LA BOUTEILLE VIDE
Resté seul, et la table desservie, Julien alla s'asseoir, la tête chaude, devant un pupitre noir sur lequel il avait jadis commencé son drame. Ce ressouvenir lui traversa le cerveau comme une vision. Mais il ne s'y arrêta pas. Il avait gardé une bouteille de porto qu'il plar;a auprès de lui, pour y puiser la verve. C'était ainsi qu'il procédait dans les occasions solennelles. Puis il rejeta sa grande chevelure en arrière, avec les airs de Liszt au piano; il retroussa ses manches — et commença son dernier article.
MONSIEIR DE Cl PIRON 265
De temps en temps, il s'interrompait pour boire une gorgée.
Au moment où sa plume courait avec le plus de furie sur le papier, la porte s'ouvrit doucement, et Blonde parut sur le seuil.
KUe s'avança à pas lenis, et vint poser sa jolie tète l)ar-dessus l'épaule de Justin, sans qu'il s'en aperçut.
— Ou'écrivez-vous donc avec tant d'a[)litude, mon ami? demanda-t-elle, souriante.
Justin Ronan la regarda.
— C'est... c'est... mon drame, murmura- t-il. Et il s'empressa de couvrir le papier de ses deux mains.
— Bon Dieu! quels regards singuliers tu me lances! s'écria-t-elle. Qu'as-tu , Justin? pourquoi ce trouble? lléponds-nioi.
— La chaleur... le travail... Laisse-moi un instant, clière; il faut que je finisse, vois-tu...
— Finir quoi ?
11 porta la bouteille à ses lèvres.
Blonde d'Isernay ouvrit les yeux avec stupeur. Revenue de cette impression, elle posa vivement la main sur le bras de Justin.
— Oh! que fais-tu? dit-elle.
Le jeune iiomme partit d'un éclat de rire.
— Parbleu! tu le vois bien, je bois! je bois comme Anacréon, comme Horace, comme tous les grands poètes qui étaient aussi de grands buveurs. Le vin! c'est le génie, disait Panard; c'est la vérité, c'est le soleil au cœur. Laisse-moi donc boire pour écrire ;
266 MONSIEIR DE CLPIDON
car tous les poètes font ainsi , je t'assure, dU/moins la plupart, et ce sont les meilleurs... Blonde détourna la tète.
— Du reste, sois tranquille. C'est un vin-gentilhomme, un vin de grand seigneur, du porto, s'il le plaît, et il ne faut pas le dédaigner. Ne l'étonné pas, ma petite. Le vin est partout, c'est un liùte universel; Scribe te dira comme il rime à divin. Tu ne sais donc pas que le vin était pour moitié dans le talent de la Dumesnil, cette tragédienne d'il y a cent ans, et que Malibran elle-même, la diva, l'inimitable, ne chantait jamais mieux qu'avec un verre de madère tapageant dans la poitrine? — Le vin ! mais c'est notre blason, à nous autres! Demande plutôt à Théophile, à Chapelle, à Rabelais, àDufresny, à Laltaignanl,à Santeuil! Je ne serais pas digne de tenir une plume, si je ne savais pas vider un flacon comme eux. — A leur santé!
Il se renversa sur sa chaise et but un second coup.
— Laisse-moi écrire à présent.
Une pensée soudaine éclaira l'esprit deBlondc,qui jusque-là était restée muette de saisissement.
— Ah ! ce n'est pas un drame que tu écris! Le front de Justin Ronan devint sombre.
— Eh l)ien, non, dit-il, ce n'est pas un drame, c'est autre chose ; mais qu'importe?
Elle s'était précipitée sur son papier. Dire avec quelle rapidité elle le parcourut, c'est impossible. A la dernière ligne, il lui tomba des mains et elle fondit en larmes.
MONSIEIU DE CIPIDO 2fi7
— Blonde, dil-il, c'esl mon dernier article, je le le jure. Mais j'ai promis. C'est une faiblesse, je sais bien... Ce sera la dernière, vrai !
— Un poêle! s'écria-l-elle, un jeune homme!... le traiter ainsi I... Oh ! c'est mal !
— Bah! un Tréneuille, que suis-je, moi? Et puis, ce n'est qu' une plaisanterie, une chose sans conséquence; lu n'entends rien à ces affaires-là.
— Justin ! vous nehvrerez pas cet article. Promettez-le-moi. Cela serait affreux, je vous l'atteste ; Juslin, je vous en prie, par grâce !
— Impossible! Ils comptent dessus. Aurélien et les autres m'attendent au Café de Paris. C'est mon dernier article.
— Justin! Justin!
— Voyons! dit-il, rends-moi ce papier; sois raisonnable. Le temps se passe.
— Oh! je vous croyais meilleur que cela!
— Rends-moi ce papier.
Et il avançait la main.
— Jamais! dit Blonde.
Par un mouvement rapide, elle le présenta à la flamme de la bougie. ¥ai ce moment, et comme s'il eût été mû par un ressort, Justin Ronan se leva de dessus sa chaise. Mais une fois debout, le vin agissant, il chancela sur ses jambes ; et pour ne pas perdre entièrement l'équilibre, il fut obligé de s'appuyer à la bouteille qu'il rencontra sous sa main. Son visage
•268 MONSIEUR DE tll'lDON
clail ardent. — A cet aspect, la jeune fille poussa un cri et laissa écliapper le papier à demi brûlé.
Le poëte essaya vainement de faire deux, ou trois pas pour le ramasser. — 11 tomba sur ses genoux.
— Ah ! vous me faites horreur! s'écria Blonde, qui s'enfuit.
Justin Ronan resta sur ses genoux, foudroyé, tenant la bouteille à la main...
LA BOITEILLE VIDE.
La leçon devait être complète. Le lendemain, quand il évoqua ses souvenirs de la veille, il courut éperdument ;i l'hôtel de M"^ d'Isernay. 11 apprit qu'elle avait quitté Paris le matin, sans lui laisser un mot d'adieu. Le coup qu'il en ressentit fut terrible. Il rentra chez iui désespéré, — sans une larme.
Les émotions puissantes sont souvent décisives. Dans un retour sur lui-même, il embrassa tout son passé. Qu'avait-il fait de sa jeunesse et de sa force native ? Rien, moins que rien. Quelle page humble et douce devait-il compter dans son œuvre de mal et de bruit? Pas une. 11 avait joué au bohème et au matamore. Peut-être avait-il pensé que le désordre était la serre chaude du talent. Dans ce cas, il s'était grossièrement lrom[)é. A qui ferez- vous croire que c'est
MONSIEUR DE CIPIDON 269
du cabaret seulement qu'est sorti le génie de Lan tara?
Justin Ronan reconnut son erreur. Heureusemen* il n'était pas à l'^e où il est trop tard pour revenir sur ses pas. Quoiqu'il eût envisagé les difficultés sans nombre de sa position , difficultés qu'il s'était créées lui-même, il résolut de les vaincre une à une en se retrempant dans une résolution énergique. Il se condamna au travail dans la solitude, au travail élevé. Et pour être rappelé incessamment à sa tâche et au souvenir delà jeune fille dont il avait perdu l'amour par sa faute, il plaça sous ses yeux cette bouteille que vous savez, — une bouteille vide.
Ce fut alors qu'il eut vraiment à lutter, vraiment à combattre, et qu'il put compter les barricades qu'il avait amoncelées devant son avenir. Ce fut alors qu'il lui fallut sauter par-dessus bien des iiaies et bien des murs, au risque de s'écorclier vingt fois les pieds et les mains, pour rejoindre la grande route, la route droite, la route comnmiie dont il s'était si fort écarté. A force de soins, d'attention, de persévérance, il lui fallut rallier les amitiés enfuies, calmer les ressentiments, endormir les haines.
A chaque pas, c'était un ennemi oublié qui se dressait devant lui, une vengeance anonyme qui l'attendait dans un buisson. — Et premièrement, il lui fut impossible d'aborder aucune scène importante: acteurs et directeurs se trouvèrent tous d'accord pour le repousser. Je ne parle j)as de ses ennemis-nés les critiques, qui, sûrs maintenant de l'impunité, le voyant
270 MONSIEL'It DE CL l'H)0\
seul, triste et les griffes rentrées, tombèrent sur lui à bras raccourci, en veux-lu, en voilà. — Que de bois vert! eût dit Figaro. — Lui, ne disait rien, il regardait la bouteille vide.
11 se tourna vers le roman. Parlez-moi du roman, oiil'on peut faire déborder son cœur et sa tète tout à son aise, rêver, rire, pleurer autant que cela vous fait plaisir, et cela sans crainte d'être ra]>pelé à l'ordre par le coup de siftlel d'un spectateur ennuyé; le roman, qui brave tous les directeurs et qui se moque de tous les acteurs du monde, qui invente avec sérénité les complications les plus absurdes, qui se fait des décors splendides qui ne lui coûtent pas une obole ; le roman, qui est aujourd'bui le seul et le véritable Tiiéàtre-Français de notre épofjue! — il fil un roman.
Eh bien! je dois le dire, son roman n'était pas bon. Cela se sentait encore et trop du petit journal, cela n'avait pas d'àme, cela cbantonnait du bout des lèvres, cela pleurait du bout des yeux; il s'était tant raillé jadis des beauv sentiments, qu'il en avait effacé jusqu'à l'ombre dans son livre, et il n'y avait là ni chaleur, ni élan, ni aspiration. C'était une histoire romanesque racontée froidement parun agent de change en gants noirs, assis sur le bord d'un fauteuil, tournant son chapeau entre ses doigts, et qui tient essentiellement à ne point passer aux yeux de ses clients pour un homme atteint de sensibilité.
A[)rès le peu de succès de son livre, Justin Ronan
>IO>>IK' Il I)K CLPIDON 271
se sentit glacé. 11 eut une grande tentation de jeter là sa plume et de renoncer à toute gloire littéraire; mais ses regards étant venus à tomber sur la bouteille vide, — il soupira et se rassit devant son pupitre. Et il commença un nouveau livre.
xm
DONT l-t: TllUE F.ST A I.A DERMERK LIGNE.
Un beau jour, — h la fin, — voici comment se termina riiistoire amoureuse et littéraire de Justin Konan.
Deux ans étaient écoulés. Il avait forcé la critique, la haine et l'onvie. — On venait de représenter son drame et il avait gagné sa première cause devant le public. Désormais, toutes les portes lui étaient ouvertes, il pouvait prétendre à tout.
Or, quelques jours après, comme il songeait au temps heureux de ses amours, il reçut une lettre, je me trompe, une enveloppe, rien qu'une enveloppe.
Elle renfermait une feuille de rose.
Je ne dirai pas le délire qui s'empara de lui à cette vue. Blonde pensait à lui, Blonde l'aimait encore! On dit qu'on meurt de joie, je le crois, car il faillit en mourir.
Pendant quelque temps, et à de courts intervalles, il reçut d'autres envois semblables. Cela dura un
272 MONSIEUR DE CLPIDON
printemps. Au commencement de l'été enfin, comme il venait de décacheter une de ces missives d'une éloquence si simple, il poussa un grand cri de joie et fit demander des clievauxde poste pour la Saintonge, route de Saintes, château d'isernay. — C'est que, celle fois, outre le gage habituel, l'enveloppe contenait un tout petit morceau de papier, — sur lequel une main de femme avait tracé ces mots d'une mignonne écriture :
« La dernière feuille de rose. »