‹ Monsieur de CupidonChapitre 7 sur 46 · CHAPITRE Vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil

Meveilieer.

« — Sur le rocher de Caprée,un homme s'est isolé dans sa fantaisie luxueuse et dans sa débauche infinie. Il a rassemblé autour de lui les esclaves les plus Ijelles, les tigres les plus beaux, les danseurs les plus renommés. Couché tout le jour au fond d'un palais dont la mer bat le pied, il joue avec le vice et lutte avec le crime. C'est un empereur. L'air qu'il respire est souillé de vapeurs de sang et de vin; il n'entend ni les sanglots du dehors, ni les plaintes de la mer grossie de larmes, ni les imprécations des pamphlétaires romains. Attaché à ce roc fumant d'orgies, il épuise contre le ciel tous les sarcasmes de l'impiété, de l'orgueil et de la rage humaine. — C'est Tibère, c'est Meyerbeer.

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M Dans un atelier obscur, un peintre est assis devant une toile. U a passé quarante ans : c'est un homme de forte stature, d'aspect brutal et renfrogné, aux cheveux en désordre. Son nez est. gros, sa bouche méprisante. Une chaîne d'or, suspendue à son cou, jure avec les habits vulgaires dont il est revêtu. Il travaille comme un manœuvre et laisse s'épanouir alentour les joies de ce monde sans en prendre sa |)art : l'artiste a tué l'homme en lui. D'ailleurs, avec un jet de son pinceau, il allume plus de tas d'or dans un coin de toile que n'en renferment les palais où il refuse d'aller, il crée des femmes telles qu'elles lui plaisent, et se fait des fêtes tour à tour pleines de lumières et de ténèbres. Pourquoi donc se dérangerait-il, lui, l'enchanteur par excellence, qui tient dans sa palette la forme, la couleur et la pensée, la vie enfin? 11 hoche la tète et ordonne qu'on aille lui chercher un broc. — C'est Rembrandt, c'est Meyerbecr.

» Dans une bastille, sur une cliaise de paille, dévorant des pensées que nul n'a jamais connues, un prisonnier d'État maudit sa captivité éternelle. Quel est son crime? Le monde entier l'ignore, et peutêtre l'ignore-t-il lui-même. Un masque cache son visage et doit le cacher jusqu'à la mort; — après la mort, il demeurera comme une énigme indéchiffrable, et l'histoire se taira sur son compte, comme se sont tus ses persécuteurs. Les geôliers le servent avec effroi, en évitant les clartés de ses deux yeux rem-

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plis d'une douloureuse expression, en fermant leurs oreilles aux accents de cette voix suppliante. Ce n'est plus un être, c'est un mystère. 11 excite autant de peur que de pitié. On ne sait s'il est vieux ou jeune, on sait seulement qu'il ne faut pas qu'il meure, ni qu'il vive non plus tout à fait. — C'est le Masque de fer, c'est Meyerbeer.

» Meyerbeer a été ces trois hommes. »

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