CHAPITRE VI
Visite an temple de Terpgicboie et de Polymiiie TOpéra). — L'entrée de M. de Cnpidon est trop bruyante. — A la porte ! à la porte ! — 1! n'est pas an bout (le son étonneraeiit. — La troisième llèilie. — Ne voilà-t-il pas que nous apercevons M. de Lamartine 1 — Divers portraits. — La Cymbeline.
Nous arrivâmes à l'Opéra comme la représentation était déjà commencée. On donnait un opéra nouveau, et la salle était remplie d'un grand nombre de personnes célèbres. Lorsque M. de Cupidon fut assis dans une loge, il se retourna de droite et de gauclie, se pencha, secoua ses cheveux, toussa, se moucha bruyamment et afticha enfin tous les airs impertinents de son répertoire. Mais sa surprise ne fut pas médiocre quand il vit le parterre en masse se lever, pour lui imposer silence.
Alors, il reporta son attention sur la scène, — et admira fort les décorations qui étaient, à ce qu'on
disait méchamment autour de lui, le morceau le plus agréable de l'ouvrage. — Pour ce qui est des chanteurs, il n'en fit pas de différence avec ceux d'autrefois.
Le divertissement venu, M. de Cupidon étala ses lorgnettes, ses flacons, ses montres en bagues, ses boîtes d'or à deux fonds, — comme il convenait aux gens du bel air, et commença à lorgner les danseuses qui venaient battre des entrechats devant la rampe. Il remarqua surtout un essaim de petites filles bâties en coton qui jetaient çà et là leurs regards et leurs sourires au fond des loges et dans les stalles d'or-' chestre, — où on les ramassait avec empressement.
La première danseuse lui fit assez déplaisir; — elle lui rappela la jeune Timarette dont il était resté autrefois violemment épris pendant quinze jours. — Cependant, son costume lui parut un peu pauvre. Quelques paillettes à ce corsage et des guirlandes aux coins de cette jupe de gaze auraient miraculeusement fait. — D'autant plus qu'elle était moins maigre que la Guimard, et que son œil noir semblait une flamme dansante.
Cet œil noir le décida. — Comme eUe saluait le public, à la fin d'une saltarelle, — les bras arrondis au-dessus de la tête, la gorge inclinée et la cuisse balancée par derrière, — il lui dépêcha un de ces petits dards que nous avons vus, et dont l'effet était infaillible. Puis, fredonnant le motif de rorchestre, il
MONSIEl R DE CIPIDOX 49
tourna le dos à la scène pour regarder les figures de l'amphilliéàtre.
Ce fut dans oe[monient que ses idées sur la métempsycose me revinrent à la mémoire. J'eus la curiosité de le remettre sur ce cliapitre. Précisément, depuis quelques minutes, mes yeux étaient fixés au fond d'une loge, où, à travers un nuage de femmes, parmi les bougies et les bouquets, au milieu du murmure rhythmique des robes de soie, j'apercevais l'auteur du Lac et des Méditations, M. de Lamartine. Je le voyais, redressé et souriant, incarnation brillante de la seule aristocratie possible au dix-neuvième siècle, dominer de toute la hauteur du génie les personnages en cravate blanclie de la Cour des comptes, malgré ses efforts humains pour tempérer la poésie de son regard et pour coller un masque politique sur son ardent visage.
Je le désignai, sans le nommer, à M. de Gupidon, qui, après un moment d'examen, parla de la sorte :
« — Nul plus que cet homme n'a passé par des migrations glorieuses; nul ne s'est révélé au monde sous des faces plus belles et plus séduisantes; son existence n'est qu'une longue procession de types tour à tour jeunes, élégants, artistes, amoureux et fiers.
» Je reconnais en lui David, le roi à la harpe d'or, le roi aux pleurs éloquents, poète chrétien, regardant du haut de la terrasse de son palais la poésie profane qui vient de Uvrer aux saules de la rive le der-
nier mol (le sa beauté; David dansant et chantant, clianlant ses psaumes sublimes, inspirés dans des nuits de feu!
)) Plus tard, il m'apparaît sous le vêtement gracieux d'un JOUEUR DE FLUTE GREC, à demi coucbé sur riierbe, en faisant retentir les échos de ses soupirs en musique.
» Il a été LÉANDRE, l'amant nocturne d'Héro, cette jeune prêtresse; le nageur intrépide pour qui les flots furent sans pitié ;
» Il a été Alcibiade, le jeune homme couronné de roses, le piiilosoplie de toutes les philosophies ;
» 11 a été le poète Properce ;
» Puis, un CHEVALIER DE LA TaBLE RONDE ; » Puis, un .MÉNESTREL DU NOM DE LOÏS ;
» Puis, Tancrède, — ïancrède au front orné d'un panache ondoyant, à la longue épée, au manteau (brélien !
» Peintre des anges aux ailes éblouissantes, des vierges émues, des draperies somptueuses, il s'est appelé LE Guide; il a vu le ciel et il en a reproduit les enchantements; il a vécu dans l'Italie, et partout où il s'est arrêté il a tapissé de sa pensée rayonnante les plafonds des palais, les murs des monastères.
» Il a été Lauzun, — et ceci est la moins pure de ses transformations, — il a été Lauzun, c'est-à-dire l'homme qui se laisse adorer, le gentilhomme en ])Ottes de chasse, qui fait l'amour comme Louis XIV
MONSIEUR DE CIPIOON 51
fail la politique, le fouet à la niaiu. 11 a été le faste el le bruit de la cour. Les duchesses ont mouillé ses rubans de leurs plus belles larmes passionnées, et il ne s'est inquiété de rien, sinon de changer de rubans el de duchesses. Le monde n'a eu pour lui que des violons, des baisers, des coupes remplies, tout ce qui fail à l'àme un cercueil ouaté, impénétrable à la rêverie divine. Il a été un ambitieux empêché, un Pro" méthée de palais enchaîné dans des fleurs; son regard et ses lèvres n'ont rien trahi de ses souffrances ; son orgueil a vaincu ses regrets. — Vraiment, comprenezvous (juelque chose à celte dissonance?
» En revanche, cette âme poétique s'est complètement tenue à l'écart du siècle de Louis XV et de Louis XVL Le ciel n'a pas permis qu' elle trempât <lans les fanges philosophiques et royales; et, pendant que la Dubarry se faisait donner ses pantoufles, au saut du lit, par le nonce du pape; pendant que les philosophes dansaient autour de V Encyclopédie, cette autre tour de Babel, — l'âme de cet liomme animait modestement le corps d'un gondolier de Venise.
» Il chantait. »
M. de Cupidon avait cessé.
— Oui, murmurai-je, il chantait. 11 chante encore aujourd'hui, mais ce n'est plus la chanson de l'oiseau bleu; c'est le poème sanglant des Girotidins, c'est le cantique de la Marseillaise. Elvire, cette blanche apparition des années premières et chéries, s'est enfuie devant l'Ange de l'assassinat ; el ce n'est plus
52 MONSIEUR DE CIPIDOX
maintenant qu'un nom, comme celui que murmure l'Anio aux rochers de Tibur.
Pendant mes réflexions, la Cymbeline — c'était le nom de la première danseuse — était revenue en scène. Atteinte de la flèche de M. de Gupidon, elle ne dansait plus que machinalement et sans presque s'inquiéter du public.
— Racontez-moi ses incorporations, dis-je.
« — Ce fut d'abord une rose, dont le ciel fit plus tard l'àme d'une colombe, peut-être la même qui apporta dans son bec un brin d'olivier aux gens de l'arche.
» L'àme de la colomlje passa ensuite dans le corps d'une JEUNE fille juive, belle comme le jour, qui fut emmenée avec tous les siens en captivité à Babylone. Bahvlone ! ville d'abomination, comme disent les pro[)hètes, La jeune fiUe avait de ces grands yeux noirs autour desquels rôde sans cesse le Malin ; — il rôda si bien qu'un soir, à l'heure où le vent chantait dans les harpes suspendues au bord du fleuve, ses beaux yeux se fermèrent sous un premier baiser d'amour...
» Et la jeune fille fut abandonnée du Seigneur.
» On la retrouve longtemps après dans le récit suivant de l'évangéliste Matthieu :
« En ce temps-là, Ilérode le Tétrarque, ayant fait prendre Jean, l'avait fait lier et mettre en prison. Or, le jour |de la naissance d'IIérode, il y eut un festin
MOSIEUR DE CUPIDOX 53
donné auv grands de la cour, aux premiers officiers des troupes et aux principaux de la Galilée. La fille d'Hérodiade y étant entrée et avant dansé devant tous les conviés, elle plut de telle sorte à Hérode qu'il lui promit avec serment de lui donner tout ce qu'elle lui demanderait. Elle, qui avait été instruite auparavant par sa mère, lui dit : « Donnez-moi présentement dans un bassin la tête de Jean-Baptisle. » Le roi en fut fort fàclié; néanmoins, à cause du serment qu'il avait fait et de ceux qui étaienî à table avec •4ui, il envoya un de ses gardes avec ordre d'apporter la tète de Jean dans un bassin. Et ce garde, étant allé dans la prison, lui coupa la tête, l'apporta dans un bassin et la donna à la fille, et la fille la donna à la mère. »
« Cette FILLE d'uérodiade, cette danseuse des fêtes royales, c'était la Cymbeline. »
— Histoire éternelle! m'écriai-je en interrompant Mr de Cupidon. Qu'elles soient vêtues de pourpre el d'or ou couvertes seulement d'une gaze transparente, (lu' elles réjouissent les principaux de la Galilée ou les l)oursiers de Paris, qu'elles attellent à leur carrosse les magistrats de New-York ou qu'elles bondissent sur les planches du tliéûlre de la Porte -Saint- Martin, en jetant leurs jarretières de satin rouge au nez de l'orchestre, — les danseuses occupent le premier rang dans le monde et exercent une influence immense sur les événements!
M. de Cupidon reprit :
« — J'aperrois plus tard la Cymbeline à divers intervalles :
» C'est UNE BAYADÈRE, qui danse devant les idoles de l'Inde, une créature étrangement belle, qui apparaît seulement dans les cérémonies gigantesques. Ses pieds semblent frappés de vertige, sa chevelure se dénoue, ses yeux cessent de voir; elle tombe, égarée, sur une peau de tigre...
» C'est Gabrielle ])'EsTRÉES,la coquette, la Française, le plus grand type féminin qui se soit produit avant Célimène ; celle qui fit le malheur et le bonheup du roi vert-galant. Paris vaut bien une messe ! disait-il tout haut ; mais Paris ne vaut pas Gabrielle, ajoutait-il tout bas. Les amours de sa mie avaient beau s'éparpiller au gré des quatre vents du ciel, le bon Henri, qui était Gascon et videur de bouteilles, noyait ses soupirs dans une double rasade. — Il faut que tout le monde vive, disait-il, en offrant un biscuit à l'amant de Gabrielle. A quoi Gabrielle répondait mtîntalement : — Il faut bien que tout le monde aime !
« Où donc a passé la Cymbeline sous le grand siècle? je la cherche vainement au bras de tous les petits-maîtres à perruque blonde et à canons ; vainement je la demande aux échos des Tuileries, des boulevards et de l'hôtel de Bourgogne ; on ne la voit point fendre les rues en carrosse. Mais dans un coin obscur de la Cité, au fond de cette boutique où rt4uisent des coupes et des soupières d'argent, regardez cette femme, modestement assise. Fille d'une ])oulangère
MONSIEUR VV. ClPinON 55
— sans écus, — elle a épousé un orfèvre qui lui a reconnu pour douaire un cœur d'or et des yeux plus brillants que le vermeil : c'est une bourgeoise sans coquetterie, qui n'a d'autre souci que celui du ménage et dont les regards se lèvent rarement sur la rue. Quand elle sort, c'est toujours à pied; elle va à vêpres et n'aperçoit pas les marquis à pirouettes qui s'empressent autour d'elle. Pieuse Cymbeline !
» Comme elle avait sagement vécu. Dieu lit à son âme la grâce de choisir la femme de qui elle voulait renaître. Cymbeline distingua quelque part une famille noble et probe, de souche espagnole, je crois ; et, du jour au lendemain, elle devint mademoiselle DE Camargo, fille du baron deCamargo, sévère gentilhomme, à cheval sur le blason et sur la vertu. Blason et vertu! vous n'êtes que des noms. Les quatorze quartiers de M"*" de Camaigo vinrent se perdre un beau soir à l'Opéra, et l'on sait que ce fut elle qui, la première, raccourcit les jupons des danseuses. »
— Bravo! fis- je en riant, la Cymbeline a bien (liasse de race. Mais voici un acte qui s'achève; allons au foyer.
Au foyer, plus rien ne courait de l'esprit de Chamfort et des indiscrétions de Rulhières. Je désignai à M. de Cupidon quelques notabilités du monde intelligent; entre autres, ce musicien illustre qui a si puissamment résumé ses prédécesseurs et ses contemporains, Meyerbeer.
Meyerbeer porte une des ligures les plus caractéri-
56 MONSIEUR DE CIPIDON
sées quej'aie rencontrées jamais; il a l'œil humble et perçant à la fois, quelque chose d'amer dans la bouche, de craintif, de troublé. 11 y a loin de cette physionomie-là à la physionomie impénétrable du conseiller Gœthe ou au masque glacé du ministre ChateauJjriand. Sous la petite redingote qui lui colle aux épaules, Meyerbeer, anguleux et somljre, ne ment pas à l'idée qu'on se fait de l'auteur de Robert h Diable.
J'ai entendu dire par des chroniqueurs qu'il ne pouvait composer que pendant les jours d'orage, enfermé dans sa chambre, seul, et les volets clos. Je serais assez disposé à croire cela, car la musique de Meyerbeer est violente et comme empreinte de cruauté ; elle se ressent de l'influence du tonnerre, des éclairs et de la pluie à verse. On ne l'écoute pas seulement avec plaisir ou attendrissement, comme on fait des autres musiques , mais avec une vague frayeur, qui tempère l'admiration. Je me suis souvent surpris à oublier d'applaudir Meyerbeer, — rare et philosophique éloge !
— Celui que vous nommez Meyerbeer, me dit M. de Cupidon, ne vous étonnera plus autant lorsque je vous aurai fait jeter un coup d'oeil sur ses précédentes transformations ; vous y trouverez le secret de son noir génie, de sa force inquiète et bouleversée, de sa puissance mystérieuse.