‹ Monsieur de l'étincelle (volume 2)Chapitre 15 sur 45 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Où le héros est sur le point d'être tué avant qu'on sache son nom.

Après le tableau de la bataille générale, viennent les épisodes.

Parmi les officiers du i*"" régiment de hussards qui s'étaient dispersés dans Arles, les uns pour voir la ville , les autres pour entrer au café et y vider un verre d'eau-de-vie en fumant leur pipe , un jeune capitaine semblait parcourir les rues avec un intérêt tout particulier. Là où ses camarades passaient avec indifférence , il s'arrêtait avec émotion comme s'il eût salué des lieux déjà connus de lui ou qu'il avait souvent entendu décrire dans un passé lointain. Ce n'était pas seulement devant nos ruines sacrées , devant nos édifices modernes, sous les arcades du

l8 M. DE l'étincelle,

cloître de Saint-Trophime, sur l'escalier des arènes non encore déblayées, au pied de l'obélisque et sur les marches de l'Hôtelde-Ville , qu'il éprouvait des moments d'extase; il semblait examiner avec le même bonheur la porte étroite des maisons de la Roquette et le portail de l'église métropolitaine. Rien ne lui paraissait indigne de ses regards attentifs , et après avoir long-temps levé les yeux vers l'homme de bronze, il s'amusait à compter les compartiments de cailloux multicolores du Plan de la cour, comme un antiquaire aurait étudié une précieuse mosaïque de Pompéia. Ce fut en ce moment que le bruit du tumulte retentit autour de lui. Je ne sais si ce bruit aurait suffi à le distraire de sa rêverie profonde; mais un jeune citoyen qui avait à peine treize ans, âge auquel les héros étaient encore rares en France avant la révolution de juillet , et qui , jaloux de se signaler comme les autres dans cette mêlée improvisée, s'était armé d'une broche cherchant partout lui ennemi à vaincre , aperçut l'officier non loin du banc de la maison de M. Petit, le mar-

ou ARLES ET f»ARIS. I9

chand.Le grade de cet adversaire, son brillant uniforme etsa taille de cinq pieds cinq pouces ne firent qu'enflammer son jeune courage; notre gamin arlésien lui courut sus, et, sans crier gare, lui appuya l'extrémité aiguë de sa lance gastronomique à la hauteur de la poitrine. L'officier, à ce choc imprévu, recula, mais l'adolescent avançait toujours, et je ne sais s'il n'eût pas fmipar pousser plus vivement sa longue lardoire , et clouer l'officier contre le mur sans éprouver plus de remords qu'un naturaliste qui transperce un papillon avec une épingle. La chose était fort à craindre, l'enfance est impitoyable, et telle fut du moins l'idée de tous ceux qui virent cette scène, entre autres, une jeune Arlésienne de seize à dix-sept ans qui, passant au Plan de la cour avec une sœur aînée, jeta un cri d'effroi, et se précipitant entre l'officier et son téméraire antagoniste, écarta fort heureusement le fer hostile. Mais au même instant une pierre lancée par une main invisible, coup fatal dont personne ne s'est jamais vanté, soit que ce fût un soldat qui l'eût adressé à l'enfant, soit plutôt un

90 M. Dt T, ÉTINCELLE,

second gamin qui croyait devoir venir en aide à son camarade,... une pierre lancée avec force atteignit à la fois et le capitaine de hussards, et celle qui l'avait secouru si à propos ; l'effet de ce projectile fut tel qu'il effleura seulement l'oreille de l'Arlésienne en lui arrachant une de ses boucles d'or, mais qu'il alla frapper le capitaine avec violence au-dessus de la première côte. Ils tombèrent l'un et l'autre en même temps et ils furent transportés dans le magasin de M. Petit, dont la porte s'ouvrait en face de l'Hôtel-de-Ville. Là , tous les secours leur furent prodigués, non seulement par M. et madame Petit, mais encore par de charitables voisines. La maison se remplit bientôt des commères du quartier, qui ne se contentèrent pas toutes de crier miséricorde en voyant le sang inonder la jeune Arlésienne. Heureusement la blessure de celle-ci n'était qu'une égratignure, et après avoir ftvalé quelques cuillerées d'une excellente aïgounafre (eau de fleurs d'oranger), que madame Petit ne tirait de l'armoire aux liqueurs que dans les grandes occasions,

ou ARLïïS ET PARIS. 2 I

elle put être aussitôt ramenée chez elle :• mais le docteur Ferrier, qui demeurait porte à porte, étant bientôt accouru, décida avec raison que le cas du capitaine était plus grave : tout annonçait une fracture de la clavicule ; une saignée immédiate était nécessaire. M. et madame Petit firent monter le blessé au premier étage de leur maison, l'installèrent dans leui- plus belle chambre, l'y firent coucher, et il fut convenu qu'il y l'ecevrait tous les soins dus à son état.

Ayant à redouter la lésion du poumon, le docteur Ferrier recommanda au blessé un silence absolu pendant q-ielques jours; mais quand ses prescriptions devinrent moins sévères, il fut le premier à le dédommager de cette diète de paroles par sa conversalion originale; nous n'avons pas à Arles de chirurgien plus habile et plus spirituel que le docteur Ferrier. M. et madame Petit, leurs amis et leurs voisins , le secondèrent de leur mieux , tant pour soigner leur hôte que pour le distraire, surtout après le départ du régiment, ([ui laissait le blessé tout-à-fait isolé au milieu d'une ville étrangère et près-

32 M. DE L ETINCKI.Li:,

tjiie ennemie. Par conséquent il élait d'une hospitalité délicate de lui faire oublier autant que possible la rancune assez naturelle qu'on devait lui supposer contre tous les Arlésiens en général. Qu'un officier français pardonne au canon russe ou autrichien qui le frappe sur le champ de bataille, on comprend cela et l'on cite même des soldats qui saluent avec une respectueuse fanfaronnade le boulet qui vient de leur emporter une jambe; mais il est bien permis à un brave de bouder l'indigne caillou qui lui inflige une blessure sans gloire au coin d'une maison française, dans une rixe ou une émeute qu'on ne saurait faire figurer sur ses états de service. Les attentions et les prévenances étaient donc prodiguées au capitaine comme une réparation : mais il ne les recevait pas à ce titre. Sa reconnaissance ne laissait rien échapper de ce qu'on faisait pour lui. Jamais il ne montrait le moindre signe d'impatience ou d'humeur : tout lui plaisait, tout le charmait; il était heureux de tout , et madame Petit, qui dans sa bienveillance inépuisable était la vivacité même,

ou ARLES ET PARIS. 23

S étonnait quelquefois de cette égalité de caractère.

C'est un trait reiuarquable des bourgeois d'Arles que leur amour pour leur cité natale. Entourés de voisins jaloux qui prennent plaisir à déprécier l'antique métropole des Gaules, et à trouver sans cesse quelque nouveau défaut au vieux lion mourant de son blason , ils sont habitués à une certaine défiance quand ils entendent louer leur patrie par un étranger désintéressé. Non seulement ils se tiennent sur la défensive, mais encore ils vont assez volontiers au-devant de la critique en sacrifiant quelques uns des avantages de leur bel Arles pour se ménager, au moyen de cette adroite inqiartialité, le droit d'exalter les autres avec chaleur, et au besoin de repousser une injuste agression. Madame Petit avait une forte dose de cet amour d'Arles ; car si elle était née à Saint-Remy , c'était d'une mèic arlésienne, et elle avait franchement adopté toutes les patriotiques préventions de la ville de son mari.

Cependant, en cette circonstance, par

l[\ M. DE l'ÉTIISCELLE,

suite du sentiment secret auquel je rapportais tout à l'heure une partie de son zèle pour le blessé, elle était toute disposée à faire beaucoup de concessions à l'antipathie qu'il eût manifestée contre Arles. Mais le capitaine était bien loin de mettre à l'épreuve ce parti pris de lui accorder qu'Arles n'étai pas la première ville du monde. Il s'étonnait lui-même qu'on pût ne pas tout admirer à Arles , et les vieilles ruines , et les maisons encore debout , et le climat , et le fleuve, et l'air un peu sauvage des hommes, et la grâce piquante des femmes.

— Capitaine, lui disait madame Petit, vous avez dû avoir de la peine à vous endormir hier soir : il a fait un vent épouvantable; c'est le Mistral, vrai fléau de notre ciel !

— Comment donc , madame , répondait le capitaine , je me suis endormi fort agréablement : j'aime beaucoup le Mistral et sa grande voix; c'est un vent franc, celui-là... la maison tremblait un peu de ses secousses, mais j'ai rêvé que j'étais dans un vaisseau battu de la tempête , et c'est ini rêve char-

Page 1