‹ Monsieur de CupidonChapitre 13 sur 46 · VI · texte numérisé non relu

VI

Le concile de Mâcon a sérieusement agité la question de savoir si la femme a une Ame. Moi, je crois qu'elle en a plusieurs.

Plusieurs jolies femmes ont passé sur mon cœur^ pour arriver à celui de mon ami intime. Une seule a essayé de s'en revenir par le même chemin.

Tout Paris connaît M'"*" Delbène, une petite femme toute gracieuse, toute jolie, toute spirituelle, — mais aussi toute mariée. Comme toutes les femmes, et surtout comme toutes les femmr^s coquettes, M""* Delbène adore le bal; elle en raffole, c'est sa passion. Comme tous les maris, et surtout comme tous les maris jaloux, M. Delbène ne peut le souffrir, il l'exècre : c'est dans sa nature. Force lui est cependant de produire sa femme dans le monde, à moins de passer pour un Arnolpiie ou un Bartholo. Mais, au commencement de ce mois, il lui revint enfin tant de bruits scandaleux, tant de railleries, tant d'é-

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pigrammes, tant de coups de poignard à tète d'épingle, qu'un malin, en sortant d'un bal au profit des inondés, il se posa devant sa femme, les bras croisés, dans l'attitude d'un mari-Gavarni, et lui parla en ces termes :

— Madame, je suis souffrant, malade; mon médecin m'a ordonné d'aller passer quelques jours à R... Je pars pour R...

— Ah ! lit tranquillement Mm*" Delbène ; eh bien ! faites, mon ami.

— Nous partons ce soir, madame, vous viendrez avec moi.

— Vous plaisantez sans doute, monsieur?

— Je n'en ai pas la moindre envie, je vous assure.

— Mais c'est une infamie, une horreur, un ridicule, etc., etc.

M. Delbène laissa couler le torrent. Depuis longtemps il était blasé sur le spectacle des chutes, cascades et cataractes du sentiment. Ce fut d'abord une série d'exclamations et de désolations :

— Au commencement de l'hiver, avant le carnaval! Puis la scène se changea et le théâtre représenta des pleurs, des supplications, des prières. Othello fut impassible. Il laissa sa femme rohinettcr ses élégies tout à son aise, suivant l'expression de M. de Balzac, et sortit en répétant son injonction impérieuse :

— A ce soir.

Mme Delbène resta longtemps sans pouvoir revenir

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de sa surprise et de sa colère. Elle ne voulut recevoir jjersonne, et, tout entière à ses réflexions, c'est ;i peine si on l'enlendil sonner une fois ou deux sa lemme de chambre.

Le soir, en effet, une chaise de poste l'attendait dans la cour; elle descendit la première, et n'attendit pas la main de son tyran pour se blottir au fond tie la voilure. Elle avait un grand voile noir, et de nond>reux sanglots coupaient sa respiration. Au premier relais, M. Delbène tenta de lui adresser la parole. Elle ne répondit point; il comprit qu'elle étail violemment piquée ; il se tut. — Au second relais, même tentative, même silence. — Au troisième, on étail arrivé. M'"^ Delbène s'enfuit dans son appartement et s'y renferma à double tour. — Bah! se. dit M. Delbène, cela se passera.

Le lendemain, monsieur Ht demander à madame si elle voulait descendre pour déjeuner. Madame tii répondre qu'elle déjeunerait chez elle. Même jeu pour le dîner. M. Delijènejtril son fusil et s'en alla faire un tour de chasse ; il ne revint que le soir, moulu, brisé, transi, ne rapportant qu'une foulure qui l'obligea à garder le lit toute la matinée. Il fit prévenir sa femme qu'il était dangereusement malade, sa femme ne se dérangea pas. Il lui (il dire qu'il se mourait, — elle lui envoya le notaire.

Le troisième jour, M. Delbène parvint à se lever assez difficilement et à se diriger non sans peine vers l'appartement de M"" Delbène. Il était fermé. A tra-

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\ ers le trou de la serrure, il l'aperrul, le dos tourné, qui brodait une paire de bretelles.

— Drùle d'occupation ! dit-il en s'en retournant à pas lents. C'est sans doute une surprise qu'elle nie ménage. Patientons.

Le quatrième jour, nouvelle visite h l'appartement conjugal, nouvelle déception. 11 allait enlin se décider à entamer les négociations à travers la serrure, lorsqu'une voix assez pauvrement organisée lui lit entendre ((uelque chose comme Ma Normandie ou le Lilas blanc.

— Pour le coup, c'est trop fort ! s'écria-t-il. Ma femme n'a jamais eu un tel me zzo- soprano.

Et en deux coups de pincetle il eut lait sauter la serrure de la porte.

Sur le seuil, il s'arrêta, stupéfait.

M. Delhène avait emmené sa femme deciiambre.

Une Pierrette philosophique était assise sur le bord d'une loge, au bal de l'Opéra, et laissait pendre mélancoliquement ses belles jaml)es sur la foule qui dansait. Elle était démasquée, et pâle comme Hamlet. Les tuyaux d'une fraise élégante n'empêchaient point sa tête de s'incliner sur son épaule, à la manière des rêveurs célèbres et des poitrinaires inédits. D'énormes boutons couraient de distance en dislance sur sa souquenille, aussi gros que des boules d'escamoteur et

(le couleurs diverses : le moindre mouvement suffisait à les mettre en branle. Son feutre pointu, légèrement avarié dans la perpendiculaire de sa pyramide, avait les tristesses de la tour de Pise. Pour ses rubans, quoiqu'ils fussent de la veille et du goût le meilleur, on eût dit qu'ils avaient traîné depuis une semaine environ du bal des Variétés à celui de l'Opéra-Comique, tant ils étalaient un air chagrin et une allure peu flottante. Les bouts de ses souliers eux-mêmes regt\rdaient avec une insouciance vague le solde têtes qui se renouvelait sous eux. Ses gants avaient le spleen. — Pauvre pierrette ! — Sans doute un dédain profond l'animait pour toute celle turbulence et tout cet éclat ; quelque drame déroulait silencieusement ses anneaux de couleuvre au fond de son cœur. C'était l'ironie qui l'avait prise par la main et qui l'avait conduite justement h cet endroit et à cette place, d'où elle embrassait le bal d'un seul regard, qui était une longue réflexion. De près, elle flgurait quelque chose comme une moralité sculptée. — Après un galop, sur lequel avait toujours plané son immobilité solennelle, la Pierrette sentit une main se poser sur son épaule. Elle leva lentement la tête. C'était un jeune homme, un artiste, que sa beauté et son altitude avaient frappé.

— A quoi penses-tu ? lui demanda-t-il.

La pierrette répondit :

— Je ne pense pas ; j'ai une indigestion.

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Les jeunes filles vraiment vertueuses sont celles 4lont on voit trembler les joues, à chaque pas, comme <]es œufs au lait.

« J'ai bien besoin d'avoir celte femme, pour me sauver du ridicule d'en être amoureux, » écrit le vicomte de Yalmont, dans les Liaisons dangereuses, ce livre intéressant, et qu'on a tant calomnié.

Le fragment s'arrêtait là.

— Vous avez l'amour triste, dit M. de Cupidon à l'auteur; — de la même façon qu'il aurait dit : Vous <Tvez le vin triste.

— C'est, répondit Justin Ronan, que je n'ai jamais été ni longtemps ni complètement heureux par le cœur. D'ailleurs, ajoulait-il en souriant, je ne demande pas mieux que de changer de ton ; vienne la femme idéale, et elle me trouvera certainement prêt ;i ciianter ses perfections sur les meilleurs modes connus!

— Ln serait-il de tous vos confrères comme do vou-^-même? demanda avec intérêt M. de Cupidon.

— Mes confrères? Oli! en amour, ce sont les pires bourgeois.

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— 11 a raison, ajoulai-je.

— Cela est difficile à croire, objecta le dieu avec politesse. ,

— S'il ne faut que des exemples pour vous convaincre, continuai-je, je ne demande pas mieux que de vous raconter certaine histoire du genre comique, laquelle aura, en outre, l'avantage de vous initier aux difficultés actuelles du métier littéraire.

— Racontez, fit M. de Cupidonavec empressement; je suis très-friand de révélations.

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