‹ Monsieur de CupidonChapitre 21 sur 46 · CHAPITRE XVIU · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIU

\ ioioiile sortie de M. de Cuiiidon contre les grandes dames. — Justin Rouan f liante, — Le musicien Brcvignon devient narrateur à son tour. — lue louinie franelic ; personne ne veut croire à son existence. — Débats.

— Mais il n'y a donc plus aucune franchise aujour- «riiui! Vos mœurs sont donc enlièrement el absolument acquises à la dissimulation! Que ne revenezvous au masque, dans ce cas, et aux roues de voiture enveloppées de linge ? Je ne reconnais plus li!» les Françaises, encore moins les Parisiennes; la diplomatie en a l'ait des monstres!

Ainsi se désolait M. de Cupidon, tandis que Justin Honan fredonnait celte vieille ariette •

.l'aime Leaueoup les femmes lùinches, .Mais j'aime enror mieux le vin blanc:

Je n'ai pas vu de femmes fraucbes, .Mais j'ai bu souvent du vin franc.

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Là- dessus, le musicien Gaspartl BréNignon prit la parole :

— J'ai cependant connu une femme franche, <lit-il.

Ce début fut accueilli par un iiouira d'incrédulité.'

— Quand je dis que je l'ai connue, reprit Brévignon, je me trompe; mais j'ai beaucoup entendu parler d'elle.

— Ce n'est pas tout à fait la même chose, fit Justin Ronan, et tu parles, mon cher Gaspard, comme cet ana : « Connaissez-vous l'Amérique? demandait un voyageur à un bourgeois. — ?>on, monsieur, mais j'ai un de mes beaux-frères qui a failli y aller. »

— J'insiste, dit M. de Cupidon, pour avoir des renseignements sur cette femme franclie.

On écouta le musicien Brévignon.

CHAIMTUK \l\.

Un licau brin de fille.

AiiTiez-Aous Us romans do cour d'assises, écrits par les forçcils avec un inslrunit'ut contondant ou signés avec une dose d'arsenic par une feniiiie contrariée dans son amour? Voici un de ces écrits ainjucl il n'a manqué (pif f'orl peu ilc formalités pour figurrr sous la riihrupie Tribunnnx.S{f\^ liens (J'un vieux paysan de la Marche, (jui nie l'a donné pour rien, aux vacances dciiiiôres.

On ne savait pas, me disait-il, dans toute la province un plus adroit et plus cuur.igcux Itriiconnier que le père Talon. Le son de sa carabine était connu

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h pins do dix licuosà la ronde, et de mémoire do garde-clwisse il n'avait pas quatre l'ois manqué sf)n coup dans sa vie.

Le père Talon s'était IiAli dans les broussailles du liamnau de Veldcz une espèce de tani^re, au-dessus de l;)q'.ielle il avait accroché un l)rand(m, sans (Uiulc dans le but de faire croire à la j)rcscnce d'un»' auberge. Mais je vous eusse bien délié d'y renconlrer l'onilir*' il'uno niarinile ou le soujjçon d'une casserole. C'était une manière de concession faite jtor lui aux exigences delà justice, qui, du reste, se souciait médiocrement d'avoir des démêlés avec un si liab.le tireur.

Le vieux braconnier ne se mettait jamais en campagne sans èlre escorté tie son cliien et de sa fille. Son chien était un animal fort laid, fort sale et fori intelligent, auquel il av.iil donné le nom ironicjue de Gendarme Quant à sa [\\U\ elle s'appelait Ji-iume. Vous avez vu de ces belles et fortes natures chez les Arlésiennes et (liez les Basquaises. Elle portail lièremenl ses dix-sept ans é( ri:s en flamme dans ses veux curieux et grands, et dans ses cheveux tordus en câble. Un beau brin de fille, disaient les paysans en p.:rlanl d'elle, et cet élogo robuste , Jeanne ne l'avait pas volé. Seulen.eni, trop de dédain peut-être éclatait sur sa lèvre d'un rouge sombre, cerise écrasée; ce froni, lraver^é à son sommet jiar un pli g'ave, accusait peut-être une énergie trop virile; mais en revanche, dans le duvet rose de ses joues, et surtout

dans la fossette de son menton, il y avait suffisamment de quoi faire oublier le sérieux de certaines lignes, l'àprelé de certains contours. Sa gorge aurait brisé trois corsets de marquise. Jeanne était grande et lu mieux faite de toutes les j)aysannes qui dansaient le dimanche la sabotière sous les ormes.

Les liens du sang étaient à peu près les seuls qui existassent entre Jeanne et le braconnier; protection d'une part et respect -de l'autre, là se bornait l'échange. En fait de tendresse, ils n'en savaient ni n'en pouvaient davantage. Les devoirs de Jeanne se réduisaient à peu de chose. Pieds nus, la robe retroussée et attachée derrière la jupe, elle portait la carnassière de son père, en se suspendant de temps en tenqts aux branches d'arbre rencontrées.

A force de battre les buissons et les étangs, Jeanne finit par demander à son tour un fusil et de la poudre. Le jour où elle tira sa première poule d'eau fut pour elle un jour de fête. A partir de ce moment, hardie, mais docile écolière, l'œil brillant, le geste certain, elle ne tarda pas à devenir l'orgueil du vieux Talon, dont elle balança plus tard la terrible renommée.

Ces deux êtres de nature primitive et presque sauvage, le père et la fille, allaient à la chasse connue ils auraient été à la guerre. Ils y apjjortaicnl tous deux le njème calme, la même conviction; tous deux faisaient quelquefois des lieues entières, cùt3 à cote, sans s'adresser un seul mol, sans échanger un seul regard. Leur pensée ne se rencontrait alors que dans

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un même appel à Gendarme, ce trait d'union vivant entre eux d'eux.

Mais en même temps que Jeanne faisait la chasse aux bêtes de l'air et des cliam[)S, l'amour faisait la chasse au cœur de la braconnièie et la couchait en joue au tournant de chaque sentier. Gibier des bois, gibier d'amour, comme dit une vieille chanson. Plus d'une fois elle laissa partir l'oiseau — pour s'arrêter, rêveuse, devant les ailes d'un moulin où demeurait un beau garçon de vingt ans qui avait les plus charmants cheveux blonds qui se puissent trouver sous un bonnet de coton blanc. Plus d'une fois, elle rentra au logis, à la nuit tombante, les mains vides et le regard singulièrement ému.

On se doute bien que le père Talon s'aperçut de ce changement. Un jour qu'elle avait laissé échapper devant lui une caille, il fit entendre un juron d'impatience, et se mit à siffler entre ses dents, ainsi qu'il avait habitude de le faire lorsqu'il se trouvait sous l'empire d'une contrariété. Jeanne marchait en jjaissant la tête.

Tout à coup, après quelques minutes de silence, il se trourna vers elle et lui dit brusquement :

— A propos, Jeanne, j'ai songé à le marier.

— Moi, mon père?

— l'ierre Lachaux m'a demandé ta main ; c'est un brave homme et un de mes amis; je la lui ai accordée.

La jeune fille, qui avait tl'abord beaucoup rougi.

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releva la lèle d'un air étonné ; puis, souriant avec indiftéreiice :

— Je n'aime |)as Pierre, répondit elle.

— C'est possihle, mais je l'ainie, moi.

Jeanne regarda son père, comme pour s'assurer s'il parlait sérieusement.

— Je ne veux [las me marier, dit-elle avec Iranquillitéo

Mais son père ne l'écoutait p'u^. 11 venait de lancer son chien sur une juèic magnitique à la(pielle il préparait un cou[) triomphal. Ce ne fut qu'après avoir relevé le canon de son fusil qu'il repril l'tnlrelien en ces termes :

— Pierre Lacliaux viendra demain. Voilà trois ans^^ qu'il a ma parole. Il sera ton mari dans hu:t jours.

C'était précis et conchiant. 11 n'y avait rien à répondre à cela. Jeanne garda ses réflexions pour elle.

Après tout, c'était un assez bon parti que Pierre. Lachaux, surtout pour la fille d'un quasi brigand comme le vieux braconnier. Il avait fait les guerres d'Afriijuc et s'élail vaill..minenl batlu dans les buissons contre les chouans noirs de l'émir. On citait de lui beaucoup de traits de courage et de force. C'était surtout un honnne d'enlélemenl et (pii aiirad mérité

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fie naîlie on Bit't;ij:iic, là où on trompe les liommes • liiiis l<i iiior ot où on les niolài-ôclier sous les cliones. Il élciil Irohl ot puil.iil r.iroincnl; mais ce qu'il disait était toujours bien dit. Après avoir fait son service de sept ans. il était rentré au pavs avec le fïrade de ^ergenl-niajor, et il vivait en repos du produit d'une métairie que lui avait laissée sa mère. Ses traits, éneri,Mqties mais calmes, attestaient la double et salutaire li 'rté (iu soUlal ot du [laysan.

Piirre Lacliau\ arriva le lendemain à l'auberge de Vildoz, ainsi que l'avait annoncé le jière Talon. ]1 écouta sans sourciller les ol)>ervalions do la jeune tille et l'aveu (le son amour [inur un autre; quand elle eut tiiii, il lui prit cordialement les doux raains^ e! lui répondit en les serrant entre les siennes :

— Vous êtes une honnête fille. Merci.

Puis il lui tourna le dos.

— A (juand la noce? dit le vieux braconnier, qui vint à passer dans la cliambre.

— Tou|Murs poiu' la huitaine, répondit Lachaux.

— Qu'est-ce (}ue vous dites donc? fit Je.nne,

— Je dis que nous nous marions dans huit jours.

— Mais vous savez bien que je no vous aime pas!

— Je le sais.

— Mais vous savez bien que j'aimo iiasile!

— Bon ! cela se passera. Ce n'est pour moi qu'une affaire de patience.

A ces mots, qui annonçaient une sérieuse résolution, Jeanne vit bien que sa dernière chance d'es-

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[)oir était perdue. Elle n'aimait déjà pas le sergent, elle comprit qu'elle allait le délester. Un profond et premier sentiment de liaine se glissa au fond de ce jeune caractère, obligé de ployer pour la première fois devant la volonté de deux hommes.

Basile, le beau garde-moulin, reçut le soir même . ses confidences et n'eut pas le courage de chercher àla consoler. Tous les deux, assis sur la mousse delà clairière, renouvelèrent à la face du ciel leurs serments d'amour éternel. 11 y a des dandys au village comme à la ville, à Yeldez comme à Paris, dans les moulins comme dans les salons; Basile était de ceuxlà. Une blouse a ses coquetteries de même qu'un babil noir; et des sabots de bois blanc donnaient à Basile une grâce nonchalante, qu'il n'eût pas sans doute obtenue d'une paire de souliers vernis.

Comment Jeanne s'était laissée prendre d'abord à cette statue enfarinée, nous n'avons pas la prétention de rex])liquer; c'est par cette même raison inconnue qui fait que les femmes les plus fortes s'éprennent des hommes les ])lus niais. Toutefois est-il qu'elle ne lui avait donné rien que son cœur; mais ce rien était encore trop. Basile commençait à s'effrayer sérieu sèment de l'amour qu'il avait allumé par imprudence, éclair chez lui, incendie chez elle; et, dans sa lAche pensée, il cherchait déjà les moyens de s'y soustraire. Jeanne , au contraire , nourrissait d'audacieux projets ; — et quand elle releva son pâle visage au-dessus de l'épaule de son amant, celui-ci vit briller à Ira-

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\ers ses larmes rédair d'un regard étrange, qui le (remplit d'effroi malgré lui.

Depuis cette entrevue, Jeanne sembla résignée à son sort. Le vieux Talon poursuivait avec activité les informations nécessaires à la célébration du mariage.

La veille de la cérémonie nuptiale, il était parti de grand matin pour la ville, laissant sa fille seule à la maison.

11 faisait beau temps, le soleil était à son midi.

Jeanne, le front songeur, le pied posé sur un escabeau, fourbissait avec soin une vieille carabine, lorsqu'un coup de marteau retentit à la porte de l'aul)erge.

C'était Pierre Lachaux.

Jl ùta respectueusement son feutre gris, s'informa du père Talon, et, en attendant son retour, alla s'asseoir auprès de la fenêtre, — en bourrant sa pipe.

Jeanne n'avait pas (quitté sa carabine.

Celait un tableau d'une simplicité à donner froid à l'àme.

Au dehors il y avait un ciel pur, de grands frémissements d'arbres, de l'herbe haute et mouillée.

Pierre regardait tout cela, et regardait aussi sa tiancée, à travers le nuage de tabac dont il s'environnait.

Jeanne eut un mouvement d'impatience à la vue de cette tranquillité si p^arfaite.

Elle suspendit son travail, et après l'avoir fixé longlenqis d'un air singulier :

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— Est-ce que vous avez toujours envie de m'épouser? lui demauda-t-elle.

— Demandez-moi si j'ai toujours l'envie de vivre, répondit Pierre. Je n'ai jamais aimé que trois persomies au monde : ma mère, la France et vous.

— Mais moi, je vous ai dit que je ne vous aime pas, lit-elle avec amertume.

— Cela viendra.

Jeanne tressaillit et se mit à marcher dans la chambre. Au deuxième tour elle s'arrêta, et vint de nouveau se poser devant Pierre Lachaux, qui fumait toujours.

— Écoulez-moi, lui dit-elle d'une voix brève, et réflécliissez bien à ce que je vais vous dire. Sur mon honneur, je vous l'afhrme, si vous m'épousez, — je vous tue !

— C'est bien, fit-il avec calme ; je vous épouserai. En ce moment le braconnier Talon rentra. Jeanne retourna lentement à sa place, appuya son

pied sur l'escabeau , et se reprit à fourbir la carabine.

Une semaine environ s'était écoulée depuis les noces de Jeanne Talon et de Pierre Lachaux.

La jeune femme dévorait ses larmes en silence; souvent elle restait des heures entières, penchée sur

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l'aiipui lie sa croisée , l'œil fixe, les lèvres pâles, sa |iensée montant et descendant tour à tour dans l'ahîme de sa douleur.

Dans ces instants, l^ierre avait la discrétion de s'éloigner sans souiller un mol, une plainte.

Un vendredi, il la prévint qu'il avait besoin de se rendre au village de Ciiauiiy, en n'annonçant son retour que pour le soir. Jeanne lui répondit par un signe de tète ; et le sergeat sortit en étouffant un soupir.

Ce jour-là, le père Talon et sa fille braconnèrent do compagnie ; c'était la première fois depuis trois semaines que cela leur arrivait, et le bonhomme ne se sentait pas d'aise. Comme à l'époque de son enfance, Jeanne avait retroussé sa robe autour de sa jupe, et les sentiers les plus rudes n'étaient que gazon à son pied nerveux; une animation extraordinaire enflammait sa figure, jamais son coup d'œil n'avait été plus heureux; jamais ses l)alles n'avaient porté si juste. Gendarme courait devant eux, et manifestait son allégresse par ses bonds.

Le temps passe vite en chassant, et il ne fallut rien moins que le coucher du soleil pour venir mettre un terme à cette ardeur guerroyante.

Au carrefour d'un bois, le père et la fille se séparèrent poursuivre chacun un chemin opposé. Jeanne rentrait au domicile conjugal.

Elle marchait dans un sentier élevé en saillie au bord de la roule et masqué par un rideau de chênes. Les ombres de la douleur descendaient dans son cœur

avec les ombres de la nuit. Son sang battait plus vile tlans ses arlè'res, échauffé par les violents exercices (le la journée. De temps en temps elle se retournait ))Our regarder aux alentours, et elle respirait péni- Idement.

Tout à coup elle s'arrêta.

Un homme passait sur la route en chantant un refrain (le garnison.

Jeanne serra convulsivement- sa carabine, — cette carabine que vous savez, — et elle s'agenouilla entre' deux, arbres.

C'est un assassinat! lui murmura sa conscience; c'est un serment! lui répliqua son orgueil.

Un nuage sanglant descendit sur ses yeux, et un coup de feu se fit entendre.

Pierre Lachaux tomba sans pousser un cri.

— Touché! dit-il ; je ;éiis ce quec'est.

Jeanne demeura quelque temps étourdie sous le poids du crime qu'elle venait de commettre; mais, s'arrachant à son épouvante, elle jeta aussitôt son arme dans les broussailles et s'enfuit comme une folle dans la direction du moulin de Veldez.

— Basile! Basile! cria-t-elle, en ballant éperdument le seuil de ses deux mains...

Mais Basile ne répondit point, et par une bonne raison, c'est que depuis trois jours Basile avait quitté le pays.

Le soir relrouva Jeanne en pleurs au pied du lit de son époux.

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Des paysans l'avaient ramassé dans la [)oussière et transporté de chez lui sur un brancard; sa blessure, quoique dangereuse, n'était pas mortelle.

Jeanne épiait son moindre souffle et se penchait à chacun de ses mouvements; lorsque, — en voulant donner de l'air à la poitrine du blessé, — sa main rencontra un papier cacheté adressé au procureur impérial. Elle l'ouvrit avec vivacité, et lut, à la lueur d'une chandelle, les mots suivants : « Qu'on n'accuse personne de ma mort, c'est volontairement que je me tue. »

Une larme roula le long de sa joue, — et ses lèvres s'appuyèrent pieusement sur le front de son mari.

La convalescence de Pierre dura quinze jours, pendant lesquels Jeanne ne cessa de montrer un dévouement sans exemple. Elle ne voulut céder à aucun autre le soin de le veiller, et ses nuits tout entières s'écoulèrent auprès de son chevet.

Aujourd'hui Pierre a une jambe cassée, mais il est adoré de sa femme.

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