CHAPITRE XXYI
Réflexions. — Critique de la nouvelle piécédenle. — Physiologie lUi regard. Tète-à-téle dans un wagon. — M. deCiiiiidon est insatiable. — 11 lui faut encore des récits. — Pour le coup, celui-ci sera le dernier.
— L'aventure de ce M. Frédéric n'est pas extrêmement orageuse, me dit M. de Cupidon, quand je le revis.
— Je ne dis pas non, mais elle est faite de nuances intimes et franches, que je voudrais voir employées plus souvent par les auteurs.
— Oii trouvez-vous tant de liardiesse à cette histoire ? Si j'ai bien compris, elle roule sur deux personnes qui se regardent, sans se parler, pendant une demi-heure.
— Voilà tout, en effet; mais ce tout constitue l'événement le plus habituel de la vie, et vous n'y
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[irenez pas garde. Pour moi, je ne sais rien de plus signifiailil" que le langage du regard. Faut-il vous en fournir un autre exemple ? Je suppose que vous vous trouviez, avec trois ou quatre personnes, dans un wagon do chemin de fer; une femme, jeune et jolie, t|ue vous ne connaissez pas, est vis-à-vis de vous. Le voyage sera de huit ou dix heures : pendant huit ou (lis. heures, vous allez donc avoir vos jambes entrelacées avec celles de cette dame, et vos yeux sur ses yeux. Douze heures sont lentes à passer; votre seule distraction sera celle qui résulte d'un mutuel examen. Je rougis pour elle et pour vous des idées qui vous passeront par l'esprit à tous les deux. Vous vous considérerez, vous vous détaillerez, avec ce silence qui est la sauvegarde du cynisme; vous jouerez avec le regard comme on joue avec le feu ; par le regard vous entrerez dans la vie et dans les habitudes de celte femme ; vous l'envelopperez, vous la cernerez ; au bout de ces douze lieures vous connaîtrez ses traits mieux que vous ne connaissez ceux de votre mère et de vos proches. Vous vous appartiendrez ainsi tous les deux par l'ennui et par le libertinage de la pensée ; l'un et l'autre vous inventerez et vous forgerez à votre bénéfice tous les rêves, tous les caprices, toutes les comédies de la terre, les plus folles comme les plus raisonnables, — et cela rien qu'avec le regard. Peut-être même vous aimerez-vous sérieusement pendant quelques heures. Puis tout à coup, le voyage fini, voilà que vous cherchez dans vos
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poches votre bulletin de bagage, et que vous -vous pemliez avec impatience à la portière; le roman est intei rompu; votre regard ne pense plus qu'à ses affaires. On ouvre le wagon ; la dame retire ses jamjjes d'entre les vôtres, vous la saluez, et tout est dit. Jamais vous ne la reverrez.
— Jamais vous ne la reverrez... murmura M. de Cupidon; jamais vous ne la reverrez... cela dépend de vous. Pourquoi ne pas lui parler ? pourquoi ne I»as la suivre ?
— Alil oui, pourquoi ? le sais-je mieux que vous, i.e jtourquoi ? et ne me suis-je pas demandé souvent si cette absence de franchise dans l'aveu des attractions spontanées est un bien ou un mal social? Pour- (juoi, en effet, ces sympathies nées du hasard et que le Jiasard brise? Que de fois, au détour d'une rue, sur la marclie d'une allée, derrière la vitre d'un magasin, au bal, que de fois j'ai rencontré la femme de mou rêve, celle qui m'eût compris, la fiction toujours poursuivie î Lui tendre les bras et lui dire : « Vous m'appartenez! » cela était possible et facile. Pourquoi no l'a i-je pas fait? pourquoi ne le fait-on presque jamais? La femme s'enfonce dans les dédales de la rue obscure, en vous laissant immobile et hésitant; ou bien elle reste dans son magasin, et vous ne pouvez pas vous décider à en franchir le seuil. Vous songez que le bonheur est peut-être là et que vous n'avez qu'à avancer la main pour vous en emparer. De son côté, la femme fait peut-être le même rêve.
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El cependant vous passez à côté l'un de l'aulie sans •tuviirla bouche; une falalilé vous pousse par des • lieniins différents; vous ne vous reverrez jamais, <,'t cependant vous étiez faits pour vivre ensemble, vous étiez les semblables, — et il n'y avait qu'à vouloir.
— Ma foi! répliqua M. de Cupidon , lorsque je m'appelais Don Juan et Riclielieu , je voulais toujours.
— Aussi ces deux noms ont-ils été retenus comme rej)résentant deux exceptions.
— Soit. Je ne discuterai pas davantage avec vous. Je me contenterai, puisqu'il le faut, de votre petite iiisloire limpide. Cependant vous ne m'avez j)oint fait assister encore à l'éclosion et aux dévelop))ements d'une forte passion dans deux cœurs jeunes, simples, honnêtes. Votre Berdri([uet, votre Justin Ronan, votre Frédéric sont tous des roués, dont les soucis elles intrigues ne me touchent qu'à demi.
— En d'autres termes, répondis-je, il faut vous en tirer d'un meilleur tonneau. Eii bien , allumons un cigare, et écoutez ceci.