CHAPITRE XXV
Une tcte de rc^ni ne dans lia isionlln.
Je ne sais trop vous expliquer comment il se faisait que Mme de r... se trouvât à huit heures du matin dans l'appartement du jeune peintre Frédéric.
11 est vrai de dire aussi que M™" de R... ne se levait qu'à midi, à son liôtel de la rue de la Tour-Jes- Dames.
Après tout, peu nous importe.
Mme de R... feuilletait l'album do Frédérir. Elle était enveloppée dans les plis d'un peignoir de mousseline rosée, et elle s'engloutissait à plaisir dans les coussins d'un divan moelleux. S;i jolie tète surnageait seule, ornée d'un petit bonnet llottant, — avec des rubans — qui avaient des dents.
Debout devant elle, en veste grecque, Frédéric la
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contemplait avec amour. Une lampe de l'albâtre le plus blanc et le plus fin s'en allait de mort certaine sur un guéridon,
— 0 les charmantes aquarelles! vous m'en aviez promis de semblables, Frédéric; souvenez-vous aujourd'hui que j'exige l'accomplissement de votre promesse. Vous m'entendez.
— Enfant ! murmura-t-il.
M™e de R... aimait sans doute singulièrement à s'entendre nommer — enfant — car, sans changer la position de sa tête inclinée, elle leva si coquettement les yeux sur Frédéric, que Frédéric vint s'asseoir à son côté.
— Des paysages, des marines, fit-elle en continuant ses perquisitions; des aquarelles... Ah! le portrait de M^'e d'Angevilliers! comme il est flatté... je veux que vous fassiez un jour mon portrait, mon ami — mais de souvenir...
M'"*' de 11... n'avait jamais voulu se faire peindre .'utrem
En ce moment son attention était concentrée sur une dernière page de l'album, — sur un dessin à la mine de plomb, représentant un moulin au milieu d'une prairie, — le tout assez négligemment esquissé, et d'une simplicité qui ne tirait son excuse d'aucune nouveauté d'exécution.
M'"'' de R... regarda Frédéric d'un air étonné.
— Que signifie ce barbouillage, mon ami? Un moulin... une plaine...
Disant cela, elle tournait et retournait l'album en tout sefis, si bien qu'a force de regarder, et de regarder avec l'inlenlion de voir, elle découvrit une gracieuse petite lèle de femme à une des lucarnes du moulin.
— Quel est le mot de celte énigme, Frédéric? Frédéric ne répondit pas et sourit rêveusement.
— Un secret? demanda-t-elle avec vivacité.
— Peut-être.
— Oh ! dites-le-moi ! fit-elle en s'approchant de lui et en posant sur son épaule un bras frémissant.
— A quoi bon? dit Frédéric.
— Je vous en prie.
— Kli bien ! si ce n'était qu'un caprice, une fantaisie... une tète de femme dans un moulin, c'est pres- <]ue une allégorie. L'Allégorie habite un palais diaphane, dit-il en déclamant un vers de J. B. Rousseau.
M™e de R... le regardait.
— Vous plaisantez mal, lui dit-elle brièvement; quelle est cette femme?
— Je n'en sais rien, essa\a-t-il de répondre.
— Encore, monsieur! — F]ncore, Frédéric!
— >ous le voulez donc bien absolument?
II y eut entre eux un moment de silence, dont >P'"' de U... se plut à redoubler l'embarras pour Fiédé rie.
— Mon Dieu! dit-il entin en souriant forcémenl» je ne demande pas mieux que de tout vous raconter; je vais dépouiller pour vous un de ces b^nlieurs secres"
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qui, seuls, soutiennent peut-être la vie de l'artiste. — Me comprendrez- vous après? Qui sait? — Nous autres marchands d'art, nous ne vivons pas de nos émotions, nous en trafiquons; mais il en est souvent d'une essence plus déliée, plus immatérielle, que nous sommes forcés de renfermer au dedans de nous, parce que le public ne les comprend pas, et que, d'ailleurs, nous-mêmes ne saurions facilement les rendre sans en altérer la perfection. Dès lors, ce sont pour nous comme des gouttes de rosée, comme un trésor trouvé et dont nous sommes jaloux. C'est ce qui vous explique comment le bonheur de l'artiste n'est trop souvent que de Tégoisme. Le récit que vous me demandez se rattache à une de ces impressions; c'est une de ces fraîches plantes qui naissent dans l'âme, et dont je vais briser lu tige pour vous offrir la fleur. M'en saurez-vous gré? Je l'ignore; mais vous le voulez et j'obéis... — car vous le voulez... ajoula-t-il en hésitant une dernière fois.
— Je le veux, répondit-elle, honteuse et résolue.
— L'histoire date de deux ans à peine. Je venais de mettre la dernière main h mon tableau de Marguerite. J'avais travaillé avec ardeur pendant trois mois, et un soir, las de fouler en oisif l'éternelle boue de Paris, j'avisai au détour d'une rue, dans une cour de messageries, une diligence pleine de rumeurs et de grelots, qui était sur le point de partir. — La banquette
tait vide, je grimpai sur la banquette, seul, muet, au milieu des adieux et des mouchoirs agités. Après
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qudques minutes d'une assourdissante fanfare sonnée par le conducteur sur un cornet à piston, nous partîmes. J'ignorais complètement où nous allions, et je ne demandai point à le savoir; que m'importai l ? — Le couchant éblouissait à force de teintes oranges ; nous étions en mai; la nuit approchait, une nuit fraîche; le hennissement monotone de la voiture el les bruits continuels de la rue commençaient à m'assoupir, et ce n'était qu'à travers un voile que je voyais passer les maisons des faubourgs, blanclies, propres, inégales, au\ volets éclatants, aux jardins poudreux.
11 faisait complètement nuit quand nous roulâmes sur la grande route.
Le bourdonnement de la nuit s'éteignait comme à regret, tout en paraissant vouloir encore nous poursuivre. Les buissons défilaient, noirs et incessants. On ne distingua bientiM i)lus rien, et, comme j'avais froid, je me réfugiai dans le fond de l'impériale, où j'achevai de m'endormir. Je dormis trois ou quatre heures, — et je n'eus pas de songe, madame.
Ce qui me réveilla, — ce fut un vif rayon de lune qui frapj)ait d'aplomb sur ma figure. La campagne, en ce moment, était claire et comme en plein midi ; les grillons et les grenouilles s'en donnaient à cœur joie dans les marais. 11 y avait tout devant uu.'i un paysage véritablement allemand, triste, — brumeux, morne, — des étangs, des landes, des bruyères; avec de grands peupliers qui s'enfuyaient en palpitant, —
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de hautes marguerites qui se dressaient, pâles, au bord des fossés, — des (ris étranges dans le lointain,
— des fourrés, des taillis
Nous entrâmes dans un bois ; nos clievaux plus craintifs allèrent plus lentement et avec moins de bruit ; les brandies essa^'aient de nous barrer le passage en décliiranl le cuir de la voiture. Devant, derrière nous, alentour, les arbres sautaient, tournaient, reculaient, d.insaient à perdre baleine ! c'était comme une sarabande de clowns et de villis, pendant laquelle les petites étoiles du ciel crevaient sur nous h travers les feuilles serrées et bruissantes. 11 y avait des troncs tordus, étendus, suspendus, aux bras dépouillés comme ceux des athlètes, et qui se jetaient au-tlevant des roues pour les empêcher d'avancer. Jamais le Harz de fantastique mémoire n'offrit de si puissants prestiges à l'imagination, jamais...
— Kst-ce que vous allez recommencer Itobin des Bois? interrompit M™» de R... — Ou vous abusez singulièrement du style descriptif, ou vous prétendez détourner mon attention de votre récit; sur ce dernier arlii'le, je vous préviens que vos soins sont im:tilcs.
— Madame, repartit Fré'déric, cette histoire -là s'est gravée toute faite dans m(tn (nrur; vous la raconter avec d'autres mots me serait impossible; quelque délVctueuse qu'elle soit , veuillez donc l'accepter iiinsi.
Le ciel conmiencnil toutefois à s'éclairer faible-
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iiicnl; nous entrions dans des jjrairies grasses et sans lin : dos tlianls de coqs s'éveillait-nl .^ l'horizon; — , nos chevaux, tout en sueur, v n'pdndaienl par des hennissements prolongés. La va[)eur du matin se dispersait en nuages suffocants ; le soleil ne tarda |)as à se lever, un soleil du plus beau jaune, d'un jaune d'or éclatant à faire envie aux tournesols d'un jardin. Nous traversions des bourgs à moitié endormis, nous bondissions sur des tas de jMerres qui élinceluieiit au loin comme des dunes; nous galopions d'une façon féerique. J'aspirais le frais avec délice.
On arriva dans un des [)lus charmants villages que j'aie vus de ma vi( . Ce village se composait d'une demi-douz.aine de maisonnettes de différentes couleurs épar|)illées dans un bas-fond ; — tout alentour, des pommiers moutonnaient dans des prés du plus beau vert, et on voyait des vaches à tous les bouts de l'horizon.
Du reste, pas le moindre vestige de château en ruine.
L'église était à un (juart de lieue; la pointe du clocher perçait sans prétention entre quelques tilleuls âgés.
Tout cela était si riant, si tlnir. si en lieur, que machinalement je posai ma main sur le bras du conducteur, en lui disant : — Arrêtons-nous ici »t dr(s~ sons y trois tentes. Le conducteur dormait, .le fus obligé de le secouer avec force pour l'éveiller; il me regarda d'un air sur[)ris, et j'employai [)r^s d'un
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quart d'heure à lui faire entendre mon désir de m'arrèter en cet endroit. Quand il m'eut compris, il tira le cordon, absolument comme eût pu le faire un portier de la capitale, — et je me trouvai marchant sur la grande route, — leste et allègre, le soleil sur ma tête, une longue vallée devant moi. Mais, hélas ! mon déhcieux village était déjà bien loin : il avait dispaiu dans un brouillard bleu. Je me demandai un instant si je ne devais pas y retourner; — mais n'ayant jamais aimé <-i revenir sur une impression agréable, je continuai bravement mon chemin, gai comme un oiseau de Dieu, chantonnant à tort et à travers; lorsque, au bout de l'allée que je suivais, j'aperçus une femme assise sur une pierre...
— Celait elle! dit vivement Mm« de R...
— C'était elle, en effet ; — je ne pouvais distinguer ses traits; mais je vis qu'elle avait la taille mince et les cheveux noirs.
— Et vous aimez beaucoup les cheveux noirs? dit M'ne de R..., qui était blonde.
— Elle tenait un livre à la main; je m'annonçai d'une manière si bruyante qu'elle se leva.
— Je devine ; dans sa précipitation elle laissa tomber son livre; et vous... c'est le lioman d'une heure.
— Vous vous trompez, madame ; elle ne laissa pas du tout tomber son livre. Elle s'éloigna et je la suivis. De temps en temps elle se détournait pour me laisser apercevoir un visage moitié rieur, moitié sérieux. La vallée commençait insensiblement à se rétrécir;
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<:e ne fut plus bientôt qu'un mince sentier... — Alors elle se mit à courir. — Je n'avais pas de pommes d'or pour retenir cette Atalante, et je tinis par la perdre de vue. Néanmoins, je ne me décourageai pas, et j'arrivai à une sorte de carrefour où venaient se croi- Ner quatre chemins! Dans mon incertitude, je n'en choisis aucun et j'entrai dans une vaste prairie, dont les grandes herbes ondoyaient par souffles, émaillée de vifs boutons d'or et de pavots, pleine de bourdonnements et de bonnes odeurs. Un moulin abandonné s'élevait au milieu, grisâtre et petit — les quatre ailes au repos, — un peu délabré. Ma course récente m'avait mis en haleine, et je me creusai un lit dans la verdure, à l'ombre de quelques chênes qui bordaient cette prairie.
Tout à coup, j'entendis un bruit léger; j'ouvris les yeux. : — mon apparition de tout à l'heure passa rapidement à peu de distance de l'endroit où j'étais étendu; d'un pied chaussé de blanc, semblable aux nymphes antiques, elle marcliait sur les herbes sans les ployer; je retins ma respiration et me soulevai à peine; elle s'en vint s'asseoir précisément au l)ord du fossé près duquel je me trouvais, et, regardant autour d'elle avec inquiétude...
— Elle lava ses pieds dans Veau du torrent, — fit dédaigneusement Mn^^ de R..,
— Du tout, madame; elle se remit à lire. Je vous l'avoue, du reste, cette action ne me plut pas : je n'ai jamais compris comment on peut lire à la campagne.
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(ietle bien innocente contrariété imprima sans doute à mon corps un mouvement involontaire, car elle donna l'éveil à ma jeune inconnue, qui retourna la tête; — je me levai sur mon séant; — cette position, passablement ridicule, changea subitement son courroux en une légère envie de rire, je le présumai, car elle porta son mouchoir à ses lèvres, et me (it une douce révérence. Je voulus proférer quelques paroles d'excuse, elle ne m'en laissa pas le temps; et, avant que je fusse parvenu à me remeltre^sur pied, couvert que j'étais de terre et de brins d'herbe' — elle avait disparu. — Mais, par où? voilà ce que je ne pouvais parvenir à m'expliquer. D'un coup d'œil j'embrassais l'étendue de la plaine, et assurément mon inconnue n'avait pas eu le temps de la quitter; elle devait s'y trouver encore, à moins d'apparte-.iir à la race des dryades. Je fis quelques pas pour l'acquit de ma conscience; après quoi, désappointé, j'allais continuer ma route — lorsque, en dirigeant mes regards vers le moulin dont j'ai déjà parlé, j'aperçus à la principale ouverture — une jolie tête de femme, fraîche et spirituelle, un sourire à la bouche, une perle dans les yeux, — qui, depuis plusieurs minutes, • ontemplait mes évolutions avec une expression de malice qui faillit me faire tomber en confusion.
Enfin, cette fois, je tenais mon lutin et je résolus de ne pas le laisser échapper.
Le jour déclinait ; — une idée bizarre me traversa le cerveau : je tirai de ma poche mon album, et, m'as-
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seyant à une faible distance du moulin, je comniciirai à en prendre une esquisse. La jeune femme parut d'abord élonnée, puis elle se prêta de bonne prAceà mon caprice : son sourire cessa ; elle se mit à poser, sans coquetterie, sans affectation— simple et plus sérieuse que je ne l'eusse soupçonnée. Elle posa ainsi pendant longtemps , pendant plus longtemp.s peutêtre qu'il n'était besoin, mais qui de nous deux aurait songé à s'en plaindre ? Nous étions déjà des amis ; sans nous être adressé un mot, tous deux nous causions del'àme, et nous nous laissions aller au courant de cette liardie causerie, qui se noue dans un regard et s'éteint dans un sourire. Qui étions-nous? Que voulions-nous? Pourquoi n'allions-nouspas l'un vers l'autre? Mentalement je lui racontais mes défaillances de jeune homme et elle me répondait par ses espérances déjeune iille. Rien ne vint nous interrompre, personne ne troubla ce muet et pur entretien, nul cousin en veste de chasse ne vint la chercher i)our la ramener au château... — La nuit seulement, la nuit belle et sereine abattit lentement son voile entre nous sans que nous nous en fussions aperçus; mon album et mon crayon avaient roulé à terre; autour de moi, la plaine murmurait avec mélodie ; le ciel s'éloilait , le vent du soir agitait les grandes herbes... J'étais heureux! j'étais heureux, madame! me comprenez vous?... j'étais heureux !
Telle est l'histoire de ce dessin que vous m"avez demandée, Ernestine. Vous le voyez, c'est une folle
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l)ib(:»iie laite avec des lambeaux de cœur et d'esprit, (juelque chose de simple et de prétentieux, un conte inachevé qui Unit par: — // était une fois...
Le soir de ce même jour, je couchai dans une auhcriîe des environs, un Lion d'Or ou un Cheval liliinr, je crois.
— Là, vous demandâtes des renseignements sur \oire helle inconnue?
— A quoi lion? Le lendemain , de grand matin, j';niètai la diligence au passage, et je revins à Paris.
— Et , sans doute , pour compléter votre roman , trois mois après, vous la revîtes aux Italiens , un soir de Cenerentola ou de Don Pasqua le, à côté d'un mari vieux et décoré de l'ordre de la Légion d'honneur. Allez ! vos hisloires sont jetées dans le même moule ; à chacune d'elles on a le droit de dire: — Je te connais, beau masque !
Et .M'"«î de U... d'éclater de rire.
— Madame, vous plaisantez mal, dit h son tour Frédéric, d'un air grave ; je ne l'ai jamais revue et je 110 la reverrai probablement jamais.
— Ce que vous regrettez beaucoup, n'esl-il pas
ni?
vrai
Frédéric ne répondit point.
— \()us n'êtes pas galant, Frédéric ?
— .le suis sincère.
— Vous aimez cette femme ?
Frédéric lit deux ou trois tours dans l'apparte-
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ment, sans paraître entendre la question de M^^e de R...
.Vlors celle-ci lui jeta un violent regard, et, plus prompte que l'éclair , elle ouvrit précipitamment rali)um qu'elle avait sur les genoux, arracha la page (lu moulin, la broya, la foula aux pieds...
Frédéric était devenu pAle,
Il flanqua M'ne de R... à la porte.