CHAPITRE
Uuehiues pas en arrière. -~ Les modes nouvelles. — M. de Cnpidon en carrosse. — Il dine aa restaurant, et il prend quelques libertés avec la dame (ta comptoir. — Indignation |{énénde. -~ Le chevalier Tape-Cal. — Nouvel iitcident.
Voici ce que c'est. Il s'était sauvé ties bosquets de Cylhère, — car il y a toujours une Gythère, — et il était arrivé depuis quelques heures seulement.
Ce n'était plus, comme on vient de le voir, cet ancien Amour qui se roule tout rose et tout nu sur les panneaux mythologique^ de nos grand'mères ; c'était un dieu en gants glacés. Ce n'était plus Gupidon tout court, — c'était M. de Gupidon tout long.
Son précédent voyage avait eulieu vers la fin du dixliuitiëme siècle, — alors qu'on portait encore la poudre et les mouches, et qu'il consentit à créer le rôle de Chérubin dans une certaine comédie, qui fit révolulion, K s'attendait donc à trouver passablement de
changement dans les choses et dans les naœurs, — et il ne se trompait pas.
Le jour de son arrivée, — coname les modes avaient suhi quelques variations,. — sa première affaire fut de brûler ses beaux habits de taffetas et ses rubans si fort en goût dans les ruelles. Les faiseurs les plus renommés furent appelés pour l'accommoder d'après les gravures les plus modernes. — 11 loua un hôtel dans le quartier nouveau de la Boule-Rouge, et se remit sur un faquin d'intendant du soin de le monter sur un pied convenable.
M. de Cupidon n'avait que quelques jours à passer à Paris, et il résolut de les- mettre à profit pour s'assurer si les femmes, qui lui semblaient toujours aussi jolies et aussi coquettes qu'autrefois, n'avaient pas entièrement rompu avec les souvenirs galants du siècle dernier. — A peine avait-il eu le temps d'emporter avec lui cinq ou six de ses flèches.
En conséquence, il repassa dans sa tête les leçons de Gnide et de Paphos, avec les façons de dire les plus étourdissantes et les plus précieuses, et, après s'être fait coiffer par le célèbre machin^ il demanda son carrosse^
M. de Cupidon trouva fort extraordinaire que son cocher s'assît auprès de lui, en se renversant, les bras croisés. — 11 comprit néanmoins que c'étaitl'usage, et, quoique sa vanité en fût légèrement choquée, il se décida à tenir lui-même les guides et à crier gaaare aux passants.
L'heure du dîner allait sonner. Les chevaux, qui avaient appartenu à un homme du meilleur monde, conduisirent tout naturellement M. de Cupidon au Café de Paris.
Le Café de Paris est un endroit quiji'a rien de bien absolument magnifique. Parce que les tables y sont moins boiteuses qu'ailleurs, parce que le plancher y est un peu moins gras, parce qu'on y mange du bœuf aux choux à la Véron, il n'y a pas là de quoi s'extasier. — Néanmoins, le Café de Paris, si piètre qu'il soit, est encore préférable aux ridicules boutiques des Frères Provençaux et de Véry, si horriblement dorées, sculptées, peinturlurées, et si bouflonnes le dimanche quand des familles de la province s'y entassent pour manger des mets pittoresques, ornés de petites carottes et de petits navets auxquels un moule industrieux a su donner la forme fife losanges, de trèfles et de boules. .
Au moins, M. de Cupidon espérait-il reposer ses yeux sur une de ces belles demoiselles de comptoir, habillées d'une façon éclatante, et qui rappellent les frégates. — Il était de ceux qui, sans aimer précisément à dîner avec des femmes, désirent cependant en avoir une à regarder, — à quelque distance, — en portant le verre aux lèvres ou en le remettant sur la nappe. 11 estimait que de blanches et grasses épaules, des cheveux spirituellement ébouriffés, deux grands yeux pas trop mobiles, une bouche rose à l'excès et de temps en temps sij^uriante, une toilette recher-
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diée, tout cela surmontaDt un comptoir chargé de fleurs et de flacons, fait une perspective à souhait pour le regard réfléchi de Thomme qui dîne. — Mais la dame qui siégeait au comptoir du Café de Paris n^avait rien de récréatif.
11 trouva la cuisine au point oîi il l'avait laissée, — ni en progrès ni en décadence. Les vins seuls lui parurent avoir gagné, quoique l'antagonisme du bordeaui et du bourgogne subsistât toujours. M. de Cupidon, sans approfondir le différend, se contenta de vider une bouteille de l'un et une bouteille de l'autre ; car, de même que beaucoup de gens, il s'accommodait fort de l'antagonisme et il le trouvait excessivement précieux au point de vue des doubles résultats qu'il amène. — Pourquoi donc, en effet, le beaune orageux exclurait-il le brillant saintestèphe? ^
Quand il eut fini, on lui apporta la carte à payer, qui s'appelait alors Yadditiony — et qui, au sièrle suivant, s'appellera sans doute le total.
En se levant, M. de Gupidon crut qu'il était du ton le meilleur d'aller prendre le menton à la dame de comptoir, quelque insuffisante qu'elle fût. C'était un Vie qu'il avait contracté jadis, et dont il s'était toujours bien trouvé. Cette action, qu'il accomplit ave<' la simplicité d'un homme qui éternue, occasionna un scandale effroyable.
La dame manqua de s'évanouir; — et une famille,
qui se régaiait dans un coin , murmura les mots de garde ejl de poste.
Le maître du restaurant accourut, avec ses gai'çons rangés en bataille. On eut égard, toutefois, à la consommation que M. de Gupidon venait de faire, et Ton attribua- son acte d'inconséquence aux fumées combinées du bourgogne et du bordeaux.
II fut bien étonné, M. de Gupidon.
— On s'effarouche donc maintenant de ces choseslà? demanda-t-il au maître du café, qui l'avait pris à part.
— Je vois que monsieur est étranger , dit celui-ci en souriant.
— Mais enfin, cette dame....
— Celte dame est ma nièce, fit le maître avec majesté.
— Ah! ah 1 et c'est la première fois que l'on prend le menton à votre nièce?
— Certes, monsieur I
— Alors, je commence à croire que , s'il revenait au monde, le pauvre chevalier Tape-Cul ne ferait plus ses affiiires à Paris.
— Qu'est-ce que c'était que votre chevalier?
— C'était un fort galant homme, riche, d'une figure respectable , les cheveux blancs , et portant la croix de Saint-Louis. 11 n'avait qu'une manie, mais une manie incurable .... ,
— Laquelle ?
— C'était de claquer légèrement sur la croupe
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toutes les femmes qui passaient à côté de lui. De là, son surnom de chevalier Tape-Cul.
— Votre chevalier était un polisson !
— Je ne vous dis pas le contraire. Mais c'est de l'histoire.
— Et la police le laissait paisiblement exercer son indécent manège ?
— Elle avait fini par le tolérer, à la condition qu'il ne franchirait pas le Palais-Royal, et qu'il ne claquerait que les griseltes et les petites bourgeoises.
— Bien obligé 1 Quoi qu'il en soit, monsieur, dans votre intérêt, je vous engage à ne point essayw de ressusciter la tradition du chevalier Tape-Cul, — pas plus que celle du chevalier Prend-le-Menton.
Et le maître du café s'éloigna, assez satisfait de celte dernière facétie.
Ce fut à ce moment que M. de Cupidon, s'étant placé à la fenêtre, aperçut la grisette dont il a été parlé au premier chapitre. Nous l'avons vu décocher sa première flèche au cœur de cetlejolie fille, et-nous avons vu cette jolie fille lever sur lui un regard agité.
Je f)assais précisément, à cette heure -là, sur le boulevard.
En s'élançant à la poursuite de la grisette, — M. de Cupidon me heurta avec tant de violence qu'il faillit me renverser.