‹ Monsieur de CupidonChapitre 36 sur 46 · CHAPITRE XXVlll · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVlll

Monolfigne suivi d'une églogue. —I.a chanson de Gauiier-Garguille. —M. de Cnpidon part pour un village. — Il y rherche des bergères et n'y trouve que des paysannes. — Su/on et son chevreau.— Mauvaise fille. — Elle se sauve. — L'échelle du grenier. — l'n drame dans une meule de foin.

— Cii|ii(!on, vole! vole!

Le cinquième jour de son arrivée à Paris, — en s'éveillanl — M. de Cupidon se tint à peu près ce discours, pendant qu'il se faisait habiller par son valet de cliambre :

— Parbleu ! voilà un voyage qui me coûtera infiniment moins de temps que je me l'étais imaginé. Il s'en f.iut peu de cliosc, je crois, pour que mes études soient complètes et que je sache de l'amour autant qu'homme en France. En moins d'une semaine, j'ai fait connaissance avec la fille d'Opéra, avec M™<^ Trois- Ètoiles, avec Penserosa, avec la bourgeoise du bon-

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levaid et la baronne de la rue de Lille; j'ai vu les dames du jardin Mabille. Il ne me reste donc plus qu'à dénicher une Suzon en bavoletet en jupon court, pour terminer entièrement mon éducation. Justement, le soleil est beau, et le zéphyr agite doucement son éventail sur la face du soleil. Allons donc au village, au village où j'ai coulé jadis de si heureux jours au sein des près fleuris et sur le bord des étangs. en compagnie de mes agneaux et de mon chien Fidèle...

11 partit pour le village.

Chemin faisant, — M. de Cupidon regretta de n'avoir pas commencé par là, car il se souvint que de temps immémorial l'amour avait toujours habité les champs, — et que la douce paix des hameaux, l'ombre des vallons ont plus d'empire sur les imaginations sentimentales que le bruit et l'éclat des cités. — 11 se rappela à ce sujet les pastorales de Demis et les idylles de Léonard. Le tambourin de Lycaslui revint aussi en tête, et peu s'en fallut qu'il ne se prît à danser au milieu de la grande route, en croyant entrevoir des rondes à travers l'épaisseur des feuillages.

11 grava deux cœurs entrelacés sur l'écorce d'un hêtre.

11 trempa ses lèvres dans Veau salutaire de la fontaine.

11 mit un bouquet de fleurs à son chapeau.

11 écouta léchant d'un bouvreuil dans les verts noisetiers.

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Il chanta lui-même la chanson du bel Aucassin à Nicoletle, e^ relie de Gautier-Garguille, si belle de naïveté :

Je m'en allai ii Baguolet, Où je rcnrontiai nn molct Qui plantait des carottes.

Ma Madelon, je l'aime tant.

Que quasi je railote.

Je 'en allai un iiCu plus loin Je vis une botte de foin Qui dansait la gavotte.

Ma Madelmi, je l'aime tant.

Que quasi je railoie.

Je rentrai dans notre jardin; Je vis un eliat incarnadin Qni décrottait ses bottes.

Ma Madelo'i, je l'anne tant, Que qnasi je radote.

En passant devant la grille d'un parc, — il aperçut au fond d'une charmille une jeune fille en robe blanche et un jeune homme en habit de lycéen, qui >o promenaient à i>as lents sous la môme ombrelle.

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M. (le Gupidon ne demanda pas d'aulre explir-alion.

Il reconnut de suite le poëme éternel des dix-huit ans et du premier rendez-vous, de la fleur tombée du corsage et de l'aveu rougissant, cette fraîche histoire du cœur qui s'éveille et qui marie toutes les choses de la nature à ses nouvelles sensations, depuis les baisers des ramiers jusqu'aux prédictions des marguerites et aux paroles de la brise nocturne. 11 sourit en pensant aux lettres jetées par-dessus le mur, aux pieds pressés par-dessous la table de jeu, aux quadrilles de Bohlman-Sauzeau joués à quatre mains, peut-être aux promenades en batelet à l'île voisine, — cette île qui se trouve ]3artout et dont les gazons émaillés de boutons d'or semblent invitera l'amour.

Mais ce n'était pas cela qu'il cherchait, — c'était Suzon, la naïve bergère, qui porte un chapeau de paille à l'oreille, et, la houlette à la main, mène paître ses moutons.

Déjà il avait fait trois fois le tour du village, et, découragé du peu de succès de ses recherches, il s'était assis sur le banc d'un bosquet de chèvrefeuille, — lorsqu'il fut tiré de ses rêveries par un éclat de rire qui partit soudain à son côté. 11 se retourna et crut d'abord que c'était un vieux faune f|ui se moquait sous la feuillée. Mais aussitôt une jeune fille passa rapidement devant lui, suivie d'un chevreau, qu'elle agaçait par ses bonds joyeux.

— Suzon! Suzon! s'écria-t-il.

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La jeune fille et le chevreau se cabrèrent à la fois, et celle-là tirant une belle révérence :

— Gomment savez-vous mon nom ? demanda-l-elle en montrant un sourire épanoui sur ses lèvres et dans ses yeux.

Ce n'était pas tout à fait le rêve de M. de Cupidon ; la houlette avait disparu ainsi que le corset semblable à un rosier; le fichu était un tantinet posé de travers et les ciieveux se dénouaient sur les épaules. Évidemment celte Suzon-là n'aurait eu que faire parmi les Églé et les Sylvanire du val de Tempe; mais elle n'en avait pas moins sa poésie, aussi elle, — poésie chaude et sauvage, comme le parfum des mûres saignantes sur leurs branches d'épines.

A défaut de mieux, M. de Cupidon dut s'en contenter. 11 lui passa le bras autour delà taille, et, pour réponse à sa question, il lui planta sur la joue un gros baiser.

— Kh ben ! ne vous gênez pas, monsieur des Grands- Airs! (lit-elle en se débattant. Je vous conseille d'y revenir, et nous aurons beau jeu...

— Fi ! Suzon, vous êtes revêche comme une infante, répondit-il ; bannissez ces façons-là, ma mie, et allons ensemble cueillir des noisettes sur la lisière du petit bois.

Suzon avança dédaigneusement les lèvres et formula unncnni bien sec, — confirmé par un brusque virement de tête — de gauche à droite et de droite à gauche.

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Puis elle tenla de s'échapper, mais M. de Cupidon la retint par la robe.

— Hélas! poursuivit-il, un rival plus heureux, je le vois bien, a su mériter vos faveurs : Palénion sans doute, qui n'aura pas manqué de vous offrir le miel de ses abeilles, ou Lvcoris, pour avoir furtivement déposé dans votre chambre le nid de colondjcs qui faisait votre envie. Ali! volage beauté, pourquoi prêter l'oreille aux discours frivoles des bergers d'alentour?

— Bon! s'écria la Suzon, parions que ce Palémon dont vous parlez est ce monsieur qui dînait tout à l'heure sur l'herbe avec sa femme.

M. de Cupidon fit une légère grimace.

— Après tout, ce ne sont pas mes affaires, repritelle, et je vous prie une fois pour toutes de me laisser retourner à la ferme, où l'on m'attend pour traire les vaches.

Disant cela , elle tira violemment sa robe c\ elle, et s'enfuit en riant à gorge déployée.

Mais M. de Cupidon était l'entreprenance même. Avec la meilleure grâce du monde, il se mil à sauter les liaieset les fossés, courant à perdre haleine après Suzon et son chevreau, jusqu'à ce que l'une et l'autre fussent arrivés dans la cour d'une ferme, où gloussaient cinq ou six poules.

— Ah ! pour le coup, ma pauvrette^ on vous tient! dit-il d'un air triomphant , en venant s'abattre au milieu des volatiles.

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