Monsieur de Cupidon
Il y a Jeux tins, je fus appelé sur les bords de la Moselle pour recueillir l'héritage de mon oncle, Brizard-C..., ancien professeur de théologie, trouvé mort dans son cabinet, un soir d'été.
Je n'avais jamais vu qu'à de rares intervalles mon oncle Brizard, qui passait dans la famille pour un songe-creux, s'occupant avec ardeur des sciences naturelles. C'était un vieillard dépourvu de toute apparence fantastique, très-poli, recherché dans sa mise comme Stendhal, d'une causerie spirituelle et affable, — mais un peu curieuse. Il hantait beaucoup le monde et avait des relations à tous les étages de la société.
11 avait voyagé et voyageait encore. 11 avait vu Gan-
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ning, Gœllie, duii Augustin lluihide, Talleyrand el Botzaris. Il avait causé chevaux et natation avec l'auteur de Lara, dont il s'était sérieusement moqué ; il avait soumis son front plein de bosses inconnues à la main tâtonnante de Gall; il avait reconstruit avec Cuvier le monstre du récit de Théramène; chez Paul- Louis Courier, il était parvenu à dérober le vingtseptième brouillon d'une Lettre de village, et chez .M. de Metternich il avait obtenu de tremper ses lèvres dans un verre de vin de Johannisberg. Il s'était assis une heure chez Beethoven et chez Rossini ; il était entré dans l'atelier de Canova; — il avait vu Léopoltl Robert se donner un grand coup d'épée dans le cœur: il avait entendu M. Ingres jouer du violon.
On le prenait partout pour un sim])le touriste; et,^ à l'ombre de ce mot, il passait partout sans éveiller la méfiance.
La dernière fois que je vis mon oncle Brizard, j'étudiais la médecine. L'annonce d'une dissection célèbre, — celle de l'assassin Poulmann, — avait attiré un nombreux concours de savants à l'École pratique, vis-à-vis de la rue Haulefeuille. En traversant une salle basse, je m'entendis appeler par mon nom; je me retournai et j'aperçus mon oncle, aussi droit, aussi coquet que de coutume. Pendant l'opération, qu'il parut suivre avec un vif intérêt, il ne cessa de prendre des notes ; et lorsque je pus le rejoindre, il me dit,
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.l'un ton salisfail, en me désignant le corps de Poulniann :
— Tu vois bien cet lioninie-là ? il a été autrelois Tanierlan, Scoronconcolo et Poltrot de Méré.
Ces paroles bizarres, les seules qu'il prononça, me donntn-ent dès lors la mesure de mon oncle Bri/ard. (rëtait plus qu'un visionnaire, c'était un fou, — un fou mystérieux, profond, chercheur. Son élégance exquise ne m'apparut plus ([ue comme un masque, et derrière son sourire je vis papillonner les démons hious de l'Imllucination.
Malgré moi, néanmoins, cet incident me revenait souvent àla mémoire. Les jeunes gens sont ainsi, s'inquiétant énormément des choses auxquelles ils ne veulent pas croire. J'aurais tout donné pour un s.econd entrelien avec mon oncle et pour pénétrer plus avant dans le secret de sa monomanie.
Ce fut sur ces entrefaites que j'appris par les journaux la tin de Brizard-C...
Quoiqu'il ne laissât guère après lui que la réputation d'un homme instruit et d'un original, — c'esl-à- (hre fort peu d'argent comptant, — je crus de mon devoir de partir aussitôt pour Nancv, afm de m'ent|uérir de ses dernières volontés.
La maisonnette qu'il lial)itait à troi». lieues de là, à Liverdun, au bord de la rivière, était en bois et toute la})issée de pampre au dehors, une vraie demeure de
philosophe. La ]>hilo50pliie } arrivait du ciel, tout, éclatante et tout odorante, et elle entrait par les volets restés grands ouverts depuis le défunt. On apercevait d'un seul coup d'œil l'héritage : quelques gros volumes sur des rayons, penchant de ci, de là, comme des hommes ivres ; des papiers épars et barbouillés d'encre sur lesquels les oiseaux avaient promené leurs pattes ; rien qui tentât la convoitise des gens de la campagne, comme on voit. La clef était sur la porte : on eût dit que le maître allait rentrer d'une minute à l'autre.
Je m'installai immédiatement dans cette maison, avec l'intention de mettre en ordre les papiers de mon oncle Brizard. 11 y avait deux heures que je m'occupais de ce travail d'homme de loi, lorsqu'en fouillant au fond d'un placard, j'aperçus une liasse i)lus compacte que les autres et sur laciuelle étaient écrits ces mots : — Pour mon neveu. Saisi d'une curiosité inquiète, je parcourus rapidement les premiers feuillets, et voici les choses singulières que je lus .
« Ceci est l'oeuvre de ma vie entière.
» J'ai voulu lire dans le passé, comme les sil)ylles lisaient dans l'avenir; j'ai demandé à la science les secrets de l'antique trépidation et de l'arrièrevue.
)' Mes yeux ont plongé sous la lettre fleurie et mys-
(trieuse des Uadi lions orientales, et voici ce que les esprits élémentaires m'ont révélé.
» Nous avons tous vécu dans le passé, sous un autre nom et avec un autre visage.
» Un homme est comme un livre ; Dieu le tire à {)lusieurs éditions.
» Alexandre, César, Cliarlemagne, Napoléon, ne sont qu'un seul et même individu reproduit à des époques différentes.
» Un nombre limité d'âmes a été créé pour animer notre planète jusqu'à la fin des temps, en se perpétuant à travers des corps périssables.
» La mort est le lendemain et la veille de la vie.
» L'homme se retire dans la tombe, comme l'acteur dans sa loge, pour reparaître sous un nouveau costume.
» A peine débarrassées des liens terrestres, nos âmes sont condamnées à retourner dans de nouveaux corps, et nous n'avons, de cette façon, d'autres aïeux que nous-mêmes.
» Remontant à l'échelle de la vie, à travers les peuples et les événements, j'ai recherché, pendant cinquante années d'études et de voyages, les traces des principales incorporations des âmes illustres... »
Je n'essayerai pas de dire la confusion où ces lignes étranges jetèrent entièrement mon esprit. Un mo-
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raent, je me crus revenu au temps des Hermès, des Zoroaslre, des Orphée. Je revis mon oncle Brizard. non plus comme autrefois, musqué el candjré, la rose à la boutonnière, mais sous le bonnet fourré et la robe brune des alchimistes de Hollande. Le manuscrit que je tenais me brûlait les mains, et, cependant, j'avais liùte d'en poursuivre la lecture.
Cliaque feuillet — il y en avait beaucoup — contenait l'bistoire succincte de l'âme d'un homme ou d'une femme, quelquefois seulement l'indication des corps qu'elle avait animés. C'était comme le programme d'une grande pièce à tiroir, où chaque personnage jouait plusieurs rôles différents; — le Protée antique devenait le symbole de l'humanité. Ainsi distribuée, la pièce, comédie et tragédie à la fois, était quelque chose de somptueux, d'original, de magique; le lieu de la scène se déplaçait à chaque instant, maintenant palais à colonnades immenses, tout à l'heure rue tumultueuse ou rivage désert de l'Orénoque; l'intrigue se nouait, se brisait et se renouait sans cesse ; mais les acteurs demeuraient toujours les mêmes. Sortis par une coulisse, — c'est-à-dire par un siècle, ils rentraient immédiatement par l'autre. On les avait vus satrape ou capitaine, on les revoyait, quelques actes après, bénédictin ou raffiné.
rtusieurs fois je fermai lesyeux, ébloui.
Avec mon oncle Bri/.ard, il n'y avait plus d'existence