‹ Monsieur de CupidonChapitre 2 sur 46 · AN \M-1'K01'()S · texte numérisé non relu

AN \M-1'K01'()S

\ulgaire: le iiioindrc notaire avait eu son heure (!<» l»oésie et s'était attardé le long des lauriers-roses de TEurolas; plus d'un avocat, aujourd'hui blême et ijuindé, avait lutté dans le cirque, les membres oints d'huile; plus d'uij grotesque mortel en paletot, aux longues jambes amenuisées, au chapeau noir, s'était vu, sous Louis XIII , empanaclié de plumes et de rubans, inomlé de velours, de dentelles ruisselant par cascades, brodé d'or, éperonné, à l'aise, les mains l>àles; plus d'un riche ennuyé, plus d'un millionnaire spleenatique avaient traîné des loques sans nom à la suite des bandes bohémiennes, et, l'escopette à la main, comme le pamTe de Gil Blas, ne s'étaient pas lait faute de demander l'aumône sur les grandes loutes à l'heure sombre où on ne la refuse jamais. — Choses plus étonnantes ! Antithèses à amener le sourire sur les lèvres ! Maint procureur général, maint homme-verrou, aujourd'hui s'acharnant à construire des prisons, à improviser des citadelles et des forts d'État, s'était montré jadis un des plus fougueux démolisseurs de la Bastille ! Maint dif>lomate, renommé dans les cabinets européens, avait conquis au siècle précédent une légitime réputation dans l'art de danser sur les œufs et d'avaler de l'étoupe enflammée ! Il en était de même pour les femmes, guirlandes de roses éternellement fleurissantes, gracieuse théorie foulant depuis six mille ans les mêmes gazons semés

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(les mêmes [)iéges et des mêmes enclianlements. Les bonnes renommées du lendemain n'étaient autres que les ceintures dorées de la veille; les hétaïres s'étaient peu à peu métamorphosées en chanoinesses. C'était un poème charmant à lire que le pocme de ces femmes renouvelées d'elles-mêmes, un collier enivrant à égrener, une gamme continue et sans dissonances, — car toutes les femmes sont belles à leur première saison, — et le diable a inventé pour quel- (jues-unes une beauté quand même. D'abord, elles passaient, simples et imposantes comme des princesses Nausicaa, la jambe nue et le camée à l'épaule ; on les apercevait plus tard au fond des forêts gauloises, chasseresses au front couronné de verveine, continuant la race des dryades; ensuite dans le cadre triomphal de la Renaissance, parées de satin et d'or, s'éblouissant elles-mêmes, elles descendaient l'escalier de marbre des palais, en s'appuyant sur le bras des cardinaux; quelques centaines d'ans après, le Régent les faisait sauter sur ses genoux, elles s'appelaient alors Mme (]e Plialaris et M^e de Parabère, et elles étaient belles à damner la France; liier enfin elles dansaient en rond autour de l'échafaud, coiffées de délicieux petits bonnets à la Charlotte Corday, et ciiantant de leur voix la plus argentine <les refrains composés par des rapsodes d'abattoir!

Vue (le haut et saisie dans son ensemble, l'œuvre de mon oncle Brizard donnait le vertige.

« Remontant l'échelle de vie, à travers les peuples » et les événements, j'ai recherché, pendant cin- » quante années d'études et de voyages, les traces des » principales incorporations des ûmes illustres. »

Ainsi s'exprimait-il. En effet, les noms les plus connus de la politique, de la littérature, des arts et du monde étoilaient ce manuscrit, répertoire de gloire, partition expressément écrite pour les trompettes de la renommée. Dans la plupart des célébrités de ce temps, sous le frac noir, sous la cimarre, sous l'habit à palmes, je reconnus Beaumarchais, l'abbé Maury, Carra, le financier La Popelinière ; — ainsi que derrière ces mêmes noms je vis flamboyer ceux du siècle de Louis XIV et se dérouler ainsi toute généalogie à l'horizon des âges.

Les lacunes s'expliquaient par l'insignifiance des transformations.

D'après le système de mon oncle Brizard, les âmes sorties égales du foyer divin subissaient l'influence de la bonne ou mauvaise constitution de leurs étuis. Les unes se viciaient et les autres s'épuraient , selon les conditions d'organes, de circonstances et de civilisation auxquelles elles étaient soumises.

Seulement, après chaque vie corporelle , les âmes

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qui s'étaient conservées droites avaient le privilège de choisir le sein de qui elles voulaient renaître ; tandis que les âmes des méchants étaient renvoyées au hasard dans de nouveaux corps.

Ce qui n'empêchait point souvent celles-là de failUr et celles-ci de se relever, suivant que le hasard ou leurs conjectures les avaient bien ou mal servies.

Il y avait quelquefois des hésitations nombreuses dans l'œuvre de Brizard, des suspensions, des points d'arrêt : « Ici M. de Chateaubriand m'échappe pendant trois siècles^; je l'entrevois, mais pas assez distinctement pour le peindre. »

Ou bien : « J'ai quatre incorporations de M"« Rachel, et je suis sur la trace de .M. Thiers. »

Du reste, chaque page respirait une telle force de ^bonne foi, une telle sérénité de conviction, que je j me demandai à plusieurs reprises si ce travail merveilleux n'était pas réellement le fait d'une divination rétros}»ective, ainsi que mon oncle Brizard le laissait entendre dans son préambule...

Qui décidera?

Dans tous les cas, il m'a semblé curieux d'initier à de telles révélations les lecteurs du dix-neuvième siècle, — c'est-à-dire des lecteurs fatigués de tout et revenus de tout, à qui Hoffmann ferait à peine aujourd'hui retourner la tête> blasés sur les inventions des romanciers et des philosophes, — des lecteurs

A\.VNr-l»KOPOS il

sans pitié en un mot. Qui sait si cela ne les fera pas songer une heure ou deux ?

Que Ton pardonne à l'àme de Brizard si, par intervalles, son système a souvent l'air d'une satire. Pouvait-il en èlre autrement? C'est un voyageur qui [lasse à travers le monde, disant à chaque masque : Je te connais! Cesi le comte de Saint-Germain retrouvant une à une ses anciennes connaissances, depuis Gléopàlre devenue lingère au Palais-Royal jusqu'au sybarite Des Yveteaux reproduit sous les traits de M. Guillaume. C'est un homme grave au fond, qui laisse au hasard le soin de faire des épigrammes, et qui ne s'inquiète pas si la vérité ressemble à un coup d'encensoir ou à une paire de souillets. Est-ce sa faute, à lui, s'il rencontre Mandrin sur les marches du palais de la Bourse et le frère de Piron sur les marches du palais de l'Institut? si la comtesse DuJjarry s'appelle aujourd'hui comtesse de Lansfeld,et si le folliculaire Morande est toujours à vendre? Je conçois que plus d'un banquier, coudoyé par mon oncle Brizard, se soit retourné de mauvaise humeur en s'entendant dire : « Pardon, Midas ! » — Je ronçois que plus d'une grande dame de la rue Saint- Dominique ou de la rue de Lille ait oublié de répondre à cette impertinente question : «Y a-t-il longtemps, Ninon, que vous n'avez désolé votre amant l.a Châtre?)^

xN'importe ; le monde, tel qu'il l'a vu ou tel qu'il l'a rêvé, est encore plus amusant que le monde réel. C'est la grande famille entreMie par Platon dans le dixième livre de sa République. Consolons-nous des misères du temps présent avec les splendeurs du temps passé, et ne déplorons plus tant d'être hommes aujourd'hui, nous qui avons été les hommes d'hier et d'avant-hier. D'après le système de Brizard, ne recommençons-nous pas éternellement la jeunesse et l'amour? N'avons-nous pas plusieurs fois vingt ans et vingt-cinq ans? Que faisons-nous autre chose, depuis le commencement des âges, sinon de nous rouler aux genoux des mêmes femmes, qu'elles s'appellent Sara, Aspasie, Magdeleine, la Fornarine ou Rose Pompon? — Ne regrettons pas trop le manteau de soie que le dix-neuvième siècle nous a arraché brusquement des épaules : l'avenir nous le rendra

n jour ou l'autre. Endormi sur une paillasse glacée, tel mendiant peut se réveiller demain, poupon royal, dans un berceau brodé de dentelles. Bienvenue soit donc la science de mon oncle Brizard ! Grâce à cette science, qui est-ce qui n'a pas été un peu grand homme, plus ou moins, dans le cours de sa vie, ou qui est-ce qui n'espère pas le devenir? Il n'y a pas jusqu'aux sots qui n'aient un nombre infini de générations pour prendre leur revanche! , J'abrège cet avant-propos que j'ai essayé de faire

aussi clair et aussi concis que possible. Peut-être me saura-t-on gré de n'avoir point remué les poussières de Pytliagore, et d'avoir laissé dansle dictionnaire les termes hérissés de la pliilosopitie. D'ailleurs, en aurais-je convaincu plus de monde? Qu'il me soit seulement permis d'avancer hardiment qu'il n'y a pas une personne — pas une ! — qui n'ait rêvé une fois de la vie antérieure, et qui ne se soit vue dans le passé sous les traits de tel ou tel individu sympathique.

Ces idées et une partie des notes contenues dans le manuscrit de Brizard-C... ont servi à composer le roman amoureux qu'on va lire. La vie réelle s'y trouve mêlée à la vie idéale, dans des proportions suffisantes pour ne point repousser les imaginations positives. J'ai utilisé les notes de mon oncle, et rapporté tout à son système. Plus le point de départ était sévère, plus j'ai tâché de faire l'œuvre coquette et avenante. Souvent même, j'ai été au-devant du pastiche; l'action est coupée par des récits, comme dans Gil Blas et les Mille et une Nuits. Est-ce à dire que je désire voir revenir cette mode littéraire? Non; j'ai voulu seulement utiliser un procédé tombé en oubli depuis quelque temps. C'est un ancien joli cadre, que j'ai redoré de mon mieux, et qui, par ses roses en groupe, par ses rubans sculptés, m'a semblé convenir particulièrement à l'œil distrait des lectrices ; — car ai-je besoin de dire que cet ouvrage est près-

que exclusivement destiné au\ femmes? 11 n'v est gu^^e question que de galanteries ; cela ne pouvait pas être autrement dans un roman intitulé : Monsieur df Cupidon. allais je doisldéclarer que je n'ai aucune prétention didactique; je fuis les traités et les pliysiologies; je ne veux être aujourd'hui qu'un conteur.

Encore un mot. Ce livre, malgré son préambule un peu ambitieux, est surtout un livre de bonne Immeur. 11 se ressent des époques jeunes et heureuses auxquelles il a été composé en partie. Je ne défends pas la manière et la légèreté de plusieurs chapitres; mais, pour peu que l'on veuille admettre un instant la métempsycose de mon oncle Brizard, j'ose espérer que l'on voudra bien m'excuser si quelquefois je me souviens trop d'avoir été Voiture et Louvet de C.ouvrav.

GIIAPITIIE PREMIER.

Itfliut sniis fracas.— Pourquoi toutes les fenmies levaient la tète tu passant devant notre Uéros. — Alil le fripon. — l'ne miniature. — On ne s'attend pas à ce qui va arriver. — 11 jette .son cigare. — Ce n'est qu'une lillette ijui liasse. — Voyez-la montrer sou brodequin et la naissance de son lja>. — Événement imprévu. — La première lléchc de M. de Cupidon. — Comment cela Dnira-t-il ?

11 faisait soleil. — A l'une des croisées du Calé de Paris on voyait un jeune homme qui fumait en regardant sur le boulevard. — Sa mise et sou air étaient ceux d'un petit-maître, comme on eût dit autrefois. Nul doute qu'il n'eût parfaitement sa place sur le sofa des marquises d'avant-liier, entre l'abbé et le Mondor, — cote à côte du ]ietit chien Pompée.

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Il n'était guère plus gros que le poing; — mais sa taille était divinement prise. On lui eût à peine donné dix-huit ans, à voir le feu de son regard et l'éclatante fraîciieur de son sourire. 11 avait des cheveux blonds que lui eût enviés une femme, bouclés h profusion et jetant l'ambre à cent pas. — Mais où diantre avait-il été prendre le vermillon qui lui couvrait la joue?...

Le tailleur qui l'avait habillé devait être un peu parent de celui de la reine Mab. — C'était la main des Elfes qui avait tissé au clair de lune les dentelles de son jabot. Il était mis à la dernière mode. Son habit venait du célèbre chose, ainsi que son gilet brodé. Un refrain d'opéra bruissait allègrement entre ses dents de perle.

Il regardait le boulevard, ai- je dit. Ajoutons que le boulevard, de son coté, le regardait quelque peu, — comme on regarde une jolie gravure aux vitres d'un magasin. Il n'y avait qu'une voix sur son compte. Cependant, les uns lui trouvaient l'air trop freluquet, les autres trop ingénu. — C'est qu'en effet il y avait sur son visage, — comme diraient les romanciers sérieux, — un singulier mélange de candeur et de rouerie, la timidité première du chevalier Desgrieux et la hardiesse finale du don Juan de tous les poëmes. Était-ce un homme ou un enfant ? — Je crois que c'était l'un et l'autre à la fois.

Après cela, il faut supposer que les femmes ne lui trouvaient, elles, ni trop d'effronterie ni trop d'inno-

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cence, — car les œillades qu'il cur dispensait de droite et de gauche n'étaient pour la plupart que des prêtés-rendus. Bien des capotes roses se détournaient, incendiées, — bien des ombrelles oubliaient de s'incliner devant les traditions diplomatiques. Accoudé sur l'appui de la fenêtre, il regardait passer la blonde et la brune, avec la nonclialarice moqueuse de Joconde, et l'on s'attendait d'un moment à l'autre à voir Astolfe venir lui frapper familièrement sur l'épaule.

Quand la cendre de son cigare fut tombée jusqu'à la dernière parcelle, — il se souleva; et souillant sur ses manchett^es, il se disposa h partir. Auparavant il jeta un dernier coup d'œil sur le trottoir.

Plus leste qu'une nymphe, — une fillette traversait le pavé, précisément en face du Café de Paris. Elle avait une robe d'indienne , et sur la tête un délicieux petit bonnet à barbes , qui paraissait à chaque minute prêt à s'envoler, — semblable à un papillon qu'on aurait fixé par une épingle à une Heur.

Il s'arrêta, — et, comme la jeune fille sautait le ruisseau d'une jambe fine et chaussée d'un brodequin bleu tendre, — il lira de sa poche une sorte de portefeuille, qui n'était autre chose qu'un imperceptible carquois de voyage, où il choisit un petit dard de la longueur et de la grosseur d'une aiguille ordinaire. — Dès qu'il l'eut saisi entre les deux doigts, le dard, sans autre impulsion, — s'é-

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lanra — et alla piquer la jeune fille un peu au-dessous du sein gauche.

Celle-ci poussa un faible cri et leva les yeux sur la rroisée du café.

M. de Gupidon, — après une pirouelte, — s'était élancé à sa poursuite.

CJIAPITUK II.

Uuelques pas en anieiv. — Les modes uonvelles. — M. de Cupidon en carrosse. — 11 dhie an restaurant, et il prend quelques libertés avec la dame du comptoir. — Indignation générale. — Le chevalier Tape-Cul. — Nonvc' incident.

Voici ce que c'est. Il s'était sauvé des bosquets de Cythère, — car il y a toujours une Cytiière, — et il était arrivé depuis quelques iieures seuleruont.

Ce n'était plus, comme on vient de le voir, cet aii- «ien Amour qui se roule tout rose et tout nu sur les panneaux mythologiques de nos grand'mères; c'était un dieu,en gants glacés. Ce n'était plus Cupidon tout court, — c'était M. de Cupidon tout long.

Son précédent voyage avait eulieu vers la fin du div- Imitième siècle, — alors qu'on portait encore la poudre et les mouches, et qu'il consentit à créer le rôle de Chérubin dans une certaine comédie, qui fit révolution. H s'attendait donc à trouver passablement de

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diangement dans les choses et dans les mœurs, — et il ne se tromjiail pas.

Le jour de son arrivée, — comme les modes avaient subi quelques variations, — sa première affaire fut (]e Ijrûler ses beaux liabits de taffetas et ses rubans si fort en goût dans les ruelles. Les faiseurs les plus renommés furent appelés pour l'accommoder d'après les gravures les plus modernes. — Il loua un hôtel dans le quartier nouveau de la Boule-Rouge, et se remit sur un faquin d'intendant dusoin de le monter sur un pied convenable.

M. de Cupidon n'avait que quelques jours à passer à Paris, et il résolut de les mettre à profit pour s'assurer si les femmes, qui lui semblaient toujours aussi jolies et aussi coquettes qu'autrefois, n'avaient pas entièrement rompu avec les souvenirs galants du siècle dernier. — A peine avait-il eu le temps d'emporter avec lui cinq ou six de ses flèches.

En conséquence, il repassa dans sa tète les leçons de Gnide et de Paplios, avec les façons de dire les plus étourdissantes et les plus précieuses, et, après s'être fait coiffer par le célèl)re machin, il demanda son carrosse.

M. de Cupidon trouva fort extraordinaire que son cocher s'assît auprès de lui, en se renversant, les bras croisés. — 11 comprit néanmoins que c'était l'usage, et, quoique sa vanité en fût légèrement choquée, il se décida à tenir lui-même les guides et à crier gaaare aux passants.

MONSIIUU PE CIPIDON 21

L'iiciiro du dîner allait sonner. Les clievaux, qui avaient appartenu à un homme du meilleur monde, conduisirent tout naturellement M. de Cupidon au Café de Paris.

Le Café de Paris est un endroit qui n'a rien de bien •absolument magnifique. Parce que les tables y sont moins ]>oileuses qu'ailleurs, parce que le plancher y est un peu moins gras, parce qu'on y mange du bœuf aux choux à la Véron, il n'y a pas là de'quoi s'extasier. — Néanmoins, le Café de Paris, si piètre qu'il soit, est encore préférable aux ridicules boutiques des Frères Provençaux et de Yéry, si horril)lement dorées, sculptées, peinturlurées, et si bouffonnes le dimanche quand des familles de la province s'y entassent pour manger des mets pittoresques, ornés de petites carottes et de petits navets auxquels un moule industrieux a su donner la forme de losanges, de trètleset de boules.

Au moins, M. de Cupidon espérait-il reposer ses yeux sur une de ces belles demoiselles de comptoir, habillées d'une façon éclatante, et qui rappellent les frégates. — Il était de ceux qui, sans aimer précisément à dîner avec des Xemmes, désirent cependant en avoir une à regarder, — à quelque distance, — en ])orlant le verre aux lèvres ou en le remettant sur la nappe. Il estimait que de blanches et grasses épaules, des cheveux spirituellement él)0uriffés, deux grands yeux pas trop mobiles, une bouche rose à l'excès et de temps en temps souriante, une toilette recher-

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cliée, loul cela surnionlant un comploir (•liargé de Heurs et de flacons, fait une perspective à souliait pour le regard réfléchi de l'homme qui dîne. — Mais la dame qui siégeait au comptoir du Café de Paris n'avait rien de récréatif.

11 trouva la cuisine au itoint oi^i il l'avait laissée, — * ni on progrès ni en décadence. Les vins seuls lui parurent avoir gagné, quoique l'antagonisme du bordeaux et du bourgogne subsistât toujours. .M. de <^upidon, sans approfondir le différend, se contenta de vider une bouteille de l'un et une bouteille de l'autre ; car, de même que beaucoup de gens, il s'accommodait fort de l'antagonisme et il le trouvait excessivement précieux au point de vue des doubles résultats (|u'il amène. — Pour(|uoi donc, en effet, le beaune orageux exclurait-il le brillant saiiitestèphe?

Quand il eut Uni, on lui apporta la carte à pai/tr, qui s'apjieJait alors Yaddition, — et «pii, au siècle suivant, s'ai)[)ollera sans doute le total.

En se levant; M. de Cupidon cruî qu'il était du ton le meilleur d'aller prendre le menton à la dame de comploir, <|uelque insuflisanto «[u'clle fût. C'était un tic qu'il avait contracté jadis, et dont il s'était toujours l)ien trouvé. Cette action, (ju'il accomplit avei: la sinii)lirité d'un lionuno (|ui éternur, occasionna un •scandale e/lroyable.

La dame manqua de s'évanouir; — ol une l'aujille,

>io\sii;i u ni; <;i pidon :2IÎ

*jui seréyalait dans un coin , niunnura les mots de garde et de poste.

Le maître du restaurant accourut, avec ses garçons rangés en Ijataille. On eut égard, toutefois, à la consommation que M. de Cupidon venait de faire, et l'on attribua son acte d'inconséquence aux fumées combinées du bourgogne et du bordeaux.

Il fut bien étonné, M. de Cupidon.

— On s'effarouche donc maintenant de ces ciiosesl.V? demanda-t-il au maître du café, qui l'avait pris à part.

— Je vois (jue monsieur est étranger, dit celui-ci en souriant.

— Mais enfin, cette dame....

— Celte dame est' ma nièce, fit le maître avec majesté.

— Ab ! ah ! et c'est la première fois que l'on prend le menton à votre nièce?

— Certes, monsieur !

— Alors, je commence à croire que , s'il revenait au monde, le pauvre chevalier Tape-Cul ne ferait plus ses affaires à Paris.

— Qu'est-ce que c'était que votre chevalier?

— C'était un fort galant homme, riche, d'une ligure respectable , les cheveux blancs, et portant la • roix de Saint-Louis. 11 n'avait qu'une manie, mais une manie incurable.,..

— Laquelle ?

— C'était de claquer légèrement sur la crou[ie

2i MONSIELR DE CIPIDON

toutes les femmes qui passaient à côté de lui. De là, son surnom de chevalier Tape-Cul.

— Votre chevalier était un polisson !

— Je ne vous dis pas le contraire. Mais c'est de l'histoire.

— Et la police le laissait paisiblement exercer son indécent manège?

— Elle avait Uni par le tolérer, à la condition qu'il ne franchirait |)as le Palais-Royal, et qu'il ne claquerail que les grisettes et les petites bourgeoises.

— Bien obligé ! Quoi qu'il en soil, monsieur, dans votre intérêt, je \'ous engage à ne point essayer de ressusciter la tradition du chevalier Tape-Cul, — pas plus que celle du chevalier Prend-lc-Menton.

Et le maître du café s'éloigna, assez satisfait de cette dernière facétie.

Ce fut à ce moment que M. de Cupidon, s'élanl placé à la fenêtre, aperçut la griselte dont il a été parlé au premier chapitre. Nous l'avons vu décocher sa première flèche au cœur de cette jolie fille, et nous avons vu cette jolie fille lever sur lui un regard agité.

Je passais précisément, à cette heure -là, sur le boulevard.

En s'élançant à la poursuite de la grisette, — M. de Cupidon me heurta avec tant de violence qu'il faillit me renverser.

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