CHAPITRE XIII
Iterdriqiiet et son romancier.
Deux individus, un auteur et un éditeur, étaient assis dans un cabinet de la rue des Beaux-Arls. Ils causaient.
l'ÉDIT EUR,
Ail ! si mon neveu Beidriquet savait écrire !
l'auteur.
Oui, mais il ne sait pas écrire.
l'éditeur.
Aussi est-ce à vous que je m'adresse, mon clier romancier, afin que vous me tiriez d'embarras. Depuis six mois je ne vis absolument que de mes an-
l'iO MONSIEUR DE CLPIDON
nonces : sous presse, et de mes réimpressions illustrées. Il me faut de l'inédit, de l'inédit h tout prix.
l'auteur.
Laissez-moi donc tranquille.
l'éditeur.
La moindre des choses, mon excellent Isidore, un petit roman en six volumes.
l'auteur.
Vous perdez la tête.
l'éditeur.
C'est possible ; mais je tiens à ne i)as perdre mon titre d'éditeur, — et voilà six mois que je n'édite rien du tout. Allons, laissez-vous toucher par mes prières: (jualre volumes seulement, rien que quatre ! l'auteur.
C'est comme si vous chantiez.
l'éditeur.
Vous n'aurez que douze lignes à la page et permission des deux tiers en dialogue.
l'aUT EUR.
Qu'est-ce que cela me fait?
l'édite UR.
Avec six mille francs de réclames.
l'auteur.
Inutile.
monsieur l»e cupidon 141
l'éditeur.
lit deux, mille francs d'affiches.
l'auteur.
firrrr...
l'éditeur.
Mais voulez-vous donc ma ruine ? Vous n'avez donc ni cœur ni entrailles? Rappelez-vous, ingrat, le temps où vous veniez m'accabler de vos manuscrits? A celte <ipoque, vous m'eussiez refait toute l'Encyclopédie pour mille écus ; et aujourd'hui que je couvre d'or vos moindres productions, vous reculez devant quatre volumes !
l'autelu.
Oli est mon chapeau?
l'éditeur.
Eh bien ! non, Isidore, non... deux volumes, et n'en parlons plus.
l'auteur.
A la bonne heure, vous commencez à devenir un peu plus raisonnable. — Mais où diable voulez-vous que j'aille les chercher ? Encore si j'avais un plan, un canevas! Mais tout est fini, usé, rabâché, vous le savez bien. Je suis las de travailler toujours sur le vieux, de recommencer sans relâche l'abbé Prévost, et d'efliler depuis vingt-cinq ans les tailles impériales des héroïnes de Ducray-Duminil. — Certes, je suis trop romancier pour refuser votre or, mais je suis assez
votre ami pour vous prévenir que c'est de l'argeni
volé.
l'éditeur.
Peu m'importe, mon bon Isidore.
l'a UT EU R.
Tout ce que vous voudrez, mais vous ne n'empêcherez pas d'avoir des scrupules. Tant pis pour vous si vous êtes tombé dans un de mes mauvais jours^ dans un de mes jours de conscience.
l'éditeur.
Vous vous moquez!
l'auteur.
Trouvez-moi une idée et je vous fais vos deux volumes.
l'éditeur.
Une idée ! bon Dieu ! il me demande une idée î
l'auteur.
A cette condition je puis encore tirer ma plume du fourreau. Sinon, je dis adieu ])Our toujours à l'inoctavo, et je rentre dans la littérature théâtrale, où là, (lu moins, les idées sont expressément interdites.
l'éditeur.
Isidore, mon enfant, avez-vous donc juré de m'arracher l'Ame?... Voyons, rasseyez-vous et causons. Peut-être qu'à nous deux, nous finirons par trouver quelque chose. Ah ! pourquoi n'est-ce plus la mode des mémoires, des physiologies, des jésuites? Comme
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VOUS vous en seriez donné à cœur joie! Celait le l)on temps, celui-là... Aujourd'hui, qu'est-ce que je pourrais bien vous commander ? — Voulez-vous une machine historique, que je ferai monter par quelque fureteur de bibliothèque? un Louis XIII ou un Louis XIV, par exemple, avec oun Mazarin, que vous ferez zézayer comme un imprésario de vaudeville ?