‹ Monsieur de CupidonChapitre 30 sur 46 · CHAPITRE XXlIi · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXlIi

J.es r.'inmcs du j rdin ifaliillc. — Miisquelle, Friselie, Hermauce, Fanclionncltc-Daiidin, Mauviette, le< quatre flUcs Aymon. — Elle? ont suffédé aux Eliaiite et aux .Z'jlnié de i'ajlre siècle. — Chapilic indispeiisalile. — Danses modernes. — La carte de Tendre. — M. de Cupidou fait des économies sur ses flèclies .

— La soirée est douce et le ciel plein d'étoiles; qu'avez-vous à faire, M. de Cupidon? Pas grand' chose. Venez donc avec moi, venez. On en parle tant de ce délicieux endroit de mauvais ton, de ce jardin renommé tout rempli de lumière, de musique, de bosquets bien sombres, qu'il faut pourtant finir par y mettre le pied. Je veux donc vous conduire non pas chez la Gourdan, mais au jardin Mabille, une fois par hasard, incognito. C'est à connaître.

Un brin d'amour et d'esprit est d'ailleurs niché dans ce monde-15, monde nouveau, amusant et mé-

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lancolique. Tout y est doré du haut en bas, les arbres, les bancs, les vases, les Heurs. Imaginez une nature en métal. On ne saurait trouver un meilleur cadre à des tableaux de fantaisie aventureuse, comme il s'en improvise tous les soirs là dedans. Les hommes qu'on y voit passer sont de jeunes lils de famille, l'éternel lord, tout le monde. La Maison d'or y envoie assez régulièrement les beaux de sa noblesse à pied et à cheval. Mais ils ne dansent guère et se contentent de regarder ceux qui dansent, valsent, polkent, mazurkent et redowenl : c'est la galerie. — Les acteurs, je n'en parlerai pas. Les actrices, à la bonne heure ! On parle toujours des actrices. Celles-là sont gentilles si elles ne sont pas jolies, et jolies si ellé^ ne sont pas belles. Elles ont de certains airs de tête, de certains sourires, de certains regards qui ne ressemi)lent à rien de connu. C'est du Mabille tout pur. On ne saurai s'exprimer autrement. Je me prends quelquefois à songer à Lisette, et à Manon Lescatit, et à la Dutiié, en présence de ces petits museaux frottés de Champagne et d'amour, fagottés avec quelques aunes de soie et de malines, qui roulent de l'œil, mangent de l'or, boivent les illusions des jeunes hobereaux, — el partent du })ied gauche au premier coup d'archet de Pilodo. De pareilles femmes m'ont toujours préoccupé. C'est un jargon qui n'a d'équivalent dans aucune langue, une moquerie i)erpétuelle, "une tièvre de plaisir, de coquetterie, de parade, au fond de laquelle je trouve une philosophie amère. Mais je suis

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bien bon, n'esl-ce pns, de m'atlrisler de la folie des autres et de faire une élégie sur ces gracieux minois qui s'amusent?

Elles s'amusent. Tout est dit. De leur jeunesse, de leur gaieté, de leur innocence, de leur fraîcheur, de leur esprit, de leur naïveté, de leurs rêves, de leurs dix-sept ans sans mère et sans avenir, elles font un beau feu de joie qui flambe, tourbillonnant, jusqu'au ciel et jusqu'au soleil. Elles s'amusent. Personne ne voit de mal à cela; c'est de leur âge. Les cheveux noirs ou i)londs, les yeux langoureux, les lèvres de fraise, les pieds de duchesse, les doigts effilés, que voulezvous qu'on en fasse si l'on n'en fait pas du plaisir, des baisers mélodieux, un peu d'amour et beaucoup de polka? Elles s'amusent. — Quand elles se sont bien amusées, elles cèdent le pas à d'autres. Ordinairement cela dure trois ans, bonne mesure. Au bout de ce temps, nos belles Cydalises éreintées disparaissent de la scène du monde et de l'allée des Veuves. Rien déplus naturel. Ce qu'elles deviennent alors, peu importe. On sait la mort de Rosita Pomaré ^née Sergent" sous les étoiles parfumées du ciel de Naples. Au détour d'une maladie de poitrine, la chanson était devenue élégie. Celle-là est la mieux morte de toutes. Les autres, comme Clara Fontaine et Céleste Mogador, en ont fini plus prosaïquement ; on les a \ues dans les petits théâtres Parcs-aux-Cerfs du boulevard et jusque sur les scènes les plus infimes de la banlieue, où elles se sont fait sauter la cervelle d'un coup de vau-

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deville * . Quant ù Rose Pompon, maintenant retirée sur les liauteurs accessibles de la rue de la Bruyère, on affirme que, semblable à la Lucrèce antique,

Elle icste diez c!k' ii liler de la bine.

Bizarre nomenclature ! D'autres se sont jetées par la fenêtre et se sont cassé la tête sur le pavé d'une cour. Cela est un Faits-dicers atroce. Augustine, la Pierrette de l'iiiver dernier, est devenue figurante à l'Opéra; elle est rangée, sérieuse, — et a du Lyon.

Voilà pour les vieilles reines. Les reines nouvelles, écloses avec ce printemps, à l'odeur des lilas, sous les premières oml)rclles, commencent bravement leur métier, de toutcicur, de toute tête, de toutes jambes. C'est une cbose si piquante que l'usurpation. Aussi, la fougue et l'audace, la verve et tout le grand tralala de l'excentricité féminine ne font- ils pas défaut aux soirées du jardin Mabille.Ali! l'on danse comme on n'a jamais aussi bien dansé. Une demi-douzaine de têtes à la Gavarni font surtout merveille cliaque samedi. Dos robes de satin, s'il vous plaît; du point d'Angleterre, des brodequins de couleur bleue, des rivières de diamants à n'en plus finir. Pas plus gênées (lue cela, nous autres. Voilà comme nous entendons la royauté de ce coté do Paris, au fond des Cliamps-

1 Cél««;te Mogador a,enoutre, écrit deux volumes de Mémoires, elpiiison dit qu'elle est romlessc.

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Elysées,sous des bosquets semés de billards polonais, avec un bAlon de sucre de |)omnie pour sceptre et une couronne en lanternes ciiinoises!

La majesté d'aujourd'hui, peul-èiro encore celle de demain, c'est Musquette. Musquetle, c'est un nez camard, un œil émouslillé, un cou]) de lalon sans rival. Elle est descendue du quartier latin comme tant d'autres, et maintenant elle fait la pluie et le beau temps du monde des gentilshommes et des fermiers généraux de la Ghaussée-d'Antin. Musquetle fait cercle quand elle danse, cercle quand elle se promène, cercle quand elle parle, cercle toujours. C'est d'ailleurs une fille vêtue avec goût. Autant donc la reine vivante que la reine défunte. Et puis , elle est moins maigre.

Une pièce du Palais-Royal, lestement jouée par la petite Fréneix, actrice mignonne et cendrée, et quelques lithographies semées avec profusion dans les vitrines des marchands de musique, ont européennisé le nom pimpant delà Frisette. Il faut reconnaître du moins que le calendrier de ce temps est saupoudré d'une dose brillante de pittoresque. Cette nouvelle enfant jierdue des jardins de danse est une brune cliarmante, aux. cheveux ondes, quia quelque chose de la créole dans la ph} sionomie et dans le maintien. L'an dernier, elle était sans cesse avec une autre jeune Olle nommée Follette, qui lui resseml)lait trait pour trait, et que l'on eût prise pour sa sujur. — Follette est morte maintenant , et voilà Frisette

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dépareillée ; mais qui s'en inquiète, je vous le demande, et quel autre que moi, en plein milieu de valses et de quadrilles, s'en irait prendre souci tout à coup des jeunes filles enterrées?

Par exemple, — une beauté fièrement vêtue, liarnatliée, pomponnée , secouant les perles à son cou, les bracelets à ses bras, les dentelles partout, qui jouait de l'éventail comme une grande dame du faubourg Saint-Germain , taille élancée, œil superbe, toujours en chapeau à plumes, avec un air décent et un ton exquis, c'était M™«^ Panache, — Améhe Panache par où a-t-elle donc passé?) qui représentait à merveille l'aristocratie lorettièrc au dix-neuvième siècle. — Dites bonjour, en passant, à cette jolie tête italienne, qu'on ne connaît guère que depuis peu de mois : c'est Marionnette, un nom moqueur et coquet, débutante remplie d'une bonne volonté impatiente, et qui ne tardera point, au dire des maîtres es polka, à balayer quelques-unes de ses rivales émérites.

Si cette chronique vous amuse un peu, monsieur <le Cupidon, je vous prierai de regarder encore les quatre filles Aymon, ainsi nommées parce qu'il leur sera sans doute beaucoup pardonné ; — et puis M"^' Pélagie, une fort jolie personne que vous rencontrez souvent au bois de Boulogne, un vampire adorable, qui ne compte plus les patrimoines qu'elle dévore, sans cesse entourée de gentillàtres titrés, mignarde, allière, ne dansant pas. Une autre promeneuse aussi, c'est Mauviette, une taille des plus

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minces, un pied de Gendrillon ; c'est llermance de l'Hippodrome; c'est Julie; c'est Fanclionnelte Dandin, qui aies cheveux du soleil; — c'est enfin Maria, qui a renoncé à la ma/.urka, mais renoncé défmiliveraent, et que l'on voit seulement passer, de temps à autre, <lans les allées obscures, avec les airs souverains d'une marquise d'autrefois traînant par les gazons sa robe à queue.

Vous le voyez. Ces femmes d'aujourd'hui sont presque de l'histoire. Encore en passé-je plus de la moitié. Ce sont les Éliante, les Zulmé, les Mirza, les Bélise du siècle dernier ; leurs noms resteront avec leur mémoire. Le jardin Mabille recommence un des cotés effacés de l'ancien Palais-Royal : le Palais-Royal de l'orgie décente, de bon ton, illuminée, rose et non pas rouge, artistique parfois, avec Frascati de moins et Cellarius de plus; et, comme elles ont mangé du roman-feuilleton et qu'elles ont retenu des mots de vaudeville, il n'est pas rare de voir les mabillieuncs atteindre à cet es{)rit drolatique, inacaronique, contourné, fait d'antithèses en bascule, qui tombe sur la tète comme un pot de (leurs et laisse le bourgeois en rêverie, — semblable à un éléphant qui vient de rencontrer un faux col.

Alaintenant, monsieur de Cupidon, si vous voulez les voir à la danse, regardez. La danse d'aujourd'liui est une chose extraordinaire et bouffonne, qui vaut la peine qu'on l'examine ; de nos 7nœurs sémillantes, comme disent certains ouvrages, c'est à peu près ce

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