‹ Monsieur de CupidonChapitre 19 sur 46 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Oii l'iiUéièt prend (les proportions colossales. — Xiiit sombre. — Ti ois inconnus. — Embarras de M. de Cnpido.i. — Une prise de tabac. — Qaelle lieure csl-il? — Les trois boinmes l'obligent à monter dans un coupé, maigre son peu de résistance. — Fouette, cocber ! — Le coupé s'arrête. — Ccitainement il vase passer des choses incroyables.

Le soir de ce même jour, M. de Cupitlon sortit do son bOttel de la Boule-Rouge, après avoir fait un excellent repas, il allait je ne sais où, l'œil allumé, les lèvres entr'ouvertes, et contemplant avec recueillement son petit ventre qui marchait devant lui.

Cet étal de douce quiétude pesa bientôt à notre héros, qui commença h se créer une foule de passetemps, tels que de fredonner un air que personne n'avait inventé, de sourire aux vieilles femmes, de frapper sur sa tabatière sans l'ouvrir, de regarder l'heure sans la voir.

Mais il se trouva qu'il chantait juste, que les vieilles

MoNsr.au I1E criMDON 185

remnies lui leiuluieiil ses sourires, que sa tabatière résonnait sous son doigt, que sa montre allait bien.

De sorte qu'il rengaina ses cbansons, ses sourires, sa montre et sa tabatière.

il songea alors à faire une pirouette; mais rien ne s'y Ojjposait : il ne la lit pas.

Lecteur, je n'étais point, ce jour-là, dans l'habit de M. de Cupidon, néanmoins, j'ai de fortes raisons de croire que la disposition d'esprit dans laquelle il se trouvait peut se délinir par le mot ^xr/^/c-jr^*, pris dans toute son indétermination.

M. de Cui>idon était donc perplexe, quand il lui sembla apercevoir au loin, et devant lui, une macliine agitant une chose. 11 reconnut bientôt que cette machine était un homme, cette chose un chapeau.

L'homme fit un premier salut. M. de Cupidon dit :

— C'est un mari.

L'homme fit un second salut. M. de Cupidon dit :

— C'est un créancier.

L'Iiomme fit un troisième salut. M. de Cupidon (Ht :

— C'est un exempt.

Puis, se frottant les yeux, il reconnut qu'il était l)lus ([ue jamais perplexe. Sur ce, faisant un demitour sur les talons, il prit le pas sur l'inconnu.

Mais il rétléciiit qu'il avait dû faire son tour en-* lier, car il vit toujours s'avancer vers lui l'homme et le chapeau, ce dernier toujours saluant. 11 fit donc

1S() MONSIKIR DE Cl'PlDON

un second demi-lour, puis un autre, puis un autre ; — et il comprit que c'élaienl deux inconnus.

M. (le Gupidon, deux fois perplexe, pril le milieu, et les liiissant derrière lui, l'un à droite, l'autre à gauche, il se dirigea vers une troisième rue.

Il ne tarda pas à apercevoir un troisième homme cl un tioisirme chapeau.

M. (le Cupidon fut persuadé (pi'il était très-naturel, je dirai même très-urgent, de lever sa canne, — c'est pourquoi il ne fit au( un mouvemenl.

Le premier liomme l'aborda et,s'étant incliné h plusieurs reprises, lui demanda des nouvelles de sa santé.

ÎNl. de Cupidon se fouilla, et parvint à grand'peine à lui offrir sa bourse. — L'inconnu la pesa dans sa main, en considéra la rotondité, et la lui remit d'un air convaincu.

Le deuxième individu l'aborda, et lui demanda une prise de tabac

M. (le Cn|iidon lui offrit sa tabatière à (ilets d'argent.— L'inconnu l'ouvrit, huma trois grains de ni- ((ttiane, et, l'ayant herméli(}uemenl refermée, la lui n-ndit d'un air approbateur.

Le troisième liomme l'aborda, et lui demanda l'heure (pi'il était.

^\. de Cupidon lui offrit sa montre de Genève. — L'inconnu contempla avec une vive attention la m.irche des deux aiguilles, et la lui remit d'un air reconnaissant.

M<iN>||;i K I>K (1 IMI»0\ Ihl

Là- dessus, un quadruple salut fut échangé, et noire héros sentit presque aussitôt deux bras passés sous les siens. Le troisième ini'oniui formait l'arriiTej,'ar(le, end)()îuuil tantôt son acolyte, tantôt M. de Cupidon lui-même. — C lui-ci se sentait satisfait ; il était lire de sa perplexité, il savait enfin où il allait : — c'était, ^i^arbleu! où le condisaient ses compagnons.

M. de Cupidon comprit que la cliosû du monde la plus simple était de questionner ces gens; — il trouva trî-s-drôle de n'en rien faire , trés-drôle de se laisser conduire.

Tout à coup, l'un d'eux :

— Si nous prenions une voiture?

— Hum ! dit M. de Cupidon.

A ce mot. il butta contre un petit coupe à la mode, l>lus petit que le coupé de Mn^^ Doche, — sans blason, sans armoiries,

— Ah! ajouta-t-il, comme qui dit : — C'est différent.

Sur un geste réitéré avec infiniment d'instance, il fit un pas en avant; mais, sur réflexion, il ne put s'empêcher de proférer ces paroles :

— Croyez vous que...? et, pour compléter sa pensée, il ramassa du regard ses compagnons, et le reporta sur la ban(iuette exiguë.

— Bah ! (il le premier.

— 13.1 h! lit le second.

— lîah! lit le troi'^ième.

Page 1