KILOMETRES
Justin Ronan s'en allait donc à Paris. — Le mal n'est pas là. 11 se croyait du talent, et il voulait en vivre ; c'est tout naturel. -^11 avait dit adieu le soir à sa mère , et le matin à sa maîtresse ; et maintenant il suivait en chantant la route que nous avons tous suivie, la grande route de l'espérance et de l'avenir. Bon courage, jeune homme! la chance peut vous sourire, comme elle a souri à tant d'autres, qui n'avaient peut-
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être ni voire esprit ni votre ca-ur. Marchez devant vous et toujours tout droit; au bout sont vos visions réalisées, assises en rond et couronnées d'épis!
11 écoutait la voix qui lui disait cela, tout en marcliant. Son pied était leste et son regard rayonnait. C'était un brave garçon , ni grand , ni petit, élégamment proportionné, aux cheveux bien longs, bien tombants, — trop longs peut-élro; mais je m'en vais vous dire : Justin Ronan donnait dans tous ces charmants caprices du bel air et des vêtements. Unrimeur lui semblait devoir être toujours un peu l'homme de ses rimes, comme Rubens et Van Dyck étaient les hommes de leurs tableaux.
Passe donc pour ses longs cheveux. — Mais un autre tort , c'est qu'il paraissait moins amoureux de l'art lui-même que de la vie extérieure de l'artiste; — un grand tort, celui-là, et qui a égaré bien des intelligences de notre temps. 11 ne voyait que le côté chatoyant de toute chose, le cadre au lieu delà toile, l'étoffe au lieu de la chair. La biograpiiie d'un grand homme l'arrêtait plus longtemps que son œuvre. — Que vous dirai-je enfin? Il aimait Byron autant pour son humour que pour son génie; Hoffmann au cabaret, et Beaumarchais, accordant sa guitare , le faisaient rêver pendant de longues heures.
Et parce qu'il se sentait le cœur bourdonnant de rêveries, comme Sterne ; parce qu'il aspirait après l'orgie, le Champagne et les comédiennes , comme Chamfort; parce qu'il voulait enlin la vie de ces
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gens-là , il avait commencé par leur emprunter leur allure flottante, et il s'était mis dévotement à refléter leurs travers en attendant de refléter leur talent. C'était donc moins un poète qu'un comédien de poésie. Beaucoup s'en vont de la sorte, le nez au vent , les mancliettes chiffonnées: «Parbleu! disent-ils, s'il ne faut qu'une bonne mine, la strophe sur les lèvres, le désir des belles choses, l'amour du fanatisme et de l'imprévu, nous pouvons bien, nous aussi, prendre notre part de gala.» Ainsi avait raisonné Justin Ronan, qui mesurait la force de ses dents à l'étendue de son appétit.
Mais ce Justin Ronan était jeune ; cela pouvait le sauver. 11 arrivait avec son esprit tout neuf, son unique bagage. De la science, peu ou point. A quoi bon s'emljarrasser de ce lourd convoi? Le travail de la province ne lui avait appris qu'à connaître de près le soleil, les champs , les collines, les eaux, et généralement toutes les petites bergeries (jue Dieu a créées et mises au monde pour l'agrément des bouviers et des ])hlhisiques.
La province lui avait appris aussi l'amour. C'était quelque chose. 11 avait rencontré la fille d'un gentillàtre, du comte d'isernay, — et, depuis ce jour, il n'avait qu'un désir, ([u'une pensée : se faire un nom (jui lui valût un litre, une ré|»utalion qui lui tînt lieu de i)lason, une fortune qui lui tînt lieu de tout, ]iour venir mettre titre, blason et fortune aux pieds de la jeune fille qui lui avait donné son àme.
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C'est pourquoi Justin Ronan partait pour Paris, la ville aux. pommes d'or.
LE Nl'MÉKO 6 DE LA PLACE ROYALE.
« Blonde, ma chère Blonde, me voici depuis avanthier en plein Paris, en plein océan. — Je loge là-has, près des harrières ; là-haut, près du ciel. — Ah! la vilaine ville, la belle ville, la singulière ville! comme dirait maint journaliste de ma connaissance. Tune saurais l'imaginer, toi. Blonde, ce qu'il y a de tapage, d'éclat, de misère, de laideur, de déraison, de pluie et de beau temps partout par là. — H y a tant de choses à voir, que j'ai pris le parti violent de n'en voir aucune.
» Pauvre Blonde, je suis triste cependant, plus triste que toi. Plus de mère, plus d'amante! Seul, tout seul! Aime-moi bien de toutes tes forces; car tu es mon inspiration, mon rêve doré et adoré. — Tout le long de la route, j'ai eu ton nom dans le cœur, et à mes lèvres la boucle de cheveux que tu m'as donnée. Moi qui riais autrefois des amoureux de roman, cela m'apprendra désormais à être plus révérencieux: vis-à-vis des Esplandian et desAmadis!
» Et tout d'abord, en arrivant, les pieds encore poudreux, le front encore brûlant de la fatigue du
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voyage, — tu vas voir, — ma première pensée a été d'aller saluer celui qu'on nomme — le maître, — et dont, à l'ombre des saules, nous avons lu si souvent, avec des larmes dans les yeux, les poëmes sonores et les merveilleux drames. J'ai fait comme le soldat qui, la veille de la guerre, va faire bénir ses armes et demander au prêtre sa bénédiction.
» Il demeure, le grand poète, en un coin obscur de Paris, sur une place aux maisons de briques, derrière des arbres, — Je me découvris respectueusement avant de frapper à sa porte. On m'introduisit dans une antichambre, et au bout de quelques minutes je me trouvai en présence d'un bomme simple et bon, qui m'aborda en souriant, et se prit à causer avec moi de choses et d'autres. — D'où venez-vous? me demanda-t-il; et je m'enbardis à lui parler vivement de la Saintonge, ce beau pays où les collines sont si vertes, et où l'on aime tant. Lui ne me blâma pas d'être venu demander mon pain à la poésie; il ne chercha pas à me dégoûter par des lieux communs, par de vieilles phrases sur les embûches, les orties, les précipices qui attendaient mes premiers pas. Je lui en sus gré.
» Seulement, me dit-il, avec sa voix douce et pénétrante, sachez résister aux entraînements faciles, aux tentations imprudentes de la Muse. Si vous avez la conscience de votre talent, ayez le talent de votre conscience. N'allez pas chanter dans la rue, si vous avez la voix qui charme les palais. Respectez-vous,
afin do faire respecter la poésie en vous. Mon ami, vous allez trouver tout à l'heure, qui sait? au tournant de ce faul)ourp peut-être, déjeunes fous avinés, qui viendront vous prendre par la main et vous inviter à entrer dans les guinguettes, où ils se grisent avec la poésie et le style. Passez. Ne vous éparpillez pas, concentrez-vous. Ayez l'ambition haute, soyez !)ardi, soyez brave. 11 y a des gens qui commencent par chasser au loup, afin d'apprendre à cliasser au lion ; chassez au lion tout de suite. Ne vous amusez ])as à modeler des statuettes, si vous pouvez tailler des statues. Pas de chemin de traverse ; frappez du premier coup là où vous voulez entrer. — Est-ce la comédie qui vous lente? alors ne prenez pas le vaudeville pour y arriver. Est-ce le roman? alors n'essayez pas de la critique, qui dessèche et qui blase. — Laissez aux autres la ruse et la diplomatie, si vous avez la forcée
» Blonde, entends-tu bien ! entends-tu bien!
» — Vous n'êtes pas riche peut-être, reprit-il en me fixant avec intérêt ; — vous êtes pauvre, et le souci de votre existence pourra souvent vous détourner du travail sérieux et continu. Là est le danger réel. Prenez garde, Justin Ronan, car alors ces jeunes fous de tout à l'heure passeront devant votre souvenir; vous
1 Ceux qui savent lire devineront farilenienl dans ces lignes unpasiiclictlu style (le M. Victor Hugo. I.'autcur repousse néanmoins tout soup(;ou de raillerie. Mais comme tous les hommes de lettres d'avant 1851 ont gravi l'escalier du célèbre lyri(iue, je ne pouvais me dispenser de compléter par ce trait d'histoire mon esquisse littéraire. (note de l'aiteir.)
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vous avenfurerez d'un pas dislrait sur le seuil de leur orgie, regardant aux vitres, écoutant les couplets, hésitant et affamé, jusqu'à ce que, du premier étage, un convive vous a})pelle, la serviette au jabot. Alors vous assisterez à cette débauclie intelligente, fascinatrice; peut-être serez-vous étourdi, peut-être serez- Yous perdu; ce que font là tous ces cerveaux à l'envers, vous le verrez . ils font de l'esprit, un esprit infernal, bouillant , alcoolique. Ils font de l'esprit avec tout ce qui leur tombe sous la main, avec la littérature, avec la politique, avec qui et quoi que ce soit ; mais surtout avec l'esprit des autres. — Prenez garde! s'ils vous mettent un verre à la bouche, ils vous mettront une plume à la main , et adieu votre liberté! Vous écrirez, mais ils dicteront; et adieu votre drame et votre roman commencé! Vous êtes désormais tout à l'esprit ; chez vous, la grimace a remplacé le sourire; vous ne jouez plus dans la salle, vous paradez devant la porte. Vous n'êtes plus un poète, vous êtes un bateleur poétique; vous faites des tours de force, parce que vous sentez chaque jour que votre force s'en va.
» Composez des sermons comme Diderot, copiez de la musique comme Jean-Jacques, plutôt que de tremper votre plume dans une encre mauvaise. Le jour, faites du pain comme Reboul, ou des barbes comme Jasmin : — et quand vient le soir, montez dans votre mansarde, et faites des vers ! D'ailleurs, faut-il donc si longtemps pour pousser une œuvre
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liors de son cueur? Vigny a écrit Chatterton en dixsept nuits; i/cr«ant a été fait en trois mois. Quel âge avez- vous? vingt ans. Au travail, mon ami! au travail ! La main vous démange et la tète doit vous brûler; qui sait s'il n'en sortira pas quelque Minerve rayonnante? Venez me voir quand vous aurez terminé quelque chose. Isolez-vous, soyez laborieux, pensez à "sotre mère, — à votre amante; — fermez les yeux au tourbillon de Paris ; restez à la fois un brave poète et un brave garçon; et si vous avez le talent, je vous promets la gloire. — A bientôt, n'estpas?
» Et il me tendit la main, à moi qui l'écoutais, tremblant, avide, ému.
» Sur le seuil du salon:
» — Drame ou roman? me dit-il avec un dernier sourire, comme il me reconduisait.
» — Oh! drame! drame! m'écriai-je, l'éclair dans les yeux.
» — Je vous attends.
« Blonde, plus de larmes, plus de regrets! Je serai un grand poète. Il me l'a dit. Croyons-le. Blonde, voici la nuit qui vient, la nuit grave et silencieuse, la nuit du travail. Ma lampe est allumée, les cloches se taisent au lointain. Il est l'heure. Pense à moi.
» Blonde, adieu! »