mon3:el"ii nr; ci pi don
— Au fnil ! (lit M. de Cuitidon.
Alors coninionra le clinjiitre des civililés el des ai)rès ious, s'il vous //la/(\ — ce <^ue voyant, les trois inconnus poussèrent par les épaules y\. de Ciif)idon, (lui alla tomber sur le ?i(.^gc avec fracas. Tout aussitôt la porte fut fermée, les rideaux, tirés, el le coupé partit avec la ra[)i(lité de la flèche : un'inconnu devant, — un inconnu derrière, — un inconnu à la iiorlière.
M. de Cu[)idon eut une violente envie de se f<)clier; il essaya même plusieurs objections; mais le gardien de la portière se prit à tousser d'une 'façon tellement assourdissante, qu'il Unit par se taire, — non sans rouler dans sa gorge deux ou trois jurons en guise de soulagement.
Au bout de quelques minutes, le coupé s'arrêta devant une maison de noble ajiparence dans la rue de Lille, au faubourg Saint-Germain; — les trois inconnus se rangèrent en baie. Il descendit bruyamment, respiia avec force,..el regarda autour de lui. La nuit était sombre et la rue déserte.
— Par la sambleu ! dit-il, c'est clair, on m'enlève. Il mit le pied sur le scniil.
CIlAlMTKi-: XVI.
Ihmsuiiloiuioir, — Couinieut le soiiuiaiiilmlisine esl loujoiiis ii la. mole.— Le conlou de somietle. — La baroutie de Bois-Lauiier, et \'cl cœtera de <i)n porliait eu pied. — Coiiversitio;i. — Deux vers dî Tartuffe. — Façon iiigi-niousc de mellre la poce à l'oreille dun mari. — M. de Capidon csi myope. — Un roman enli'ouvert. — On revoit le cordon de sonnette. — Oui vent la fin veut les niovens.
M. de Cupidon fut voca par un grand escogriffe galonné, qui le guida jusqu'à ranlichambre, où il fut iriiiplacé avec avantage par une soubrelte de vingt ans qui lui sourit de son sourire le jilus rose, en l'invitant à monter l'escalier. Pour une cause ou pour une autre, M. de Cupidon la lit monter devant lui.
Au bout de l'escalier, une main subtile le débarrassa de son chapeau et de sa canne, sans qu'il eut à i)eine le temps de s'en apercevoir; et comme il avisait d'un œil curieux, une portière doucement entre-bàillée, on le poussa ; — il entra tout à fait.
Une clef grinça dans les rosaces do la serrure. Il ('tait prisonnier.
M. de Cu|)idon pirouetta, sourit avec grâce, jeta son regard autour dt* lui, — et finissant [)ar s'apercevoir qu'il était seul, en homme prévoyant, il se mil h examiner les lieux et leur dis|»osilion. C'était un 'lélicieux i)0U(ioir, avec des dessus de porte peints <l qui Iques meuliles d'une ricliess(? inconq>.iial)le. lois qu'un sofa, une glace vénitienne et une talile de mosaïque. Point de pendule, mais un déluge de roses, qui achevaient de mourir sur la cheminée dans de beaux vases ventrus et bleus.
Son inspection vite terminée, il se tourna résolument vers le sofa, dont l'altitude nonchalante provoquait au re[»os. Il leva le pied droit, s'inclma en avant, fléchit le genou, et, se renversant en arrière, il se trouva plongé dans de moelleux coussms. Une fois assis, ses yeux s'arrêtèrent avec plus d'attention sur les cadres du boudoir: j'ai le regnt d'a\ouer (ju'ils n'étaient ni de B )ucher ni de Watt'au. Pas possd>le.
M. de Cupidon en fut étonné; — né.mmoins, il fit bonne contenance, et fermant A ilemi les yeux, il croisa les jandjes et ht aller son pied de droite à gauche. Cette apparciui^ mystérieuse, cette hunièrc en (piel(]ue sorte p;il|iable, cet air chaudement parfumi'', cl, par- dessus tout, la disposilioii de sou es- {>ril, ce snir-là, le plongèrent dans une espèce de somnandudisme. Il vint à penser qu'il n'était pas
MONSIEUR m. cirinoN 191
impossible qu'il fût en ce monicrit diez lui, couclié <ous la t.ihlr, rontlant roninie un mousquetaire rouge et faisant là-bas le joli rêve dont il avait ici la réalité. — Celle idée lui fit plaisir ; il cligna les yeux, chanfjea la position de ses jambes et lit aller son autre [)ied de sauclie à droite.
Avant soulevé ses paupières sur les panneaux d'en lace, niill»* jielitfs figures moqueuses, qu'il lui sembla voir à travers les eues odorantes d'un tlambeau à trois brandies, lui parurent s'agiter et prendre vie; une toute mignonne bergère le regarda avec malice, glissa des bras de son amant, se détaclia d'un groupe, s'avança vers lui, se penclia en souriant, — et fil bailler son corsage.
M. de Ciipidon ne se dérangea pas; il en avait vu bien d'aulies.
Puis, (.'élaient Églé et Tircis qui lui débitaient des madrigaux pomponnés, un galant Sylvain qui lui offrail (l(^s fleurs, tendres fruits des pleurs de PAurore: une Pbilis-Gamargo qui l'éblouissait de passepieds et d'enirt'cliats; et les arbres bruissaient, et les rliiens jappaient, et les moutons bêlaient.
Toul à (du|). la troupe clianipêtre s'arrêta devant lui, s'inclina révérencieusement — et lui fit signe de venir se iiièlcr à leurs jeux.
M. di; Cnpidon se souleva précipitamment, ouvrit largemt'iil les yeux, avança vivement le bras; — mais les arbr. s, les cbiens, les bergers, les agneaux, tout avait disparu , lui seul ne' s'était point endormi tout
ll-J MONàlELU DE CLl'lLON
à lait. Cela le lit réfléchir; il comprit le désavantage que lui pouvait causer sa nonchalance dans un cas semhlable, et il entreprit une seconde tcurnée dans le l)OU(loir, entremêlant cette fois ses observations de — hum! iiuml — qui voulaient dire: Eh bien!... rien encore?...
Pendant qu'il se livrait à des investigations puériles en apparence, il s'arrêta tout à coup devant un cordon de sonnette.
C'était un cordon de soie tressé, — un cordon de sonnette idéal — terminé par un gland large et touffu, tout de dentelles et de broderies.
-.1. de Cupidon était resté le nez en l'air, le regard fixé sur ce cordon de sonnette.
Le souffle d'une porte, qui s'ouvrit en ce moment, le lira de sa contem])lation.
.Néanmoins, il resta quelques minutes à décider s'il se retournerait.
il se demanda qui ce jxiuvait être?
Il conclut que ce devait être une femme.
Il se demanda si elle était jolie?
Il conclut qu'elle devait être jolie.
Instinctivement, il tournait déjà les yeux vers la porte, lorsque ses yeux rencontrèrent une glace en chemin. 11 s'y arrêta, cl vit que ses espérances n'avaient pas été déçues. Alors, et sans changer de position, il salua le plus g;!lamment du monde, comme on savait saluer autrefois; — la glace lui rendit son salut en y ajoutant un aimable et charmant sourire,
MONsiui II i)i: (ipinoN 193
si aiinalile el si charmant, qu'il voulut eu avoir sur riieure deux exemplaires : il était en face de la glace, il s<;niit>en côté, et contempla ainsi, i)resqucà la fois, l'image et la copie, la vision et la réalité, sans qu'il lui vînt à l'idée d'opter entre elles deux.
— Nanine ! s'écria une adorable petite, voix, venez, (lécroclier mon miroir; monsieur a juré de m'en rendre jalouse.
Notre héros regarda d'où partaient ces paroles ; et aprcs s'élre bien assuré que la glace ne rendait pas d'éclio, — il se retourna tout à fait — et s'inclina devant la jolie femme qui l'examinait en rougissant, et qu'il reconnut \)nnv cire la dame du balcon, à laquelle il avait décoché une ilcche entre six et se|)t heures du soir. La prenant par la main, il la conduisit vers le sofa, où il prit respectueusement place à côté d'elle.
C'était une petite femme, qui tenait à la fois de la Ciiinoise et de la marquise ; elle avait de ces grands jeux qui n'en finissent pas, de. ces beaux yeux noirs qui s'assoient avec tant de volupté sur l'œil d'un amant; — sa bouche, divinement vermillonnée , offrait d'impercei)tibles ondulations de flot et de vii)ère : — son nez était un des nez de Paris les plus spirituellement ciselés tju'on ait vus. Ses cheveux étaient de la soie, son cou était de la neige; encore ne parlé-je ni de son pied , ni de sa taille, ni de sa main, ni de toutes les autres iierfections de son individu.
lui >io>siKrii Di; et l'ino.N
— Madame, lui dit aussi lot M. de Cupidon sans lui laisser le temps d'ouvrir la bouclie (il savait d'ex, périence qu'on ne doit laisser parler les femmes que le moins possdjle;, je faisais à l'instant, à celle même place, le plus beau rêve qui se puisse rêver. Figurezvous...
Kt il se prit à lui raconter d'une seule lialeine ses visions de tout à l'heure. Arrivé au diapilre de la nymphe au corsage enire- hàillé, la jeune femme l'arrêta et lui dit à travers les fleurs de son éventail :
— Monsieur, je suis vertueuse.
— Madame, je l'espère bien.
Il reprit :
— Du reste, ceci^ n'est qu'une question de corsage; celui de ma nym|)lie avait six nœuds de rub.ms, le vôtre n'en a que trois; ils étaient verls, les vôtres sont roses.
— Mais, monsieur, répliqua la dame, que cet examen coinmcneait à embarrasser, je ne vois pas quel rapj)orl...
— Pardonnez-moi, ilj' a d'abord celui de la grâce et de la beauté, qui est incontestable; quant au second...
— Quant au second ?
— Mon Dieu', que de ce. loiiit l'ouviafje est meiveiHciîx ! On ti'avuiJlL- niijniiririuii d'uii ait iiii.acuieuN.
— Jjmais en toute chose on ne vit si liicn faire...
M(t\sri;i K DK Cl i'ii>o> 195
— Vous j)lnirail-il do ui';iv;infer ce fauleuil, monsieur, v\ do m'iiccordcr un insinnt d'enUclicn sérieux ?
M. de Cnpidnn ol)éit el revint s'asseoir sur une eliaise, à distance hienséanle.
— Iv."i(!emment, monsieur, vous vous êtes ni(''|)ri> sur le innur (|ui m'a t'ait vous appeler ici à celle iieurc. Les a|'p<ircnces étranges, niysléri(;U.-es, j'en conviens, auniel pu vous taire supposer...
— Ali! nullement, belle dame, il n'y a point h se méprendre.
— J'attends de vous un grand service, un service dont je vnuss<'iai reconnaissanle toute ma vie.
— Oli! parhieu, cela est autre chose, et il n'y aura 1;. dedans il'ohligé que moi.
— Il est probai)le que vous ne me connaisse/ pas.
— Faites absolument comme si je vous connaissais.
— .l'arrivé de province, et j'ai vingt-sept ans.
— Vous mentez déjh; ma nymphe n'en avait que vingt.
— Knfin, je me nomme la baronne de Bois-Laulier.
— Ali bah! ce cher Bois Laurier!
— Vous le connaissez? demanda la baronne.
— .Je lecoim.iîirai, répondit M. de Cupidon.
— Mon mari est jeune, beau, fait l)ien. spirituel...
ICG VONsIElR DE ClPinON
— Diantre! je ne vois pas alors ce que vous pouvez exiger de moi.
— Par malheur, il est al'eint d'un de ces crimes bien communs aujourd'hui, et contre lesquels les lois demeurent sans effet: il n'aime pas sa femme.
M. de Gupidon bondit sur son siège, el fit à cet endroit une série d'exclamations, comme tout homme bien élevé doit faire en semblable circonstance.
— Le barbare! le Welclie! l'ignorant! l'académir cien !
— Hélas! soupira M^^^^ de Bois-Laurier.
— Hélas! llùta M. de Gupidon.
— A riieuro qu'il est, reprit-elle, il bante sans doute vos déesses de l'Opéra, CymbeUne la danseuse, ou Penserosa l'aventurière; il passe la nuit dans les tripots; bref, depuis quinze jours, le croirez-vous? il n'a pas adressé un seul mot d'amour à sa femme.
— Depuis quinze jours! ré()éla notre -héros avec un énorme soupir de componction.
— 11 faut que cela cesse, je le veux, je l'ai résolu. Monsieur le baron se fie toujours à ma gaucherie, à ma provincial i (é ; mais il se trom[)e, — et je le lui ferai bien voir.
— Nous le lui ferons bien voir, ajouta M. de Gupidon de l'air d'un homme qui pose un point sur un /.
— Vous serez mon guide, mon soutien; je vous ai vu depuis quelque temps aux spectacles, aux promenades...
MONSiEiii i)i: cri»ii>o\ l'J7
(i-^lle iiiL'ulail iiudacieusenioiit, mais .M. de Cupiilon n'y pril point garde.;
Elle continua:
*— !)u jour ofî je vous ai vonconlrc, jenic suis sentie portée vers vous instinctivement, sans frayeur et sans trouble; car vous êtes un galant lionmie, j'en suis sûre, et vous me seconderez dans ma croisade conjugale?
— De toutes mes forces, baronne! s'écria M. do O.ijiidon émerveillé.
— Nous inspirerons de la jalousie à monsieur le lî.'iron ; nous lui mettrons la peur dans l'àmc; nous hii ouvrirons les yeux... Oh! pardonnez-moi! vous devez me trouver bien folle, bien excentrique, bien Parisienne; mais l'inlenlion excuse tout.
— Corbacque I le remède est excellent, — et je vous reconnais bien là, baronne de Bois-Laurier; vous, la grande dame éternelle qui représentez l'esprit, l'élégance, la beauté et la .passion de la France; ces choses de toujours, ces modes de tous les temps! Vous n'avez plus, il est vrai, ni falbalas, ni thérèses, ni mijiirhes, ni ])aiiiers; mais qu'importe! et qu'avezvous besoin de cet attirail? Ne vous reste-t-il pas la coquetterie, et, avec la coquetterie, la malice, celte toilette du cû'ur?
— Ainsi, vous avez parfaitement compris ?
Je serais i:n b'en grand ignare s'il en était autre-
ment.
198 MONsliaU DE Cl l'IDON
— Ainsi, vous avez vu que je suis une lionnêto femme, qui ne vise qu'à l'Huiour de son m.-iri.
— C'est entendu. Il ne faut jamais se mettre mal avec sa conscience. ^
— Ainsi, vous consentez à me faire société une heure ou deux et... à me compromettre... de temps en temj)S, pur votre présence?
— Si j'y consens!:!
— En ce cas, permettez-moi de prendre mon tambour l) broder et d'achever celte tapisserie.
M. de Cupidon, s'élaiicanl, roula le lan)bour auprès d(,' la céleste baronne de Bois-Laurier, et, avi^^ant un labouret dans un coin du boudoir, ilTapprocha et s'v installa dessus, presque au^ pieds de la jeune femme.
— A présent, madame, diles-moi un peu ce qui se lait à la cour? Se coudoie-l-on sans cesse au lever du roi? Quelle est la favorite rn règne, le pont-neuf en vogue, le petit-maîlre à succès? Parlez-moi de la duchesse, de la maréchale, de la vicomtesse. Les petits collets existent-ils encore avec leurs rabats de g.ize et leurs manteaux de soie? A-t-on toujours des duels, des délies, dt^s lellresde cachel? El l'avenlure amoureuse du jour, quelle est-elle? Prenez votre évenlail, baronne, et contez-moi cela au travers en rougissant à votre aise, — à moins que M. de Bachaumont n'ait oublié sur la dormeuse un feuillet de sa gazelle.
H continua longtemps de la sorte, — comme un leuilleton. — évoquant autour de lui les mAnes cnru-
MONSM-l II I>i: Cl l'IDON 19'.>
hamcs ptlps ombres souriantes de son hoau di\-liuili(^rn(.* Sirrie.
Ce ne fut (|ne lorsque l'Iialeine vint à lui manquer, qu'il s'apeirul ctilin que la baronne de Buis-Laurier r(''C(.u!ail ei le reg.iniait avec les sijïues du plus indicible éioiuierneut, eonune on regarde un lionirnc aprt'S boire, ou eoiinneon écoute uu roman inac.tbre. Klle «iltendil palifuimcnl, néanmoins, qu'il eût dévidé toul l'éclieveau de sa |)ériode; — et. alors, (Vtmant à demi les yeux et allongeant sous sa robe l'extrémil('' d'un soulier de satin nacarat, elle se mita lui répoudre avec la com|tlaisance paresseuse d'une lenuiie qui renverse à son touv dans autrui les mômes illusions (]u'on a jadis renversées cliez elle.
— La cour! vous |»arlez de la cour? Pourquoi ne liarUz-vous pas en même temps de IMutou, de Flnre et de Zépliire, d'Alexandre le Grand, des toiunois du moyen Age, de la bataille de Lépaute? La cour! quelle cour? celle du prince Perciiu'l et de la fée Gracieuse? ^ Ignorez- vous donc qu(^ la cour.
que le roi
un autre régime
Quant aux ab!)és, ils disent la messe et pas autre cbose. Un duel coûte très-
200 MO.N-ii:; Il de clpidon
(lier, L'aulro jour, un tailleur a rossé le nianiuis do Bonncfin pour une ceulaine de pisloles ou à pou |)rès. On a lrès-ap|)rouvé le lailleur. C'est mon mari qui m'a raconlé celle anecdole, el qui vous en raconterait certainement bien d'autres, s'il n'était occupé dans le jour à recueillir les suffrages d'un collège municipal, qui balance entre lui et un forgeron.
Celle f(»is, — ce fut au tour de M. deCu|>i(lon à ne p:is comprendre; aussi, niellant ses beaux yeux sur ceux de la baronne de Bois-Laurier, il revint brusquement à son r(jle de roué et d'amoureux :
— Basle! que me fait, ajirès tout, s'écria-t-il, que la cour el le monde s'en soient allés, s'il reste encore la femme du monde et de la cour! Laissez, la cour n'est pas morte, le monde n'est qu'endormi : — tant pis pour monsieur le baron s'il chausse des sabots, et s'il se commet avec des rustres. Nous, lirons les rideaux; mêlions un doigt de verrou ; et causons, s'il vous plaît, baronne, de votre déshabillé galant et du bizarre bracelet d'acier qui torture voire bras de salin.
Mais madame la baronne recula son fauteuil avant de réjiondre.
— l'i 1 monsieur, nous ne sommes plus les effrontées coquettes en paniers, de votre connaissance ; — noire chambre à coucher n'est pas un cercle où l'on vienne jouer le pharaon et les proverbes libertins de vos rimailleurs. — Quand nous n'organisons pas de
5J0XS1EIR DE CIPIDON 201
loteries (le hienlaisance ou de concerls au profit des pauvres, et qu'un besoin d'aimer nous iuord au cœur, nous ne voulons [las de vos amours mignards qu'un coup de vent (niiporlait du soir au matin, — mais une grande et fière jiassion, à la l)onne lieure, un senlimenl psychologique et fatal, a])puyé sur la pliiloscl)I)ie moderne et débarrassé des sopliismes de lacoi.science. Grébillon fils n'a point fait école, voyez-vous, et vous vous tromperiez étrangement si vous reveniez à prendre avec nous les façons de mousquetaire dont usent les héros de ses histoires dorées sur tranche.
— La peste! dit à part lui M. de Gupidon, l'amour est il devenu, en effet, une chose aussi difficile et aussi entortillée que cela?
— J'ai cru lire sur votre front, reprit d'un ton rêveur la baronne de Bois-Laurier, les traces d'un isolement amer. Il y avait hier, dans votre manière de regarder mon balcon, une mélancolie pénétrante qui venait de l'àme et montait aux cieux. Il me sembla alors que vous souffriez, aussi vous, de cette indéfinissable maladie du siècle, qui a élé la serre chaude où se sont étiolées les belles fleurs de mes années d'insouciance. — Me serais- je trompée, dites ?
M. de Gupidon ne comprit pas.
Aussi sa réponse fut-elle beaucoup trop Louis XV, et força la baronne à reculer tout à fait son fauteuil d'un air sérieusement sévère. Ge que voyant, il se
-202 MONSIICIU Dli CLI»ll)0>
pril à songer, en luonianl ses lè\res, i\u'\\ en aurail pour u 1 mois de cahinet (ie leeliire avant dèire au courant de cette nouvelle variété d'amour. C 'pcn- 4lanl, la baronne de Bois-Laurier élait bien une des plus séiluisanles personnes qu'il eût jamais \ues, en i-c moMit-ntsurloul ipic, |)en(lié(! et alleniive, son col (le:^sinait une courbe veloutée, miroilanl à la lueur <les bougies.
Après irois minutes de silence, elle quitta son ouvrage, et levant sur lui les yeux :
— Ce que c'est jtourtant que de se confier à un galant homme! dit-elle en souriant longuenn ni.
M. de Cupidon fit un geste : il tressaillit el lança un legard olympien sur la jeune femme imlinée devant lui.
— Galant homme! galant liomnio! niurniuia-t-il miel!eusem('nl entre ses dents et e:i cornposdvt son cisagc; certain(Mn('nt cette qualification a son prix, mais elle a aussi ses désavantages : ainsi, dièrc baronne, permetlez-moi une supposition; mêlions en tait pour un inslant que vous avez ariaire, non pas jirécisément à un njalhonnèle liomme, Jiiais à un infortuné sur qui vos charmes ont produit une si vive impression qu'il ne peut résister plus longtemps au désir de vous en faire l'aveu...
Kt M. (!(,' Cupidon, dont la voix s'éteignit à pro])os, se laissa glisser le plus doucement possible aux [lieds de la baronne, sans plus de bruit qu'un i)elolon (jui tombe.
MONSIELU DE tll'IDO.N 2(KÎ
l'aile lie le logania pas, mais répondant direcloiiient à sa question :
— 01) ! j'avais pris mes mesures, dit-elle ; en admettant votre su|iposilioii ronime |irobahilité, j'eusse lait }»la(er auprès de moi et à la liau'.eur de mon bras... un cordon de sonnette... tenez, absolument <:omme celui que vous voyez au-dessus de ma tète, o[ que vous examiniez si fort quand je suis entrée...
— Ali! ail! lit M. de Gupidon en se relevant à <l«?mi.
— Le(|uel cordon, eontinua-t-elle, aurait communiqué à l'antichambre, où quatre de mes laquais...
— Peste ! fit M. de Gupidon en se relevant tout à lait.
Il y eut un moment de silence. M. de Cupidon était désarçonné, il alla s'asseoir sur le sofa.
— Comment trouvez-vous ce dessin? articula né- -digemment la jeune femme.
— Hum! lium! grommela-t-il sans se déranger.
— Mais il est impossible que vous puissiez y voir • l'aussi loin, reprit-elle avec dépit.
C'était une invitation formelle.
M. de Cupidon sembla se lever avec effort, il alla lentement s'accouder sur le dossier du fauteuil, se [lendia, — [dus encore, — encore plus, — si bieu
204 MONSiEUK ni; crrinoN
qu'il effleura de ses lèvres le cou satiné de M'"*^ de Bois- Laurier.
— Monsieur! s'écria celle-ci.
— Je suis myope, baronne.
— Prenez-y garde, dit-elle, en montrant la sonnette vengeresse, je ne suis pas la baronne de Bois- Laurier pour rien.
— Soit! mais je suis M. de Cupidon pour quelque chose, répliqua-t-il, en rompant visière et attaquant de front l'ennemi. — De grâce, baronne, liumanisonsnous un peu ; je ne tlemande pas mieux que de gagner mes égralignures en tout jjien, tout lionneur ; vous voyez que j'y mets de la bonne volonté; mais songez que la vertu n'est plus de mode, que nul n'y croit et ne veut y croire; c'est un bajjit que personne n'ose vêtir, tant il est rApé et rapiécé en cent endroits.
— Mon Dieu! vous êtes un homme effrayant; mais je vous en préviens, si vous avez la monomanie de res[)rit, j'ai celle de la vertu.
— 11 ne s'agit que de s'entendre, chère baronne. Nous avons encore notre espèce de vertu, si vous tenez absolument à vous draper de ce mot. Notre vertu, c'est un amant de moins que la comtesse, c'est un amant de plus que la présidente; mais quoi que vous lassiez, ce ne sera jamais la grâce, la jeunesse, * l'enjouement...
M. de Cupidon était très-éloquent, c'est-à-dire qu'il
MONSIF.LIl DE CLI'IDO.X 205
avait (les dents blanches et des regards pleins de feu. La baronne se sentit troublée malgré elle, et ce fut en vain qu'elle essaya de donner le change à son émotion.
— La , la, qu'avons-nous donc fait de si coupable [Kiur nous attirer si verle mercuriale? •
— .Madame, reprit sérieusement notre héros, — (jui jouait depuis quelques instants avec une paire de ciseaux, a vous vous êtes amusée sans remords » de l'amour d'un malheureux, d'unhomme qui, hier » encore, ne vous connaissait pas, ne demandait pas » à vous connaître, et qui, aujourd'hui, emporte dans » son ànie et pour toujours une passion profonde et » invincible qui le conduira au tombeau. »
Disons, pour l'instruction du lecteur, que M. i\o (Àipidon venait très-lieureusement de jeter les yeux sur un roman moderne , — qu'il avait aperçu , entr'ouvert, sur le coin de la cheminée.
— Allons ! êtes-vous fou? dit la baronne en posant vivement la main sur le bras deCupidon, — qui brandissait déjà les ciseaux dans un mouvement dramatique.
— Et comment pourrait-il en être autrement, répondit-il d'un air mélancolique ' les yeux toujours tournés vers le roman], « lorsque vous avez si cruel- » lement refoulé dans mon cœur tout ce qiï'il pouvait » y avoir de bon et d'aimant... » {Parle',) Quoi ! baronne, vous voulez inspirer de la jalousie h votre
:>;>!; MONSlIil'lt I)K CIMDON
t'poux, cl r'esl moi (jue vous choisissez pour un scinhl;il)lc niancgc, et [Usant) « cela sans nie faire enlcni) (iri'unseul mol d'espoir ou de <-onso!alion , sans » me laisser deviner •^euleiiienl le [)rix de mon sacri- >i tice. » — Ali! baronne, baronne, — qui veut la tin vciil les moyens...
* Ici, M. de Cujiidon coupa le cordon do sonnette fie M""' la baronne de Bois-Laurier.
CMAI'ITIIE XVII.
I.e (lins rourt mais le mienx rcnipl', — et qui prouve suralioiiilarniueiii qur li's haroniifs iliUijouKriiui sont plus avancc'cs que les baronnes d'aiiiK fois.
Le lendemain, M. de Cupidon rneonta relie l)onn<' loilune «1 ses nouveaux nniis.
— Eh bien ! que dilcs-vous de mon avcuturv"^ demanda-l-il à Justin Rouan, qui l'avait ('((Hité avciune grande attention.
Justin Rouan répondit :
— Je pense qu'd y manque une moralité, el je m'en vais vous la fournir.
— Vo.v(ms î •
— M'"f^ dt; Rois-I.aurier est veuve depuis dcuv ans.