CHAPITRE XX
Si i'oii faisait UD vaudeville avec M. de Cupidaii? — Le buis de cerf. — tliez la Gocrdaii. — On côtoie le genre égrillard. — Par qui ont été reni|>lacées les courtisanes et les maîtresses. — Justin Rouan prend congé <le nous. — On parle de lui. — Je m'offre ii raconter son histoire.
Nous passions ainsi notre temps à raconter des nouvelles, comme dans le Dêcamrron. Gaspard Brévignon et Justin Ronan jouaient dans cette partie les rôles de Pampliile et de Dioneo.
Il vint une lieure où l'on essaya de faire poser M. de Gui)i(ion.
— Savez-vous, lui dit Ronan, qu'on pourrait écrire, avec votre nom et votre personne, un très-gracieux vaudeville à travestissements? Je vois déjà cela sur l'aftlclie : Mademoiselle Déjazet remplira le rôle de M. de ('u/)id()n. 11 y aura matière à plusieurs actes. D'abord, <iu lever du rideau, un orage, les vents, la grêle, et
\iuis un coup de sonnette à la porte d'un cliAleau isolé : Ouvrez, dit-il, je suis nu. Au deuxième acte, M. de Cupidon s'est habillé; il a un ctil de poudre, riiahità basques murmurantes, le mouclioir'iiarfumé iiu\ lèvres; son talon a été frotté de rouge, car, semi)lable à un acrobate, il va s'élancer tout à l'heure sur la corde raide du couplet, il va bondir sur la grande scène de l'ivresse, il fera même l'exercice à l'arme blanche et donnera un coup d'épée au major. Ce sera un vaudeville fort agréable et écrit dans un charaJjia que les dames du pourtour prendront pour le plus fin langage de la Régence. Je conseillerai surtout à l'auteur — que dis-je, à l'auteur? aux trois, aux quatre auteurs -r- d(^ ne pas manquer de faire passer la trie d'un mari par une lucarne, surmontée d'un bois de cerf. Cela est d'un effet irrésistible.
— Mon cher monsieur, dit M. de Cupidon, il y a un peu d'amertume sous votre gaieté, et l'on devine sans effort que les directeurs do théAlre vous ont refusé plusieurs pièces.
— Bien touciié ! nous écriàmes-nous.
— C'est vrai, répondit Justin en riant; mais est-ce une raison pour que je me taise? J'ai la franchise de mon dépit, moi. Et je ne crois pas, d'ailleurs, me compromettre infiniment en avançant que les deux tiers des membres de la Société des auteurs dramatiques manquent absolument de grammaire.
— Oh! ol)! murmurùmes-nous, d'un ton désapprobateur.
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— Gomment, oh! oh! continua le feuilletoniste; vous prenez le parti de ces gaillards-là, maintenant? Ah çà! ils ont l'argent, ils ont les applaudissements, ils ont les plus charmantes actrices, ils ont les honneurs de la critique unanime et régulière; et vous trouvez que ce n'est pas encore assez! Est-ce qu'ils voudraient prétendre par hasard au respect, à la valeur littéraire! Ah! non, non, non! Ils auront tout, mais pas cela. Cela est à nous, et nous le gardons. Il faut bien que nous ayons quelque chose, au moins.
On dut imposer silence à Justin Ronan.
— Assez de littérature! implora M. de Gupidon; vous êtes trop exclusif, en vérité. Je ne suis pas venu à Paris pour apprendre les nouvelles façons de bien dire ; j'y suis venu pour faire l'amour. Menez-moi chez la Gourdan.
Nous nous regardâmes d'un air stupéfait; et nous lui fhnes réitérer sa demande.
— 3Ienez-moi chez la Gourdan , répéta-t-il en tournant sur le pied gauche.
Le dieu devenait immoral.
Du reste, j'avais prévu ce moment-là; il était impossible que les couplets licencieux de Gollé ne se réveillassent point tôt ou tard dans la mémoire de M. de Gupidon, et qu'il ne voulût au moins quelques détails sur la Vénus tarifée.
— Nous ne vous mènerons, lui dis-je, ni chez la Gourdan ni chez la Paris, non plus que chez les dames qui leur ont succédé; d'abord, parce que de
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telles parties sont devenues d'un goùl détestable ; ensuite, parce que je suppose que vous n'y apprendriez rien de nouveau. Le libertinage, cette poésie du vice, n'a plus les formes excessives d'autrefois; les princes du sang s'abstiennent à présent d'aller jouer au bouchon sur le sein des courtisanes, et Cambacerès, s'il revenait au monde, n'oserait pas s'arrêter à causer en plein jour avec les donzelles du Palais- Royal. M. de Cupidon hocha la tête et répondit :
— Je veux bien vous croire, mais pourtant vous savez comme moi que le vice ne disparaît pas à Paris : il se transforme. Par quoi donc est-ce que vous avez remplacé les courtisanes, au dix-neuvième siècle?
— Par les concubines.
— C'est moins réjouissant, murmura-t-il.
— D'accord. Mais nous n'avons pas autant que vos petits-maîtres l'esprit tourné vers la dissipation. Et puis, la bourgeoisie et le peuple, qui ont ramassé les vices de l'ancienne noblesse, manquent de l'argent nécessaire pour changer sept ou buit fois de maîtresses, comme faisaient autrefois vos chevaliers et vos marquis. Dans ce cas, il faut prendre un parti moyen, et ce parti moyen c'est le concubinage. Le concubinage est à la portée de toutes les classes de la société; aussi, le moindre jeune homme qui arrive à Paris s'empresse-t-il de faire choix d'une jeune femme, pour balayer sa cliambre, tenir ses pipes en bon ordre et partager son lit. 11 arrive (jue cette femme se maints.
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tient un an , deux ans , trois ans, à ce poste élevé; ■elle s'y trouve aussi bien (ju'à l'Iiopital ou chez la Gourdan. Le jeune homme a également tout avantage à cet arrangement, car vous comprenez qu'une concubine, avec laquelle on loge, boit et mange, coûte infiniment moins qu'une maîtresse à caprice, et elle économise une bonne. On la domine, on la bat, on s'en fait aimer. Les étudiants et les ouvriers se sont particulièrement rendu compte de l'excellence de ce système. C'est ainsi que la jeunesse moderne fait l'apprentissage du mariage. L'autel de la nature, tant prôné sous la première République, a fini par s'installer à côté du vieux et mythologique autel de l'hyménée. On ne se cache plus; on dit : Ma femme! presque tout haut. Cela est parfaitement admiset n'étonne personne. Le jour d'un véritable mariage, par exemple , on prend son beau-père à part , et , dans une embrasure de croisée, on lui accuse trente mille livres de dettes et un enfant naturel. Le beau-père répond : Très-bien! et l'on rentre au salon comme si rien ne s'était passé. On a vu même des beaux-pères qui signaient des contrats de rente pour les anciennes concubines de leur gendre. C'est touchant, n'est-ce pas?
— Hum! fit M. de Cupidon , voilà des mœurs qui me scmi)lent bien basses.
— Je ne dis pas le contraire, mais vous demandez à être éclairé. Je vous mets la lumière sous le nez; ^anl pis si elle sent mauvais.
M. de Cupidon ne répondit rien.
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Ce qui fut cause que la discussion sur ces graves malièrcs en resta \h.
Lorsque Justin Ronan nous quitta, à l'effet d'aller continuer son grand ouvrage, ce fut sur lui que tomba noire entretien.
M. de Gupidon dit :
— Ce jeune liomme est réellement très-spirituel, mais il y a en lui quelque chose d'amer qui éloigne ou retarde la sympathie. L'un de vous sait-il ses aventures , ou du moins l'épisode auquel il doit cette moquerie perpétuelle ?
— Oui, répondis-je, et je connais d'autant mieux la vie de Justin Ronan, qu'à l'imitation de beaucoup d'esprits vaniteux, faibles et blessés, il ne s'est pas fait faute de l'écrire dans plusieurs de ses romans. En voici la version la plus fidèle, c'est-à-dire la première; vous excuserez ce qu'il y a d'un peu puéril et de beaucoup connu dans ces infortunes d'un tout jeiau homme, comme disent les feuilletons.