CHAPITRE III
Don Cleophas est amené snr la scène. — Effet dn hachich. — Le pied de Cléopàtre. — M. de Gapidon sait tuajonrs la grisette. — Renseignements sur les mœurs galantes de notre époque. — 0 ciel ! c'est Babet*
J^avais pris du hachich, ce jour-là; je me trouvais par conséquent dans cette disposition d'esprit où les événements les plus extraordinaires sont facilement admissibles. Néanmoins, je ne pus empêcher mon visage de témoigner d'une certaine surprise, lorsque M- de Cupidon, après s'être confondu en excuses, me dit en m'examinant avec attention :
— Parbleu! je ne me trompe point, vous êtes don Cîleophas.
— Don Cleophas? répétai-je machinalement.
— Eh I certainement, reprit-il ; don Cleophas Perez Leandro Zambulo, écolier d'Alcala; je vous reconnais bien.
^ MONSIEUR DE CLPIDON
— Vous me reconnaissez ?
— Venez avec moi ! dit-il en nae prenant le bras et m'entraînant à la suite de la grisette.
— Écolier d'Alcala... don Gleophas... murmurai-je ■en me laissant entraîner; il me semble, en effet, avoir vu ce nom quelque part; mais à coup sûr ce n'est pas le mien. Non , ce n'est pas le mien. Et puis , je ne suis pas Espagnol, je suis homme de lettres.
— Regardez donc sa jambe! disait M. deCupidon, sans m' écouler.
— La jambe de qui?
— De cette petite ma$que^ qui prend plaisir à nous faire allonger le pas.
Je me mis à rire à ce mol de masque^ que je n'avais pas entendu depuis longtemps.
Le hachich m'avait fait Thûmeur belle.
— Où me conduisez- vous? denaandai-je à mon compagnon inopiné.
— Est-ce que je sais! s'écria-l-il ; voyez, voyez cette cheville adorable. Moi qui ai tenu le pied de Cléopâtre dans ma main, je déclare que le pied de cette enfant lui est supérieur.
— Vous avez tenu le pied de Cléopâtre 1
— J'ai tenu Cléopâtre elle - même , nue et frémissante, au temps où je m'appelais Antoine.
— Oh ! les singuliers discours que voilà ! A vous entendre, vous avez donc existé plusieurs fois ?
— En doutez-vous?
— Ma foi... répondis-je d'un ton embarrassé.
— Oui , vous en doutoz. Vous ne croyez qu'aux choses de la vie jiisuelle, aux lunettes, au papier- éco* lier ; et vous n'êtes pas encore revenu de votre étonnement au sujet de la première montgoltière.
— Oh I oh ! fis -je en souriant.
— H y a beaucoup de gei^s comme vous; mais rassurez-vous : je n'ai ni le désir, ni ie loisir de fairevotre éducation. Seulement, marchez un peu plus vite^ je vous prie*.
Pendant que ce dialogue s'entamait par les deux bouts, la grisette, qui se devinait suivie, s'arrêtait sournoisement devant chaque vitre de magasin, autant pour se mirer que pour se laisser rejoindre.
Le hacliich m'avait presque ôté la conscience de mes actions.
J'allais machinalement, me disant à moi-même :
— Serait- il possible, en effet , que j'eusse été ce don Gleophas, qui, je mêle rappelle maintenant, ligure dans le Diable boiteux? Au fait, j'ai toujours aimé les aventures de Madrid, et les portes sombres qui aboutissent à des périls. Qui nous assure que nos goûts ne sont pas des ressouvenirs ? — Mais vous, jeune homme , qui éliez-vous lorsque j'étais écolier d'Alcala, et aujourd'hui qui êtes-vous lorsque je suis homme de lettres ?
— » Aujourd'hui, je suis M. de Cupidon, gentilhomme à pied et à cheval, bachelier ès-amour. Autrefois...
— Monsieur de Cupidon ! exclamai -je, ce n'est pas-
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un nom, cela ; c'est comme si je m'intitulais le vidame Apollo! Dans ce cas, autant dire que vous êtes l'Amour.
— L'Amour, soit.
A ces mots prononcés avec la meilleure simplicité , je partis d'un bruyant éclat de rire.
Mais M. de Gupidon ne s'en inquiéta point. Il continua sa chasse à la grisette.
Tout en marchant :
— Çà, me dit-il , renseignez-moi sur les mœurs galantes de votre époque. Vous êtes jeune, vous êtes auteur ; . ce sont là deux motifs pour parler savamment. Comment vont les bonnes fortunes , s'il vous platt ? Les maris sont-ils toujours aussi maris que parle passé, ou le sont-ils davantage? Combien de fois vous a-t-on fourré dans une armoire ou poussé dans Tombre d'un escalier dérobé? Avez-vous souvent passé des nuits d'été dans l'herbe è regarder le jeu d'une lampe sur un rideau? Entrez-vous dans les alcôves par la cheminée ou par la fenêtre?
— Ma foi, non; j'entre par la porte.
— Sous quel déguisement ? En ermite ou en jardinier, en militaire ou en nonnain?
Je fus saisi d'un second accès d'hilarité dont , cette fois, s'effarèrent tous les passants.
— Ma parole d'honneur! m'écriai-je; il me prend pour un hussard de l'Empire , extrait du Vaudeville de la rue de Chartres, et répondant au nom de Valsain ou de Séricourt I Des balcons, une barbe postiche.
MONSIBDR DE CUPIDON 29
des bottes jaunes à retroussis , et le clair de la lune sous un tilleul! Par votre bandeau, monsieur de Cupidon , est -il possible que vous soyez aussi ignorant des coutumes amoureuses de ce telbps? Sachez donc, qu'une bonne fortune est la chose la plus simple du monde 9 un rien, un coup de vent qui vou^ enlève votre cbapeau et qui vous force à revenir sur vos pas en courant pour le rattraper. Seulement , le coup de vent, c'est un coup d'œil; le chapeau, c'est votre cœur. Tous les jours, cele^ se passe ainsi. Quant aux échelles de soie , la dernière s^st rompue sous une grappe de don Juans bafoués , qui ne sont plus possibles que dans les romans grenadins commençant de la sorte : Par une belle ioirée éC automne.;.
M. de Cupidon posa tout à coup sa main sur mon bras.
— Ahl mon Dieu ! s'écria-t-il.
— Qu'est-ce? demandai-je.
Pour toute réponse, il me montra du doigt la grisette , qui s'était arrêtée au tournant du boulevard des Capucines, et dont le joli minois s'offrait à nous de trois quarts.
— Je ne me trompe pas,., dit-il.
— Quoi donc?
— Cette jeune beauté...
— Eh bien? interrogeai-je.
— C'est Babetl
— Babet? un nom aussi vulgaire appliqué à cette
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çljarmanle personne ! Allons I je gage qu'elle s'appelle au moins Amanda ou Eustoquie.
— A présent... cela se peut. Mais c'est ma Bdhet d'autrefois, vous dis-je, j'en suis bien sûr.
— Une Babet... d'il y a cent ans? répliquai-je avec quelque raillerie.
— A peu près, répondit M. de Gupidon, candidement.
— Vous voulez rire? fis-je à mon tour, sérieux.
— Mais non, du tout. J'ai le privilège, en ma qualité de dieu, de reconnaître toutes les personnes qui ont joué un rôle dans mes existences antérieures.
— Parbleu ! cela est fort divertissant.
— Et fort mélancolique aussi quelquefois. Pauvre Babet!
— J'ai bien envie de vous prendre au mot, lui dis-je, en vous priant de me raconter l'histoire de cette Babel.
— Volontiers.
Nous marchions toujours.