‹ Monsieur de CupidonChapitre 27 sur 46 · BLONDE · texte numérisé non relu

BLONDE

L'automne jetait alors au vent ses dernières feuilles. C'est le moment des élégies par excellence et des romans sensibles. Justin Ronan se consola de sa])lessure avec cette idée, et ne songea plus qu'à exploiter le côté romanesque de son duel. Il s'encadra, du mieux qu'il put, dans cette aventure de cape et dépée, et se composa une physionomie intéressante avec ses souvenirs de cabinet de lecture. — Étendu dans un grand fauteuil, pâle, le visage penché, devant la fenêtre ouverte, il envoyait son regard vers les étoiles naissantes et laissait pendre un de ses bras à l'abandon.

Blonde était assise à ses pieds.

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Elle lui racontait la mort de son père, à elle, sa douleur profonde à cet événement , son départ de la Saintonge où tout n'était que souvenirs amers, son départ avec une sienne taiite, — et enfin son arrivée à Paris, où elle n'avait eu qu'une pensée, le voir encore une fois, — lui , Justin — et s'en aller après finir ses jours dans un couvent.

— Tu m'as oublié, disait- elle; j'avais mis ma vie dans ton amour, tu m'as repris ton amour; que ferai-je maintenant de la vie?

Mais il la consolait en lui jurant que, dans ses plus grands écarts, son souvenir était toujours monté à son cœur, comme un remords; qu'il n'avait eu jamais de véritable amour que pour elle ; que c'était la vie de Paris qui l'avait empêché de répondre à ses lettres; et aussi les soucis de sa position littéraire. Il lui disait cela avec une voix éteinte, avec un sourire soupiré, en tenant ses deux mains dans les siennes. El la jeune fille se laissait aller malgré elle au charme de ce sourire, de cette voix, à ce tendre sentiment mêlé de sollicitude, à cette poésie de la convalescence, un soir d'automne, au crépuscule» dans la mansarde du {)remier amant.

— Ta ne sais pas que j'ai failli en mourir, Justin? Tu ne sais pas que j'en serais |)cut- être morte, si je n'avais pas eu mon père à voilier jusqu'au dernier jour? l^st-ce que j'aurais jamais pensé, moi, que tu pouvais m'oublier? Vois lu, je suis une fille chrétienne, et pourtant, un jour, en passant près de l'é-

tang où se baignent les saules, là où nous nous soinmes vus la dernière fois — que le ciel me pardonne ! — mais je croyais y voir ton image, et il me semblait l'entendre m'appelerdu fond de l'eau...

— Oh î Blonde! Blonde! je suis un misérable !

■ — Non, fit-elle avec un admirable sourire, c'est moi qui l'aime trop. Je tâcherai de me corriger. Mais ne parlons plus de cela, je suis une folle et je ne songe plus que lu es encore malade. Ah! que j'ai souffert, mon ami, quand je l'ai vu ramener presque mort : j'ai senti que mon âme s'en allait, parce que, sans doute, elle est liée à la tienne, et que Dieu ne veut pas qu'elle en soit séparée, même par le tombeau. — Dis donc, Justin, j'ai toujours conservé nos feuilles de^ rose. T'en souviens-tu? je devais le les envoyer une à une, mois par mois, jusqu'à la dernière. A la dernière, tu devais revenir. Pauvres feuilles! elles sont chez moi, bien fanées, bien flétries, va! dans un coffret d'ébène que je te montrerai. Ce sera ta seule punition.

Justin eut une l.irme dans les yeux. Elle l'essuya sous un baiser.

— Justin, nous allons être heureux désormais. Soyez sérieux et causons affaire. Je suis maîtresse de ma fortune, — mais lu os maîîre de mon cœur. Veux-tu changer?

Le poète la regarda, ému. Il ne put que tomber à ses genoux, en levant les mains vers elle.

KUe continua :

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— Tu travailleras tout à loisir, alors. Tu écriras de belles choses ; et puis aussi tu enverras ta démission au Sifflet d'argent. Car j'ai bien deviné : c'était pour vivre que lu t'étais fait journaliste, au lieu de rester ce que tu voulais être, — un poète! Sais-tu que tu étais devenu bien méchant? on ne te reconnaissait plus. J'en avais une peine affreuse. — Après cela, il ne faut pas te fâcher de ce que je te dis ; tu sais que je ne m'y connais pas. C'était drôle quelquefois, et l'on devait bien en rire; mais, moi, j'en pleurais.

Et elle se jeta à son cou.

Justin Ronanluidit :

— Tu seras mon ange sauveur.

— Mieux que cela, monsieur, je serai votre femme.

— Chère belle! répondit-il fet en effet il se sentait vaincu par cet amour si vrai et si puissant), tu m'as donné une seconde vie, tu m'as retiré de l'abîme, je te devrai tout : l'honneur, la gloire et le bonheur! Oui, tu as raison. Plus de libelle, plus de pamphlet. C'est ce qui m'a perdu. Rien que la poésie, la poésie dans l'amour, le saint rayonnement des deux plus belles passions!

Justin était sincère en parlant ainsi.

— La douce soirée! dit la jeune fille en couchant sa tète sur la poitrine du jeune homme, si bien qu'en levant les yeux elle pouvait rencontrer ses yeux, et qu'en baissant les lèvres il pouvait rencontrer ses lèvres.

MONSIELR DE CLPIDON 261

LA BOUTEILLK VIDE.

Ils étaient douze ou quinze à table, chez Justin Ronan. La rédaction tout entière du Sifflet iVargmt fêtait le rétablissement de son clief de lile. Les vins capiteux circulaient en abondance. On l)uvait, on disait des folies d'esprit. Toutes les questions s'agitaient, flanibanles, secouées, brûlées et noires en un clin d'œil. — C'étaient tour à tour la littérature, la politique, qui servaient de thème à ces mangeurs d'Iiuîtres et à ces buveurs de sauterne. Avec les mots qui se tirent là, il y aurait eu de quoi défrayer vingt numéros du journal (phrase consacrée).

Justin Ronan disait adieu à cette vie Acre et frivole qu'il avait menée jusqu'à présent. — La lame de Tolède rentrait au fourreau, selon l'expression du second rédacteur ; — Satan se faisait ermite , suivant un autre. Et tout le monde de boire à la grandeur et à la décadence de Justin Ronan, — aux victoires et défaites de Justin Ronan !

11 écoutait, il riait, il applaudissait; il se mêlait encore à ce tapage de la pensée, s'enivrait de cette fumée, de cette lumière, de ce cliquetis. Il appelait cela voir le canon pour la dernière fois. Eux cependant l'assaillaient de leurs coups d'épingle; et de

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cet liomme ))i(iijé, loriuré, aux abois, il faisait beau voir sortir les reparties dernières, les attaques désespérées, les parades soudaines et les dithyrambes frétillants avec leur queue en éclats de rire, — semblables à ces fuséus d'artiiice qui s'élancent dans la nue pour retomber en pluie d'étoiles rouges, vertes, bleues !

Adieu, Ronan ! que le calembour te soit léger ! — Adieu, Ronan ! Sois bon père, bon époux et bon agronome! — Adieu, Ronan ! que nos œuvres et que nos pompes ne viennent plus troubler ta solitude ! — Ame échapj)éo du purgatoire à deux sous la ligne, prie pour nous dans le ciel où tu t'envoles. 11 te sera beaucoup pardonné, parce*que tu auras beaucoup assommé. — Ci-gît Justin Ronan, décédé à la fleur de son âge. 11 fut de son vivant l'effroi des cabotines et la terreur des gens de lettres. Ses amis inconsolables continuent comme par le passé la rédaction du Sifflet d'argent. Prix de l'abonnement : quarante francs par an, vingt-cinq francs les six mois, et douze francs le trimestre !

La conversation s'en allnit de la sorte, sur ce ton et en zigzag. Cela ne finissait jamais, et cela recommençait toujours. — Mais de quoi vais-je m'aviser de vous raconter cette petite orgie, tant racontée déjà, avec toutes les fanfreluches de ce style dont chacun sait le secret aujourd'hui?

Cependant, au déclin du dessert, un des convives se leva en annonçant qu'il venait d'avoir une idée.

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Une idée ! cela valait la peine d'èlre entendu. — Le convive décréta que Justin Ronan se devait encore une fois à ses compatriotes ; qu'il n'était pas bienséant à lui de se retirer de l'art-ne sans fifre ni tambour; que Napoléon, avant son déi)art pour l'île d'Elbe, avait prononcé ses adieux à Fontainebleau; et il termina en demandant à Justin Ronan un article final pour le numéro du lendemain.

— C'est cela, un article final ! un article final ! hurlèrent tous les convives.

— Justement, poursuivit l'orateur, il se présente une occasion digne de Justin. Un rimeur nouveau vient de trouer la foule, un poëte rose, et tout neuf, que les fourches Caudines duSiffJet f/'«r//"/if ont jusqu'à ce jour épargné. Justin, il t'est offert. M. Claude Tréneuille (tel est son nom a publié hier ses premiers Poèmes. Réjouis-toi, moUrc, je les ai ap[>orlés sous mon paletot.

11 y eut un long bravo dans l'assemblée.

— Messieurs, je ne puis... balbutia Justin... c'est impossible... j'ai promis...

— Ronan, ce sera le dernier; Ronan, nous t'en conjurons. Tu te dois à toi-même, Ronan. 11 faut un épilogue au drame de ta vie, un coup de théAtre à ton cinquième acte littéraire. Libre à toi d'écrire ensuite : La toile est /o/«/>cV. Mais auparavant empoigne M. Claude Tréneuille ; ce sera ton feu du Rengale, ton Ca()itole, ton apothéose en lampions de couleurs!

Le convive fit passer devant ses yeux un petit vo-

lume couvort d'un papier gris perle, avec des enjolivures aux angles.

— Vois, dit- il, la victime est parée de fleurs. Allons, un dernier sacrifice aux Muses!

— Vous le voulez? dit Justin ébranlé et à moitié ivre.

— Nous le voulons, répondirent-ils en chœur.

— Alors, dilJustin Ronan, laissez-moi seul, et allez m'attendre au Café de Paris. Dans une heure, je vous y rejoins.

— AvecTarlicle final?

— C'est convenu.

— Vive Justin Ronau!...

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