‹ Monsieur de CupidonChapitre 3 sur 46 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Don Cleoplias est amené sur la scène. — Effet du liachicli. — Le pied de CléopAtre. — M. de Cupidon suit toujours la grisette. — Renseiguemeiils sur les mœurs galantes de notre époque. — 0 ciel! c'est Babet'

J'avais pris du liachicli, ce jour-là; je me trouvais par conséquent dans cette disposition d'esprit où les événements les plus extraordinaires sont facilement admissibles. Néanmoins, je ne pus empèclier mon visage de témoigner d'une certaine surprise, lorsque M. de Cupidon, après s'être confondu en excuses, me dit en m'examinant avec attention;

— Parbleu! je ne me trompe point, vous êtes don Cleopbas.

— Don Cleophas? répétai-je machinalement.

— Eh ! certainement, reprit- il ; don Cleophas Perez Leandro Zambulo, écolier d'Alcala; je vous reconnais t)ien.

'2Ct MONSIEUR DE CLPIDON

— Vous me reconnaissez ?

— Venez avec moi ! dit-il en me prenant le liras et ra'entraînant à la suite de la grisetle.

— Ecolier d'Alcala...don Cleoplias... murmurai-je en me laissant entraîner; il me semble, en effet, avoir vu ce nom quelque part ; mais à coup sûr ce n'est pas le mien. Non , ce n'est pas le mien. Et puis, jp ne suis pas Espagnol, je suis liomme de lettres. •

— Regardez donc sa jambe! disait M. deCupidon, sans m'écouter.

— La jaml)e de qui?

— De cette petite masque, qui prend plaisir à nous faire allonger le pas.

.le me mis à rire à ce mol de masque, que je n'avais pas entendu depuis longtemps.

Le liacldch m'avait fait l'humeur belle.

— Oîi me conduisez- vous? demandai-je à mon <;'ompagnon inopiné.

— Est-ce <[ue je sais! s'écria-t-il ; voyez, voyez cette cheville adorable. Moi qui ai tenu le pied de (lléopàtre dans ma main, je déclare que le pied di' cette enfant lui est supérieur.

— Vous avez tenu le pied de Cléopàtre !

— J'ai tenu CléopAtre elle-même, nue et frémissante, au temps où je m'appelais Antoine.

— Oh! les singuliers discours que voilà! A vous entendre, vous avez donc existé plusieurs fois ?

— En iloutez-YOus?

— Ma foi... répondis-jed'un ton embarrassé.

MOXSIEIR DE tlPIDOX 27

— Oui , vous ou (louto/. Vous ne eroyoz qu'aux choses (le la vie usuelle, aux lunettes, au papier-écolier; et vous n'êtes pas encore revenu de volve élonnement au sujet de la première montgoltière.

— Oh! oh ! tis-je en souriant.

— Il y a beaucoup de gens comme vous ; mais rassurez-vous : je n'ai ni le désir, ni le loisir de faire votre éducation. Seulement, marchez un peu plus vite, je vous prie.

Pendant (jue ce dialogue s'entamait par les deux liouls, la griselte, qui se devinait suivie, s'arrêtait sournoisement devant ciiaque vitre de magasin, autant pour se mirer que pour se laisser rejoindre.

Le hachich m'avait presque ôté la conscience de mes actions.

J'allais macliinalement, me disant à moi-même :

— Serait-il possible, en effet , que j'eusse été ce don Cleophas, qui, je mêle rap]:)elle maintenant, tigure dans le Diable boiteux? Au fait , j'ai toujours aimé les aventures de Madrid, et les portes sombres qui aboutissent à des périls. Qui nous assure que nos goûts ne sont pas des ressouvenirs? — Mais vous, jeune homme , qui étiez-vous lorsque j'étais écolier d'Alcala, et aujourd'hui (jui êtes-vous lorsque je suis homme de lettres?

— Aujourd'hui, je suis M. de Gupidon, gentilhomme à pied et à cheval , bachelier ès-amour. Autrefois...

— Monsieur de Cupidon ! exclamai-je, ce n'est pas

28 MONSIEUR DE CLPIDON

un nom, cela ; c'est comme si je m'intitulais le vidame ApoUo! Dans ce cas, autant dire que vous êtes l'Amour.

— L'Amour, soit.

A ces mots prononcés avec la meilleure simplicité, je partis d'un truyant éclat de rire.

Mais M. de Cupidon ne s'en inquiéta point. Il continua sa chasse à la grisette.

Tout en marcliant :

— Çà, me dit-il, renseignez-moi sur les mœurs galantes de votre époque. Vous êtes jeune, vous êtes auteur; ce sont làdeux motifs pour parler savamment. Comment vont les bonnes fortunes, s'il vous plaît? Les maris sont-ils toujours aussi maris que par le passé, ou le sont-ils davantage? Combien de fois vous a-t-on fourré dans une armoire ou poussé dans l'ombre d'un escalier dérobé? Avez-vous souvent passé des nuits d'été dans l'herbe h regarder le jeu d'une lampe sur un rideau? Entrez-vous dans les alcôves par la cheminée ou par la fenêtre?

— Ma foi, non; j'entre par la porte.

— Sous quel déguisement? En ermite ou en jardinier, en miUtaire ou en nonnain?

Je fus saisi d'un second accès d'hilarité dont, cette fois, s'effarèrent tous les passants.

— Ma parole d'honneur! m'écriai-je; il me prend pour un hussard de l'Empire , extrait du Vaudeville de la rue de Cliartres, et répondant au nom de Valsain ou de Séricourt! Des balcons, une barbe postiche,

MONSIBLR DE CIPIDOX 29

des bottes jaunes à retroussis , et le clair de la lune sous un tilleul! Par votre bandeau, monsieur de Cupidon , est-il possible que vous soyez aussi ignorant des coutumes amoureuses de ce temps? Sachez donc qu'une bonne fortune est la chose la plus simple du monde, un rien, un coup de vent qui vous enlève votre chapeau et qui vous force à revenir sur vos pas en courant pour le rattraper. Seulement , le coup de vent, c'est un coup d'oeil; le chapeau, c'est votre cœur. Tous les jours, cela se passe ainsi. Quant aux échelles de soie, la dernière s'est rompue sous une grappe de don Juans bafoués , qui ne sont plus possibles que dans les romans grenadins commençant de la sorte : Par une belle soirée d'automne...

M. de Cupfdon posa tout à coup sa main sur mon bras.

— Ah! mon Dieu ! s'écria-t-il.

— Qu'est-ce? demandai-je.

Pour toute réponse, il me montra du doigt la grisette , qui s'était arrêtée au tournant du boulevard des Capucines, et dont le joli minois s'offrait à nous «le trois quarts.

— Je ne me trompe pas... dit-il.

— Quoi donc?

— Cette yewne beauté...

— Eh bien? interrogeai-je.

— C'est Babel!

— Babet? un nom aussi vulgaire appliqué à celte

30 MONSIEUR DE CLPIDO>

charmante personne! Allons! je gage qu'elle s'appelle au moins Amanda ou Eustoquie.

— A présent... cela se peut. Mais c'est ma Bahei d'autrefois, vous dis-je, j'en suis bien sûr.

— Une Babet... d'il y a cent ans? répliquai-je avec quelque raillerie.

— A peu près, répondit M. de Gupidon, candidement.

— Vous voulez rire? fis-je à mon tour, sérieuv.

— Mais non, du tout. J'ai le privilège, en ma qualité de dieu, de reconnaître toutes les personnes qui ont joué un rôle dans mes existences antérieures.

— Parbleu ! cela est fort divertissant.

— Et fort mélancolique aussi quelquefois. Pauvre liabet!

— J'ai bien envie de vous prendre au mot, lui dis-je, en vous priant de me raconter l'histoire decelteBabet..

— Volontiers.

Nous marchions toujours.

Page 1