‹ Monsieur de CupidonChapitre 25 sur 46 · FRAMBOISE · texte numérisé non relu

FRAMBOISE

Quinze jours après, Justin Ronan fumait un cigare dans l'appartement d'une petite actrice qui habitait la même maison que lui, trois étages au-dessous.

Elle s'appelait Framboise, et elle jouait dans un théâtre infime des boulevards. Il l'avait rencontrée plusieurs fois sur l'escalier. La première fois, c'était à peine s'il avait jeté les yeux sur elle, tant son drame ra])sorl)ait. La seconde fois, il l'avait saluée. La troisième fois, il lui avait souri ; et, le soir, il était descendu chez elle, son premier acte sous le bras, dans l'intention de le lui lire.

C'était une petite brune, toute mignonne et vive, fort gentiment chiffonnée. Elle trouva Justin de son goût, écouta son fragment de drame, à demi couchée sur un sofa, lui dit que ce n'était pas mal, et lui donna quelques conseils. — ils se mirent ensuite à la croisée et causèrent un peu à l'aventure. Puis à un certain coup de sonnette, qui annonçait sans doute un Turcaret ou un Moncade, elle le poussa dans une armoire oii il demeura trois quarts d'heure.

Ce premier chapitre de roman eut pour résultat de le rendre au travail pendant quelques jours. — Néanmoins, l'image de M'''-' Frambroise galopait

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dans sa lêle. en dépil do lui-inènie. 11 ne pouvait se dissimuler qu'elle ne fùl excessivement agaçante. Ainsi devait être Fannier, la maîtresse de Dorat, — et il songeait qu'il serait charmant d'imiter Dorat. Son esprit, toujours préoccupé du côté pittoresque des choses, caressait cette idée en souriant. Il finit par en faire part à la petite actrice.

Framboise lui jeta un éclat de rire au bout du nez, et, comme elle étudiait en ce moment un rôle d'innocente dans une pièce nouvelle — de M. Léon Lava — elle se prit à jouer la vertu avec Justin Ronan , qui lui servit de ré[)élitcur sans le savoir en lui donnant la réplique. Elle lai laissa entendre aussi qu'elle voulait tous les bénétices d'une amourette littéraire; et, dans l'espoir de subjuguer cette — inhumaine — il ne s'occupa plus qu'à tourner des rondeaux, à aiguiser des épîlres et des stances, dont Framboise, le malin, faisait des papillotes.

Cependant Justin, dont le drame n'avançait guère, dépourvu de ressources, se vit bientôt dans la nécessité de chercher un emploi qui l'aidât à vivre pendant un temps. Il ramassa une place de commis quelque part, et partagea dès lors sa vie en deux moitiés, donnant l'une au négoce et l'autre à son drame, ou plutôt à M""^ Framboise.

Mais il arriva que lorsque cette dernière eut créé son rôle d'ingénue dans la pièce nouvelle de M. Léon Laya, elle se trouva tout à fait à court ûe ficelles dramatiques vis-à-vis de Justin ; et, ne voulant toutefois

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ni se rendre ni le mettre à la porte, elle lui dit formellement entre deux veux :

— Mon petit, je n'aurai rien à vous refuser quand vous m'aurez fait un rôle dans un vaudeville de votre façon .

— Mais, ma clière Framboise, vous savez bien que je ne fais pas de vaudeville, avait-il répondu.

— Eh bien! vous en ferez, voilà tout.

Justin Ronan monta cliez lui fort embarrassé. On lui demandait la seule preuve d'amour qu'il ne crût pas devoir donner, sans dévier de sa ligne de conduite. Il travailla mal à son drame ébauclié, et, malgré lui, en se couchant, il se surprit à fredonner deux ou trois refrains sur les timbres les plus connus de la Clef du Caveau.

En conséquence, deux mois ne s'étaient pas écoulés, que l'affiche du théâtre des Folies-Dramatiques annonçait la première représentation de : Sous le lit de madame la baronne, vaudeville en un acte, dans lequel M''^ Framboise devait se montrer sous un ravissant costume de mousquetaire.

La pièce alla aux nues.

sous I-E LIT DK MADAMK LA BARONNE.

On avait flanqué Justin Ronan de deux collaborateurs, un à droite, l'autre à gauche, — qui avaient

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abondamment saupoudré son vaudeville de poivre, de gros mots, d'assiettes cassées et de bastonnade. Grâce à eux, — et surtout grAce au maillot de M"« Framboise — ce brillant déljut d'un jeune liomme frais débarqué de la province fut remarqué du feuilleton, qui s'empressa de sig'naler le lever de ce nouvel astre à l'horizon du boulevard du Temple. Justin ne laissa pas que d'être un peu honteux de son succès, mais comme il avait ses entrées dans les coulisses et qu'il était devenu l'amant en titre de Framboise, — il assoupit ses remords. J'ai dit qu'il avait de l'esprit et de la verve, trop de verve. Un petit journal entreprit de le gagner et lui fit à ce sujet quelques pro]iosilions. Justin Ronan, disons-le à sa louange, refusa nettement et de prime abord.

Mais pour cela, il ne crut pas devoir rompre avec celte vie mal cousue — dans laquelle il avait déjà un pied, et qui lui semblait une des conditions nécessaires du talent. Il se trouva par suite entraîné dans un monde de ïolie et de dissipation, qui lui ravit un temps inestimable. Au travail continu , régulier, fécond, succéda bientôt chez lui un travail intermittent, fiévreux, stérile. — La tète cliaude des fumées d'un souper, il écrivait sur le bord d'une table ou dans la loge de Framboise, — plulùl la nuit que le jour, — dans les estaminets qu'il s'était mis à fréquenter, au bruit des conversations , des dominos ou de la musique. Il jouait enfin à ce jeu fatigant de l'originalité, qui avait tant d'attrait pour lui. Ses cheveux

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inondaient son épaule maintenant, il ne portail plus que des cravates bizarres et des habits fantasti(|uement coupés. Il avait une canne comme M. de Balzac, des lévriers comme M. de Lamartine, — et une collection aussi variée que nombreuse de tics nerveux et de distiactions, empruntés diversement à toutes les célébrités.

Justin Ronan avait à peu près renoncé à sa mansarde, pour vivre dans le bruit. La mansarde, cette seule chose qui eût pu le sauver! Il avait lu tant de fois que l'esprit et le génie couraient les rues, qu'il s'était mis à courir après eux, parce que cela lui semblait plus simple et plus sûr que de les inviter à monter chez lui. 11 avait entrepris cette course à travers le hasard et toutes les passions mal contenues de la jeunesse. En peu de temps, il fut signalé comme un des ])lus joyeux bohèmes de la petite littérature, de la littérature du ruisseau. On cita deux ou trois mots de lui, qui étaient excellents; on lui en prêta cinq ou six autres parfaitement détestables — et, de ce jour, il se vit à la tète d'une réputation en profil.

Ce n'est pas tout. Un soir qu'on parlait de lui au divan Le Pelelier, quelques journalistes du Corsaire imaginèrent de lui donner le baptême du tropique, dans un article mordantet bien fouillé. Une vingtaine de lignes tirent l'affaire. On y causait, entre autres choses, de sa liaison avec Framboise, de son drame dont il avait laissé percer quelques mots, et que l'on

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ëreintait par avance, de ses prétentions à l'art sérieux. L'article était hérissé de traits aigus, comme un porc-épic. On le lut à haute voix avant de l'envoyer à l'imprimerie. Il n'y eut qu'un éclat de rire dans un hravo. Tout le monde décréta que Justin Ronan était supérieurement démoli.

11 se trouvait le lendemain dans les coulisses, le dos contre un arbre en carton, s'entretenant avec une queue-roïKje, lorsque Framboise, pâle de colère, vint lui montrer l'article en question. Justin ne dit pas un mot; il s'informa seulement des auteurs et serra la feuille dans sapoclie; et comme il avait vu descendre à l'orchestre le directeur du Sifflet d'argent, — le plus abominaiile pamphlet de Paris, — celui-là même qui lui avait fait des avances dans le principe, il alla droit à lui dans l'entr'acle et lui posa la main sur, l'épaule.

— Tiens, c'est vous, Ronan ! qu'est-ce que vous me voulez?

— Demain, dit- il, je vous enverrai de la copie.

— Ah! ah! mon gaillard, vous avez lu l'entre-filet du (^orsaire? A la bonne heure, au moins. 11 ne faut que piquer les taureaux pour les exciter. Entre nous, ils ont été un peu loin pour la petite. Ne les ménagez pas.

— Soyez tranquille.

Dans le foyer des comédiens, sur une table à toilette, entre un pot de rouge et un poignard en fer-

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blanc, Justin llonan écrivit trois colonnes de diatribes sur les babitués du divan Le Peletier.

Il trouva cliez lui une lettre de Blonde.

UiNE FECILLK DE ROSE.

« Chiltcan iriscrnay, 20 soiitci!il)re.

» Justin, voilà queU^ue temps que tu ne m'écris plus. — C'est que sans doute tu es bien occupé. Travaille, mon ami, oli! travaille. Seulement envoie-moi un mot, rien qu'un, pour me montrer que tu penses toujours à moi.

» Tu ne sais pas combien la tristesse m'enveloppe dans cette campagne, si déserte depuis que tu l'as quittée. Je ne te dis pas les larmes répandues silencieusement dans notre allée des saules, au pied des arbres qui nous ont si souvent abrites de leur ombre et qui vont bientôt s'effeuiller. — Tu les devines, ces larmes.

» Depuis trois semaines, mon père est malade, — bien malade. Je ne le quitte presque pas de la journée. Avant-hier, dans l'après-midi, il a voulu un peu sortir. Nous avons été jusqu'à la ferme de Seguin. Il s'est assis sur le banc qui est devant la porte, et s'est amusé à regarder trois ou quatre petites filles de sept à dix ans. — Oh ! mon ami , pourquoi les

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hasards les plus simples nous reinuenl-ils parfois si proioiidémenl? Pendant que mon père regardait danser en souriant ces chères petites, moi je les écoutais clianter en tenant mon cœur à deux mains; — elles disaient une vieille ronde que voici :

Dans l'eau d'une fontaine Me suis lavé les pieds; D'nne feuille de cliènc Me les suis essuyés.

— Que ne m'a-t-on donné Celui que j'ai tant aimé !

J'ai entendu la voix D'un rossignol chanler ; Chante, rossignol, chante, Tuas le cœur tant gai.

— Que ne ni'a-t-on donné Celui que j'ai tant aime!

Tu aslecipur tant gai.

Et moi je lai navré; C'est de mon ami Pierre Qui s'en est en allé.

— Que ne m'a-t-on donne ■ Celui que j'ai tant aimé !

» Je ne puis pas t'exprimer la peine que m'ont causée ces paroles si naïves. Le soir, je me suis apperçue qu'elles étaient dans mon souvenir.

» Se larde pas à me répondre, mon hon Justin. — Mon àme est triste! — Songe que personne ici ne me parle de toi. L'autre jour pourtant, en parcourant le journal de mon père, — comme je le fais tous

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les matins, afin de voir si lu deviens célèbre, — j'ai su que l'on venait de représenter une jolie petite pièce signée de ton nom. Pourquoi ne m'en as-lu rien dit?

» Aime-moi toujours et n'aime que moi. J'ai peur de ton Paris. Rassure-moi donc! — Travaille sans cesse, afin de ne voir personne et pour ne penser qu'à ta Blonde, à cette pauvre jalouse qui ne vil là-bas que par ton amour et pour ton amour.

Que ne m'a-t-on doiiiR' Celui que j'ai taul aiiiié I...

» P. S. La fièvre de mon père vient de redoubler cette nuit. Je suis dans une vive inquiétude. Le médecin ne le quitte presque plus. »

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