CHAPITRE XU
Un caff litinaire. — Dialogue de vaudevillistes. — Justin Rouan. — De l'exploitation de l'homme par lv femme. — M. de Cupuloâ lit des fragments de cet important ouvrage. — L'amour triste. — Comment aiment les gens de lettres.
Fendant le récit de celte histoire, nous étions entrés dans un café du lioulevard. Il se trouva que c'était un café littéraire. Plusieurs auteurs se livraient au noble exercice qui lit jadis la fortune politique de Ciiamillart; les plus sages consommaient. On parlait beaucoup et très-baut. Je crus m'apercevoir que la curiosité de M. de Cupidon était excitée; alors, sans faire semblant de rien, nous nous approchâmes de la table la plus bruyante, où deux individus poursuivaient une partie de dominos commencée depuis plusieurs heures. — L'un était un vaudevilliste des Folies-Dramatiques; il était gros,
.>joN.sii:rH i)i; (i imdon 1:21
il portait la livrée de riionnèleaisance;sabarl)e noire, îaillée par un ciseau habile, dessinait d'agréables [wirterres sur son visage béai. L'autre était un vaudevilliste du Gymnase et de partout ; il était maigre, nerveux, et inquiet.
Voici le dialogue que nous surprîmes entre ces deux, soi-disant hommes de lettres:
LE VAUDEVILLISTE DES FOLIES. — MOU petit, tU u'aS
pas de cliance ; j'avais tous les trois en main, et lu y)Oses\e double! Je joue pour onze... et à moi la pose...
LE VAUDEVILLISTE DU GVMXASE. — Blauc partout. Dis donc, as-tu quelque chose en train aux Folies?
LE VAUDEVILLISTE DES FOLIES. — Oui, j'ai dCUX aCtCS
))our Neuville; mais ça ne passera pas avant le 15 mai. [Appelant,] Garçon, de l'absinllie!
LE VAUDEVILLISTE DU GYMNASE. — POUrqUOi?
LE VAUDEVILLISTE DES FOLIES. — Est-Ce qUC jC SaiS?
Mourier/aif sa terrine; il veut pousser sa /True jusqu'à l'élé.
LE VAUDEVILLISTE DU GYMNASE. — Et dU six.
LE VAUDEVILLISTE DES FOLIES. — DoublC ! A prOpOS,
est-ce que tu as vu la pièce de Varin, au Palais- Royal?
LE VAUDEVILLISTE DU GYMNASE. — XOU, qu'cst-CC qUB
c'est ?
LE VAUDEVILLISTE DES FOLIES. — La iiièiiie idéc que mon Chevalier de Boischenu, il y a deux ans, tu sais...
122 MONSIKLU DE CIPIDOX
LE VALDKMLLISIf. Dl GYMNASE. PaS (le Six...
LE VAUDEVILLISTE DES FOLIES. — MSliS C'eSl gàcllé ,
absolument gâché. 11 y avait trois actes là dedans. Varin a ])assé à côté du sujet. Moi, au moins, j'avais fait un rôle de père qui était nature, tu te rappelles...
LE VAUDEVILLISTE DU GYMNASE, — PaS de Six.
LE VAUDEVILLISTE DES FOLIES. — C'était Heuzcv qui le jouait, il y a deux ans. Je lui dis, la veille, dans sa loge : « Mon enfant, il faut te faire une tête! » Tu vas voir. Lui, disait que son rôle était un empoi<jnoir. Bon! je le laisse aller. En bas, le régisseur me dit : « Vous savez que nous coupons la scène du premier acte depuis ces mots : Vous aurez un nœud de rubans verts pendant h bal, jusqu'au moment où la marquise entre dans le petit cabinet. » C'était ma meilleure scène; tu vas voir. Je tombe furieux chez Mourier. Heuzey me suivait; c'était à la lin de septembre: « Si on coupe la scène de la marquise, je retire mon manuscrit! » Tu ne peux pas te figurer, mon cher, comme j'étais furieux. Le régisseur était blanc comme cela. Tu i)enses bien qu'on laissa la scène avec la marquise et le baron. Heuzey avait une tête superbe! des cheveux par là, et puis par là. La pièce eut vingt-sept représentations, dans les chaleurs!
LE VAUDEviri-isTi; DU GYMNASE. — J'ai pcrdu. Pourtant j'ai joué aussi bien que feu Domino.
MONSIEEK DE CL'PIDOX iH
LE VAUDEVILLISTE DES FOLIES. — EU bien! garçoii, et cette absinilie?
LE GARÇON. — Voilà, monsieur, voilà !
LE VAUDEVILLISTE DES FOLILS. — TU 116 VeUX paS ta
revanche, mon petit Fabio?
LE VMDEVILLISTE DU GVMNASK. MClCi.
LE (.ARçox, avec un plateau. — L'absinllie demandée !
LE VAUDEVILLISTE DU GYMNASE. MOD CllCr, je ne
puis plus boire l'absinthe pure.
LE VAUDEVILLISTE DES FOLIES. — Cela SB Comprend.
LE VAUDEVILLISTE DU GYMNASE. Non, lliais tU me
dirais : « On va te faire directeur de l'Odéon, avec une subvention de 500,000 francs, à condition seulement de boire un verre d'absinthe [)ure, » que je refuserais !
LE VAUDEVILLISTE DES FOLIES. — Je Ic ci'ois l)ien!
LE VAUDEVILLISTE DU GYMNASE. — NOH, Iliais C'CSt
plus fort que moi; j'aimerais mieux ivoire un verre d'eau -forte, par exemple !
lE VAUDEVILLISTE DES FOLIES. -^Oui, OUi.
LE VAUDEVILLISTE DU GYMNASE. — Tu devrais l)ien faire quelque chose avec moi pour ici.
LE VAUDEVILLISTE DES FOLIES. — Quoi ?
LE VAUDEVILLISTE DU GYMNASE. — CarpicF me lourmente pour une pièce un peu solide.
LE VAUDEVILLISTE DES FOLIES. — De la pâtc ferme?
LE VAUDEVILLISTE DU GYMNASE. PaS tOUt à fait, (lu
feuilletage. Il veut un peu de sentiment, avec du co-
124 MONSIELR DE CIPIDON
inique; tu vois ça. Moi, je n'ai pas le temps, je fais une grande pièce pour la Porte-Saint-Marlin ; j'ai mes répétitions tous les jours au Gymnase; j'ai demain lecture au Vaudeville. Quand veux-tu que je m'occupe de Carpier? C'est impossible. Cherche une idée : tu dois en avoir, toi^ des idées?
LE VAUDEVILLISTE DES FOLIES. — Si j'en avais, je ne les garderais pas.
LE VAUDEVILLISTE DU GYMNASE, cprès un morticnt de silence. — Eh bien! j'en ai une, moi! {// boit.) Ce qu'il y a de plus sûr à présent, c'est de faire une [tièce avec un livre Irès-connu.
LE VAUDEVILLISTE DES FOLIES. — Oui, pour faire un vaudeville, prenez un clief-d'œuvre. Tiens! si nous faisions un vaudeville avec la Cuisinière bourgeoise ?
LE VAUDEVILLISTE DU GYMNASE. — Pourquoi pas avec la Grammaire française"! As-tu lu Alfred de Musset?
LE VAUDEVILLISTE DES FOLIES. — Tu m'cnnuics !...
LE VAUDEVILLISTE DU GYMNASE. L'aS-tU lU ?
LE VAUDEVILLISTE DES FOLIES. — Parbleu ! MUSSBt , del'Inslilut de France. Après?
LE VAUDEVILLISTE DU GYMNASE. — Eli bicu ! il y a un très-joli rôle pour Pérey dans Rolla. Te rappelles-tu bien Rolla?
LE VAUDEVILLISTE DES FOLIES. — Va tOUJOUrS.
LE VAUDEVILLISTE DU GYMNASE. Voilà l'idée : tU
sais que Rolla est un jeune premier, second au besoin, qui après avoir dissipé sa fortune, devint éperdunienl amoureux d'une jeune fille, qu'il a à peine
^lONSlElU 1)K CllMDOX 125
vue. Rolla, qui a longtemps fait la vie, se sent pincé ( ctle fois. 11 ne demanderait pas mieux que d'assurer im sort à Marie et de l'épouser ; mais, comme il n'a plus de hraise, il se tue. Marie ne veut pas lui survivre, et elle se tue aussi.
Li: vALDLViLLisTE Di:s Fouiis. — lleuli! ce n'est pas jzai, ce petit macliin-là!
LC VALDEVILLISTE DU GYMNASE. — Oll ! nOUS mCttrOnS
un portier ou un propriétaire qui sera chargé de faire rire; ne t'inquiète pas. Il y aura aussi un effet de Joueur d'orgue dans la rue, dont tu me diras des nouvelles. Voyons, veux-tu ou ne veux-tu pas que nous fassions un liolln ensemble?
LE VALDEVILLISTE DES FOLIES. Je VeUX.
LE VALDEVILLISTE DL GYMNASE. PuJSqUe tU aS lu
.Musset, tu dois savoir qu'après la mort de Rolla, il y a une invocation à Voltaire.
LE VAUDEVILLISTE DES FOLIES. PaibleU !
LE VAUDEVILLISTE DU GYMNASE. — Ccla commencc ainsi :
Dors-tii content. Voltaire, et ton liideiix sourire Voliige-l-il ciicor sur tes os (Irdiarnc'S?
LE VAUDEVILLISTE DES FOLIES, Comptant SUT SCS doi(jts. — Je crois qu'il n'y a pas la mesure.
LE VAUDEVILLISTE DU GYMNASE. — Si fait! Alors, voici ce que j'ai imaginé : il faut, pour compléter la situalion, que Voltaire soit l'oncle de Marie.
LE VAUDEVILLISTE DES FOLIES. — M. dC Voltail'e ?
126 MONSIEIU DE ClPIDOiV
LE VAUDEVILLISTE DL GYMNASE. — Il aura laissé un testament par lequel il avantage la petite. Mais ce testament, elle ne le connaîtra que trop tard. Tu comprends?
LE VAUDEVILLISTE DES FOLIES. — Oui. LC pOrticr
l'aura caché sous une marche d'escalier.
LE VAUDEVILLISTE DU GYMNASE. — Pendant la Révolulion, peut-êlre.
LE VAUDEVILLISTE DES FOLIES. — Ou dans uu exemplaire dc la Piicelle.
LE VAUDEVILLISTE DU GYMXASE. EUtln, UOUSVerfOnS.
Mais lu vois que cela peut venir très-bien. Quand tu voudras, nous creuserons celle idée.
LE VAUDEVILLISTE DES FOLIES. — Ça va. Jo vais travailler le plan ce soir, nous ferons cela en trois jours.
LE VAUDEVILLISTE DU GYMNASE. Bon. Et si CarpiCE
ne peut pas monter la chose tout de suite , nous la porterons au Théâtre-Français.
Ici finit l'entretien.
M. de Cupidon n'en avait pas été absolument édifié. Aussi ne me demanda-t-il pas les noms de ces deux gens de lettres.
Son attention se porta sur un jeune homme qui écrivait dans un coin. Celui-ci avait une figure intelligente, mais il n'était pas aussi bien habillé que les vaudevillistes.
— C'est un de mes amis, c'est Justin Ronan, dis-jo à M. de Cupidon, dont je devinai la pensée; il termine sans doute quelque feuilleton.
MO\sii:i n i)i: cipido.n 127
J'allai à Justin cl je lui rrcii)i)ai sur l'épaule. Il ine^ tendit la main en me disant :
— Regardez donc cela, mon clierMonselet ; ce sont des épreuves que je renvoie h l'imprimerie , et je nesais en conscience si cela est bon ou mauvais.
Je jetai les yeux sur les feuilles de papier ; et, aprèsles avoir parcourues, je les tendis à M. de Cupidon.
— Voici, lui dis-je, quelque chose qui vous concerne et qui vous intéressera sans doute.
M. de Cupidon s'empressa de lire.
C'était un fragment d'un grand ouvrage qui n'a pas encore vu le jour.
11 était intitulé :
De rexploitation de l'homme par la femme.
PttÉFACE.
Je relisais tranquillement l'histoire de l'ait^i Bifjre^ par Diderot, ce libertin lyrique, lorsque la jeune personne qui fait semblant de m'aimer vint lire par-dessus mon épaule en appuyant sa main sur le collet de mon habit.
Un pauvre collet — gras et honteux — que M. Mirés ferait mettre inconslablement à la porte de ses soirées — et qui fut cause que la jeune fille retira sa jolie-
!28 MONSIEIR DE CLPIDON
iDaiii aussiiùt, comme si elle eùl louché un parapluie mouillé.
Elle ne savait pas qu'il y a trois jours, rien ne m'eût été plus facile que de m'acheter un bel habit neuf, avec un collet sec : — je venais de recevoir le prix d'un feuilleton au Siècle. Mais j'avais mieux aimé lui faire cadeau d'une robe rose, cjui, la veille, lui avait donné dans l'œil.
Ce qui ne l'empêchait pas, la mauvaise fdle, se voyant ainsi parée, de penser tout bas : — Mon Dieu ! que mon amant est mal mis! — Pour moi, ce fut un <oup d'ongle au cœur. Je jetai bourrument V Histoire de Bigre à terre, et je me dis en moi-même : — Ah ! misérable, comme je vais me venger de ce que je t'aime tant!
Alors je fis cet ouvrage, — farces et douleurs.
En principe, — l'homme est plus canaille que la femme; mais la femme est plus cruelle que l'homme.
Les femmes des gens de lettres — j'entends aussi leurs maîtresses — sont curieuses à connaître aussi bien que les gens de lettres eux-mêmes.
Molière se complète par la Béjart; c'est Thérèse Levasseur qui explique Jean-Jacques Rousseau.
Le style, — c'est la femme de l'homme.
MONSIEUR DE Cl PI DON 129
La princesse Ilermione supplie Oresle de vouloir bien tuer Pyrrhus, et elle cote sa main à ce prix. Quand Oresle revient pour lui annoncer que l'affaire est faite, Ilermione l'accable d'injures à rimes pauvres et s'éloigne de lui avec liorreur.
Les femmes entendent le meurtre fort proprement. On va au cœur de certaines d'entre elles comme on irait au bagne.
Combien de femmes ont essayé leur amour sur mon cœur, — de môme que Cléopàtre essayait ses poisons sur ses esclaves î
Pourtant il tomba un jour du ciel une grande dame à un feuilletoniste. — Cela fit vacarme, d'autant plus que cette grande dame était une marquise, curiosité littéraire qui doublait la valeur de l'aventure. Jamais homme de plume, si l'on en excepte M. Emile Deschamps, chef de bureau à l'administration du timbre, n'avait encore vu de marquise face à face. — C'était un grand honneur pour les lettres.
Il est vrai de dire qu'au temps où ces choses inouïes se passaient, le feuilletoniste avait de nombreux clieveux noirs qui lui vagabondaient sur les épaules; une
i:?0 MONSIEUR DE Cl PIUOX
travale de satin noir ceignait sun cou, ses bottes pointues semblaient deux lumières noires; — temps bienheureux, où rien ne lui était comparable sur toute la ligne des boulevards jusqu'au théâtre des Nouveautés. Un soir, en rentrant chez lui, le feuilletoniste trouva la dernière marquise assise sur le dernier sofa, dans le dernier boudoir. Il poussa une exclamation en lalin. La marquise lui donna un baiser en français.
De ce moment il n'eut point de cesse qu'il n'eut montré sa belle marquise cVamour à tous ses amis. 11 amena un matin M. Eéon Gozlan déguisé en gardefrançaise, et M. Ricourt en berger Sylvandre, avec une veste caca dauphin et un nid de ramiers dans la paume de la main droite. Tous les trois se hissèrent à la hauteur de la situation ; on récita le madrigal de Saint-Aulaire, et on mangea du biscuit — de Sèvres.
Ce que voulait cette grande dame , on l'a toujours ignoré. Était-elle mue par un amour frénétique des loges du Gymnase et des bottes pointues? Ce n'est guère probable. D'un autre côté , le feuilletoniste n'avait pas de domestique dont elle eût pu s'éprendre •sérieusement. — Peut-être donc ne saura-t-on ([ue fort tard le genre d'exploitation auquel il fut soumis par celte femme mystérieuse.
A ne pas assez connaître les femmes, on souffre trop ; à les connaître trop, on ne souffre pas assez.
MONSIEIR DE CM'IDO 13!
L'adultère, — c'est l'exploitation poussée à la dernière limite. Beaucoup de créatures insignifiantes la veille se sont l)rillaninient enchâssées dans un flagrant délit, comme un caillou du Médoc dans une monture de riche valeur ; par exemple , telle veuve qui aura pris ses inscriptions dans la Gazotte des Tribunaux n'aura que l'endjarras du choix pour convoler en secondes noces.
On rencontre de pauvres gens qui ont une assez gracieuse tournure sous leur liahit jaune ; ce sont ceux à qui leurs moitiés ont fait comprendre la vraie philosophie de l'adultère. Dans le fait, peut-être ontils raison. — « Tant pis pour les liommes, disait Ninon de l'Enclos ; où dial)le vont-ils placer leur honneur! »
De même , — les chenapans qui ne voient dans l'adultère qu'un prétexte à réclame n'ont-ils pas tout à fait tort ; mais alors laut-il que ce soit une réclame furieuse, une réclame sur fond noir, trahianl la femme par les cheveux et caressant du regard une boîte de pistolets posée sur un secrétaire ouvert. Les vignettes des romans de M. Jules Lacroix sont bonnes à consulter en pareil cas; on y trouve-d'excellentes indications à suivre, une façon de boulonner son habit par le haut et de faire j'hsser son panlalon sur de
maigres jambes en acier , d'après le procédé de feu Tonv Johannot.