CHAPITRE JV
Histoire de Babet.
Babet, — ce lut mon premier amour, alors que j\v n'avais que dix-huit ans et que je n'étais pas encoresorti de mes terres de Bourgogne.
Je courais tout le jour par les vignes et par les prairies; j'avais un habit vert, une culotte verte et des rubans verts sur mes souliers.
Madame la marquise, ma mère, s'ennuyait royalement dans ses terres de Nolibois et dans son château de Nogent-sur-Yonne. — Elle allait à la messe et recevait deux fois par semaine. Sa démarche était haute et guindée : elle tenait à la fois de la grande dame et du lieutenant criminel. Tous les ans , elle dotailunejeunehlle choisie parmi les plus vertueuses-
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ilu village. Par compensalion, chaque bmconnier pris sur ses domaines était pendu sans miséricorde.
La marquise ne s'inquiétait que fort médiocrement de moi, — à la garde de qui elle avait commis un gouverneur en soutane, qui ne s'en souciait guère non plus. Elle rédigeait alors un code à l'usage de la noblesse campagnarde. — Mon gouverneur rimait des épîtres à Zerbinette et dialoguait des paroles pour la Comédie-Italienne. — Moi, je courais après les papillons.
Un jour, je rencontrai Babet.
C'était une assez jolie fille, au nez retroussé, aux grands yeux bleus, aux coins de lèvres moqueurs. Elle était jardinière, comme toutes les jolies filles de château, et elle portait un panier de fraises au bras, comme toutes les jardinières. Sa beauté était celle des Bourbonnaises , agreste et forte en couleur. Ce qu'elle avait de plus coquet, ce jour-là, c'était son jupon court de laine rouge et une croix d'or qui s'étalait sur son gorgerin.
Lorsque je passai devant elle, Babet tira sa plus belle révérence , — et continua sa route. C'était la première fois qu'elle me voyait ; c'était aussi la première fois que je voyais Babet. Ce qui fait qu'après avoir marché une dizaine de pas, tous les deux nous nous retournâmes en même temps.
Mais, à ce moment-là, le pied de Babet heurta contre une pierre, et ses fraises se dispersèrent sur le sol. Elle ne put retenir un cri de frayeur. — A ce
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i.ri, je m'empressai d'accourir auprès de Babet, «[ui s'excusa de son mieux et se baissa, autant pour ca- 4:lier son troulde que pour ramasser les fraises. J'en lis autant, et, posant un genou à terre, je me mis en posture de l'aider dans son travail...
On était au mois de mai ; — une ciialeur abondante tombait du ciel. — Le sentier où nous nous trouvions était tout parfumé d'aubépine ; — il }' avait un oiseau dans cbaque buisson ; — tout cliantait, tout verdoyait, tout vivait, en un mot.
11 y avait beaucoup de fraises, — mais nous étions si innocents î
Le lendemain matin, à la même heure , je retrouvai Babel près de la margelle du puits, où elle était occupée à tirer de l'eau.
— Bonjour, Babet, lui dis-je.
— Votre servante, monsieur le marquis, réponditelle.
Nous n'en dîmes pas davantage. Je m'assis sur la pierre du puits, et, étendant le bras au-dessus de sa tête, je m'amusai à incliner vers moi les branches d'un superbe noyer.
Pendant ce temps, je regardai Babet, qui avait déjà puisé trois fois plus d'eau qu'il ne lui en fallait, et qui cependant ne paraissait pas près de s'arrêter.
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Sa taille, souple ot bien prise, montail et descendait avec la corde qu'elle attirait. Son petit jupon montait aussi, découvrant par intervalles un bas de laine blanc (jui enveloppait une jambe gracieusement tournée, au bout de laquelle on voyait quelquefois apparaître, comme un éclair, deux travers de doigt d'un genou de neige. Après avoir rempli cliaque arrosoir, elle laissait retomber le ^eau de toute sa hauteur et se pencbait ensuite sur la pointe du pied l"0ur regarder les éclaboussures que fc isait sa cbute au fond du puits. Ses brunes épaules se détachaient alors du mouchoir qui les recouvrait, et suivaient la ligne nerveuse d'un cou sur lequel s'en venaient mourir les dernières touffes follettes d'une chevelurerelevée avec négligence.
Je suivais tous ces mouvements d'un œil avide • mes dii-huit ans ne pouvaient se défendre d'une certaine émotion à la vue de ces épaules rondelettes si mal défendues, — et, une fois qu'elle s'inchnait plus que jamais sur le bord de la pierre, je saisisiiialignement une poignée de feuilles et les jetai toutes ensemble dans le cou de Babet.
— Oh! monsieur le marquis ! s'écria-t-elle , moitié confuse et moitié riante, en secouant vivemen! sa tète.
— Qu'as-tu donc, Babet? dis-je hypocritement en sautant à Ijas de la margelle.
— Tenez, répli(|ua Babet, je ne peux i»lus les retirer maintenant ; que c'est méchant à vous!
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— Voyons
Kl par un iiioiiveniLMit iriL'lléchi, elle me lendil son cou connue [lour nie faire apprécier l'énormité (le mon crime, .le m'approchai avec une sournoise sollicitude, et, quand je fus bien proche, j'y appliquai un baiser bruyant, qui retentit jusqu'au co'ur <le la petite jardinière.
En ce moment, une voix appela Babel du fond du parc. C'était sagrand'mère, une vieille, cassée, ridée, au chef branlant, à I'omI gris et vif, aussi vieille que le cliAteau, dont elle semblait être la fée. A sa voi\, Habet tressaillit et saisit précipitamment un arrosoir de chaque main.
— A ce soir, sous la charmille! eus-je le temps de hii dire.
Babet ne répondit pas. Elle s'était élancée avec légèreté, et elle disparut dans les détours ombragés du parc.
il!
Babet m'aimait. Pourquoi m'aimait-elle, et comment cela était-il venu? Elle n'en savait rien. — Notez qu'elle-même était très- fâchée de m'aimer, el qu'elle eût donné tout au monde pour bannir de son co?ur un sentiment qu'elle, savait ne devoir faire que son malheur. Babet sentait sa faiblesse, et en même
temps son impuissance pour la vaincre. — Enfin, elle m'aimait; que voulez-vous que je vous dise de plus ?
11 n'en était pas de même de mon côté, j'étais épris de Babet, par une raison toute simple à mes yeux, — parce qu'elle était jolie. Le sang de la cour de Louis XY courait déjà dans mes veines. 11 y a des gens qui deviennent ce que l'amour les fait : chez moi, c'était le contraire. J'avais fait de l'amour une manière de marquis à mon image, avec des manchettes de point de Venise et un carquois l)lasonné.
Babel m'aimait, et moi, j'aimais la beauté de Babet. C'était la distance qu'il y avait entre nous deux.
La campagne a toujours joué un grand rôle dans les aventures d'amour, et les charmilles ont toujours joué un grand rôle dans la campagne. — Celle sous laquelle j'avais donné rendez-vous à Babet, était vaste et sombre. La lune n'y pénétrait que par surprise. On entendait de longs murmures de vent dans les arbres, et piille petits bruits d'insectes dans le gazon. L'heure et le lieu étaient admirablement favorables à la rêverie amoureuse. L'air avait, ce soir-là, des langueurs à enivrer.
Tenez, passons sur cet épisode de la charmille. JSous ferons bien.
Pendant qu'il faisait si beau temps sous les arbres du parc, — M™c la marquise de Nolibois, après avoir congédié ses femmes, s'endormait en rêvant aux splendeurs des époques féodales, — tandis que, dans
sa mansarde, à la lueur d'une petite lampe, monsieur le gouverneur mettait la dernière main à une farce en vaudeville, qu'il venait d'intituler : Arlequin Trisméfjiste.
Le lendemain, le soleil se leva comme à son ordinaire.
Loin deTithon déjà courait Aurore, lorsque Babet, pensive, vint s'asseoir sur un banc du jardin, en regardant aux fenêtres de ma chambre. Autour d'elle la campagne se réveillait joyeusement ; les arbres secouaient des nuages de rosée ; un air vif bruissait dans les feuilles des hauts peupliers qui claquetaient comme des castagnettes ; les petits oiseaux passaient €n lançant des cris aigus. — Mais Babet ne voyait ni n'entendait rien de tout cela. Elle soupirait en regardant le château.
— Devine ! lui cria tout à coup quelqu'un qui la saisit par derrière et lui ferma les yeux avec ses larges mains.
Babet poussa un cri d'effroi et se débattit comme une colombe. Elle parvint à échapper à la rude étreinte qui marbrait ses joues et s'écria avec une boudeuse expression :
— Tiens ! c'est Lucas !
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— Hé! répondit Lucas en balançant sa grosse tête, qu'est-ce que nous disons, ce matin?
— Rien, répliqua Babet en se pinçant les lèvres; laisse-moi tranquille.
Lucas regarda autour de lui, et, s'assurant que ces paroles lui étaient adressées, resta la bouclie ouverte.
— Oh ! mais c'est-y Dieu ben possible, Babet, ce q'vous dites là? Sommes-nous pas votre amoureux? Ne m'avez-vous pas promis le mariage? Jarni! me v'ià bien loti. Je vas ramasser vos salades, tout de même...
— Non, lit Babet d'un air dédaigneux; je les ramasserai toute seule.
Lucas ouvrit de grands yeux et tournant sur ses talons :
— Ohé! mère Jeanne, cria-t-il, Babet me renvoie, parlez-lui donc un brin.
Mais comme il achevait, je sortis de l'allée voisine, en regardant les rubans de mes pantoufles et faisant siffler une petite baguette de noisetier. L'abbé, mon gouverneur, me suivait à dix pas.
— Qu'est-ce que c'est? dis-je en fronçant le sourcil; que veut ce rustre ?
— IMonseigneur, balbutia Lucas en serrant son chafteau entre ses doigts, c'est Babet, sauf votre respect, que je devons épouser, et qui me renvoyons.
— Et Babet agit sagement en cela, déclama ral)bé en se rapprochant ; car, ainsi que le dit fort bien Pier-
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i(»l dans Arlrqiiiii, roi de la lune : « Une fille doit ressemlileràun livre fermé, dont la lecture est interdite aux galants. »
— Assez! m'écriai-je en frappant du pied. Ya-t'en ! dis-j eau paysan avec un geste impératif. Viçns,Baltet!
Babet se suspendit rayonnante à mon bras. Puis, comme Lucas, hébété de surprise, ne bougeait non l>lus qu'une souche :
— Allez, canaille! ajoutai-je noblement.
— Allez! répéta Babet.
— Allez ! crut devoir articuler monsieur le gouverneur.
Kt cet austère moralistenoussuivit en méditant une scène des plus piquantes entre un ^caramouche et un mezzetin.
Or, pendant que ces choses s'accomplissaient, madame la marquise, de la croisée de son appartement, lorgnait son fils unique, et se demandait si ce qu'il avait au bras ne s'appelait pas une jardinière.
Tout à coup on entendit un grand bruit de roues et de coups de fouet. On annonça au salon M. le commandeur de Vouvant-les-Roses.
l'n instant après, un laquais galonné venait me quérir de la part de ma mère, et de mon oncle.
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Le commandeur de Youvant-les-Roses passait pour le phénix des parents. C'était un parfait gentilliomme, dont la réputation de galanterie était faite, et qui vivait sur ses souvenirs. 11 avait, du côté de la Clidmpagne, quelque deux, cent mille livres de rente, qu'il se proposait de laisser à son espiègle neveu, qui devait entrer dans le monde sous ses auspices.
Dans ce moment, le commandeur de Vouvant-les- Roses revenait d'une de ses terres, et se rendait directement à Paws. Aussi, la marquise, après les civilités d'usage, lui dit-elle à brûle-pourpoint :
— Monsieur le commandeur, voulez-vous emmener MjTtil?
Myrtil, c'était moi.
— Volontiers, répondit le commandeur.
Sur ces entrefaites, j'arrivai, et courus me jeter dans les jjras de mon oncle, — qui, m'examinant avec attention, me trouva du Riom dans le jarret et du Richelieu dans les paupières.
— Vous partez pour Paris avec monsieur le commandeur, me dit ma mère.
Mon cœur se serra. Malgré mes instincts, il y eut encore assez de place pour un regret. Je demandai
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limidemcnt l'époque du départ, el, lorsque mon oncle l'assigna au terme de vingt minutes , un petit nuage grisâtre passa sur le ciel de mon front. Néanmoins je saluai avec gravité et sortis, — en man- {uant de renverser monsieur ral)ijé , qui rêvait à im dénoùment palhético-comique.
Babet m'attendait.
Dès que je parus, elle se leva et courut à ma rencontre. J'avais ralenti le pas. Elle me prit la main, et nous gardâmes lé silence. Songeant soudain que je n'avais plus qu'un (piart d'Iicure devant moi , je m'écriai :
— bais-lu, Babet? je vais à Paris.
Babet demeura pétrifiée. Le sang qui colorait son gentil visage se retira subitement. Je n'eus point l'air de voir cette pâleur.
— Mais j'en mourrai, dit-elle.
— Sotte! fis-je en l'embrassant. Tu te consoleras.
— Jamais.
— Tu te marieras, alors?
— Laissez-moi, dit-elle en se dégageant. Ah ! monseigneur, vous ne m'avez jamais aimée...
— Qu'ai-je donc fait? Crois-tu que mon départ dépende de moi? C'est ma mère et mon oncle qui le veulent. Et puis, dit-on, Paris est si lieau! Il y a tant de fêtes, tant de richesses, tant de femmes! D'ailleurs, c'est là qu'est le roi ; et un gentilhomme , vois- tu, ne peut pas rester dans sa province.
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Babel ne remua pas. Ses regards dirigés sur rherl)e avaient une fixité désespérante. Moi, je commençai à m'impatienter.
— Là, Babet, dis-je, vous me faites de la peine. Allez-vous être mécliante longtemps? Essuyez vos pleurs.
Et comme Babet ne broncliait pas , je me pris à fredonner un air de danse et je rentrai au cliAteau on labourant les plates-bandes.
Cependant j'avais une larme au coin de l'œil.
Yl
Un roulement tira Babet de sa stupeur. Elle jeta un cri et se pencha vers l'avenue. De la portière d'un carrosse lancé à toute volée , sortait une main qui secouait un mouchoir de dentelle.
Babet tomba sur ses genoux en sanglotant.
Ce soir-là , la petite jardinière alla se promener le' long de la rivière voisine. — C'était une belle eau courante, pure comme du cristal, et qui geignait éternellement sur une couclie de blancs cailloux. De grands rameaux s'élevaient sur les deux rives et mariaient leurs têtes majestueuses.
Babet défit ses sabots et ses bas de laine. Elle s'assil sur le bord et écoula longtemps un oiseau perdu dans
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les feuilles, qui chantait. Puis elle plongea ses pieds dans la rivière, et se sentit glisser insensiblement sur le revers du talus.
Alors, par un geste machinal, sa main voulut saisir une touffe d'herbes qui croissait près de là ; elle ne retint (ju'une marguerite.
Toutes deux, fille et fleur, s'enfoncèrent à la fois, en ne laissant qu'un rond sur l'eau.