers autres objets, parce qu'il me tardait de me rendre sur la terrasse, au pied de laquelle le Dnieper tombe dans un profond ravin. Là s'élèvent sur un vaste espace des peupliers gigantesques, des sapins et d'autres arbres groupés avec art. Là de toute part
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on reconnaîl l'œuvre de la volonté, du travail et d'une intelligente pensée. Là il semble que la nature même ait cédé ses droits à Thomme. Mais de quelle époque datent ces travaux, c'était ce que je me proposais de demander à Ctaroslavski. Lui-même paraissait en ce moment austère comme sa demeure héréditaire , et cette expression lui seyait parfaitement à lui comme à elle. Je le priai de me faire connaître plus en détail la maison, le jardin, les environs.
— La maison, me répondit-il, vous ennuiera, le jardin n'existe plus, et les environs sont remplis de souvenirs plus tristes encore que la maison.
— Mais, répliquai-je, en m'amenant ici, monsieur Ctaroslavski, n'aviez-vous pas une pensée de coquetterie?
— Non; je voulais seulement vous présenter au château.
— Me présenter au château?
— Oui, que trouvez-vous donc là d'extraordinaire?
— Je ne sais...
— • Je vais m'expliquer.
— Parlez. 'Je suis curieuse devons entendre.
— • Avant de vous donner une explication, dilesmoi franchement de quelle façon vous envisagez le mariage : croyez-vous au bonheur sans la passion ? préférez-vous à un amour ardent un doux accord fondé sur une réciproque sympathie ? Répondez-moi sincèrement : quelle est votre idée à ce sujet?
— Je préfère cet amour dont vous parlez, lui répondis-je, sans deviner où \l youlait en venir.
— ^n ce cas, s'écria-t-il, pourquoi ce château ne serait- t-il pas à vous?
— Comment, à moi?
— Ouiç Nathalie Nicolavna, puisque, si je ne puis^ vous inspirer un sentiment d'amour, j*ose au moins compter sur quelque sympathie.
— Vous êtes trop modeste, monsieur Ctaroslavski.
— Non... Mais le mariage est une chose grave, et si je crois à la possibilité., ,
— Ahl vous croyez?... répliquai -je en riant.
— Pourquoi pas ? Je vous répète que je n'espère pas conquérir votre amour ; mais il me semble que j'ai les qualités nécessaires pour rendre une femme heureuse.
— Monsieur Ctaroslavski, luidis-je d'un ton de plaisanterie, avouez que notre entretien a pris une singulière direction ?
— Est-oe qu'il vous déplaît?
— Je n'en comprends pas le sens.
— 11 est cependant très-clair. Nous parlons de la possibilité de nous marier.
— C'est-à-dire vous parlez, ce qui n'est pas la même chose...
— C'est dommage ; car de cette idée j'ai fait la base de mon avenir.
— Mais, au nom du ciel I m'écriai-jeavec impatience, faut-il attribuer à l'influence de la Maison triste votre singulière disposition d'esprit? Vous étiez beaucoup plus aimable à Ckorloupski .
— Écoutez, Nathalie Nicolavna, répliqua-t-il avec
une sérieuse expression de physionomie, vous êtes jeune, la vie vous apparaît comme un long enchaînement de fêtes, mais...
— Je m'ennuie souvent, monsieur Ctaroslavski.
— Comme on s'ennuie au bal. Voyez : la jeunesse s'écoule, et alors arrivent les années que nulle joie n'anime. Je les connais, ces années; j'en ai déjà passé plusieurs. Alors la solitude est triste et sombre comme cette demeure, comme ce jardin, comme tout ce qui m'entoure.
— Mais vous êtes jeune....
— Est-on jeune à trente-six ans ?
— Mais les souvenirs et le charme du passé ?
— Le passé î répéta Ctaroslavski avec un amer sourire; puis il se tut un moment, et ensuite se leva, et me tendant la main : — Écoulez, dit-il avec un accent si mélancolique que je ne puis l'oublier, voulez-vous accorder un instant à mes souvenirs ?
— T Trôs-volontiers, répondis-je, en me levant aussi. *
Nous descendîmes de la terrasse. Il me conduisit par un sentier qui se dirigeait vers l'église et m'arrêta à l'entrée d'une vieille chapelle.
— Dans ma famille, me dit-il, c'est une vieille coutume de ne point ensevelir les morts, mais de les garder sous les voûtes de cet édifice.
Sans attendre de réponse, il ouvrit une lourde porte en fer qui roula sur ses gonds avec un gémissement aigu. Je sentis aussitôt sur mon visage l'impression d un air humide; j'aurais voulu me refuser à entrer
dans cet asile de deuil, mais je n'osais exprimer ma pensée.
En face de la porte s'élevait un iconostase avec les images des patrons de la famille; à gauche on distinguait un escalier. L'intérieur delà chapelle était tréssombre. Ctaroslavski prit un des cierges placés dans de grands flambeaux d'argent, et me donna de nouveau la main pour me faire descendre l'escalier. J'étais toute tremblante et sentais mes genoux vaciller. Mais cette main me tenait fortement, et elle, était plus froide que la muraille, plus froide que Tair humide de cette sépulture, et son visage était d'une pâleur mortelle. Il ouvrit une seconde porte en fer, et nous nous trouvâmes au milieu d'un cercle de cercueils noirs, sur chacun desquels on voyait une plaque en cuivre revêtue d'une inscription.
— Vous avez froid? me dit Ctaroslavski.
— Un peu , répondis-je d'une voix mal assurée.
Je n'osais ajouter que surtout j'avais peur. Soit qu'il ne devinât pas ou ne voulût pas avoir l'air de deviner mon émotion, Ctaroslavski s'arrêta prés de deux cercueils un peu écartés des autres.
— Là, me dit-il, sont les restes de mes parents. Mon père était un homme d'honneur et ma mère une excellente âme. Peut-être auraient-ils vécu longtemps et heureusement, si....
— Si ? répétai-je vivement.
— L'histoire de leur vie est étroitement liée à la mienne. Je vous la dirai en un autre moment. A présent, je ne le puis. Attendons à ce soir.
Nous nous inclinâmes devant ce tombeau, et il me montra successivement ceux de ses aïeux. Une demiheure s'écoula dans cette visite. Enfin nous sortîmes. Je respirai plus librement quand je vis la porte en fer de la chapelle se refermer derrière moi, et j'aspirai avec plaisir le grand air.
— Et vous descendez souvent dans ces caveaux? dis-je à Ctaroslavski, en cherchant à renouer un entretien qui provoquât sa confiance.
— Chaque fois que je me sens triste et sombre.
-- En ce moment, un tel aveu n'est pas flatteur pour moi.
— Si je suis triste en ce moment, répondit-il, c'est à cause de vous... mais vous ne voulez pas me comprendre.
— Encore une plaisanterie I
— Pas du tout : c'est un langage sérieux que vous êtes obligée d'entendre par amitié pour moi .
Ce mot d'amitié qu'il m'adressait pour la première fois produisit sur moi une vive impression. Je ne pouvais en aucune façon rejeter le sentiment qu'il exprimait; car il faut que je rende justice aux remarquables qualités de Ctaroslavski, et je t'avoue que son amitié flatte mon amour^propre. Je lui répondis que j'étais prête à l'écouter avec un intérêt digne du sentiment au nom duquel il réclamait mon attention. Il me prit la main en souriant et en me regardant attentivement, puis me fit une proposition que certes jamais homme de trente-six ans n'a fait à une jeune fille de vingt ans. Si tout autre que lui.... Je ne puis
dire ce que j'aurais répondu. Mais voici sa proposi<v tien.
— Nathalie Nicolavna, pour m'écouter avec la patience que je vous demande, il ne suffit pas d*un intérêt amical, et je ne crois pas à votre amitié... Vous admettez, n'est-ce Ipas, qu'une femme peut ôtr^ heureuse sans aimer d'amour son mari?... Vous l'avez dit... Accordez-moi quelques instants ce bon-? heur. Pendant que vous êtes dans cette demeure, re-» gardez-moi, regardez tout ce qui m'appartient comme vous appartenant à vous-même.
— Et vous, monsieur Gtaroslavski , répliquai-je naïvement, de quelle façon me regarderez^vous peuT dant ce même espace de temps ?
— Je verrai en vous une femipe qui n'est point amoureuse de'son mari, mais qui, par la permission qu'elle lui accorde de l'aimer ellermôme, lui rend toutes les bénédictions, toutes les joies qu'il a perdues... Je vous demande, je le sais, une chose difficile; mais songez, Nathalie, qu'en me la refusant vous ne blessez pas l'amour-propre, mais le cœur.
En cet instant, ma chère, sa physionomie était trèssingulière.
— Je vous écoute, Paul, lui répondis-je en souriant et en rougissant jusqu'aux oreilles.
A cette réponse, que peut-être il n'osait attendre, une expression de bonheur irradia son visage. Ses yeux étincelaient, ses joues s'empourprèrent. Il voulut parler, et il ne put proférer un mot. Je le regardai, et mon regard confirmait la promesse que je
venais de lui faire... Sophie, au nom de Dieu, ne te laisse pas aller à de folles suppositions; ne m'accuse pas de coquetterie. Non, Ctaroslavski a raison : la femme qu'il épousera peut être heureuse.
Nous nous remîmes silencieusement en marche non plus par les sentiers de Téglise, mais par un autre beaucoup plus agréable, le long duquel coulait un frais ruisseau de la montagne, qui tantôt s'élargissait et tantôt semblait s'arrêter; puis de nouveau sautillant et bruissant, reprenait son cours vers le Dnieper.
— Que ce côté du jardin est beau! m*écriai-je. En faisant cette remarque je voulais rompre mon silence, moins pénible, à ce qu'il me semblait, pour Ctaroslavski que pour moi.
— Oui, Nathalie, répliqua-t-il, ce jardin pourrait être assez beau, mais il est négligé.
Ce simple nom de Nathalie me fit de nouveau rougir. Mais mon mari d'un instant regardait d'un autre côté, et nous continuions à cheminer. L'aspect du paysage variait à tout instant, et plus d'une fois je le louai sérieusement. Ctaroslavski partageait mon impression. Après une assez longue promenade nous arrivâmes à l'orangerie, qui me sembla parfaitement entretenue. Il frappa à la porte, et je vis apparaître un homme en veste.
— C'est M. Wierig, notre principal jardinier, me dit Ctaroslavski.
Je répondis par un sourire au salut de notre jardinier, qui était évidemment un bon Allemand.
— Voulez-vous bien, reprit Ctaroslavski, indiquer à M.* Wierig les améliorations que vous désireriez voir faire dans le jardin. Je vous répohds que vos ordres seront ponctuellement exécutés.
Qu'aUrais-tufait à ma place, ma chère amie? Mon Dieu, que n'aurais-je pas donné pour entendre ta réponse! Mais puisque j'avais à remplir mon rôle de femme, pouvais-je me refuser la joie de transformer le sauvage terrain de la Maison triste en un beau, pittoresque jardin qui rappellerait celui de Paulovski? Je me suis accordé cette joie : j'ai développé mon plan à M. Wierig : ici, des corbeilles de fleurs ; là, un pont; ailleurs, une petite île, et plusieurs autres ornements qu'il est inulile de t'énumérer. Le jardinier m'a répondu que tout serait fait très-prochainement.
Je suis folle, chère amie y n'est-ce pas? mais que veux- tu ? C'est la faute de ton Ctaroslavski, et tu sais que j'ai toujours eu un penchant à la déraison.
Ma tâche de châtelaine accomplie, je me sentais fatiguée, et j'avais faim. Le dîner a été servi, un dîner excellent. J'ai mangé comme une pensionnaire, et nous avons été prendre le café sur la terrasse.
—Ne voulez -vous pas vous reposer? m'a dit ensuite Ctaroslavski ; votre chambre est préparée.
— Non, c'en est trop, me suis-je écriée. Comment f ma chambre? Et j'avais, à ce qu'il paraît, en ce moment, une telle expression de surprise que Ctaroslavski n'a pu s'empêcher de rire.
— Oui, votre chambre, a-t-il repris, et je vais vous y conduire...
Slg4 LA NUIT DU 28 SEPTEMBRE.
Il m'a offert le bras, et j'avoue que j'étais tellement entraînée par la curiosité, que je marchais plus rapidement que lui.
... Ici je m'arrête; je voudrais te faire une description de ce qu'il appelle ma chambre, mais c'est impossible. Figure-toi, Sophie, la plus jolie bonbonnière qu'on puisse imaginer, non point en or, mais en vieux saxe^ mets-y les plus beaux bouquets de fleurs, et tu auras par là peut-être une idée de mon réduit. Je ne puis te dire en détail ce qu'il est. II me semble que j'ai vu ce réduit en rêve, et je n'ose plus affirmer qu'il existe réellement... Mais sais-tu, mon amie, que si quelqu'un m'obligeait à lire ma lettre, je la déchirerais en morceaux? toi seule tu la liras.
Il me reste à le communiquer l'étrange histoire de Gtaroslavski, qu'il m'a lui-même racontée sur la terrasse de notre maison. C'est moi-même qui me suis servi de ce pronom en écoutant la narration de ton ami et les malheurs qu'il a éprouvés; je les appelle aussi nos malheurs. J'en viens à mon récit.
D'abord il faut te dire que la légende dont je t'ai parlé dans une de mes premières lettres n'est pas une fiction, mais un fait positif. Mon aïeul, qui était un riche seigneur polonais, devint réellement Tennemi de l'aïeul de Gtaroslavski, qui était un boyard russe. La malheureuse jeune fille qui se sauva pour échapper aux poursuites d'an être sans pitié demeurait à l'endroit même où s'élève aujourd'hui la Maison triste, et Gtaroslavski a promis de me montrer l'entrée de la grotte et le monastère, qui se trouvent
situés à peu près à une égale distance entre son habitation et celle de mon père. Quant aux rumeurs effrayantes qui, selon la tradition, se renouvellent chaque année à heure fixe, il m'a dit que, ne s'étant jamais trouvé ici en cette nuit mystérieuse, il ne les avait pas entendues, mais que le peuple continuait à y croire... C'est terrible, n'est-ce pas? Nous nous sommes promis de passer cette nuit du 28 septembre sur le balcon de Ckorloupski.
L'histoire des ancêtres de Ctaroslavski est curieuse, mais longue. Je me hâte d'en venir à ce qu'il y a de plus intéressant, c'est-à-dire à l'héritier actuel de cette ancienne famille, et je te transmets son récit, tel qu'il me l'a fait lui-même.
« Il fut prédite un de mes aïeux, je ne sais auquel ni à quelle époque, que son mariage et le mariage de chacun de ses descendants seraient signalés par quelque événement ou quelque particularité extraordinaire, et cette prédiction s'est constamment vérifiée. Je ne remonterai pas jusqu'aux temps éloignés. Je commence mon histoire à mon grand-père, qui vivait sous le règne de Catherine. Un jour, dans une de ses campagnes en Turquie, il obtint d'un pacha turc une belle jeune fille grecque en échange d'un cheval de luxe. A son retour dans ses foyers il épousa cette jeune fille, malgré les observations, les reproches et la colère de ses parents. Il en eut deux fils, dont Talné était mon père.
f II entra au service, ainsi que son frère; mais bientôt ils le quittèrent, avec la résolution de se reti«<
rer dans ce domaine et d'y vi?Te ensemble, sans partager leur héritage. Lear régiment était en Pologne. Sur la frontière de ce pays ils furent forcés de stationner dans nn méchant village où ils n'avaient pu se procurer les chevaux néc^saires ponr continuer leur route. Un juif, auquel appartenait la maison où ils s'étaient résignés à passer la nuit, vint leur dire le soir : — Nous avons ici une devineresse. — A merveille! s'écrièrent les deux jeunes officiers; conduisnous près d'elle -
c Leur hôte les mena dans une cabane chétive, étroite, sale et remplie d'une foule d'objets de toute sorte , qui étaient comme autant de témoignages de l'inquiétude d'esprit et de la crédulité des geps de cette époque. Là était une vieille femme débraillée, avec un chat, un coq et un vautour apprivoisé. Le juif introduisit près d'elle les deux frères, en lui promettant en leur nom une généreuse récompense si elle leur pronostiquait un heureux avenir.
c — Je n'en ai qu'un mauvais à t'annoncer, dit-elle à mon oncle en se tournant vers lui. A ces mots mon père voulut empêcher son frère d'écouter cette vieille sorcière ; mais ses efforts furent inutiles, et elle prédit à mon oncle qu'il mourrait le même jour où mon père se marierait.
« — En ce cas , s'écria mon père, ta prédiction ne se vérifiera pas, car jamais je ne me marierai. En parlant ainsi il jeta quelque argent sur la table et sortit. Par malheur la devineresse ajouta quelques mots qu'il entendit : — Si tu ne te maries pas, dit-elle, tu ne
sauveras pourtant pas ton frère, et prends garde au jeudi I...
« Le lendemain les deux jeunes officiers se remirent en roule, en riant des paroles de la devineresse. Afin de rassurer complètement son frère, pour lequel il avait la plus tendre affection, mon père lui jura qull n'éprouvait qu'un sentiment d'èloignementpour toutes les femmes, et que, sans tenir même aucun compte des prédictions qui venaient de lui être faites, il n'épouserait pas la plus belle fille du monde. Mon oncle l'accusait de se laisser à son insu influencer par une crainte superstitieuse, et jurait de se tuer s'il ne le décidait pas à se marier. Ce débat entre les deux frères ne dura pas longtemps, et tous deux cessèrent de parler de la prophétesse. Trois années s'écoulèrent, trois années de calme et de bonheur. Un jour ils furent invités au mariage de la fille d'un de leurs voisins. — Allons-y, dit mon oncle; et il y entraîna mon père.
« Ils arrivèrent le soir dans la demeure de la fiancée. Elle était pâle, soucieuse, triste. On attendait le lendemain son futur époux. Oii dansa jusqu'à minuit, puis les convives se dispersèrent; mais les deux frères couchèrent dans la maison.
« Le lendemain matin mon oncle se mit à parler à mon père de 1^ fiancée, et lui demanda si elle lui plaisait.
« — En toute autre circonstance, répondit mon père en riant, je te dirais qu'elle ne me plaît pas; mais comme elle va se marier^ je n'ai nulle raison de te
dissimuler ma pensée; je te dirai donc que cette jeune fille m'a paru charmante, et que si tu l'épousais je serais heureux de lui donner le nom de sœur.
« — Tu parles sérieusement?
€ — Très-sérieusement.
« -— Eh bien I ce n'est pas son fiancé qui Tépottsera, ni moi, mais celui qui lui a inspiré un véritable amour.
« -— Quel est donc ce fortuné mortel , et comment as-tu pénétré ce secret d'une jeune fille?
« — Par un hasard bien simple, répliqua mon oncle. Cette nuit je ne dormais pas, et sans le vouloir j'ai entendu la pauvre enfant qtii faisait en pleurant ses aveux à sa mère. La mère pleurait aussi, tout en disant qu'elle ne pouvait rompre le mariage décidé malgré elle par son mari. Celui que cette jeune fille aime... c'est toi I...
«A ces mots mon pèrô resta tellement surpris, qu'il ne savait que dire. Mon oncle profita de ce moment de silence pour lui persuader qu'il devait se marier avec cette charmante fille, affirmant que s'il ne parvenait pas à l'y déterminer, il se tuerait.
« — Tu ne peux pas, lui dit-il, te préoccuper des sottises que nous a débitées une vieille bohémienne. Elle n'était pas novice dans son métier, cette vilaine sorcière, et elle a pensé qu'avec des gens tels que nous il ne s'agissait pas pour elle de répéter ses banalités habituelles, mais qu'elle devait pour nous émouvoir inventer quelque chose de nouveau; de là ses présages de mort. Mais je te le répète, si tu ne te maries pas avec
cette douce jeune fille qui t'aime, la prédiction de la prophétesse s'accomplira, car je me tuerai.
« Le lendemain mon père fut uni à celle dont l'amour lui avait été révélé d'une façon si singulière. Ce jour-là même mon oncle, étant sorti de la maison, rencontra te premier fiancé de sa belle-sœur, se battit en duel avec lui et fut frappé d'une balle. En mourant il murmura quelques paroles inintelligibles, à travers lesquelles on discerna seulement un souve* nir de la sorcière et le mot de jeudi.
f Quel jour affreux pour mes parents! Ils s*acçusaient eux-mêmes de la mort de mon pauvre oncle et le pleuraient amèrement, et attendaient avec anxiété chaque jeudi. Ils ne pouvaient, malgré tous leurs efforts, écarter de leur esprit une fatale appréhension, et bientôt, malheureusement, les pronostics de la bohémienne devaient encore se vérifier.
« Ma mère était enceinte, et mon père s'inquiétait plus que jamais du jeudi. Cependant je vins au monde sans accident. Alors ce fut une grande joie dans la maison. Ma mère, en m'embrassant, se rassurait sur l'avenir, et peu à peu oubliait le passé. Mais au commencement du printemps, les rayons d'un soleil trompeur l'ayant attirée vers le balcon, elle se sentit saisie par le froid, puis par la fièvre. Le médecin qu'on envoya chercher à la ville prescrivit quelques remèdes, puis se retira. La semaine suivante il parut inquiet, et quelques jours après il déclara que la malade n'avait pas vingt-quatre heures à vivre. Elle mourut en effet comme il l'avait annoncé, et c'était
un jeudi. Mon père ne pat résister à cette catastrophe. Il fat comme égaré, et il riait d'an rire qai faisait frissonner ses domestiqaes. Quclqaes mois après il sembla cependant revenir à loi ; il fondit en larmes. Les gens qai l'aimaient le crarent sanyé et en rendirent grâces à Dien. Mais aa joar annivarsaire de la mort qai avait ébranlé sa raison, qaand il entendit prononcer le nom de sa femme dans les prières de rÉgiise, il mit la main sar son cœar, pais l'on vit an npyveaa soarire éclore sar ses lèvres, le dernier soarire de sa vie. Le lendemain il n'était plas, et ceax qai rayaient observé à cette^érémonie fanèbre disaient qa'il avait ea ce doax soarire et ce doux regard parce qa'il allait aa-devant de celle à laqaelle il avait jaré un amoar étemel.
c On m'emmena avec ma nourrice chez mon grandpère maternel, qui devait se charger de mon éducation, et qui en même temps s'empara de l'administration de mes domaines.
t Ma grand'mère vivait encore : elle avait une vive tendresse pour moi, elle me donnait sans cesse en secret quelque friandise, et sanglotait quand on me demandait où étaient mon père et ma mère, et que je répondais en indiquant du doigt la pointe da clocher de la Maison triste. Son mari alors lui reprochait sa faiblesse et l'accusait de me gâter, et ne me faisait quelques caresses que lorsqu'il arrivait des étrangers chez lui. A l'âge de deux ans il m'obligeait à raconter devant ses convives ce qu'il m'avait lui-môme révélé, les prédictions de la devineresse, la mort de mon
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oncle et celle de mon père et de ma mère. Lorsque j'avais fini ce récit il me louait de ma gentillesse, me donnait une petite tape sur la joue et ajoutait quelque bon mot à mon enfantine narration.
f Plus lard je compris quel triste rôle il me faisait jouer, et un jour qu'il m'invitait à raconter comme de coutume mon histoire pour amuser un étranger, je ne voulus pas y consentir. Il me regarda avec surprise, m'ordonna impérieusement d'obéir, il frappa du pied, il s'emporta. Je fus puni, mais je ne cédai pas. Il me semblait que je sentais se développer à la fois en moi la force physique et la force morale. J'avais alors six ans. Quelques années après ma bonne grand'mère mourut, et une méchante domestique devint la maîtresse de la maison.
« J'avais quatorze ans lorsque enfin on s'avisa de me donner les premières leçons de grammaire. Vers le môme temps j'appris que mon domaine héréditaire était en vente. Mon grand-père me ruinait et ne voulait rendre aucun compte au conseil de tutelle des orphelins. Cependant on parlait des nouvelles élections qui venaient d'être faites dans la province et je remarquais que cela l'inquiétait, mais je ne savais pourquoi.
« Un matin une belle voiture s'arrêta à la porte de notre demeure. Un gentilhomme en descendit. Une demi-heure après je fus appelé dans le cabinet de mon aïeul. Je me dis que peut-être on allait encore m'ordonner de raconter la triste histoire de mes pareiits, et je résolus de résister de nouveau à cet ordre
cruel ; mais je me trompais complètement dans ma supposition. ^ '
f Mon aïeul me présenta à un étranger d*une figure distinguée,. qui me prit par la main et me fit asseoir à côté de lui. Il me regardait si fixement que d'abord je me sentis très-embarrassé. Il me semblait que S014 regard pénétrait jusqu'au fond de mon sein. Je me tournais sur ma chaise, n'osant lever les yeux. Mon grand-père paraissait aussi très-confus.
« — Que lui a-t-on enseigné, à cet enfant? demanda rétranger.
,f — Tout, se hâta de répondre mon aïeul.
« L'étranger se retourna de mon côté. Je* restais muet. J'aurais eu honte d'avouer que jusqu'alors je n'avais appris que les éléments de la grammaire russe et les quatre premières règles de l'arithmétique.
« — Vous allez venir avec moi, mon petit ami, me dit cet inconnu en se levant, et, sans même saluer mon aïeul, il quitta le cabinet en me faisant passer devant lui. Le vieillard le pria de me laisser encore quelque temps dans sa maison, afin de préparer les différentes choses dont j'avais besoin pour partir; mais l'étranger me fit monter en voiture, et ordonna à son cocher de fouetter ses chevaux.
« A peine avions-nous fait quelques pas qu'il me prit de nouveau la main et m'interrogea avec bonté sur la façon dont j'avais vécu dans la maison de mon aïeul, sur les leçons que j'avais reçues, sur tout ce qui tenait à ma situation. Ensuite il me dit qu'il emploierait tous ses moyens à me faire acquérir l'instruc-
tion qui m'était nécessaire, qu'il me prenait sous son patronage et qu'il saurait défendre mes intérêts. Il se montra si affectueux et m'inspira tant de confiance, que lorsque le soir nous arrivâmes au chef- lieu de la province, dont j'avais à peine entendu parler, je le considérais comme un de mes proches parents,
« En peu de temps, grâce à lui, je pris une tout autre direction. Un nouveau monde s'ouvrait à mes yeux inexpérimentés, de nouveaux désirs s'éveillaient en moi. L'étude qui m'était prescrite non-seulement ne me fatiguait pas, mais devenait pour moi un besoin. Mon bienfaiteur m'avait fait donner une jolie chambre dans sa maison. Là, chaque heure avait son emploi déterminé, et le soir mon travail de la journée était remplacé par des leçons de danse, d'escrime ou par des lectures à haute voix.
€ Bientôt j'appris à quelle circonstance je devais mon heureux changement de situation. Les nobles de la province avaient choisi mon protecteur pour leur représentant. La généreuse tâche qu'il accomplissait envers moi n'était qu'une des louables actions par lesquelles il s'était acquis une noble réputation. Pour s'acquitter des fonctions qui lui étaient confiées, il se résignait à passer trois années de suite en province, tandis que sa famille résidait à Pétersbourg. Ces trois belles années s'écoulèrent pour moi comme un jour. J'avais dix-sept ans lorsque mon protecteur me quitta; je l'embrassai en pleurant. Avant de se séparer de moi il m'avait fait incorporer en qualité de cadet dans le régiment où mon oncle et mon père
avaient servi, et j'allai rejoindre mon post« en Pologne. Pendant ces trois années non-seulement il s'était opéré un grand changement eu moi, mais un grand changement aussi dans ma position de fortune. Mon domaine n'avait point été vendu, et ses revenus, administrés avec soin, avaient déjà servi à le dégager d'une partie des hypothèques dont l'avaient grevé les artifices de mon grand-père.
t Je fus placé sous la tutelle de quelfpies gentilshommes; mon bienfaiteur me fit promettre sur l'honneur de ne point toucher à mon héritage Jusqu'au temps de ma majorité et de ne pas dépenser plus que la somme qui m'était allouée annuellement. De plus il me fit promettre de ne pas parler de lui, en me souvenant du passé. J'accomplis cette difiicile promesse, et lorsque plus tard je le rencontrai. Je n'osai me jeter dans ses bras ; je répondis par un salut respectueux au salât de cet homme, qui semblait vouloir oublier le bien qu'il avait fait.
« A vingt ans j'étais officier. Le régiment auquel j'appartenais fut rappelé en Russie. Il est inutile de vous dire en quel gouvernement. Ma compagnie fut installée dans deux villages appartenant à une veuve qui parlait un singulier français, s'endormait au milieu d'une société nombreuse, et vivait très-mesquinement. Elle avait deux filles qu'elle faisait élever je ne sais où, probablement par économie; mais chaque fois qu'elle en parlait, elle les louait outre mesure et pleurait d'attendrissement. Le dimanche elle m'engageait à dîner avec mes camarades. Ordinaire-
menl nul autre que moi n'acceptait cette invitation. Ainsi se passa l'automne, puis Tliiver. Au commencement du printemps la veuve partit pour se rendre près de ses filles. Sa maison fermée, il ne me restait plus aucune distraction. Mon protecteur n'ayant pas répondu à une lettre que je lui avais adressée, je cessai de lui écrire.
€ Au mois de mai l'ennui que j'éprouvais me devint insupportable. Je ne faisais aucune visite dans les environs. Toute autre société que celle de mes camarades m'effrayait. La présence d'une femme me causait un tel trouble que je sentais aussitôt lesangme monter au visage, et je fuyais. Que de fois, envoyant les officiers causer, sourire, coqueter avec les femmes, je me suis demandé pourquoi j'étais si craintif, pourquoi je ne pouvais pas m'entretenir comme eux de galantes futilités! En doutant des regards encourageants, des regards féminins qui se tournaient de mon côté, je ne me rendais pas justice, car mon extérieur valait au moins celui de mes camarades ; de plus je parlais et prononçais bien le français, et ne faisais pas comme eux des solécismes.
« Il me sembla que la femme de notre médecin, une coquette de trente-cinq ans, était plus occupée de moi que des autres officiers. Je ne pouvais l'éviter comme j'évitais les autres femmes, et je dois dire qu'en m'éloignant d'elle, c'était par je ne sais quel sentiment qui ne ressemblait certes pas à l'indifTérence.
€ La veuve revint et m'invita à dîner. Ce fut mon
domestiqae qui me remit son billet, sans pouvoir me dire s'il devait y avoir des étrangers chez elle ou si je devais seulement y trouver sa société habituelle, c'est-à-dire un vieux gentilhomme, un pauvre parent de notre hôtesse, et deux ou trois vieilles filles du voisinage. À tout hasard, je fis atteler mes chevaux et je partis. Mais, 6 malheur ! dans le vestibule de la maison je vis une nouvelle figure, une jeune fille de seize ans fraîche et jolie, qui me fit une si profonde révérence que sa robe s'arrondit sur le parquet comme un panier; puis elle disparut, et moi j'entrai tout troublé dans le salon. Là, près de la veuve, était une autre jeune fille un peu pljis âgée que la première. Je m'inclinai gauchement et regardai la fenêtre, où j'espérais trouver un refuge; mais la fenêtre était fermée, et la veuve me présenta sa fille ainée. Je tressaillis, je baissai la visière de ma casquette, et m'assis en silence. À table enfin j'osai me tourner vers une des jeunes filles assises à côté de moi. Je parlai de l'étang qui s'étendait dans l'enclos, à quelque distance du balcon.
« — Aimez-vous à pêcher? me demanda- t-elle.
« — Certainement, répondis-je tout confus, en passant une serviette sur mon visage , croyant me servir de mon mouchoir.
< Ce fut ainsi que je fis connaissance avecmesnou» velles voisines. Après dhier la jeune fille courut prendre sa ligne pour pêcher, la veuve se mit sur un canapé pour faire sa sieste, et je restai seul avec sa aie ainée.
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« J'en viens sans transition à l'époque où il s'opéra en moi un grand cliangement. Dès le commencement de juin on ne m'invitait plus à dîner chez la veuve, car on ne me traitait plus comme un étranger qui ne va dîner dans une maison que lorsqu'il y est engagé. Je passais là toutes mes journées, et ne retournais parfois que très- tard chez moi. Toutes mes pensées étaient fixées sur un seul objet, tout mon avenir n'ér tait éclairé à mes yeux que par une seule espérance. Enfin la fille aînée de mon hôtesse m'avait inspiré ce sentiment profond que les poètes appellent l'amour pur, l'amour désintéressé... »
Ici, ma chère Sophie, j'ai interrompu Ctaroslavski pour le prier de me dépeindre celle qui avait opéré en lui une telle révolution. J'étais curieuse de savoir comment elle était, et ce qu'il faudrait à peu prés... Mais quelle folie!...
« — Vous le voulez ! m'a répondu Ctaroslavski. Eh bien, voici le portrait de mon premier amour, de ma première passsion. Dix-neuf ans, une taille moyenne, le pied et la main parfaits , les traits du visage peu réguliers , le nez un peu trop long, mais des yeux comme je n'en avais jamais vus, le sourire ravissant, la peau d'une blancheur éclatante, des cheveux abondants comme ceux des femmes de Frascati, dans tous ses mouvements une sorte de langueur et d'indolence charmante, dans sa voix une harmonie infinie. Enfin elle ne ressemblait en rien à ce qu'on nomme ordinairement une beauté dans le monde. Ce n'était ni un enfant, ni une femme, ni un être
surnaturel, ni un esprit aérien, mais un admirable mélange de tout ce qu'il y a de séduisant et de ravissant. »
J'écoutais Ctaroslavski avec attention, et, il faut Ta vouer, ma chère amie, avec une émotion peu agréable, et je cherchais à surprendre dans ses yeux l'impression qu'il éprouvait lui-même en relatant ses souvenirs. Je voulais tâcher de deviner s'il aimait encore cette jeune fille. ou s'il la haïssait, et il riait de lui-môme comme pour chercher à expier par celte ironieTerreur de son inexpérience. Peut-être aussi, me disais-je, sa confession est-elle un acte de prévoyance. Peut-être qu'il ne la fait que pour prévenir une indiscrétion, pour que la femme à qui Ton irait traîtreusement révéler cette histoire puisse dire : Je la connais; Ctaroslavski lui -môme me l'a racontée; Ctaroslavski s'est moqué de ces juvéniles épisodes de sa vie, et en se condamnant lui-môme, n*a-t»il pas par là effacé son passé ?
Mais ses yeux ne s'enflammaient point à mesure qu'il faisait son récit, et jel'écoutais comme on écoute une lecture intéressante.
— Ainsi, lui dis-je, vous aimiez beaucoup cette jeune fille, et votre amour n'était point aveugle et déraisonné?
— Non, m'a-t-il répondu, parce que mon amour trouvait toujours un écho dans l'âme de cette jeune fille. Si près d'elle j'étais enthousiasmé par les œuvres d'un poëte, son esprit partageait mon enthousiasme. Les mêmes livres produisaient en nous les mêmes
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émotions et nous donnaient la même harmonie. Nous regardions la vie, le monde, avec les mômes pensées, et nous étions si heureux, que l'idée de me marier ne me venait pas à l'esprit pour compléter mon bonheur f N*avais-je pas la liberté de la voir, seul à seule, à toute heure? Ne lui donnais-je pas les noms les plus tendres? ne la voyais-je pas sourire à l'aveu de mon amour immuable, éternel?... J'avais une ps^ssion pour Chopin, et Chopin aurait été ravi de la façon dont elle jouait ses compositions. Elle les sentait profondément, et moi je les sentais comme elle. Que de trésors en un seul être!
€ L'automne vint avec les longues pluies. Les fleurs se fanèrent. La veuve eut un refroidissement qui la détermina à se rendre à Moscou pour y passer Thiver. Je pleurai, et la plus jeune fille de la veuve pleurait aussi par pitié pour moi. Car, pour elle-même, elle éprouvait une joie enfantine à l'idée de retrouver ses amies de pension, d'aller au bal, au théâtre, et défaire des promenades en traîneau. C'était une franche et aimable nature. Elle savait que j'aimais sa sœur, et pour cette raison elle m'aimait.
« Au commencement de l'hiver tous les préparatifs de départ étaient achevés. Un matin la mère et les filles, assistèrent à l'office que l'on célébrait pour leur heureux voyage, puis elles prirent leurs châles, leurs manteaux, me dirent adieu, dirent adieu aux gens de la maison et se mirent en route. Je restai sur le seuil de la porte longtemps, tête nue, en silence. Le soir, en retournant au village où stationnait ma compa-
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gnie, je fm trempé par la pluie, j'eus froid, et le len^ demain j'avais la fièvre... une fièvre dont je souffris tout un grand mois. Pendant ce temps pas la moindre correspondance. Lorsque j'eus recouvré mes forces j'écrivis une longue lettre. On me répondit par une autre lettre très-tendre. Nouvelle 4pître de mon côté, nouvelle réponse. Bref, je recueillis dans mes archives une quantité de ces lettres ^ toutes plus tendres l'une que l'autre.
€ Avec le joyeux printemps la veuve revint à sa maison de campagne, accompagnée de ses deux filles. Mon bonheur revenait avec elles. L'aînée me tendit une main en souriant; la jeune me les donna toutes les deux.
c Ce séjour à Moscou avait altéré la santé de mon amie. On l'avait obligée à faire des visites, à danser, à figurer dans le monde plus que ses forces ne le permettaient. Elle avait maigri et elle était pâle. Les médecins lui ordonnaient de faire des promenades matinales, de boire du lail, de prendre des bains. Je me levais au point du jour, et j'allais me promener seul avec elle.
€ Mon curateur m'écrivit que mon grand-père m'appelait près de lui. Je ne répondis pas à mon curateur. La maladie de celle qui m'était si chère s'accroissait, et sa mère dormait toute la matinée , toute la nuit et lùie partie de la journée. Qui pourrait me remplacer près de la pauvre fille? quel autre que moi pourrait lui donner les remèdes qui lui étaient prescrits?
« Un jour nous voulûmes aller à la chasse aux ca-
nards sauvages. Nous nous fîmes conduire sur le lac jusqu'à une petite lie qui appartenait à sa mère. Là 'nous nous assîmes Tun à côté de l'autre, et nous causâmes jusqu'au soir. Des volées de canards venaient s'abattre près de nous; mais j'avais oublié mon fusil, et je ne songeais guère à le regretter. Pour la première fois mon amie et moi nous nous entretenions de l'avenir. Elle me parlait avec enthousiasme des environs de Revel, des bains de mer, des promenades du soir sur le sable de la plage. Sa mère lui avait dit que si elle vendait sa récolte à un bon prix, elle la conduirait aux eaux.
« Comme il faut peu, me disais-je, pour la rendre heureuse, puisqu'elle est si enchantée d'un voyage à Revel ! Que serait-ce donc si elle pouvait voir Palermô avec ses majestueux palmiers, Sorrente avec sa baie d'azur, Naples avec ses points de vue splendides, Chamouni avec ses tapis de fleurs odoriférantes, et les palais de Venise ... et même mon manoir I Au printemps de la vie, quel bonheur d'être là matin et soir
avec elle! Mais à cette époque, où ma fortuné
n'était pas encore complètement rétablie, où Toù n'était parvenu qu'avec peine à soustraire mon domaine à une vente publique, pouvais-je lui exprimer mes vœux? Elle était si jeune, et elle m'aimait! Ne devais-je pas attendre? et l'attente, avec l'amour et l'espoir, n'est-elle pas un bonheur suprême?
« Au commencement de l'hiver elle partit de nouveau. Cette fois son absence me causa une douleur profonde. Vingt fois je voulus lui écrire, et je ne
pouvais tracer une ligne. Nous étions si étroitement liés l'un à Tautre, que nulle phrase vulgaire ne pouvait me} convenir. Lui dire mon amour? à quoi bon? n'en était-elle pas convaincue? Lui parler du passé? le passé, elle ne pouvait l'oublier.
« A la fin de janvier je reçus Tordre d'entreprendre un voyage pour une affaire de service, et je devais m'arrôter à Moscou. Gomme mon cœur battait quand je vis poindre à mes yeux les dômes des églises de la sainte ville ! Mais le bonheur ne tue pas. Je me sentais au contraire plein de vie et de force. A peine arrivé â l'hôtel, je le quittai en toute hâte pour me rendre à la demeure de celle que je désirais tant revoir. C'était le soir. J'arrive, je sonne, je demande si elle est à. la maison, si elle se porte bien, et je me précipite dans le salon. Sa sœur cadette jette un cri de joie à mon aspect, et en même temps je vois perler des larmes dans ses yeux. J'aurais voulu déposer un baiser sur ces yeux si doux, mais le salon était plein de monde, et la veuve était en grande toilette de cérémonie, des plumes sur la tête, les épaules et les bras nus. Je tombais à l'improviste au beau milieu d'une soirée priée. Je n'avais qu'une idée, c'était de voir celle que j'aimais, et mon regard la cherchait de tous côtés. — Elle s'habille, me murmure à l'oreille sa jeune sœur, et on lui a fait dire de se hâter.
f Un quart d'heure, une demi-heure se passent : il me semblait que les minutes duraient des siècles. Enfin la voilà... en robe blanche, avec un bouquet de cameliias blancs sur la poitrine* Comme elle est belle!
Tous les invités s'inclinent devant elle; à son tour elle les salue, et elle me salue aussi... comme eux. Mais peut-il en être autrement dans une grande soirée? n'est-elle pas obligée de s'occuper de tout ce monde d'invités? Un salon n'est pas une tle au milieu d'un lac.
« — Je suis heureuse de vous voir, me dit sa mère à voix basse... Il y a longtemps que vous n'étiez venu à Moscou... Nous sommes en fête aujourd'hui. Dansez-vous ?
« — Non... je ne sais... peut-être... ce qui vous sera agréable.
« Voilà tout ce que je pus balbutier; déjîi la veuve m'avait quitté.
« L'orchestre donna le signal. La jeune sœur vint m'engager à danser avec elle.
« — Avec joie, lui dis-je. Mais votre sœur?... J'aurais voulu...
« — Elle est priée pour toute la soirée.
« — C'est affreux. Mais quQ faire?
€ Trois heures de danse, et l'on se meta table... et alors... Mais, grand Dieu!* quel rêve! quel amour! >
— Avez-vous jamais aimé? me demanda tout à coup Ctaroslavski en s'interrompant dans son récit.
— Continuez, lui ai-je répondu froidement. J'étais choquée de cette question. Que lui importe, ma chère?... N'est-ce pas, que sa demande était fort déplacée?
€ La soirée est enfin terminée. Je pense que les Convives vont se retirer* Je triomphe. J'étaià assis à
table k côté de la sœur cadette, et nous riions ensemble; mais je crus remarqaer que son rire n'était pas si franc que le mien, et qne parfois il y avait dans ses yeux nne expression de tristesse. Tout à coup an domestique s'avance , portant sur un plateau en argent des flacons de vin de Champagne. Pourquoi donc, me dis-je, ce supplément inusité ? Mais moi seul en étais surpris. Chacun des convives prend un verre, puis slncline, d'abord devant la veuve, ensuite devant sa fille aînée... ensuite devant un homme d'un âge mûr, qui avait le cou enfermé dans sa cravate... C'était le futur époux de celle que j'aimais, et ce soir-là on célébrait leurs fiançailles... c Trois heures après j'avais quitté Moscou. » •^ Et vous n'avez pas , dis-je à Gtaroslavski , méprisé celle que vous aimiez?
-^ Méprisé! m'a-t-il répondu en riant; pourquoi? On m'a dit que celui avec qui elle se mafiait avait des maisons, des boutiques à louer, des propriétés rurales, des actions industrielles. N'est-ce pas là un parti trés-désirable? La veuve la suppliait de se marier pour faciliter par là le mariage de sa sœur cadette. Elle pleura , m'a-t-on dit, tout une nuit , puis se résigna. Trois ans plus tard je l'ai de nouveau rencontrée à Moscou ; elle paraissait assez contente de Bonsort. Je croyais qu'elle m'aimait réellement ; mais ce que je prenais pour un sentiment d'amour de sa part n'était qu'un désir de se marier au plus tôt, selon le voeu de sa mère, et elle devait promptement y parvenir par son étonnante aptitude à se plier à dif-
ii NUIT DU 38 SEPTEMBRE. 295
férents caractères. Par exemple, j'étais, f^mme je TOUS l'ai dit, passionné pour Chopin. Elle jouait pour moi les compositions de Chopin avec une rare habi^ leté. Son époux aime la littérature russe et les arbres fruitiers ; elle parle avec enthousiasme de nos écrivains et plante des pommiers. Je dois avouer que je souffris d'abord cruellement de ma déception; puis, m y réfléchissant sainement, il ine parut que j'avais moi-même eu tort,.. Mais voilà que (e soleil est couché, J'ai assez mis h l'épreuve votre piatience. Il faut que je vous rende votre liberté» que j'abdique l'heu^ reux titre qui a fait le bonheur de ma journée. Je ne puis y renoncer pourtant qu'à une condition.
— Laquelle ?
— C'est que vous me le rendrez au 28 septembre, à cette heure mémorable signalée par la tradition.
•^ Par cette tradition terrible à laquelle vous croyez?... Soit! ai-je répondu en riant, soit! si toutefois nous voyons se renouveler ce phénomène qui ' TOUS donne une si naïve crédulité. A ces mots, pour confirmer mon engagement, je lui ai tendu la main, qu'il a portée à ses lèvres.., pour la première fois, ma chère.
N'est-ce pas singulier qu'un liomme tel que Ctaros<> lavski soit si superstitieux? Quoi qu'il en soit, j'ai passé dans sa demeure une journée très-agréable et trés-poétique.
Vers minuit, comme il l'avait annoncé, son tilbury me ramenait à Ckorloupski. Mon père vint à ma rencontre sur la porte. Ctaroslavski nous fit un profond
salut et s'éloigna. Je m'attendais à une réprimande de mon père ; mais il ne m'adressa pas le moindre reproche, et avec sa délicatesse habituelle il ne me demanda pas même ce qui m'avait retenu loin de lai si tard.
Pendant le souper il me parla des travaux qu'il a entrepris sur le Dnieper. Quoique je n'y comprenne rien, je vois bien que c'est une œuvre très-importante. L'ingénieur parle de former des cours d'eau qui entoureraient une partie de notre domaine et en feraient une presqu'île. Sur un de ces cours d'eau il y aurait des scieries, des moulins, des forges, des filatures. Tu ne peux t'imaginer tout ce que l'on a déjà enfoncé de grandes pièces de bois dans le sol pour les canaux, et déjà on commence de vastes constructions. Je suis chargée de veiller au repas et aux distractions des ouvriers le dimanche. C'est une tâche que j'accomplis avec joie, car ils sont si reconnaissants quand je m'occupe d'eux ! Leur amusement favori est de former des rondes av^c les femmes et les jeunes filles des environs. D'abord j'ai été très-surprise de cette danse nationale, et je ne pouvais comprendre comment ces hommes et ces femmes pouvaient tourner ainsi jusqu'au soir, en se donnant la main, sans prononcer un mot. A présent cela ne m'étonne plus. Ces plaisirs si simples sont d'accord avec des mœurs et des caractères d'une simplicité primitive.
Mais, ma chère amie, je suis horriblement fatiguée, et il ne me serait pas possible de relire cette énorme lettre*
Voilà le temps qui se gâte. Adieu Tété ! Où seronsnous cet hiver? Je ne sais et ne veux pas in'en informer. Je ne sais môme pas ce que je veux. Quelle influence la vie champêtre exerce sur nos natures féminines! Si à présent quelqu'un me demandait si je veux retourner à. la ville, je répondrais : Je ne sais, je ne sais... Adieu... J'ai peur d'en dire plus.
Décidément, ma chère amie, nous resterons ici jusqu'aux premières neiges. Je n'en suis nullement attristée, parce que je n'ai jamais passé un hiver à la campagne, et qu'il doit y avoir ici à cette époque de l'année un calme dont je ne me fais pas encore une juste idée.
En comparant tes lettres aux miennes, je suis tentée de croire que tu les abrèges à dessein, ou qu'on trouve au village plus de sujets de correspondance que dans la capitale. J'ai bien des choses à te dire, et mon embarras est seulement de savoir par où je dois commencer.
Ah ! d'abord, nous avons eu une seconde visite de mon poétique cousin et de toute sa famille, y compris sa mère. Cette visite a été précédée d'un épisode singulier que je vais te raconter. *
Le lendemain de ma promenade avec Ctaroslasyski arrive un messager qui apportait à mon père une lettre d'Agathëcla. Dans cette lettre ma vieille cousine
disait que son fils Cyprien venait d'être tout à coup saisi d'une maladie inconcevable, et se lamentait ë demandait qu'on lui envoyât au plus vite Joseph, déclarant qu'elle n'avait d'espoir qu'en lui.
— Elle a perdu l'esprit! s'écria mon père; mais voyons le messager.
Cet homme nous raconta qu'en effet Cyprien était tombé malade à la suite d'une course qu'il avait faite on ne sait où; mais la course devait être longue, car son cheval était très-fatigué. En rentrant il avait dit : — Faites venir le Français qui demeure à Ckorloupski, je ne veux pas voir un autre médecin.
Après ce récit mon père, avec sa bonté accoutu-» mée , voulait partir aussitôt pour la demeure d'Aga* thécia. Mais je ne sais pourquoi je m'imaginai que cette maladie n'était pas trés-dangereuse, et je déterminai mon père à renoncer à son projet. En revanche nous expédiâmes Joseph avec tout ce que nous avions de pharmaiÂe à la maison «
Le jour suivant, en allant voir nos ouvriers prèé du Dnieper, la première figure que nous apercevong au milieu d'eux est celle de Joseph , qui avait repris son travail habituel.
-^Eh quoil lui dit mon père, te voilà déjà revenu?
Joseph secoua la tète et se tourna d'un autre c6té« Sur son honnête physionomie il y avait une expression de mécontentement. Mon père s'éloigne^ moi je m'approche avec curiosité de notre nouveau laëdd* cin, et le questionne sur sa nùssion.
LA NUIT DU 28 SEPTEMBRE. tS«
— Allons donc , ma châtelaine , me dit-il , ne vous faites pas de chagrin à propos de ce bel Adonis» je n'en voudrais pas pour soigner mon chien, ne vous déplaise, et non-seulement...
A ces mots il se tait d'un air de dépit» hausse les épaules et se remet à sa besogne.
Peu satisfaite de ce laconisme, j'engageai mon père à l'interroger de nouvea\i ; mais il n'en put rien ob« tenir. Seulement Joseph assura que mon beau cousin était bien portant.
Après dîner arriva Ctaroslavski. Nous passâmes ensemble une agréable soirée. Ctaroslavski nous parla du Caucase, où il a fait plusieurs expéditions aved son régiment. Il est doué d'un remarquable talent d'élocution ; de plus il est te^ès-modeste et évite habilement l'occasion de se mettre en scène. Il nous a entretenus ensuite de plusieurs personnes que mon père avait connues et qui l'intéressaient. J'ai appris ce soir-là aussi avec plaisir que mon père avait connu la famille de notre voisin^ et notamment ce cruel aïeul dont il était longuement question dans ma dernière lettre. Il faut que j'ajoute que ce grand-père s'était enrichi en dépouillant Ctaroslavslû pendant qu'il le tenait sous sa tutelle» et en mourant il lui a légué toute sa fortune.
Cette fois ton ami est resté à souper avec nous» et nous a quittés plus tard que de coutume.
En montant à ma chambre j'ai rencontré Joseph; à mon aspect il a fait un mouvement qui trahissait son embarras < Évidemment il était contrarié de me trou-
Ter sur son chemin. — Je voudrais voir le général, m'a*t-il dit.
J'avais sommeil, et je l'ai laissé passer sans le tourmenter par mes questions.
Le lendemain j'ai appris par mon père ce qu'il en était de la maladie de.Cyprien et ce qu'on attendait de Joseph. On voulait le décider, à prix d'argent, à se faire prés de moi l'interprète des sentiments de mon cousin.
Le pauvre Cyprien souffrait de m'avoir vu passer en tilbury avec Ctaroslavski. En retournant la nuit à sa demeure, Ctaroslavski l'aperçut caché dans des broussailles, dit quelques mots à son groom qui, aussitôt, se mit à courir dans la direction qui lui était indiquée. Mais Cyprien se sauva, tomba dans un marais et n^en sortit qu'au point du jour.
Mon père, qui ordinaifement ne rît guère, riait de tout cœur en me rapportant le récit de Joseph, à qui pourtant Cyprien avait fait jurer de garder un secret inviolable sur sa mésaventure.
J'espérais que ce petit accident calmerait un peu son tendre penchant et que nous ne recevrions pas sa visite de longtemps; mais je me trompais. 0 malheurt voilà qu'au moment où nous sortions de table la grande calèche s'arrête à notre porte, suivie d'une autre voiture, puis de plusieurs autres encore : cela n'en finissait pas. Selon la coutume, on crie, on s'embrasse, on se dit des gentillesses; puis il faut faire préparer le dîner.
Aht c'est là l'inconvénient de la vie de campagne.
Un voisinage désagréable suffit pour vous faire fuir non-seulement à la ville, mais au bout du monde. Je ne sais si c'était l'effet d'une prévention ou de la sottise de nos visiteurs, mais Antonina et son frère m'ont paru plus insupportables que jamais, et mon père n'était pas dans de meilleures dispositionsà leurëgard. , — Je viens vous adresser une prière, lui dit Aga- Ihécla : j'ai un neveu qui a été officier et qui vient de quitter le service pour s'occuper de la gestion de ses biens, un charmant garçon, grand ami de Cyprien ; il voudrait avoir la permission de chasser quelque temps dans vos bois.Jl possède douze cents paysans, ajoutât-elle en me jetant un regard de côté.
Il va sans dire que mon père répondit qu'il serait charmé de le recevoir. Mais moi, pour la taquiner, je rappelai à mon père que ce droit de chasse dans nos bois avait été accordé à Gtaroslavski, et que c'était à lui par conséquent... C'était curieux de voir l'effet que produisit cette remarque non-seulement sur Agathécla, mais sur tous les membres de sa famille.
— Mais qu est-ce donc que ce Ctaroslavski^ s'écria l'un d'eux. — Mais c'est donc un trouble-fête^ murmura un autre. Cyprien se mordait les lèvres et regardait Antonina, qui, dans son mouvement de dépit, déchira son mouchoir. Mon père me fit un petit signe de menace, puis expliqua que Ctaroslavski se ferait un plaisir de s'adjoindre d'autres chasseurs, et les conduirait même dans ses domaines.
— Et votre indisposition, dis-jeà Cyprien, ne vous empêchera- t-elle pas ?.. .
is.
<^Hon fils ne tire pas, repartit d'un ton catifttiqtie Agathëcla.
— Je ne manie pas lu fusil, s'écria Cyprien^ mais très-bien le pistolet, je tous assure.
Je ne sais comment aurait fini cet entretien, commencé d'une façon provoquante, si mon père n'y était intervenu. Chacun reprit son masque, mais évidemment chacun, excepté mon père et moi, avait de la colère dans le cœur.
Le soir, pour échapper à un nouvel ennui, je pro* posai une promenade, et bon gré malgré, il fae fallut bien donner le bras à Cyprien. D'abord il ne m'entretint que de choses ordinaires, puis bientôt il en vint au langage fleuri et aux madrigaux, et comme nous nous trouvions un peu à l'écart de notre société, je ne doutai pas qu'il allait prendre un ton plus décisif.
— Comtesse, me dit-il avec un accaat solennel (c'était la première fois qu'il ne m'appelait pas sa cousine), comtesse, j'ai tout prévu, et je serais trésaffligé de penser que vous vous trompez, si dans mon esprit...
Je le regardai, et j'attendis la continuation de ce discours, dont le début me paraissait assez divertis* sant.
— H y a, reprit-il avec une nouvelle animation, il y a des sympathies qui donnent aux facultés esthétiques de l'homme une direction toute nouvelle, et souvent aussi il arrive qu'un homme devienne mauvais à une certaine époque de la vie.
A ^8 mots il soupira^ et Je me mis à toussa pour m'empôcher de rire.
— Vous riez, reprit-il lentement. Votre oreille est familiarisée avec les accents du plus profond dëaefr* poir. Les sanglots d'un enfant ou le rugissement du tigre ont pour elle le môme son ; elle est pétrifiée par les flatteries, les compliments, les protestations,
^ Dites-moi, mon cousin, quel est donc ce parent qui désire venir chasser ici ?
— Quelle singulière façon de m'interrompre I
— Je croyais que vous aviea fini...
— Je n'ai rien dit de ce que...
— En ce cas je vous écoute.
— Non, plus tard- Celui dont vous parlez a servi dans la cavalerie ; il s'appelle Ardieï, et il est mon ami, quoiqu'il ne me ressemble guère, car il est d'une nature essentiellement matérialiste et tout occupé des accessoires de la vie. Au reste bon garçon et honnête homme. Ah t j'ai besoin d'un ami sur lequel ja puisse compter/ qui ne me trahisse pas et qui, au be** soin, m'aide à me venger.
— Vous venger! et de qiîi donc?
— De qui? s'écria Cyprien avec une expression hautaine, de celui qui s'abreuve du sang des cœurs^ de celui qui compte ses jours par les triomphes qu'il remporte sur des âmes inexpérimentées, sur des âmes qu'il aveugle par ses artifices, de celui qui s'interpose entre le bonheur et moi.
Il n'était pas difficile de deviner i qui s'adressait
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ce cri d'animosité du vindicatif poète, mais j'étais résolue à l'agacer.
— Quel genre de chasse préfère votre parent? lui dis*je avec un grand air d'indifférence.
— Je ne sais, et en vérité, comtesse, ces sortes d'exercices m'intéressent fort peu.
. — Eh bien! moi, au contraire, j'attends l'arrivée de votre ami avec impatience. Par ^ présence ici nous aurons d'agréables distractions: d'abord de longues promenades à cheval...
— Et en tilbury, ajouta malignement Cyprien.
— Et en tilbury, répétai-je, comme si je ne comprenais pas son intention, non pas avec le mien, qui est en fort mauvais état, mais avec celui deJCltaroslavski, s'il est assez aimable pour me roffrir.
— Oh! j'en réponds. Il est si aimable qu'il ne peut faire une exception pour vous.
— Je ne vous comprends pas, mon cousin.
— Je veux dire que votre voisin est si poli qu'il ne peut manquer de faire pour vous ce qu'il* fait pour d'autres.
— C'est-à-dire qu'il ne me refusera pas de me prêter sa voiture.
— Ni même de vous accompagner dans de longues promenades.
Je ne pouvais m'expliquer le sourire équivoque avec lequel il prononça ces parclés, ni ce qu'il trouvait d'étrange à ce qu'un homme comme il faut accompagnât une femme dans une promenade. Tout à coup ridée me vint que l'ingénieux Cyprien voulait
. LA NUIT DU 28 SEPTExMBRE. 265
peut-être éveiller ma jalousie à l'égard d'Antonina, et aussi tôl je lui répondis que je ne voulais déranger les projets d'aucune personne, et que je n'userais du tilbury de Ctaroslavski que lorsque Antonina préférerait monter à cheval.
— Antonina ! s'écria le poëte, Antonina dans la voiture de Ctaroslavski, quelle idée!
— Mais je suppose, répliquai-je, que ce ne serait pas pour la première fois. Je commençais à me sentir fort choquée du ton de mon cousin.
— Eh quoi ! reprit-il, vous pouvez supposer que ma sœur voudrait se permettre une pareille chose?
Cette fois-ci, à mon grand regret, la patience m'échappa, et je fis sentir sévèrement au beau Cyprien l'impertinence de son langage, en lui disant que ce qu'il me paraissait convenable défaire ne pouvait être inconvenant pour sa sœur.
Il se troubla et s'excusa, et balbutia je ne sais quoi sur moù excursion avec Ctaroslavski, J'avais envie de lui rappeller son accident nocturne; mais j'eus pitié de lui, et je me contentai de son embarras.
Nous nous arrêtâmes en silence pour attendre les personnes qui nous suivaient et j'allai me mettre.à côté de la rose Héléna, tandis que Cyprien rejoignait Antonina, à laquelle sans doute il racontait ce qui venait de se passer entre nous.
Héléna est un type tout différent de celui de àa sœur, un type, ma chère, comme tu n'en verras jamais, parce qu'on n'eu peut rencontrer de pareils que dans un village et dans les provinces éloignées
de là capitale. Elle ne pense à rien, elle s'élance avec un cri de joie enfantine vers des bluets, les cueille^ les attache à sa robe, les enlace dans ses cheveux, puis court d'an objet à l'autre. Sa mère lui fait venir le Journal des enfants avec des dessins enluminés. A la vue d'une vache, d'une chèvre, d'un chien, cette fille de vingt-deux ans se réfugie toute tremblante dans le sein maternel. Elle n'emploie dans son langage que les diminutifs et les expressions puériles. Elle m'a raconté avec enthousiasme que son frère Cyprien lui avait tracé un petit jardin, où il avait mis un petit banc et fait passer un petit ruisseau. P'abord elle n'osait aller seule dans ce petit jardin, puis, peu à peu, elle s'y était hasardée, mais jamais le soir, parce que de là elle voyait le cimetière, et que sa petite maman lui avait dit de prendre garde aux vo-» leurs, qui se conduisent fort mal envers les petites filles. Voilà ce qu'elle m'a narré. Elle a la timidité de la gazelle, mais n'en à pas la légèreté. Si j'avais à intervenir dans les habitudes de mes cousines, je voudrais leur faire faire des robes moins étroites que celles dont elles sont affublées, et plus longues, car elles ont des pieds qui ne sont pas des pieds de femme, et de plus elles portent des bottines grises.
Au lieu de thé, le soir mes cousines ont absorbé une quantité de lait aigre et de concombres au miel (une friandise que tu ne connais pas). Ensuite Aiitonina, me prenant par la main, m'a priée à voix basse de faire transporter son lit dans ma chambre, disant qu'elle désirait me confier à moi qu'elle aime, à moi
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qu'elle adore, les choses les plus intéressantes. J'ai $0ccédé à sa demande. Pendant le reste de la soirée j'ai pris à tâche d'éviter tout a parte avec son frère, j'ai montré à Héléna des keepsakes dont il fallait que je lui expliquasse les gravures, tant elle est ignorante.
— Qu'est-ce que la cathédrale de Saint-Pierre? me demandait-elle; qu'est-ce que ce paysage de Suisse? Et dès que j'avais répondu à ses questions, elle s'écriait qu'elle voulait aller voir la cathédrale de Saint* Pierre, puis la Suisse et le reste.
Pendant ce temps Antonina s'entretenait à l'écart avec Cyprien, et dessinait en souriant un profil d'homme. Agathécla racontait à mon père les détails d'un procès dans lequel elle se trouvait engagée, et mon pauvre père paraissait bien ennuyé.
Ainsi se sont écoulées lentement les heures jusqu'au souper. Je me serais réjouie d'arriver à la fin de cette journée, si je n'avais eu encore en perspective l'entretien d' Antonina. Et le souper, ma chère, tu t'imagines peut-être que les soupers de province • ressemblent à ceux de Pétersbourg? Non, pas du tout. Ce sont de nouveaux dîners, avec le potage et tout ce qui s'ensuit. Pendant que nous étions chez ma cousine, mon père, qui désire se conformer aux usages du pays, m'avait prié de noter ce qu'on servait à sa table, pour offrir à ses convives un service pareil.
Au moment où chacun de nous allait se retirer dans son appartement, Cyprien est venu me proposer une promenade nocturne comme celle que je t'ai racontée. Mais, mêtci^j'm ai oêêex.
Il s'est éloigné alors d'un air superbe. J'ai conduit Antonina dans ma chambre, je lui ai demandé la permission de la laisser seule une demi-heure, et je me suis enfermée dans ma chambre pour causer avec toi. Mon Dieu, pourquoi n'as-tu pas l'heureuse idée devenir ici, ne fût-ce que pour une semaine? Je t'en conjure, viens donc. Rien ne t'en empêche.
Je continue mon récit. J'ai 'à te communiquer les touchants aveux d'Antonina. Garde ma lettre, nous la relirons quelque jour ensemble, et nous en rirons.
Quand je suis rentrée dans ma chambre, Antonina m*a engagée à me coucher, puis, s'enveloppant dans je ne sais quelle espèce d'étoffe grossière, elle est venue s'asseoir à mes pieds.
Il fallait me résigner à l'écouter, et je craignais de m'endormir ; mais, tout au contraire, je n'ai pu fermer les yeux.
Elle a commencé ses confidences par cette question : Votre cœur est-il libre ?
— Très-libre, ai-je répondu.
— Cela n'est pas possible.
— Pourquoi donc?
— Parce que cela n'est pas possible.
— Mais pourquoi, grand Dieu ?
— Parce que je sais...
— Que savez-vous?
— Je sais que vous aimez... et vous aimez un homme indigne de vous, un homme sans moralité, qui se rit de la faiblesse des femmes, qui les regarde avec des yeux de vampire, en un mot, Ctaroslavski.
Un temps viendra où vous le verrez lel qu*il est, et Dieu veuille que cette expérience ne vous coûte pas trop cher I
— Rassurez-vous, Antonina, je suis très-indifférente à regard de celui qui vous apparaît comme un monstre. C'est à peine si je le connais.
— En vérité !
— En vérité.
— Vous me trompez, s'écria-t-elle, en me serrant violemment la main. Il a déjà réussi à subjuguer votre esprit, votre volonté, votre cœur.
— Quelle chimère !
— Non. C'est un fait positif, et si vous saviez... Mais laissons là ce Ctaroslavski, j'ai à vous parler de certaines choses qui me touchent de plus près, et qu'il faut que j'éclaircisse, mon ange. Dites-moi sincèrement, un sentiment élevé, généreux, peut -il vous toucher? êtes-vous capable d'apprécier un amour réel?
— Sans aucun doute, ai-je répondu, et alors je me suis préparée à recevoir la déclaration de Gyprien par l'entremise de sa sœur.
— Que ne donnerais-je pas pour être persuadée de la franchise de vos paroles !
— Croyez-moi, Antonina, l'une de mes qualités c'est la franchise, surtout quand les circonstances l'exigent.
— S'il en est ainsi je me sens renaître à l'espoir, et je vous chérirai plus que jamais, a-t-elle ajouté
en me serrant dans ses bras. Ah t quelle vie noutdie vous me donnez t
— Voyons donc ce que vous avez à me dire*
**- Oh f c'en est fait, si vous êtes libre* si votre cœur peut rendre justice à un noble sentiment, j'ai tout dit..
— Cependant...
— Non, non, ma cousine, vous savez, vous êtes trop intelligente pour ne pas deviner... vous et moi, nous nous comprenons . Oh ! que j e suis heureuse !
— Tout cela peut être fort bien, mais êtes-vous sûre que nous nous comprenions réellement?
— Je Tespère,
— Et moi je ne le crois pas.
— Est-ce possible!
— Je vous raflTirme.
— En ce cas, je vais m'expliquer; mais si vous répondiez à ma franchise par une dissimulation, je vous en préviens, je cesserais de vous aimer. Entre nous il ne doit y avoir ni secret ni réserve. Nous ne nous connaissons pas depuis longtemps, Nathalie, c'est vrai ; mais certaines personnes ont-elles besoin d'avoir vécu longtemps ensemble pour pouvoir se juger?...
— Continuez...
— Sans doute avec votre pénétration d'esprit, vous vous êtes dit : Antonina n'est pas raisonnable, Antonina est folle. Elle a fait de sa vie un songe, une poésie, une fleur qui n'est point de ce monde. Elle est d'une nature trop élevée pour cette terre ; il lui
faut une- sphère idéale, un Éden. Voilà ce que vous ârez pensé de la pauvre Anlonina) et vous avez eu raison. Antonina sait que le monde n'appréciera point ses ardentes aspirations, que le monde ne satisfera pas à ses besoins surnaturels. Mais puisqu'il en est ainsi, laissons de côté cette infortunée, et passons à une autre question.
— Oui, ma cousine, passons à ttûe autre question.
— Oui, s'écria Antonina avec un sourire de triomphe qui, en entr'ouvrant ses lèvres, me dévoilait de très-vilaines dents, je ne compte pas encore un grand nombre d'années; mais sans cesse mes jours ont été marqués par de nouvelles épreuves. Dès mon bas âge je compris que les hommes n'apportent dans leurs passions qu'un sentiment grossier; qu'ils ne cherchent pointen nous, faibles femmes, les jouissances de l'âme, mais -des satisfactions matérielles. A cette pensée la honte me monte au front et tout mon cœur se révolte* Dès ma première jeunesse je me suis demandé : Où trouveral-je l'être exceptionnel auquel j*aspire? où trouverai-je la région enchanteresse, la région dès âmes d'élite ? J'ai vécu ainsi de longues années daiis cette douloureuse agitation, et enfin j'ai découvert ce que j'avais souhaité.
— Quoi, ma cousine, vous avez trouvé cet être sans pareil ?
— Oui t m'a-t-elle répondu d'un air mystérieux et imposant.
— Que vous êtes heureuse t
— Heureuse ! Je Tai été, mais peu de temps.
^ — Pourquoi donc ?
— Parce que le sort lui avait tracé une autre route plus brillante, parce que sa vie devait être saisie par un autre amour, et s'allier à une autre femme... Tel était l'arrêt de la destinée,.. Je me suis résignée.
— Et vous ne portez pas envie à cette autre femme ?
— Non, mon ange.
— Ah f je vous avoue à ma honte que je ne suis pas comme vous et que tant de perfections n'entreront pa;g dans mon esprit.
— Pourquoi pas? Il faut vous y préparer.
— A quoi?
— A la vie idéale, à la poésie des âmes.
— Le puis-je?
— Vous, Nathalie, vous !
A cette exclamation, je vis les yeux de ma sublime , cousine s'enflammer, et de ses lèvres s'échappa l'aveu qu'elle désirait faire. Il me sembla qu'elle m'offrait le cœur et la main de Cyprien. En ce moment je me sentais fort embarrassée. Si je refusais sa proposition je pouvais- voir aussitôt cette fille privilégiée se transformer en une furie, et je ne sais jusqu'à quel point j'aurais pu rester avec elle sans danger. De plus je tenais à prolonger cet entretien, qui m'amusait et probablement ne se renouvellerait jamais. Je ne lui donnai donc aucune réponse positive, et j'amenai assez habilement l'entretien sur Ctaroslavski.
Mais d'où peut donc venir son antipathie et celle de son frère pour notre voisin? Pourquoi le traite-l-elle
comme un être immoral et sans pitié, comme un monstre qui, comnîe Cyprien le dit aussi, ne songe qu'à courtiser les femmes et à se rire de leur crédulité ? Çtaroslavski n*aurait-t-il pas eu le tort impardonnable de ne pas reconnaître les éminentes qualités d'Antonina et le génie de son frère?... Et cette vengeance? J'oubliais les projets de vengeance que Cyprien doit accomplir à Taide de son jeune parent. Je désirais obtenir sur tout cela quelques éclaircissements et, pour atteindre mon but, je ne devais pas enlever à Anlonina Tespoir de son succèsdansla mission qui lui avait donné des élans si poétiques.
Mais au nom de Çtaroslavski toute sa physionomie parut bouleversée ; son galant sourire s'évanouit, ses sourcils se contractèrent et ses lèvres se resserrèrent.
— Croyez-vous, me dit-elle, que chaque fois que ce nom résonne à mon oreille il me fait frissonner?
— Pourquoi donc ?
— Ah ! pourquoi ! Vous ne connaissez pas Çtaroslavski. Vous n'avez pas encore eu l'occasion de le voir tel qu'il est.
— Et vous, ma cousine ?
— Moi ? qui peut dire qu'il a jamais pénétré dans l'intimité de cet homme !
— Mais, je vous en prie, racontez-moi donc ce que vous savez. Je suis bien curieuse... Si pourtant vous aviez envie de dormir !...
^ Moi, dormir I Quelle idée vous faiteâ^votts de
»4 U MUIT DU » SEPTPMBRB.
moi ? Est-ce que je m'occupe jamais de mon repos physique?... est-ce que...
J'eus peur de voir encore ma cousine partir pour les régions aériennes, d'où elle a tant de peine à re* descendre sur notre pauvre terre, et je l'arrêtai dans son essor pour lui demander s'il y avait longtemps qu'elle connaissait Ctaroslavski.
-» Il y a quelques années, me répondit-t-elle, nous étions à Tambof , où nous perdîmes mon père, et comme nous vivions là trés-tristement, nous nous retirâmes dans cette propriété qui appartenait à ma mère, et comme ma mère était tout occupée de ses affaires, ce fut Cyprien qui se chargea de notre éducation. A cette époque, Ctaroslavski était dans le Caucase et ne faisait que de bien rares apparitions à la Maison triste, qui doit lui être fort désagréable.
— La connaissez-vous, cette maison?
o— NonK.. mais d'après la description que Ton m'en a faite, j 'imagine. . .
— Continuez, ma cousine.
— Naturellement, après notre installation ici, nous voulûmes savoir à qifi appartenaient les propriétés du voisinage, et l'on nous signala entre autres celle de Ctaroslavski. Un jour son intendant intenta un procès à ma mère pour je ne sais quel lambeau de terrain. Il eût l'audace de la ciler devant le tribunal, et nous vîmes entrer chez ^ous des agents judiciaires avec des liasses de papier. Ma mère se décida à écrire à Ctaroslavski pour lui expliquer en détail toute l'aflaire et le prier d'en finir. A la vérité il lui répondit
U NUiT DU n SEPTEMBRE. «75
par une lettre fort polie, et lui offrit de disposer de son orangerie, de ses fleurs et de ses fruits^ sans doute parce qu'il ne pouvait les récolter lui-même; mais le procès n'en fut pas moins continué, et ma mère fut condamnée à payer une , indemnité. Tel fut avec lui le commencement désagréable de nos relations.
Tout à coup il arriva ; il était en congé. Ma mère, oubliant le passé, le reçut fort gracieusement. Je n'étais alors, pour ainsi dire, qu'un enfant. Je ne me rappelle pas au juste quel âge j'avais. Quanl à lui il avait environ vingt ans. Dans cette première visita il se montra forl courtois^ comme le sont, du reste, la plupart des jei^nes gens. Il resta avec nous plusieurs heures. Le lendemain Cyprien alla lui rendre sa virilité, puis y retourna la semaine suivante et l'invita k venir à la maison. Il revint, et comme ma mère luî^ reprochait gracieusement la rareté de ses apparitions, il répondit qu'il avait peur de se rendre importua. Elle le rassura si bien, et mon frère lui fit tant d'avances, qu'il finit par se rendre chez nous trèsfréquemment. Mais ce qui me reste à vous raconter,., je ne sais... tout cela m'embarrasse trop.,^ Ce qu'il y a de sûr, c'est que Ctaroslavski est un homme sans cœur.
^ Je vous en prie, Antonina, diles-moi tout sans crainte et sans réserve I
En lui adressant cetteprière, je l'embrassais pour la décider à ne pas s'arrêter à l'endroit le plus intëre»^ saut de son récit. Mais je crois qu'elle avdit eUe-méma assez bonne envie de le continuer.
976 LA NUIT DU tt SEPTEMBRE.
— Ah t ma chère consine, reprit-elle en faisant diverses minauderies... cela me rend si confuse... Non, yraimentje n'ai pas le courage...
— Voyons ! vovons f
— Eh bien, ma mère et Cjrprien crurent remarquer que Ctaroslavski avait de l'inclinalion pour moi.
— Ah f vraiment f
— Quel temps I ma chère, quel temps f je m'en souviens.
A ces mots, Antonina poussa un profond soupir et tourna vers moi un regard langoureux ; puis elle reprit :
— Bientôt les sentiments que je lui avais inspirés s'accrurent de telle sorte qu'il ne s'approchait plus de moi et ne me parlait plus.... Mais, mon Dieu, je ne puis continuer....
— Je vous en prie, Antonina, n'êtes-vous pas mon amie?
— Oui. 0 amitié! trésor suprême, bonheur céleste ! s'écria avec un accent emphatique mon enthousiaste cousine ; puis enfin elle acheva en ces termes sa narration : Vous me forcez à vous révéler mon secret, je cède à vos instances, ne me condamnez pas, mais plaignez-moi, plaignez votre infortunée cousine qui a pu aimer un tel monstre, et qui s'est si cruellement trompée.
Un jour, après souper, Ctaroslavski était assis près de moi. Ma mère, comme une tendre mère, vint se mettre à côté de nous, et afin de l'amener à l'aveu de ses sentiments lui dit :
Ik NUIT DU 28 SEPTEMBRE. 277
— Pourquoi donc ne vous faites-vous pas une autre existence ? Parmi les jeunes personnes que vous avez eu occasion de connaître, n'en est-il pas une qui vous ait paru digne de vous?
Ctaroslavski lui répondit qu'il avait renoncé à jamais au bonheur conjugal.
— Et pourquoi donc? s'écrièrent à la fois ma mère et Cyprien.
— Parce que celle que j'ai aimée et dont je me suis cru aimé m'en a préféré un autre.
Il faut vous dire, ma chère cousine, que ce jour-là, par malheur, j'avais un peu coqueté avec un jeune arpenteur que ma mère avait fait venir, je ne sais pourquoi.
En entendant la réponse de Ctaroslavski, je sentis mon cœur se serrer, un nuage passa sur mes yeux, je lui pris la main, et la serrant avec force :
— Ne le croyez pas, m'écriai-je; puis je sanglotai et je tombai évanouie.
On me releva, on me mit dans mon lit, on envoya chercher le médecin... et lui... lui !... nous ne l'avons plus revu .
A ces mots Antonina pencha la tête sur son sein, fixant vers moi un regard immobile. Je pouvais à peine m'empêcher de rire.
— Cyprien, reprit-,elle après un instant de silence, vous dira les autres atrocités de cet homme; moi, je n'en ai pas la force, et d'ailleurs je ne veux plus m'occuper de son indigne conduite. Le sentiment qu'il
m'avait inspiré s'est transformé en on profond mépris.
— Pauvre innocente Ântonina I m'écriai-je avec on accent de commisération. Je la plaignais hypocritement pour ramener à me faire quelque autre confidence, mais je ne pus rien en obtenir.
Ainsi, jusqu'à présent, à ma connaissance, voilà les crimes effroyables de Ctaroslavski. Il a eu Taudace de vouloir défendre ses paysans contre les empiétements d'Agathécla ; il ne s'est pas rendu à toutes les invitations qu'elle lui adressait, et, qui plus est, il est resté insensible aux souffrances de cœur de la malheureuse - Antonina. Je suis bien convaincue que les autr^ abominations qu'on ne ma pas encore révélées doivent être du même genre et produiront sur moi la même impression.
Après cette dramatique confidence, Antonina s'est enfin mise au lit et n'a pas larder à s'endormir d'un profond sommeil. Moi, je pensais en riant à tout ce qu'elle venait de me dire, et tâchais de me rappeller ses impressions pour te les transmettre.
Du lendemain.
^ Pardonne-moi, ma chère Sophie, si la lettre que je •commence aujourd'hui n'est pas aussi gaie que celle d'hier. Je n'ai nulle envie de rire; je suis au contraire dans un état de tristesse que je n'ai pas éprouvé depuis longtemps. Peut-être qu& la nuit que j'ai passée sans (V)rmir m'a agacé les nerfs, et peut-être que toutes
le» niaiseries cpie je vois, que j'entends, que je fais, m'ont occasionné cet ennui, ce spleen, cette hypocondrie, enfin cette situation morbide, quel que soit le nom que tu veuilles lui donner.
Il faut que cela finisse; il faut que je retourne à ^ Pétersbourg. A la campagne on ne vit que de chimères ; en réalité on ne vit pas, et j'abandonne à Cyprien, à Antonina, les fleurs, les soupirs, les rêves et les contemplations.
J'ai un grand regret, d'ailleurs, c'est celui d'avoir trop loué Ctaroslavski . Je ne puis me pardonner une si longue et si profonde erreur. Voilà ce qui résulte de la solitude, de l'ennui et du penchant de notre pauvre nature féminine à chercher toujours quelque événement exceptionnel dans les choses les plus ordinaires. Je ne pensais guère, en achevant hier ma narration, que j'aurais aujourd'hui à y joindre plusieurs pages d'un caractère tout différent, et j'ai eu envie de déchirer ce que je venais de t*écrire ; mais j'ai réfléchi que toutes ces pages pourraient t'intéresser précisément par leurs contrastes, et je continue, sois-eû sûre, avec un grand calme.
Toute la maison était encore plongée dans le som-» meil lorsque je suis descendue au jaMin. Le soleil avait une apparence sombre... Le prosaïque mois de septembre approche. Déjà la fraîcheur des bois, la verdure des champs ont disparu, et l'air même a perdu son arôme. Enfin la nature entière nous annonçait la fin de l'été.
Dans les allées du jardin j'ai rencontré Joseifli.
— Eh bien, lui ai-je demandé, que fait le Dniépçr?
— Ma foi! mademoiselle^ m'a-t-il répondu, le vietix, à ce qu'il parait^ se moque du savant. Alors il m'a si bien démontré Tabsurdité de notre entreprise, Tignorance de l'ingénieur et l'excès de crédulité de mon père, que j'en ai été effrayée. Ce qui me faisait le plus de peine, c'était de penser que mon père pouvait se laisser abuser par un charlatan.
La cfoche m'a avertie qu'on servait le thé. Je suis rentrée dans la salle à manger, où tout le monde était déjà réuni, à l'exception d'Antonina, qu'une migraine retenait au lit.
J'ai passé plus d'une heure devant le samovar *. Quel ennui! Ensuite Hélène est venue me dire à l'oreille : Cher ange, ne pourrais-je aujourd'hui faire une promenade avec votre jument? Comment refuser ? Mais ma pauvre Lady Milvord ! J'ai donc accordé mon autorisation, et mes jeunes cousines ont manifesté tme telle joie que je ne pouvais m'empêcher d'en rire.
Mais voici bien une autre affaire . Les femmes de chambre ont toutes été sommées de comparaître, et l'on a bouleversé toute ma garde-robe pour y prendre des amazones; puis les couturières se sont mises à l'œuvre pour adapter ces amazones à la taille des nouvelles écuyères. Enfin, après deux mortelles heures, le travail était achevé et la société s'est rassemblée sur le perron, devant lequel on avait amené Lady Milvord, qui paraissait de très-mauvaise humeur, comme si